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Deux ambassades sur les routes du Thibet

Deux ambassades sur les routes du Thibet
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    Deux ambassades sur les routes du Thibet

    « Pour mettre fin au conflit qui se déroule depuis plusieurs années entre Chinois et Thibétains aux confins de la province du Su-tchuen et du Thibet, il a été résolu que, dorénavant, les Thibétains seuls auront le plein contrôle des affaires intérieures du Thibet. Deux ambassades, l'une chinoise et l'autre thibétaine, ont été chargées d'aller communiquer cette décision au Gouvernement de Lhassa. Le chef de l'ambassade thibétaine n'est autre que le bouddha vivant Ké-Rong-Tseng, qui est aussi à la tête de la secte Rouge dans l'Ouest du Kansou, dans le Koukounor et le Nord du Thibet. Ké-Rong-Tseng surpasse en habileté tous ses compatriotes. Intelligent, influent, très au courant de ce qui se passe dans les pays étrangers, il connaît aussi les inventions modernes et emploie le téléphone à son bureau. Il est le premier lahma de son rang qui, depuis trois siècles, ait visité Péking. L'an dernier il a été reçu deux fois en audience par le président de la République de Chine. Il se propose, après un assez long séjour à Lhassa, de visiter les Indes et son désir serait de pousser ensuite jusqu'en Angleterre et de visiter l'Europe continentale.
    Après de nombreux délais, l'ambassade thibétaine quitta Si-ning-fou, la principale ville du Kansou sur les confins du Thibet oriental, le 31 du mois d'août ; à destination de Lhassa. Elle se procura, au préalable, toutes les bêtes de somme et les montures nécessaires pour l'expédition, afin de n'avoir pas l'obligation de réquisitionner les mulets, les chevaux ou les yaks voulus chez les habitants. En un mot, ils échappent ainsi aux inconvénients de l' « ulag », nom thibétain pour indiquer les réquisitions officielles servant à fournir, d'étape en étape, aux grands dignitaires, les montures voulues pour leurs caravanes.
    Dégagés des soucis de l' « ulag », l'ambassade thibétaine peut partir d'aussi bon matin qu'il lui plaît, et, après avoir couvert de 25 à 30 kilomètres, arriver vers midi au premier campement. Personne ne l'a précédée pour demander l' « ulag ». Dès que l'ambassade arrive, de toutes les tentes du village les Thibétains sortent, timidement d'abord, pour bien s'assurer qu'il n'est pas question d' « ulag ». Une fois rassurés, les relations amicales commencent, l'hospitalité thibétaine ne tarde pas à s'exercer dans toute son obligeance. Femmes et enfants apportent des brassées d'argot sorte de guano et d'autres combustibles pour allumer le feu. On sert ensuite, très libéralement, dans des récipients en bois, du lait frais, autant et plus que les arrivants peuvent en désirer. Puis on fait présent d'une brebis pour assurer un plantureux repas. Hôtes et convives s'asseyent alors pour le repas autour d'un immense brasier et piquent à loisir dans la marmite de bonnes tranches de viande. Entre temps, chacun se communique les dernières nouvelles connues tant de l'intérieur que de l'extérieur du Thibet.
    Inutile de préciser que, en général, seuls les nouveaux arrivés ont, de prime abord, des nouvelles à communiquer. Mais les indigènes se sentant alors vraiment en petit comité d'amis laissent leurs langues aller leur cours. Leurs hôtes leur confirment la nouvelle que la Chine va cesser de contrôler les affaires du Thibet, ce qui donne lieu à de grandes expansions de joie et à de fortes rasades de vin du pays que l'on boit à la prospérité dû Thibet.
    De bon matin, le jour suivant, les membres de l'ambassade distribuent quelques petits présents : étoffes, verroterie, miroirs, etc..., qui serviront de parure aux femmes et aux enfants. Ils se mettent alors en route, escortés pendant plusieurs kilomètres par le chef du village et tout un groupe d'indigènes qui, tous, leur souhaitent un heureux voyage et appellent sur leurs têtes les plus riches bénédictions de Bouddha. Ce n'est pas tout. Un envoyé spécial est expédié en secret et, avant que l'ambassade arrive au campement suivant, une délégation de cavaliers vient à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue. De la sorte, ce long et fatigant voyage devient une marche triomphale. Les voyageurs pourront ainsi arriver sans encombre à Lhassa, dans le plus petit délai possible, c'est-à-dire en deux mois. Voilà pour l'ambassade thibétaine.
    Reste l'ambassade chinoise. Ce sont, tout d'abord, des atermoiements ; il faut attendre le haut commissaire chinois qui se trouve encore dans les Marches Thibétaines, dans la région du lac Kou-kou-nor. Par ailleurs, pour faire argent de tout, l'ambassade chinoise a résolu, malgré les bons avis contraires, d'user de l' « ulag », ce qui va lui causer des troubles sans fin. Pour se mettre en route, il lui faut d'abord réunir les animaux réquisitionnés. Le temps passe, le départ n'a lieu que très tard, et il fait nuit quand elle arrive au premier campement non sans avoir eu à déplorer de nombreux accidents en cours de route, avec ces obstinés Thibétains qui ont été si lents à amener les yaks de l' « ulag ». Personne n'est au campement pour les recevoir sinon le messager qu'elle a dépêché en avant pour informer le chef thibétain qu'il aura à fournir l' « ulag ». Le messager n'a rien à dire, sinon que le chef viendra le lendemain matin seulement. Hum ! Encore un retard en perspective. Malheureusement il fait trop nuit pour que l'on puisse découvrir la tente du chef, et puis il y a tant de molosses à rôder autour du camp thibétain que le plus sage est encore d'attendre au lendemain. L'ambassade songe alors à s'installer, mais dans l'obscurité il faut longtemps pour dresser les tentes ; les piquets de tente sont introuvables, par ailleurs on ne peut tenir des lumières allumées à cause du grand vent. Ce n'est qu'une fois les tentes debout que l'on peut y garder les lanternes allumées. Le long du chemin, les membres de l'expédition ont bien ramassé tout le guano qu'ils ont rencontré, mais il est loin de suffire, et impossible d'en trouver d'autre dans la nuit.
    Pour le souper on demanderait bien du lait et un mouton, mais c'est la nuit, et à la tombée du jour aucun Thibétain ne veut plus rien transporter hors de sa tente. Telle est la coutume à laquelle il n'est fait aucune exception et il ne viendrait à l'esprit d'aucun Thibétain de faire pareille demande. Les voyageurs fatigués et affamés doivent donc se contenter, jusqu'au matin suivant, des provisions qu'ils ont apportées avec eux. Toutes ces petites misères sont un extra qui accompagne gratuitement l' « ulag » auquel les Chinois tiennent tant.
    La nuit se passe, le jour se lève et l'on attend le Grand Homme. Le chef envoie quelques terrines de lait et quelques morceaux de viande froide, reliefs du festin donné la veille aux notables du village réunis pour discuter comment faire face aux exigences de l' « ulag ». Le soleil monte à l'horizon mais le Grand Homme n'apparaît toujours pas. On lui adresse une nouvelle invitation à se présenter. « Je suis prêt mais je dois attendre encore quelques notables et, dès qu'ils seront là, nous irons ensemble à votre tente saluer vos honorables Seigneuries ». La patience est à bout quand apparaît au loin un tourbillon de poussière et qu'on entend le cri : « Voici le Grand Homme qui vient ». Les esprits se calment un peu.
    On fait au chef une réception en forme, car la Chine n'est plus souveraine ici, et puis n'appartient-on pas à une expédition de réconciliation. Tous s'asseyent en cercle, le thé est servi dans une théière grosse comme une urne. Dans chaque tasse un morceau ou deux de beurre est glissé, chacun représentant environ trente grammes. On y ajoute une sorte de fromage et de l'orge grillée. Le « tsamba » ainsi préparé, le palabre commence.
    « Nous vous avons envoyé hier un messager pour vous demander de préparer l'ulag : les yaks seront-ils bientôt ici ? La nuit tombait déjà lorsque votre homme est arrivé et nous n'avons pas l'habitude de traiter les affaires le soir. Mais si vous voulez bien me dire combien d'animaux il vous faut, vous les aurez aussitôt que possible. Le seul ennui c'est que les troupeaux sont actuellement au pâturage à deux jours d'ici, mais je vais immédiatement envoyer des hommes pour les ramener en toute hâte. A deux jours d'ici ? Cela va nous faire un retard de quatre jours avant qu'ils arrivent ! Oui, et un conseil d'ami serait que vous achetiez vous-mêmes vos montures sans vous fier davantage à l' « ulag ». Non, nous désirons l' « ulag » et il faut que nous l'ayons. Si vous voulez l' « ulag », vous pourrez l'avoir mais il faudra attendre ». L'ambassade attend donc 4 jours et voici que le dernier soir arrive un troupeau de vieux animaux si misérables qu'il faut bien abandonner presque tout espoir d'arriver jamais à Lhassa avant le nouvel an chinois. Anxieux de partir, ils acceptent ces animaux, les bâtent et repartent. Aucune hospitalité cordiale ne leur est témoignée. Au contraire, on dépêche un courrier rapide pour prévenir de leur arrivée et annoncer qu'une caravane demandant l' «ulag » est sur le point de venir et que c'est le moment de faire partir tous les animaux dans la montagne.
    Les charges se sont trouvées trop lourdes, les vieux yaks ont trébuché sous leur poids, il a fallu réajuster les charges. L'ambassade a voulu l' « ulag », elle l'a ! Elle ne peut arriver au campement suivant pour la nuit, il lui faut cependant s'arrêter avant l'obscurité. L'eau manque, force est d'aller se coucher sans souper chacun pesant dans son esprit si, après tout, le mieux est de bénéficier de l' « ulag ». Pourtant, comme il y a plus d'argent à gagner avec l' « ulag », la balance incline encore en sa faveur.
    On repart de bonne heure le lendemain et l'on arrive à l'étape manquée la veille. Nouvelle déconvenue : le chef du village est absent, il assiste au mariage de sa fille, il ne rentrera que dans quelques jours. En attendant, personne n'a autorité pour ordonner l' « ulag », mais on va expédier immédiatement un messager pour prendre les ordres du chef. Second délai, puis départ dans des conditions qui ne sont toujours pas meilleures. A la troisième étape, fatigués des haridelles que procure l' « ulag », les membres de l'ambassade réclament; le chef répond : « Je suis vraiment désolé, mes hommes ne se sont pas conformés à mes ordres Calmez-vous, je vais veiller à ce que l'on vous fournisse des animaux plus forts, mais pour les obtenir il faudra attendre deux jours de plus ». O bienheureux « ulag ! » Exaspérés, harassés, les membres de l'ambassade perdent ainsi nombre de jours en route, soupirant après le terme du voyage, et détestant les habitants aux mains desquels ils ont tant à souffrir. L'automne s'écoule, l'hiver thibétain avec toutes ses rigueurs guette l'ambassade et va ajouter à ses malheurs. Si, dans ces conditions, on peut atteindre Lhassa en quatre mois ce sera bien joli. Mais, pour le Chinois, béni soit l' « ulag » ; il rapporte de l'argent, il permet de se réserver le prix que coûterait l'achat de tous les animaux nécessaires pour la caravane ».
    1920/317-322
    317-322
    Chine
    1920
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