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Du front

Du front Une première lettre. C'est la première lettre de M. A., artilleur, elle donne la note des pensées et des sentiments de nos aspirants missionnaires avec des nouvelles de nos premiers tués à l'ennemi. 21 septembre.
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    Du front

    Une première lettre.

    C'est la première lettre de M. A., artilleur, elle donne la note des pensées et des sentiments de nos aspirants missionnaires avec des nouvelles de nos premiers tués à l'ennemi.

    21 septembre.

    Je ne crois pas que vous puissiez vous imaginer la joie que m'a causée votre bonne carte. J'aime tant à avoir des nouvelles du cher Séminaire ad exteros. Quand donc pourrai-je y retourner ? Quand Dieu voudra. Et maintenant, vous désirez sans doute avoir de mes nouvelles : elles sont bonnes et même très bonnes, puisque je suis en vie ; et dame ! Par le temps qui court, être en vie, c'est déjà beaucoup. Sans doute, j'ai vu la mort de près, mais le Bon Maître m'a protégé, il n'a pas voulu que les obus vinssent m'emporter la tête. Il se peut que ce soit pour dans quelques jours. A la Providence ! Mais j'ai grand espoir que les Prussiens n'auront pas ma vie. J'ai toujours pensé que ce sont les Chinois qui doivent l'avoir. Vous devez savoir que MM. Berthou et Brohan ont été tués. Pauvres chers aspirants ! Du haut du ciel ils nous protégeront aussi. Combien manqueront au rendez-vous, quand nous retournerons à la rue du Bac ! Aujourd'hui, nous ne donnons pas. Sans doute, le canon tonne non loin d'ici, mais enfin, nos petits 75 ne disent rien. Demain on recommencera, et de nouveau on se trouvera près de la mort. Dans ces moments, on aime à se recommander à Jésus et Marie. Ce n'est pas l'éclatement de l'obus qui est le plus terrible, mais le sifflement. Ah ! Ce sifflement, je l'aurai toute ma vie dans les oreilles. On finit par s'y faire peu à peu ; c'est égal, ce sifflement n'est pas comme les autres. Je vous demande de prier pour moi et de faire prier les quelques aspirants qui restent à Paris et à Bièvres.


    DU FRONT... Plus près

    (LETTRE DE M. CH.).

    En avant ! A la baïonnette.
    11 septembre

    C'était le 28 août, mon régiment, le... e, était dès le matin désigné pour aller au feu en première ligne. Arrivées près de l'ennemi, les compagnies se sont disposées dans leur ordre de combat. Ma section s'est déployée en tirailleurs. Le fusil à la main, en rampant comme des couleuvres, nous avons pris place au sommet d'une crête. De là, on apercevait l'ennemi en face, à 400 mètres, caché derrière un talus et deux tas de paille. Nous sommes restés là, couchés, tirant par intervalles des coups de fusil, jusqu'au soir. Vers huit heures, tout à coup, les clairons français sonnent la charge. Les balles pleuvent de plus belle. Le moment d'agir est venu. Pas d'hésitation : En avant ! A la baïonnette ! L'air retentit de cris féroces qu'on ne peut décrire, mais où se devine la résolution d'anéantir ceux qui ne respectent rien et que le monde civilisé désigne sous le nom de « barbares ». Les baïonnettes, à la lueur rougeâtre des éclats d'obus jettent des reflets sinistres, et au loin, en avant, dans la demi obscurité, les visages crispés, les yeux hagards cherchent une victime à immoler.
    Les Prussiens ont abandonné leurs tranchées remplies de cadavres, d'éclats d'obus, de sacs, de fusils, etc. Ils reculent. La pointe effilée de nos baïonnettes les épouvante, et pendant trois kilomètres, c'est la chasse à l'homme.

    Prisonnier. Cruautés allemandes.

    Durant ce trajet, la désunion s'est opérée forcément dans nos rangs. Quelques-uns ont été trop loin, et je me trouve du nombre. Seul, dans un champ, à dix heures du soir, que va-t-il m'advenir? Plus personne. Le silence n'est interrompu que par les cris plaintifs des blessés abandonnés. Que c'est lugubre !
    Je me mets à parcourir le champ de bataille. Les blessés et les morts ne se comptent pas. Je franchis un fossé, escalade le talus d'un champ et brusquement je me sens saisi par les épaules. Quatre Allemands, me tiennent prisonnier. Le chef, un espèce de « sous-off », prend mon fusil pendant que les autres me tiennent, et ils me dirigent vers un village. Durant le trajet, je frémissais d'indignation, de colère, d'impuissance en voyant une brute d'Allemand écraser de la crosse de son fusil tous les blessés français qui se trouvaient sur son passage. Sans dire une parole, il accomplissait son infâme lâcheté. A un moment, l'Allemand s'est approché d'un blessé français. Mais celui-ci, au moment où son ennemi levait le fusil pour lui écraser la tête, devinant le but du geste, rassemblant toute son énergie, saisit la crossé qui le menace, s'y cramponne, résiste ; mais, épuisé, je le vois lâcher prise. Sa tête est broyée, son sang rejaillit sur moi, tandis que l'Allemand m'adresse des injures.
    Dans le village, je retrouve cinq soldats français prisonniers comme moi. Derrière eux, une section d'Allemands fait ripaille des vivres qu'ils ont volés dans les maisons. On nous enferme dans une grange remplie de paille et de foin. Quelques heures après, une douzaine d'Allemands entrent dans notre grange. L'un tient une torche allumée, met le feu aux quatre coins, et tout ce vilain monde se retire. Le dernier ferme la porte. Allons-nous être brûlés vifs?

    Libre ! Blessé.

    Tout espoir n'est pas perdu : l'un d'entre nous a découvert l'essieu d'une vieille voituré. On l'apporte, et sous les coups de bélier, la porte vole bientôt en éclats. Nous sommes sauvés ! Les Prussiens ne sont plus là. La vue de quelques uniformes de Français perdus comme nous a suffi pour leur donner des jambes. Les obus pleuvent encore avec fracas. Deux de mes compagnons d'infortune restent en route. Nous poursuivons notre chemin. Dans une cave d'un village, une jeune fille pleure près de sa mère. Nous leur conseillons de venir avec nous. Elles refusent. « Je resterai près de ma mère malade jusqu'au bout », dit la jeune fille. Nous continuons à errer au hasard. Le lendemain 29, le combat recommence, et c'est ce jour qu'à..., je fus atteint d'une balle ronde d'obus à la cuisse droite. A la rencontre du fémur, elle fusa sur un trajet de cinquante centimètres, et hier, on l'a extraite au-dessus de la, hanche. Cette opération fut assez douloureuse, mais le bonheur d'être débarrassé de ce projectile me donnait du courage. J'attends paisiblement que mes plaies se ferment et guérissent.

    Charge et fusillade.

    LETTRE DE M. L..., sergent.

    Champ de bataille de Neuville-Vitasse, 4 octobre.

    J'ai reçu votre lettre datée du 20 septembre et votre carte du 25 en revenant d'une rude échauffourée. Elles ont été pour moi d'un grand réconfort, après les luttes terribles, les plus terribles que j'ai vues jusqu'ici, que nous venions de soutenir... Quelle chose horrible que la guerre ! Que de soldats sont tombés dans l'après-midi de samedi, la nuit et la matinée de dimanche !
    Samedi, l'après-midi, comme les choses allaient tourner au tragique, nous sommes partis à la baïonnette. On a sonné la charge pendant huit cents mètres, toute la traversée d'un village, bombardé et occupé par les Boches. Dans chaque rue, ç'a été une fusillade terrible, et beaucoup des nôtres sont tombés. On se tirait à bout portant. Les Allemands, épouvantés d'abord, ont reculé, puis se sont ressaisis et nous ont fait essuyer une fusillade meurtrière. Grâce à la Bonne Mère, j'en suis sorti sain et sauf. Vers une heure du matin la fusillade a repris et continué jusqu'au matin. Je l'ai échappé belle. Une ballé m'est arrivée de côté, a traversé mon sac et est sortie en m'éraflant l'épaule. Sur le coup, je demandai à mon voisin si ce n'était pas lui qui avait donné un coup de crosse sur mon sac. Mais bientôt une odeur dé café moulu me fit douter qu'une balle avait dû traverser mon sac. Mes deux sachets de café étaient brisés, et mon épaule commençait à piquer. Mais ce n'était rien. Bientôt, nous sommes débordés à droite et à gauche, Il faut nous replier. J'en vois plusieurs tomber à mes pieds. J'invoque la Bonne Mère et fais, sous une pluie de balles, deux kilomètres dont deux cents mètres en rampant dans des betteraves. A chaque fois que j'essayais de me lever, j'entendais tout autour de moi bzz ! Bzz ! J'étais à cinquante mètres des Boches, étant parti un des derniers. Enfin, j'arrivai sain et sauf, retrouvant ma Compagnie bien éprouvée. Mon escouade, reformée par des hommes du dépôt il y a huit jours, était bien de quinze ; elle est réduite aujourd'hui à quatre : trois hommes et un caporal... Je vous écris au bruit assourdissant des obus, tout en faisant une tranchée, pendant que mes deux voisins se servent de ma pelle-bêche que j'ai prise hier à un Boche, que nous avons tué en allant à la charge. Quand vous recevrez cette lettre, serai-je encore vivant ? Fiat! P.-S. Le 9, je suis encore vivant, malgré de rudes épreuves. Cinq jours de contact avec l'ennemi !

    Dans les tranchées.

    LETTRE DU MÊME,

    Champ de bataille de Mazingarbe, du fond de ma tranchée, 11 octobre.

    ... J'en étais rendu là de ma lettre, quand il nous est arrivé une rafale d'obus qui nous a fait terrer dans nos tranchées. Il en est tombé un non loin de moi puisque la terre a volé dans une tranchée. Les obus pleuvent encore, mais vont un peu plus loin que nous. Nous sortons donc de là vite et allons dans une plaine tout près, nous préparer à la lutte. Chacun creuse sa tranchée en attendant l'heure solennelle. Nous y passons toute la journée et toute la nuit, essuyant de temps en temps quelques obus, mais tout le monde est indemne. Vers le soir nous voyons les Allemands se défiler le plus vite qu'ils peuvent. Alors, nous commençons la fusillade, et le 75 les balaie encore mieux que nous. Sur 48 cartouches que j'ai tirées, j'espère bien en avoir mis plus d'un hors de combat. La nuit, nous restons dans nos tranchées. Les uns dorment, pendant que les autres veillent. Je dois m'assurer de temps en temps si les sentinelles sont aux aguets. Et puis, je dors, très bien même, couché sur la terre nue, la tête sur mon sac, formant un angle droit de façon à prendre les deux côtés de ma tranchée pour pouvoir mieux m'allonger. De temps en temps je me réveille brisé. Mes os commencent à traverser la peau. Aussi quand j'ai dormi quelque temps sur un côté, je suis brisé complètement. Dans la nuit, rien ! Quelques coups de fusil de temps en temps, et les cris des blessés et des mourants allemands restés dans la plaine. Mais les nuits sont longues maintenant et pas chaudes. Dès le matin, pour me réchauffer, je me mets à aménager mon salon, après avoir dit un bout de prière, et pendant ce temps, j'entends mon voisin, un petit Breton, à qui on ne donnerait pas seize ans, chanter la messe de Requiem et le Gloria. Il a été choriste dans le temps. La douce voix de soprano entendue de dessous terre me fait rêver au temps des Catacombes, et il me semble entendre un chrétien d'autrefois chanter la mort héroïque d'un martyr. Vous voyez, cette vie souterraine ne manque pas de poésie. Malgré cela, nous sommes à chaque instant exposés à la mort, et pourrai-je finir cette lettre ? Le canon tonne dur de chaque côté. En face de nous, une maison brûle, le feu ayant été mis par les obus. Les Allemands reculent encore ce matin ; notre canon les a délogés de leurs tranchées. Nous autres, nous restons sous les obus allemands qui tombent en avant ou en arrière, mais pas sur nous. Il y en a un tout à l'heure qui a fait voler de la terre dans mon trou, mais ce n'est rien.

    NOTES D'UN AUMONIER.

    M. Compagnon, un des directeurs du Séminaire des Missions Etrangères, avait été le premier prêtre à solliciter de Son Eminence le Cardinal Archevêque de Paris l'autorisation de devenir aumônier militaire volontaire. Lorsque M. de Mun fut chargé du recrutement de ces aumôniers, sa demande, qui était déjà faite, fut immédiatement agréée.
    Des champs de bataille qu'il parcourt avec le régiment d'artillerie auquel il est attaché, il nous envoie des lettres très intéressantes que nous sommes heureux de publier. Nos lecteurs verront avec quelle joie nos soldats l'accueillent et combien son ministère est fructueux. Les lettres que nous publierons dans les numéros suivants de nos Annales le montreront mieux encore.
    Jeudi matin j'ai dit ma messe à la 1re batterie située dans les bois, assez près de, L... Arrivé le soir à cheval à travers des sentiers défoncés par la pluie et les caissons d'artillerie allemands et français, j'ai vu les soldats, causé avec les uns, les autres. J'ai confessé plusieurs artilleurs et un officier. Puis nous sommes revenus souper avec le lieutenant des avant-trains, cachés sous de grands chênes, souper à la belle étoile, assis sur des cantines. Nous avons mangé les côtelettes d'un veau perdu que nos hommes avaient trouvé dans les bois. Ma chambre a été élevée au pied d'un chêne : des branchages et deux bottes de paille.
    Le lendemain matin, l'autel a été dressé tout à côté. J'ai célébré la messe. Il y a eu des communions et une assistance, d'environ 150 soldats. Je leur ai dit un mot sur leur rôle dans les circonstances actuelles, soldats de la justice, de vrais croisés contre l'empire qui ose prétendre que la force prime le droit.
    Après le déjeuner je suis rentré à H... à cheval.
    Mardi dernier j'avais eu une autre expédition à une autre batterie, faite à peu près dans les mêmes conditions ; résultat : 25 confessions.
    Dans la journée je rencontre des soldats d'autres régiments. On cause. Les soldats sont heureux de se grouper autour du prêtre. Quand je m'arrête auprès de quelques-uns d'entre eux, tout de suite, j'ai une vingtaine d'hommes qui s'approchent et causent avec familiarité et confiance. Je distribue des médailles. Je ne parle pas des officiers de toutes armes que je rencontre. Ils sont parfaits et beaucoup sont très religieux. Dans une de mes dernières tournées, un lieutenant, en me présentant, dit à ses hommes : « Le Père ne vient pas pour rien faire. Il vient pour vous, et ceux qui voudront le voir en particulier, le trouveront là au pied du gros cerisier. Il n'y a pas de respect humain à avoir. Et moi le premier je vais aller me confesser ».
    Si vous saviez comme les hommes, qui toute la journée sont arrosés de shrapnels, entendent siffler les obus et voient les puissants explosifs creuser à quelques mètres d'eux, des trous où on enterrerait trois ou quatre chevaux, sentent la foi revenir et le respect humain fuser comme les obus ?
    Nous quittons R ce soir à 10 h. pour nous embarquer à J. demain matin à 2h. C'est une grosse affaire que d'embarquer un régiment d'artillerie. Neuf batteries, c'est neuf trains qu'il faut organiser.
    Les Allemands vont se rappeler les trois semaines qu'ils viennent de passer devant nous. On les a tenus en échec en les usant chaque jour. La bataille a duré trois semaines, et souvent le jour et la nuit. A deux ou trois kilomètres de H... c'est un charnier épouvantable. Nos artilleurs ont perdu très peu de monde, car ils sont d'une habileté extraordinaire. Des tireurs de premier ordre. Ils se servent d'un matériel que les Allemands appellent « engins diaboliques ». Dès qu'un groupe d'ennemis est aperçu, il est fauché absolument comme des épis. Les premiers cadavres ne sont plus que des squelettes. Les Allemands n'osaient pas sortir de leurs trous pour les enterrer. La nuit dernière des équipes de fossoyeurs ont été formées pour aller enterrer ces misérables restes qui couvrent toute une région.

    1915/9-14
    9-14
    France
    1915
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