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Discours de S. G. Mgr Mossard

Discours de S. G. Mgr Mossard Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, prononcé à l'inauguration de la statue de Mgr Pigneau de Béhaine, le 10 mars 1902 Messieurs,
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    Discours de S. G. Mgr Mossard
    Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, prononcé à l'inauguration de la statue de Mgr Pigneau de Béhaine, le 10 mars 1902

    Messieurs,

    Ce monument élevé à la gloire de l'évêque d'Adran, et destiné à perpétuer sa mémoire en Cochinchine, fait briller d'un nouvel éclat une grande vérité trop souvent méconnue : je veux dire l'intervention de la Providence divine dans les choses d'ici-bas. La statue de Pigneau de Béhaine, se dressant à l'ombre de la cathédrale de Saigon, est une des réponses de cette Providence à trois siècles de persécutions sanglantes.
    La fameuse raison d'État, si souvent invoquée par les gouvernements de tous les âges pour justifier leurs excès, n'était point ignorée des empereurs d'Annam. Or, Messieurs, cette raison d'État si prônée et si peu comprise, presque toujours mal appliquée quand elle n'est point l'expression de la morale et du droit, finit, avec le temps, par se retourner contre ceux-là mêmes qui en font un criminel abus. Et alors apparaît la main toute puissante de Dieu pour remettre au vrai point les affaires humaines.
    Si quelqu'un cependant peut et doit être loué, sans qu'il soit besoin de recourir aux contrastes, n'est-ce point l'évêque missionnaire, à qui l'empereur Gia Long donnait un témoignage public de civisme et que le prince Canh, ici debout à ses côtés, semble vouloir présenter aux populations annamites comme le plus parfait modèle des maîtres, comme l'ami loyal, sage et dévoué.
    On a dit avec raison qu'aux époques troublées de l'histoire, la difficulté consiste moins à faire son devoir qu'à le connaître. L'évêque d'Adran était en Cochinchine au moment où la révolte des Tay-Son triomphait. Après avoir détrôné la dynastie régnante des Nguyen, elle menaçait encore d'en éteindre la race : le dernier rejeton, le prince Nguyen-Anh, réduit à l'impuissance, se trouvait à la merci du vainqueur, condamné pour sauver sa tête à mener la vie dure d'un fugitif et d'un proscrit. L'illustre prélat, dont l'âme était pétrie sans de loyauté, de courage et de respect pour le pouvoir établi, épousa sans hésiter le parti du droit méconnu. Non seulement il sauva de la mort l'héritier des rois légitimes, il sut encore, contre toute espérance, relever la foi de Nguyen-Anh en l'avenir de sa cause et fortifier le courage de ses partisans. Il obtint de plus pour son royal protégé le secours de sa patrie d'origine, de la nation généreuse, la France, toujours secourable au malheur, depuis des siècles protectrice de la civilisation et de l'apostolat catholique. Les sages démarches et l'activité prodigieuse de l'évêque, jointe à la valeur des officiers et des soldats français qu'il s'était attaché, changèrent bientôt la face des événements.
    Nguyen-Anh fugitif put enfin ramener la victoire sous ses drapeaux, et quand, l'insurrection écrasée, il remonta sur le trône de ses pères, il pouvait ajouter un nouveau fleuron à sa couronne : le Tonkin et l'Annam définitivement enlevés aux Tay-Son vaincus. Voilà, Messieurs, un point de l'histoire annamite que personne, je l'espère, ne contredira.
    C'est ce service désintéressé rendu à leur dynastie, ce dévouement infatigable à la cause de leur pays que de Saigon à Hué, de Haiphong à Hanoi, les Annamites lettrés surtout ont voulu reconnaître et récompenser, en répondant si bien à l'appel du Comité formé pour l'érection de cette statue. Tout en les félicitant d'avoir compris et apprécié les bienfaits du grand évêque, nous les remercions d'avoir si spontanément et parfois si délicatement exprimé leurs sentiments.
    Pour nous, Français du dehors, qui suivons anxieusement la marche du drapeau national à travers le monde, nous dont le cur tressaille aux triomphes de la France comme il saigne à ses revers, nous saluons cet homme aux idées larges et fécondes qui voulait que, dans cet Extrême-Orient, le nom de Français fût synonyme de progrès, de civilisation et de vraie liberté.
    Nous saluons celui dont l'existence entière fut consacrée au service de Dieu, de l'Annam et de la France, et qui mourut à la peine, n'ayant accompli, hélas! Qu'une bien faible partie de ce qu'il s'était proposé de faire pour le bien des deux pays. Nous saluons cette statue : elle sera comme un livre ouvert et les générations futures pourront y lire une page glorieuse des « Gestes de Dieu par les Francs ». Elle dira bien haut que les luttes des partis, les dissensions politiques, en un mot tout ce qui de nos jours agite les esprits dans la mère-patrie, n'ont pu, dans cette colonie, diviser les curs vraiment français. Oui, Messieurs, elle dira que tous nous avons été unis pour offrir ce bronze à un illustre compatriote, à l'évêque d'Adran, nom depuis longtemps célèbre, désormais le plus honoré, le plus populaire de la Cochinchine.
    Avec l'évêque d'Adran, saluons aussi avec émotion et reconnaissance tous nos compatriotes qui l'ont aidé à soutenir dignement le vieux renom du génie et du courage français. Salut, Olivier, Lebrun, Barisy, Despiaux ! Salut, marins et soldats qui les avez suivis au danger, à la gloire! Vos noms pour la plupart sont restés inconnus ; mais cette statue rappellera votre phalange héroïque. Par elle, vous revivrez un peu Sur cette terre de Cochinchine, en compagnie de l'évêque missionnaire que vous aimiez et dont vous partagez, j'espère, le repos sans fin.
    Je remercie M. le Gouverneur général de la bienveillance avec laquelle il daigna accueillir le projet d'érection de ce monument, proposé par mon vénérable prédécesseur, afin de célébrer, comme il convenait, le centième anniversaire de la mort de l'évêque d'Adran.
    Je remercie le conseil municipal de Saigon. En prenant à l'unanimité la décision qui concédait cette place de la ville, sans contredit la mieux appropriée aux circonstances, il a fait acte de patriotisme, il a droit à notre reconnaissance et à la reconnaissance du peuple annamite.
    J'ai encore le devoir de dire un cordial merci aux membres du Comité, aux chefs de service, à tous les fonctionnaires et colons qui ont fait écho à l'appel que nous leur avions adressé.
    Qu'il me soit permis, en terminant, de dire mon admiration et d'offrir l'hommage de ma reconnaissance à l'artiste bien connu, M. Lormier. Puisse le grand évêque, dont il fait revivre les vertus sur ce bronze, lui obtenir les récompenses qui seront décernées un jour à ceux dont les vertus civiles auront été surnaturalismes par la Foi, l'Espérance et la divine Charité.

    1902/157-160
    157-160
    Vietnam
    1902
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