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Discours du roi Gia-Long

Discours du roi Gia-Long Aux funérailles de Mgr Pigneau de Béhaine, le 16 décembre 1799
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    Discours du roi Gia-Long
    Aux funérailles de Mgr Pigneau de Béhaine, le 16 décembre 1799

    Je possédais un sage, l'intime confident de tous mes secrets, qui, malgré la distance de mille et mille lieues était venu dans mes États, et ne me quitta jamais, lors même que la fortune m'abandonnait. Pourquoi faut-il qu'aujourd'hui qu'elle est revenue sous mes drapeaux, au moment où nous sommes le plus unis, une mort prématurée vienne nous séparer tout à coup ? Je parle de Pierre Pigneau, décoré de la dignité épiscopale, et du glorieux titre de plénipotentiaire du roi de France. Ayant toujours présent à l'esprit le souvenir de ses antiques vertus, je veux lui en donner un nouveau témoignage. Je le dois à ses rares mérites. Si, en Europe, il passait pour un homme supérieur, ici on le regardait comme le plus illustre étranger qui ait paru à la cour de Cochinchine.
    Dès ma plus tendre jeunesse, j'eus le bonheur de rencontrer ce précieux ami, dont le caractère s'accordait si bien avec le mien. Quand je fis les premières démarches pour monter sur le trône de nies ancêtres, je l'avais à mes côtés. C'était pour moi un riche trésor, où je pouvais puiser tous les conseils dont j'avais besoin pour me diriger. Mais, tout à coup, mille malheurs vinrent fondre sur le royaume, et lues pieds devinrent aussi chancelants que ceux de Thien-Khan1 de la dynastie des Han. Alors il nous fallut prendre un parti qui nous sépara comme le ciel et la terre. Je lui remis entre les mains le prince héritier, et véritablement il était digne qu'on lui confiât un si cher dépôt, pour aller intéresser en ma faveur le grand monarque qui régnait dans sa patrie. Il réussit à qu'obtenir des secours ; ils étaient déjà rendus à moitié chemin, lorsque ses projets trouvèrent des obstacles et n'allèrent pas au gré de ses désirs. Mais à l'exemple d'un ancien, regardant mes ennemis commune les siens, il vint, par attachement pour ma personne, se réunir à moi, pour chercher l'occasion et les moyens de les combattre. L'année que je rentrai dans nies anciens États, j'attendais avec impatience quelque heureux bruit, qui m'annonçât aussi son retour. L'année suivante, il arriva au temps qu'il avait promis.
    A la manière insinuante et pleine de douceur avec laquelle il formait le prince, mon fils, qu'il avait ramené, on voyait qu'il avait un talent unique pour élever la jeunesse. Mon estime et mon affection pour lui croissaient de jour en jour. Dans les jours de détresse, il nous fournissait des moyens que lui seul savait trouver. La sagesse de ses conseils, et la vertu qui brillait jusque dans l'enjouement de sa conversation, nous rapprochaient de plus en plus. Nous étions si amis et si familiers ensemble que, lorsque mes affaires m'appelaient hors de mon palais, nos chevaux marchaient de front. Nous n'avons eu jamais qu'un même cur.
    Depuis le jour que, par le plus heureux des hasards, nous nous sommes rencontrés, rien n'a pu refroidir notre amitié, ni nous causer un instant de déplaisir. Je comptais que sa santé florissante me ferait goûter encore longtemps les doux fruits d'une si étroite union ; mais voilà que la terre vient de couvrir ce bel arbre. Que j'en ai de regrets! Pour manifester à tout le inonde les grands mérites de cet illustre étranger, et répandre au dehors la bonne odeur de ses vertus, qu'il cacha toujours, je lui donne ce brevet d'instituteur du prince héritier avec la première dignité après la royauté, et le surnom d'Accompli: Hélas! Quand le corps est tombé, et que l'âme s'envole au ciel, qui pourrait la retenir? Je finis ce petit éloge, mais les regrets de la cour ne finiront jamais. O belle âme du maître, recevez cet hommage.

    1. Empereur de Chine, qui vivait l'an 2057 avant l'ère chrétienne. I1 est célèbre dans les annales du pays par ses malheurs.

    1902/161-163
    161-163
    Vietnam
    1902
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