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Deux petits jumeaux

Deux petits jumeaux C'était pendant une de ces longues périodes de sécheresse qui, parfois, désolent l'Inde et amènent le terrible fléau de la famine ; mes chrétiens arrivaient à peine à se procurer un maigre repas par jour. Un soir de mai, dans le presbytère transformé en fournaise par le soleil tropical, je terminais la récitation du bréviaire quand mon catéchiste Pierre entre tout affairé : Père, me dit-il, venez vite, on vient d'apporter deux bébés, voulez-vous les acheter ?
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    Deux petits jumeaux



    C'était pendant une de ces longues périodes de sécheresse qui, parfois, désolent l'Inde et amènent le terrible fléau de la famine ; mes chrétiens arrivaient à peine à se procurer un maigre repas par jour.

    Un soir de mai, dans le presbytère transformé en fournaise par le soleil tropical, je terminais la récitation du bréviaire quand mon catéchiste Pierre entre tout affairé :

    Père, me dit-il, venez vite, on vient d'apporter deux bébés, voulez-vous les acheter ?

    Je ne fais qu'un bond et me trouve bientôt en face du chef d'un village voisin, un païen de bonne caste que j'avais soigné précédemment pendant une épidémie de choléra. Il me fait le grand salut de cérémonie et m'explique le but de sa visite :

    La femme d'un de mes subordonnés ayant donné le jour à deux jumeaux, les charges du ménage sont trop lourdes par ce temps de famine et, pour cette raison, elle voulait s'en débarrasser à tout prix, même par l'infanticide. Quand je l'eus avertie des conséquences d'un crime de ce genre, elle songea alors à vendre les enfants aux mahométans, mais je lui ai donné le conseil de les donner à la mission catholique où ces pauvres petits seraient bien soignés et bien élevés, et elle a accepté. Ainsi, Père, voulez-vous les enfants ?

    Combien veux-tu ? Demandai-je à la mère arrivée sur ces entrefaites.

    Une roupie pour chacun (1 fr. 70 à l'époque).

    Entendu!

    Une natte est étendue sur le sol de ma véranda, et bientôt je contemple avec émotion les deux petits chérubins âgés de trois semaines à peine: je les trouvais admirables, avec leurs yeux doux et leurs petites mains qui se tendaient vers moi comme s'ils avaient deviné leur protecteur.

    Soudain quelques difficultés surgissent dans mon esprit : comment faire pour envoyer ces enfants à la crèche de Kumbakonam? Pas de chemin de fer, et il faut un jour entier, en voiture à boeufs, pour s'y rendre ! Ces enfants mourront en route si personne ne remplace leur mère, et je sais par expérience que les chrétiennes n'aiment pas se charger des enfants des autres... Alors, c'est bien simple : je vais donner quelques roupies supplémentaires à la mère, elle fera le voyage, et je paierai tous les frais. Je lui expose donc mon plan, mais elle de répondre brutalement : « Non, ces enfants sont à vous maintenant, puisque vous les avez achetés, je n'ai plus rien à voir avec eux ! » Et elle s'en va, sans même se retourner pour jeter un dernier regard sur ces pauvres petits qui sont la chair de sa chair, le sang de son sang.

    Je contins avec peine mon indignation prête à éclater. Tout naturellement une comparaison se présenta à ma pensée : l'année précédente, des Indiens avaient dérobé les petits d'une panthère en l'absence de la Mère, et elle, à son retour, suivant leurs traces pendant 40 kilomètres avant d'arriver à la cage où ils étaient enfermés, se fit tuer sur place plutôt que d'abandonner sa progéniture. Quelle leçon !

    Des pleurs et des vagissements me rappelèrent à la réalité. Qu'allais-je faire ? Je ne pouvais laisser mourir de faim ces pauvres petits innocents... A tout hasard, je chargeai mon catéchiste de tenter une démarche dans le village : une somme relativement importante serait donnée à qui voudrait soigner les enfants pendant le voyage.

    Si je ne puis sauver leurs corps, j'aurai au moins leurs âmes », pensai-je et, pendant çe temps, je baptisai ces petits anges. En de tels moments, le coeur du missionnaire déborde de joie et de reconnaissances que seules peuvent comprendre ceux qui ont eu semblable bonheur.

    Une heureuse surprise m'attendait au presbytère. La famine avait été bonne conseillère: deux femmes, alléchées à la perspective d'un argent facile à gagner, avaient enfin accepté de se charger des enfants. Jean et Joseph, ainsi avais-je appelé au baptême les deux petits abandonnés, furent donc portés par elles à l'orphelinat de Kumbakonam où ils firent la joie des Soeurs missionnaires.

    Malgré les soins maternels prodigués par ces bonnes religieuses, Jean alla bientôt se joindre aux anges du ciel. Quant à Joseph, il venait d'atteindre l'âge de neuf ans lorsqu'un jour, rentrant de l'école, il se plaignit de maux d'entrailles : c'était le choléra qui se déclarait; le mal fit de rapides progrès et, le voir même, il rendait son âme à Dieu.

    Chères petites âmes privilégiées, n'oubliez pas vos frères infortunés qui croupissent dans le paganisme et, là-haut, priez Dieu de leur accorder la grâce d'arriver à la lumière de la vérité et de jouir un jour du bonheur qui est votre partage en paradis.



    RAYMOND MICHOTTE,

    Ancien missionnaire de Kumbakonam (Inde),

    Procureur des M. E. P. à Rome.




    1943/219-220
    219-220
    Inde
    1943
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