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Dix années de république Chinoise 1

Dix années de république Chinoise PAR M. L. ROBERT Assistant du Supérieur des Missions Etrangères.
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    Dix années de république Chinoise
    PAR M. L. ROBERT

    Assistant du Supérieur des Missions Etrangères.

    Il est difficile pour le Français qui n'a pas habité la Chine, qui n'a pas vécu avec les Chinois, et n'est pas au courant de leurs idées, de leur manière de voir et de comprendre, de se rendre compte de la Chine d'aujourd'hui. L'ancienne Chine était grave, solennelle mystérieuse; la Chine nouvelle est décevante par ses révolutions, ses changements de gouvernement, sa législation précipitamment rédigée, son armée sans discipline, son administration en désordre et ses finances en décomposition. Elle a d'autre part des espérances de vie si considérables, que les agitations de surface n'indiquent pas sa position réelle, et le fondement solide sur lequel elle peut établir sa vie nationale n'a pas été sapé par les trop nombreuses fautes commises pendant ces dix dernières années.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1922. N° 148.

    Hier encore, le Céleste Empire possédait un gouvernement absolu, à base de familles quasi patriarcales. Si l'Empereur commandait en maître indiscuté, c'est qu'il commandait au nom du ciel ; et le maître, qui incarnait dans sa personne la double majesté de pontife et de prince, était père et chef; par conséquent il avait droit à l'obéissance absolue de ses sujets. Chaque chef de famille reflétait quelque chose de la grandeur du chef de l'Etat et avait sur les siens une autorité que les fils ne disputaient pas à leur père; pas plus que ceux-ci ne mettaient en doute celle du monarque.
    Après les essais infructueux de Sa Majesté Kouang Siu, agissant sur les conseils de Kong Yu Wei, en 1898, la Sainte Mère Tse Shi, la grande impératrice douairière, reprit le pouvoir d'une main très ferme ; mais cet éclat de la puissance
    impériale fut de courte durée, et en 1911 l'empire s'écroulait sous la poussée des troupes révolutionnaires s'emparant de Hankow, défendu par le général Li Yuen Hung à cette heure cinquième président de la République chinoise.
    Sun Yat Sen, justement nommé le Père de la République parce que révolutionnaire convaincu, fut celui qui organisa le soulèvement du Houpé, en le préparant depuis 1896 par l'organisation de sociétés secrètes, par des campagnes de presse, par des tracts répandus par ses amis et affiliés dans les ports à traités où son action s'est plus spécialement fait sentir.
    Nommé premier président, Sun Yat Sen, qui était un agitateur et non un homme de gouvernement, eut la sagesse de comprendre qu'il ne serait pas accepté comme chef de la jeune République; et à peine élu, se contentant de la gloire qui s'attachait, dès ce jour, à son nom, il offrit la présidence à Yuan Shih Kai, ancien résident de Chine à Séoul où il représentait son pays en 1895, au moment du conflit sino-japonais, ensuite gouverneur du Shantung, vice-roi du Tcheli, président du Waioupou. Dans ces différentes fonctions Yuan s'était montré habile, clairvoyant, progressiste. Il avait pour lui la sympathie et l'estime des généraux de l'armée du Nord, et dans les circonstances difficiles où se trouvait la République, il était bien le seul homme vraiment qualifié pour gouverner la Chine. Il fut élu président le 6 octobre 1913; et, interprétant la constitution, il gouverna en se préparant un trône; mais la mort le surprit en juin 1916, au moment où il rêvait de fonder la dynastie des Yuan. Il eut pour successeur le président actuel Li Yuen Hung qui n'avait ni l'autorité, ni l'énergie de Yuan, et qui démissionna après la révolte de Chang Shun pour laisser au général Feng Kuo Tchang, dont les vertus n'étaient pas étouffées par les scrupules, les fonctions de président intérimaire jusqu'à l'élection si contestée de Shu Shih Tch'ang.
    Shu était un homme de l'ancien régime, lettré, naguère gouverneur de Mandchourie, tuteur de l'ex-empereur au moment de la chute du régime mandchou. Il ne connaîtra pas un seul jour de véritable paix, et jusqu'à sa chute il sera le jouet des Tuchuns1 du Nord.
    C'est le type de l'homme sans caractère, sans décision; et sa carrière présidentielle est une vulgaire histoire de marchandages entre les Tuchuns.
    La République chinoise est aujourd'hui divisée en une quantité considérable d'États quasi indépendants, et l'autorité du président ne dépasse guère les murs de la capitale où il vit prisonnier des influences diverses des partis militaires.
    Le Sud est indépendant sous Sun Yat Tsen et Tchang Kouin Min ; le Yunnan obéit à Tang Shi Yao ; le Kouangsi à Luk Wing Ting; le Sutchuen à Lieou; les provinces centrales à Ou Pei Fou ; le Nord à Tsao Koun et à Tchang Tsoh Ling. Voilà, au point de vue politique, la situation de la Chine au moment où pour la seconde fois Li Yuen Hung arrive au pouvoir.

    1. Gouverneurs militaires.

    Les puissances étrangères, spectatrices indifférentes, s'arrêtent à l'homme, qui, de fait, détient le pouvoir à Pékin, sans vouloir s'occuper des querelles soulevées par les différents partis. Le Japon, toujours attentif et mieux placé que ses concurrents, semble accorder ses faveurs à tous les chefs de groupe et plus spécialement à Tchang; Tsoh Ling. Le désordre de la grande République ne met pas obstacle à son commerce, il le favorise plutôt et cela suffit à l'Empire du Soleil Levant, La Russie, qui a eu jusqu'en 1914 une influence considérable sur l'Extrême-Orient, perd pendant la grande guerre, avec sa vie comme puissance autocratique, l'action prépondérante qu'elle possédait sur toutes les provinces chinoises du Nord; et les Etats-Unis se forgent, par l'intérêt qu'ils prennent à la question de la rétrocession du Shantung à la Chine, et par l'abolition du traité secret des XXI demandes du Japon à la Chine, des liens puissants d'amitié avec le parti démocratique chinois formé de tout ce qui est Young Men Christian Association, de tous les étudiants chinois sortis des Universités d'Amérique, de la propagande immense, solide et groupée d'une armée de plusieurs milliers de pasteurs protestants américains représentant vingt sectes différentes, mais toutes plus occupées de prêcher la puissance des Etats-Unis que celle de l'Evangile. Encore faut il dire que certains intérêts n'empêcheront pas le R. Gilbert Reid de trahir en même temps et son pays et sa religion, pour le bénéfice de l'Allemagne. Gilbert Reid, il est vrai, fut expulsé de la Chine; mais cela même est une preuve de son crime et de son manque de vertus religieuses. Si le gouvernement chinois a été inférieur à sa tâche dans son propre pays, il a eu un certain relief par l'action de ses diplomates, et plus spécialement par l'intelligente audace de Wellington Kou, qui a le sens juridique d'un diplomate européen, et qui serait parfait s'il portait la parole au nom d'un gouvernement organisé. S'il fallait s'en rapporter à ses déclarations, la jeune République serait déjà au niveau des vieux groupements d'Europe.
    Par ses diplomates, en effet, la Chine, soit à la Conférence de la Paix à Versailles, soit à la Conférence de Genève, a demandé tous les droits que l'on ne dispute pas aux nations occidentales.
    Dans le mémorandum présenté à Versailles, nous voyons les Chinois réclamer l'abolition de la juridiction consulaire, la reddition à la Chine des terrains cédés à bail et des concessions accordées aux étrangers dans les ports à traité, la suppression des bureaux de postes étrangers établis sur leur territoire, ainsi que celle des stations de télégraphie sans fil.
    La diplomatie chinoise, sous la jeune République, a su maintenir sans solution les différentes questions territoriales en litige avec le Japon, la Russie et l'Angleterre. Elle a fait, il est vrai, une mauvaise opération en accordant au Japon, sous la menace, les trop fameuses XXI demandes de 1915 ; mais c'est peut-être grâce à ce faux pas que la Chine a pris part à la guerre du côté des alliés. Encore a-t-elle réussi à donner très peu et à recevoir beaucoup. Elle se trouvait dès lors en mesure de se servir des Etats-Unis et de l'Angleterre pour résister aux prétentions du Japon, et s'assurait une place à la Conférence de la paix, pendant que, profitant de l'état de guerre, elle confisquait à son profit les concessions allemandes, les chemins de fer du Chantung et l'indemnité allemande des Boxeurs. Elle profitera de l'effondrement de la Russie pour lui retirer tous les avantages des traités russo-chinois, et amener les Russes établis chez elle à accepter sa juridiction pour tous crimes et délits. Si elle avait promis aux alliés de leur donner le bénéfice des bateaux allemands bloqués dans ses ports, elle s'empressa d'oublier sa promesse en les donnant à bail à une compagnie sino-japonaise ; et l'écho des canons de la grande guerre était à peine étouffé par des pourparlers de paix, qu'elle accordait des contrats d'érection de stations de télégraphie sans fil à des compagnies allemandes. En un mot, la Chine s'engagea, promit, et ne tint pas. Par contre, elle réclama tous les avantages que sa situation d'alliée lui permettait d'espérer. Elle ouvrit la main, ne donna rien, et referma l'autre main sur tout ce qu'elle put saisir. Dans la discussion, le Chinois est un maître; et la finesse de son esprit, l'acuité de son intelligence, le sens des réalisations pratiques, font de lui un excellent négociateur. Il sait se tenir sur le côté pratique des choses, et les solutions des problèmes lointains l'intéressent moins que le domaine des actualités.

    ***

    Lorsque le gouvernement chinois réclamait l'égalité parfaite, au point de vue juridiction, avec les Etats d'ancienne formation démocratique, c'est qu'il se posait comme possédant, au point de vue législatif et judiciaire, les éléments d'organisation, d'ordre et de justice. Or, la République n'en est pas encore là. Elle sort d'un régime autocratique absolu, et, vu son immense étendue, il serait puéril de penser qu'elle a pu en quelques années opérer les réformes nécessaires au nouveau régime. L'ancienne Chine était gouvernée par une élite. L'Assemblée de 1910, avec son programme de réformes successives qui devaient aboutir en neuf années à un régime purement constitutionnel, se composait de 200 membres devant être choisis moitié par les assemblées provinciales, moitié par le gouvernement central. Ce corps élu fonctionna à peine une année et fut emporté par la Révolution de 1911. Encore qu'il soit délicat (nous le voyons par ce qui se passe en France) d'étudier des projets de loi et de les faire aboutir, la première Assemblée chinoise pouvait espérer faire un travail passable, parce qu'elle renfermait des compétences, mais elle fut éphémère.
    Le Conseil National Républicain, qui s'assembla à Nankin, réclama l'autorité législative. Ce Conseil était formé d'hommes qui s'imposèrent sans mandat, de délégués des Assemblées provinciales et de représentants des autorités provinciales. Ce fut ce Conseil de Nankin qui fit la Constitution, l'approuva, et nomma le président provisoire et le vice président.
    Il fallait s'attendre à des conflits, ils se produisirent dès la première heure. Le Conseil National se transporta à Pékin, aussitôt que l'idée d'établir la capitale à Nankin fut abandon- née ; des querelles surgirent entre les membres mêmes de ce Conseil, puisqu'il y avait les membres spécialement élus et ceux qui avaient le seul mandat qu'ils s'étaient donné. La Charte de la Constitution nationale provisoire, quand il fallut 'appliquer, se trouva interprétée d'une façon différente par le Président et par le Conseil National, ce qui amena la démission, de Tang Shao Y, premier ministre, et l'exécution sommaire de Tchang Tchen Ou. L'Assemblée Nationale voulait être l'interprète de ses propres lois. Elle se mit à en faire pour régler les modalités du nouveau système officiel. Elle établit aussi les lois électorales en prenant pour base les données suivantes: un Sénat avec 10 représentants par province, élus pour une période de six ans, mais renouvelables par tiers tous les deux ans; 50 sénateurs devaient représenter les dépendances de l'Empire ('Tibet, Turkestan et Mongolie), ainsi que les Chinois établis à l'étranger ; une Chambre de députés avec une base de 1 représentant par 800.000 habitants, mais limitant à 10 le nombre minimum des députés de chaque province. Les députés seraient élus pour une période de trois années. L'âge minimum pour être sénateur était fixé à 30 ans, et celui des députés à 25 ans.
    Le suffrage électoral limité à l'élément masculin était accordé à tout Chinois âgé de 21 ans, ayant au moins deux années de résidence dans le district où il se trouvait, et ayant les capacités suivantes :
    1° Paiement d'un impôt direct d'un minimum de $ 2 ;
    2° Propriétaire d'immeuble d'une valeur minimum de $ 500;
    3° Propriétaire d'un brevet établissant qu'il a fréquenté l'école élémentaire ou une école plus élevée ;
    4° Preuve établissant qu'il a reçu une éducation équivalente à celle indiquée au 3°.
    Voilà la théorie. En pratique, pour quiconque a résidé en Chine, ce système, d'une part rationnel, d'autre part compliqué pour la mise à exécution dans un pays où les relations sont difficiles, l'honnêteté générale ayant besoin de beaucoup d'amélioration, le sens de la responsabilité et de la dignité de membre élu à peu près inconnu, il devait arriver ce qui arriva. Ce fut un marchandage à peu près général. Aussi l'Assemblée Nationale de 1913 ne fut-elle qu'un ramassis d'hommes affamés, ambitieux, et sans souci de remplir le mandat qui les envoyait à Pékin. Un sénateur chinois la jugeait bien, il y a quelque temps, quand il disait : « L'Assemblée de 1913 a été au-dessous de sa tâche. Les membres de l'ancien Parlement ont été incapables, je dirai même malhonnêtes ». Ce jugement porté par M. C. Wang n'est pas sévère, il aurait pu ajouter que beaucoup d'entre eux furent criminels. Ce n'est pas le moment, dans une étude si courte, de rappeler ce qui se passa de 1913 à 1917. C'est une longue histoire de révoltes, d'assassinats, de concussions, de marchandages, de polissonneries, etc., qui rempliraient plusieurs volumes, histoire aussi humiliante pour l'humanité que pour la Chine. En juin 1917, cette Assemblée Nationale de si triste mémoire fut dissoute.
    La nouvelle Assemblée fut l'oeuvre du parti militaire du Nord, sans souci d'ailleurs des procédures établies pour les élections par l'Assemblée de 1913, et c'est cette seconde Assemblée qui nomma président Shu Shih Tch'ang, lequel, nous l'avons dit, ne gouverna pas, mais fut gouverné selon les caprices des Tuchuns.
    Ce fut la débandade des représentants élus de l'ancienne Assemblée, laquelle se considérait comme la seule possédant droit de légiférer et de représenter le droit constitutionnel chinois. Nous sommes en pleine anarchie gouvernementale. Pendant que Pékin prétend être le gouvernement de la Chine, les anciens membres du Parlement délibèrent, soit à Tchongking, soit à Shanghai, soit à Canton. Il n'y a, en fait, plus de Parlement. L'ancien n'existe plus parce que le temps de sa législature est expiré, le nouveau n'est pas un Parlement constitutionnel; il n'est qu'une façade de construction due à l'arbitraire autorité des Tuchuns. La Chine n'est pas encore sortie de cet état d'anarchie générale. En somme, le véritable Parlement chinois, celui qui doit avoir conscience de ses droits et de ses devoirs, reste à créer, et les essais faits de 1913 à ce jour ne sont pas concluants.
    C'est au milieu de ce désarroi de législateurs sans nom que les diplomates comme Alfred Tse, Wellington Kou, Lou Tsen Tsiang, réclament l'abolition de l'extraterritorialité; et, pour quiconque réfléchit un instant, on ne voit pas comment de si graves questions pourraient être présentement réglées au bénéfice de la Chine. Sans doute, il existe en ce pays un code de lois, ou plutôt de décisions judiciaires qui ne manquent pas d'un certain mérite; mais il faut le dire, la Chine n'a ni magistrats, ni avocats, ni procédure juridique donnant la moindre garantie de justice à celui qui se présente devant ses tribunaux. La justice est vénale, et le peuple, habitué à la payer, a moins le souci de dire la vérité devant ses juges que celui de savoir combien il devra verser pour faire pencher la balance de son côté. Il n'est pas un seul étranger ayant vécu en Chine qui ne sache combien est tristement amusante l'administration de la justice dans les Yamen. On peut accidentellement trouver un juge intègre, mais les chances en sont si petites, qu'il serait téméraire de se baser sur de si rares exceptions, pour en conclure que l'ancien royaume des Fleurs jouit d'un système judiciaire donnant une garantie quelconque d'impartialité.

    Encore que la Chine puisse promulguer des codes bien étudiés et théoriquement excellents, il faudrait attendre de la pratique de ses tribunaux le résultat qui permette de constater que la loi est appliquée de manière à protéger la vie et la liberté, la propriété foncière, industrielle et commerciale. Les intentions de bien faire ne sont pas suffisantes en ces matières, car l'intention est un acte intérieur qui n'a souvent aucune réalisation externe. L'Etat pense bien, mais dans la pratique agit mal pour une foule de raisons faciles à saisir. En matière judiciaire, il faut en Chine un renouvellement de l'es prit national aussi bien que de la lettre des Codes.
    Il est tout naturel que la Chine désire être sur le pied de complète égalité avec les autres puissances ; et de ce désir, on ne peut que la féliciter, tout en lui demandant instamment de se mettre au niveau voulu pour que cet heureux jour arrive le plus tôt possible. Les étrangers vivant sur son territoire se réjouiront sans réserve le jour, encore malheureusement éloigné, où ils pourront sans crainte pour leurs droits paraître devant un tribunal chinois, le glaive de la justice ne frappant que les coupables, et Thémis portant balances sans faux poids.

    ***

    Le Chinois est présentement militariste, et pour beaucoup de personnes qui ont toujours parlé de son pacifisme, c'est aller à l'encontre de toutes leurs idées que de présenter au lecteur une Chine guerrière. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est guerrière dans le sens que l'on donne à l'impérialisme d'Etat. Elle est querelleuse, et c'est le sens qu'il faut donner à l'expression « Chine guerrière ».
    Il n'est pas une puissance au monde dotée en ce moment d'une armée aussi considérable que celle de la Chine. Et cependant, cet Etat n'est sérieusement menacé par aucune puissance extérieure. Le seul Etat qui pourrait I'inquiéter et qui, de fait, l'inquiète est le Japon; mais au Japon il y a deux partis bien distincts : celui qui veut imposer à la Chine une domination de direction, et celui qui désire n'avoir avec elle que les relations commerciales les plus étendues. La Russi n'existe plus, l'Angleterre et la France sont des amies sincères de la jeune République, et les Etats-Unis s'affirment à son égard dans le sens de protecteurs puissants et résolus à empêcher toute atteinte à la politique de la porte ouverte. Ce ne sont pas les dangers de conquête de la part d'ennemis extérieurs qui poussent la Chine à nourrir une armée qui, selon les estimations diverses, s'élève de 1.000.000 à 1.500.000 hommes. Cette immense plaie, ce chancre dévorant est une création de pure ambition et de rivalité de chefs militaires, n'ayant souvent d'autre passé que celui de chefs de bandits.
    Sous le régime impérial, l'ordre était assuré dans les 18 provinces par une armée de « braves », tous volontaires, qui ne dépassait guère 200.000 hommes. En ce temps-là, un vieux proverbe disait : « On ne prend pas de bon fer pour faire un clou, et un bon citoyen pour faire un soldat ». Le soldat sous la République a gardé la réputation qu'il avait sous l'ancien régime, et, en Chine, les clous comme les soldats sont d'une matière inférieure. Mais le chiffre de l'élément militaire s'est singulièrement enflé. En 1911, l'armée nationale comptait déjà un demi million d'hommes ; en 1913, le budget de l'armée s'élevait à $ 164.000.000, alors qu'il n'était que de $ 110.000.000 en 1911. Les révolutions successives armant les Chinois contre eux-mêmes augmentèrent les armées, et aussi les dépenses pour les entretenir. Le budget de 1919-1920 pour l'armée s'élève à $ 207.000.000, et il était en fin d'année en déficit de $ 128.000.000. Encore, n'avons-nous aucun chiffre pour évaluer les dépenses de l'armée de la République du Sud, de celle de Yunnan et de celle du Sutchuen. D'autre part, il serait superflu de dire que les dépenses inscrites au budget ne sont pas limitées au chiffre indiqué. Le soldat chinois est pillard, voleur, et Dieu sait tout ce que le peuple souffre des déprédations qu'il a à subir d'hommes souvent sans discipline et sans honneur, le recrutement, se faisant généralement parmi les bandes de voleurs et de bandits, parmi les paresseux et les gens sans aveu. On peut dire que la paix renaîtrait demain en Chine, si, par impossible, on pouvait supprimer les Tuchuns et leurs soldats. C'est bien là la cause, et toute la cause, des troubles, de la révolution et de l'inquiétude générale qui pèse sur ce malheureux pays.
    Il a été question, à plusieurs reprises, de licencier les troupes; mais c'est là un problème très difficile à résoudre pratiquement. Quel est le Tuchun qui commencera l'opération? Et s'il la tente, comment les choses se passeront-elles? Le gouvernement central n'ayant aucune autorité bien marquée sur les chefs militaires, même s'il avait les fonds nécessaires pour payer le licenciement des armées, il est douteux qu'il réussît dans son entreprise. La plupart des soldats n'ont reçu que des soldes dérisoires depuis des mos, et l'opération du licenciement est plus compliquée qu'elle ne le paraît à première vue. Elle ne pourrait s'opérer que par des trésoriers payeurs étrangers, qui seuls assureraient une distribution équitable dans laquelle le soldat recevrait ce qui lui est dû. Encore faudrait-il le marquer d'un timbre indélébile, afin qu'il ne se présente pas deux ou trois fois devant le payeur. Les chefs d'armée n'auraient évidemment aucun intérêt à un système aussi impartial, et c'est pour cela qu'ils ne l'accepteront jamais. Ils veulent bien recevoir de l'argent pour le licenciement, et l'opérer sans payer ou en payant le moins possible.
    Je rappellerais volontiers ici une histoire qui m'est personnelle. Lorsque l'extension de la Concession française de Shanghai fut accordée en février 1900, il fallut l'organiser, percer des rues, établir des marchés, des champs de tir, un cimetière, etc... Je faisais alors partie du Conseil d'administration de la Concession, et ce Conseil, d'accord avec le taotay et les notables, décida de payer $ 3 pour chaque cercueil ou jarre remplie d'ossements humains, inhumés dans les terrains expropriés. L'opération était simple, rémunératrice pour les Chinois. Elle ne se passa cependant pas sans tapage. Les Célestes enlevaient leurs morts et recevaient $ 3 par ancêtre; mais nous avions compté sans leur sagesse prévoyante. Pendant la nuit, ils rapportaient sur un coin de la Concession la jarre d'ossements enlevée la veille, et il fallut une surveillance armée pour régler la comptabilité des squelettes. Nous opérions sur 5.000 à 6.000 morts. Mais que se passerait-il avec l'ingéniosité chinoise pour désarmer plus d'un million de soldats !
    A mon avis, le peuple chinois étant ce qu'il est, une gendarmerie bien organisée, et comptant tout au plus 150.000 hommes, suffirait pour maintenir l'ordre en Chine ; la débauche militaire du moment ne répond nullement aux nécessités du pays. L'armée entretient la révolution, mais ne travaille pas à la paix, laquelle n'est troublée que parce que cette armée existe sous la forme où elle nous apparaît. L'armée de Tchang Tsoh Ling compte environ 300.000 hommes et elle est un danger pour l'Etat. Si les forces parasitaires des Tuchuns avaient une raison d'être et avaient été créées contre une menace, elles s'expliqueraient, quelle que fût la dépense, mais le peuple n'en a nul besoin, l'Etat ne les réclame pas ; seules les rivalités des chefs militaires les imposent.
    Au milieu d'un pareil chaos, comment un gouvernement pourrait-il fonctionner régulièrement? La tête ne commande plus aux membres, ou, si elle peut encore commander, elle n'a pas le pouvoir de se faire obéir. L'organisme est paralysé par tous les obstacles que les factions militaires opposent à l'action du pouvoir central. Tel gouverneur, tel trésorier, tel juge est nommé à un poste; mais il ne peut entrer dans l'exercice de ses fonctions parce que, à la même charge, existe déjà un titulaire, agent d'un Tuchun ou chef militaire. C'est alors un marchandage peu édifiant entre le pouvoir central et l'autorité militaire, celle-ci ayant presque toujours gain de cause sur celui-là. Le peuple reste l'indifférent spectateur de cette confusion dont il est, lui, la victime la plus incontestée. Car si les erreurs se paient, les confusions créant les doubles emplois se paient également; et c'est par l'effondrement de la situation financière du gouvernement chinois que nous voyons mieux le mal que le régime républicain a produit.

    (A suivre.)

    1922/202-212
    202-212
    Chine
    1922
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