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Deux apôtres des lépreux

Deux apôtres des lépreux Dans la Revue de Deux Mondes, M. André Bellessort nous trace le portrait émouvant de deux missionnaires de notre Société. Le premier fut le Père Lucien Drouart de Lézey, né à Dunkerque le 27 avril 1849, prêtre le 7 juin 1873, parti pour le Japon le 2 juillet suivant, mort à la léproserie de Gotemba le 5 novembre 1930. Cinquante-sept ans d'apostolat.
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    Deux apôtres des lépreux



    Dans la Revue de Deux Mondes, M. André Bellessort nous trace le portrait émouvant de deux missionnaires de notre Société.

    Le premier fut le Père Lucien Drouart de Lézey, né à Dunkerque le 27 avril 1849, prêtre le 7 juin 1873, parti pour le Japon le 2 juillet suivant, mort à la léproserie de Gotemba le 5 novembre 1930. Cinquante-sept ans d'apostolat.

    Le second fut le Père Joseph Bertrand, né à Castelnau de Brassac (Tarn) le 14 décembre 1867, prêtre le 28 septembre 1890, parti pour le Japon le 12 novembre suivant, mort à la tâche, en avril 1916, au service de ses chers lépreux. Vingt-six ans d'apostolat.

    M. Bellessort commence par nous dépeindre les missionnaires tels qu'il les a vus au Japon :

    « Nous avons bien des variétés de missionnaires, et peut-être ceux des Missions Etrangères sont-ils les plus divers de tous. Il y a le missionnaire homme d'études qui a toujours peur que ses recherches d'érudition ne fassent tort à sa charité ; le missionnaire professeur qui ouvre des cours et forme des élèves même sans espoir de les amener à sa foi ; le missionnaire nomade et aventureux, ami des monts et des vallées ; le missionnaire bâtisseur qui, en quelque endroit que vous le mettiez, fût-ce au haut d'une montagne, n'a pas de cesse qu'il n'ait édifié au moins une chapelle ; et quand la chapelle est sortie du roc, c'est d'un hôpital qu'il rêve. Mais ces esprits si différents, ces tempéraments si particuliers accomplissent, partout où ils exercent leur ministère, la même oeuvre qui est d'abord de faire aimer la France. Sans eux, que de cantons où l'on n'en aurait jamais entendu parler ! Ils sont nos consuls spirituels. Ils enseignent d'autant mieux la religion qui devrait assurer le règne de la justice et de la paix, qu'ils chérissent plus profondément leur patrie. Le patriotisme, bien loin de diviser les hommes, les aide à se comprendre. Il en est comme de l'amour filial ; nous ne condamnons pas ceux qui en sont dépourvus ; c'est peut-être la faute de leur mère et des circonstances ; mais nous les sentons plus éloignés de nous. En ce qui me concerne, je me suis toujours mieux entendu avec un étranger patriote qu'avec un cosmopolite. Notre amour de la patrie nous rapprochait dans une sympathie mutuelle. L'internationalisme, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, ne nous promet que des tours de Babel où les hommes se dévoreront. Le patriotisme de nos missionnaires les rend plus chers aux Japonais et leur facilite l'intelligence de ce peuple, un des plus patriotes du monde.

    Mais la foi religieuse et l'ardeur apostolique exaltent toutes les qualités. Rien n'est plus beau que ce patriotisme qui veut que nos missionnaires soient toujours là où un fléau sévit. Je ne prétends pas qu'ils aient le monopole du dévouement et du sacrifice. Je suis seulement heureux qu'on rencontre au chevet de toute affreuse misère un prêtre français. Les lépreux sont encore nombreux au Japon, puisque le directeur de la plus grande léproserie en évalue le nombre à plus de cent mille. Celle que j'ai visitée était située à deux lieues de la ville de Gotemba, au pied même du mont Fuji. Le Père Drouart de Lézey s'en occupait hier encore. Ce missionnaire, une des plus belles figures de notre Mission, avait été gentilhomme avant d'être apôtre et, apôtre admirable, il restait gentilhomme par sa courtoisie, le tour chevaleresque qu'il donnait à sa piété, son horreur de toute mesquinerie, sa souffrance devant toute vulgarité. Ses lépreux n'étaient pas vulgaires ; le mal qui les rongeait impitoyablement rendait leur destinée tragique: il les préférait, je crois, à des gens plats, médiocres, sans éducation, d'âme grossière. Personne ne m'a mieux parlé des anciens samurai japonais : comme François-Xavier, il reconnaissait en eux des pairs. Il était grand, robuste ; il avait un air de venir des Croisades ou de plus loin, de la Chanson de Roland. Sa voix était douce avec des accents vifs, et la finesse de son sourire ne s'oubliait pas plus que la flamme claire qui lui sortait des yeux. Il est mort le 3 novembre dernier. Une semaine avant, il écrivait à la Mère Saint-François Régis, des Dames de Saint-Maur, qui sont à Tokio, la lettre suivante :



    RÉVÉRENDE MÈRE,



    « Quelle joie ! Joie ineffablement douce ! Le médecin ne me donne plus que six ou huit jours de vie! Mais avant de mourir, je désire vous remercier une dernière fois de la haute bienveillance, la délicate charité et la maternelle affection que vous avez témoignées à mes misérables lépreux. Je remercie toutes vos élèves de leur générosité envers eux. Bien des fois elles se sont montrées très charitables. Merci, mille fois merci.

    « Je me permets de vous adresser un dernier conseil : soyez joyeuses toujours et partout, quoi qu'il arrive. Le moindre sentiment de tristesse envers Dieu m'a toujours déplu. Offrons-lui l'hommage qui lui est dû : c'est l'enthousiaste hommage d'une âme qui sans cesse vibre sous le sentiment d'un ardent, confiant, filial et surtout joyeux amour.

    « Respectueusement reconnaissant ».

    Le vieillard qui écrivait ces mots et qui allait mourir, vivait depuis treize ans, environné des dépouvantables échéances humaines que l'oeuvre des Missionnaires, commencée en 1887, a disputées à la boue et à l'opprobre des fossés où les Japonais, jadis et naguère, les laissaient pourrir. Il exerçait sur ces infortunés un merveilleux pouvoir de consolateur et d'animateur. « Du moment, disait-il, que la lèpre est incurable, une léproserie ne doit pas ressembler à une prison ». Il inspirait aux lépreux le goût de jardiner et de travailler aux champs : mais c'était à eux de décider de leur tâche quotidienne, si bien qu'ils se considéraient non comme des mercenaires, mais comme les maîtres de leur propriété, désireux de la faire valoir. Et, leur plus grand plaisir étant le théâtre, le Père organisait pour les fêtes carillonnées, des représentations dont ils confectionnaient eux-mêmes les costumes et les décors, dont ils se partageaient les rôles et qu'ils jouaient devant les paysans des villages voisins qui ne craignaient plus de les voir et de les entendre. Le Père m'avait envoyé, deux mois avant sa mort, quelques photographies de ces représentations. Il fallait savoir que ces acteurs aux déguisements ingénieux et aux impeccables attitudes étaient des lépreux, des parias. Ils étaient ainsi rentrés dans l'humanité par la porte des drames imaginaires.

    Le Père Drouart de Lézey était depuis deux ans dans sa léproserie quand, un matin, il reçut un Japonais accompagné d'une jeune fille très agréable à voir et richement vêtue. Le Japonais lui présenta sa nièce ; elle était chrétienne, protestante, parlait l'anglais, avait fait les meilleures études, et, ajouta-t-il en se tournant vers elle : « Je vous l'ai amenée sans oser lui en dire la raison. Qu'elle me pardonne de la lui avoir cachée ! Ma nièce est attaquée de la lèpre ». A ces mots, la jeune fille demeura un instant interdit, puis éclata en sanglots. L'oncle parti, le Père alla la voir dans sa petite chambre. Elle ne pleurait plus ; mais son silence et la dureté de son regard le firent trembler. La volonté de mourir était dans ces yeux-là. Deux mois se passèrent. Il continuait de craindre qu'elle n'attentât à sa vie. Cependant, sous son influence, dans cette atmosphère de résignation heureuse qu'il créait autour de lui, elle s'apaisait, elle commençait à s'humilier. Elle s'instruisit dans la religion catholique et se mit à soigner ses frères et ses soeurs de misère.

    Au bout d'une année, le Père étonné qu'aucun signe de la maladie n'apparût chez elle, l'envoya à Tokio consulter le plus grand spécialiste. Elle revint avec l'attestation qu'elle n'avait jamais été lépreuse. « Alors, ma chère enfant, lui dit le Père, partez bien vite et retournez dans le monde ». Mais elle se jeta à ses pieds et supplia de la garder comme infirmière. « Et la contagion ? » Lui dit-il. « Si Dieu veut qu'elle m'atteigne, répondit-elle, que sa volonté soit faite ! » Voilà bientôt douze année qu'elle soigne les lépreux, qu'elle se mortifie en les soignant, car, si elle s'est habituée à la vue des plaies les plus hideuses, elle souffre toujours autant de l'odeur fétide qui s'en répand et du souffle empoisonné de ces malheureux. Cette jeune fille, qui appartient à une haute famille de Tokio, a été, dans les dix dernières années, la grande joie miraculeuse du Père Drouart de Lézey.

    J'avais visité, bien avant qu'il s'y établît, cette léproserie voisine de Gotemba, qu'on appelle aussi la léproserie de Kôyama. Il y avait une heure de voiture depuis la gare de Gotemba, et, ce jour-là, les chemins étaient parsemés de neige. La léproserie, qui a été fort agrandie, se composait, au milieu d'un jardin japonais, d'une petite maison anciennement noble, dont les dépendances longeaient tout un côté de ce jardin. C'était là que le Père Joseph Bertrand avait rassemblé les pauvres êtres qui, chassés par les habitants des villes et des villages, traînaient le long des routes leur décomposition vivante. Pour donner une idée de leur état, dans la première salle où j'entrai, nous fûmes offusqués d'une odeur de chair brûlée : un lépreux avait appuyé son pied nu sur le poêle de fonte chauffé à blanc. Insensible au feu comme au bruit du grésillement, il continuait de somnoler.

    Après nia visite, le Père me retint à déjeuner. Je ne puis pas dire que je déjeunai de bon appétit ; j'avais vu trop d'horreurs et je soupçonnais sa servante, qui avait cueilli la salade, d'être lépreuse elle aussi. J'interrogeai mon hôte, non sur ces incurables, mais sur lui-même. Il vivait donc seul avec eux ? Oui seul, sauf les rares jours où un visiteur passait, où un confrère se détournait de sa route pour venir lui serrer la main. Et il ne connaissait pas d'heures sombres, de découragements amers? Non, dans ces rebuts humains, parmi ces cadavres qui se remuaient et respiraient encore, il faisait sa petite moisson d'âmes. Je lui dis mon admiration. « Ne m'admirez pas, me répondit-il. Je ne suis pas aussi seul que j'en ai l'air. J'ai une protection, un refuge contre toutes les tristesses ». Et plus d'une fois, dans la conversation, il fit allusion à ce refuge, à cette protection. Il était d'une simplicité ravissante ; sa modestie faisait prendre en pitié les orgueils et les vanités qui se redressent au moindre froissement comme des cobras ; et il gardait sa gaieté au milieu des images épouvantables d'une mort qui serait probablement la sienne et qui probablement l'a été.

    Le déjeuner fini, il me dit : « Je veux que vous sachiez d'où vient mon réconfort. Vous comprendrez, quand vous l'aurez vu, que je ne suis pas à plaindre ». Il me conduisit dans son jardin qui était vraiment très japonais, mais un peu négligé ; il m'en signala quelques singularités plaisantes et jolies: enfin, derrière un petit rideau d'arbres, il me montra, debout sur des rocailles, une Vierge à la robe constellée d'étoiles, comme on en voit dans les magasins de Saint-Sulpice. « Est-elle belle ! Me dit-il. Chaque fois que j'ai un ennui, chaque fois que je me sens sur le point de perdre coeur, je viens à elle, je la regarde, je la prie et je m'en retourne avec plus de courage et d'entrain que jamais. N'est ce pas qu'elle est belle ? Elle est très belle », lui dis-je. Mais ce que je trouvais très beau, c'était lui ; ce que je trouvais merveilleux, c'était toute la beauté consolatrice qu'il mettait dans cette banale statue de plâtre.

    Ce jour-là, j'ai reçu une des meilleures leçons de ma vie. Il m'est arrivé plusieurs fois de relire la fameuse Neuvième Provinciale de Pascal, où le génial pamphlétaire prend à partie les ouvrages de piété précieux et de mauvais goût, les dévotions faciles à la Vierge, les ridicules salutations, les bonjours ! Et les bonsoirs ! Adressés à la Mère de Dieu. Et toutes les fois que j'ai relu ces pages d'une ironie si intellectuelle et si féroce, j'ai pensé : « Que d'âmes cependant ont peut-être puisé chez le Père Barry ou chez le Père Le Moyne la force de surmonter leurs peines ou leur désespoir! Le goût littéraire ou artistique est une chose ; la bonté, le sacrifice, l'héroïsme, la sainteté en sont d'autres, et incomparables. J'ai rencontré un homme dont tous les instants de la vie étaient consacrés à des malheureux qui me faisaient reculer d'horreur, et, quand cet homme craignait d'éprouver une défaillance, il retrouvait son énergie en contemplant une Vierge de Saint-Sulpice ».

    C'est à lui que je songeais l'autre jour, au Pavillon des Missions, devant la terrible image en cire d'un missionnaire qui meurt, le visage déformé, crevassé, mangé et bourgeonné par la lèpre. On a attaché, à une des boutonnières usées de sa pauvre soutane, un petit bout de ruban rouge dont nous sommes avares pour les héros, encore bien plus pour les martyrs.

    André BELLESSORT.




    1932/29-34
    29-34
    Japon
    1932
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