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Des souffrances apostoliques 2 (Suite)

Des souffrances apostoliques (Suite1). Les souffrances et les mortifications corporelles sont loin d'être les seules que les missionnaires éprouvent, et peut-être ne sont-elles ni plus, fréquentes ni les plus pénibles : en tous cas, comme lécrivait. 1. An. M.-E. Au. 1912, novembre-décembre, no 90, p. 323 ; an. 1913 janvier-février, no 91, p. 43.
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    Des souffrances apostoliques

    (Suite1).

    Les souffrances et les mortifications corporelles sont loin d'être les seules que les missionnaires éprouvent, et peut-être ne sont-elles ni plus, fréquentes ni les plus pénibles : en tous cas, comme lécrivait.

    1. An. M.-E. Au. 1912, novembre-décembre, no 90, p. 323 ; an. 1913 janvier-février, no 91, p. 43.

    Mgr de Bourges le premier vicaire apostolique du Tonkin occidental : « Il faut que la mortification intérieure soit jointe à l'extérieure pour aimer ce genre de vie si rude à la nature, pour que l'ouvrier apostolique fasse un saint usage des grâces de cet étal. Il ne faut pas que celui qui est associé aux desseins que Notre Seigneur a pour le salut des âmes s'attende à des caresses et des douceurs. Je ne dis pas qu'on n'en reçoive pas, mais en vérité, elles ne servent qu'à préparer à la souffrance et à acheminer vers la croix, où il faut faire sa résolution d'être toujours attaché, et d'y consumer sa vie ».
    Le Règlement général de la Société a répété les mêmes idées dans l'article 135 :
    « Considérant les privations, les travaux, les souffrances, les ennuis et les peines de toute sorte, comme les occasions les plus favorables de pratiquer la mortification et d'imiter Notre-Seigneur Jésus-Christ, les missionnaires les accepteront avec joie, les supporteront avec résignation et persévérance ».
    Tel est, en effet, le grand, l'unique modèle auquel il faut toujours revenir : Notre-Seigneur a souffert dans son cur et dans son âme plus que dans sa chair ; victime expiatoire, il a porté les péchés du monde ; il a été trahi et abandonné par ses Apôtres, et, si à certaines heures les foules se sont précipitées sur ses pas pour l'acclamer, le remercier et le bénir, au moment suprême, elles l'ont insulté et maudit.
    Le missionnaire n'a-t-il pas lui aussi à souffrir de l'abandon de ceux qu'il a nommés ses fils ? Et quelle profonde tristesse étreint son cur, quand, après les avoir engendrés à Jésus-Christ, il les voit retourner à l idolâtrie ou se laisser acheter par l'hérésie. C'est certainement la peine la plus amère qu'il puisse ressentir, et si, d'ordinaire, il n'a pas d'occasions fréquentes de l'éprouver, il serait contraire à la vérité d'affirmer qu'il n'en rencontre jamais. Parfois aussi, au milieu des persécutions, le missionnaire n'obtient pas de ses chrétiens toute la fidélité ou tout le dévouement auquel il semble avoir droit ayant fait pour eux les plus durs sacrifices en quittant sa patrie et sa famille, il devrait trouver plus de reconnaissance ; c'est ce que dut se dire Mgr Dumoulin-Borie quand, traqué par les persécuteurs, il ne trouva chez aucun catholique l'asile qu'il demandait.
    Et puis quelles douleurs poignantes, lorsque les persécutions jettent toute une mission, pendant de longues années, dans les bouleversements et les ruines ! Mgr Retord, l'évêque qui durant plus de 20 ans personnifia l'héroïsme apostolique, les a ressenties dans leur âpreté : « Oh! S'écriait-il un jour, oh ! Que la vie est, amère, mon cher ami1, quand elle est si longtemps et si rudement agitée ! Quel chagrin et quelle angoisse de ne recevoir que de mauvaises nouvelles! D'être sans cesse accablé sous une foule d'affaires désastreuses et navrantes! De respirer toujours au milieu d'une sphère de crainte et de proscription ! De voir le bien compromis par la sottise et l'imprudence des uns, par la faiblesse et la lâcheté des autres ! D'entendre les blasphèmes et les calomnies des mandarins, sans pouvoir leur répondre et les réduire au silence ! De savoir nos chrétiens poursuivis, spoliés, tourmentés de mille manières sans pouvoir les secourir efficacement !..»
    Ces douleurs finirent par être si lourdes que l'évêque parut fléchir sous leur poids2. «Un jour, raconte-t-il lui-même, que j'étais plus triste encore que de coutume, je faisais une longue lamentation sur les tribulations de ma vie passée au Tonkin, tribulations augmentées encore par les fréquentes maladies ou les infirmités que j'éprouve, je disais en présence de mes confrères :
    « Oh ! Si je pouvais, avant de mourir, avoir quelques années d'une liberté pleine et entière, seulement pour voir comme ça fait, que je me trouverais heureux ! Oh ! Oui, que je serais content de ne plus être réduit à me cacher comme un scélérat, d'aller au grand jour prêcher l'Evangile à tous, aux mandarins comme aux autres, de travailler quelque temps sans entrave et de toutes mes forces ! Ce se rait trop de bonheur !
    Tout-à-coup, MM. Charbonnier et Mathevon m'interrompirent : « Comment, Monseigneur, me disaient-ils, n'êtes-vous donc pas heureux avec toutes les misères de la persécution ? Est ce que vous ne devez pas être satisfait des nombreuses et si belles croix dont le Seigneur vous gratifie ? Souvenez-vous qu'au jour de votre sacre, vous avez pris pour blason de votre noblesse épiscopale les deux croix de saint Pierre et de saint André, vos glorieux patrons, avec la devise : Fac me cruce inebriari. Assez, assez leur répondis-je, j'ai tout compris : vous avez raison. Eh bien que la très sainte volonté de Dieu soit faite. Vive Jésus ! Vive sa croix ! Vivent toutes les tribulations qu'il plaira à la divine Providence de nous envoyer!
    « Surtout aujourd'hui, 2 avril, jour du Vendredi-Saint, où je termine cette longue relation, je répète du fond de mon âme ce vu de mon apostolat : Fac me cruce inebriari ».
    Et Mgr Van Camelbeke, vicaire apostolique de la Cochinchine tale, réfugié sur la plage de Qui-nhon avec quelques milliers de chrétiens échappés aux païens, et qui chaque jour apprend les incendies, les pillages et les massacres dans lesquels tombent 17.000 chrétiens, n'endura-t-il pas d'inénarrables angoisses !

    1. Hist. gén. Soc.M. -E. vol. 3, p.372.
    2. Mgr Retord et le Tonkin catholique p. 411.

    Faut-il aussi parler des souffrances de Mgr Coupat, vicaire apostolique du Se-tchoan oriental qui, logé pendant six mois dans un réduit infect, apprend continuellement les désastres de sa mission : pillages, destructions et incendies d'oratoires, de presbytères, d'écoles, de séminaires1.
    Quelles souffrances durent endurer les missionnaires du Thibet chassés de Bonga , de Kionatong , de Kiang-ka de tous les postes qu'au prix de tant de peines et de sacrifices, au milieu de tant de périls, ils avaient commencé à fonder , quand arrivés sur les rives du fleuve Bleu, avec leurs chrétiens proscrits, ils entendirent les mandarins prononcer cette sentence : «Tous les Thibétains, même les petits enfants, seront noyés ; chaque jour on en jettera un au fleuve, et tous les autres seront témoins de l'exécution, vous-mêmes Français, maîtres de religion, vous verrez noyer les chrétiens ».
    Parmi les souffrances intérieures, il faut noter aussi les désillusions: on est parti jeune, ne sachant rien de la vie, croyant à l'efficacité absolue de la prédication et de l'exemple ; on a entrevu dans des lointains de rêve une mission brillante et féconde, et l'on tombe sur une terre attristante et stérile. Lisez ces lignes de M. Philibert Simon 2 :
    « Ecrit dans mes deux jours d'agonie : « Doux Jésus, voilà ma pauvre Mission dépouillée à mes yeux de tous les attraits dont mon imagination se plaisait à la parer. La nature y est horrible, les conversions presque nulles ; la vie lui manque complètement. Elle est nue, elle est stérile et presque sans espoir. Elle n'a d'autres agréments pour me séduire que sa misère et votre bon plaisir qui m'y envoie ».
    Pour vive que soit cette plainte, le cur de celui qui l'exhalait ne fut pas brisé, car il s'appuyait sur ce roc inébranlable, sauveur de tous les naufragés : l'amour de Dieu. Aussi, après avoir jeté ce cri d'angoisse, bien vite l'apôtre nous fait entendre ces paroles sorties du plus intime de son âme :
    « Eh bien ! Mon Dieu chéri, je l'accepte quand même avec joie. Je lui donne mon coeur et ma vie ; et l'on m'offrirait la liberté d'aller ailleurs, que je ne le ferais pas. Je veux vous imiter, ô mon Dieu! Quand vous vous êtes incarné pour sauver les hommes, le monde n'avait rien qui pût vous attirer : tout y était boue, péché, malédiction, et cependant vous êtes descendu du Ciel, vous vous êtes fait homme, vous êtes mort et vous nous avez rachetés. O Seigneur ! Accordez-moi de marcher sur vos traces. Je le veux! Je le veux ! Amen ».

    1. Compte-rendu an. 1890, p. 235.
    2. Philibert Simon, p. 180.

    Un missionnaire du Kouy-tcheou, ancien professeur de théologie au grand séminaire de Beauvais, J.-B. Aubry, éprouva des souffrances intérieures de plus d'un genre : « Eh ! Quoi disait-il1, laisser là mes chères études, renoncer à ma part du beau travail d'idées qui se poursuit en Europe ! Me parquer avec des Chinois ! » Et son frère qui fut son biographe continue : « La solitude du cur, cette disette d'affections humaines oit il lui fallut vivre en Chine fut certainement la plus grande épreuve de son apostolat. Elle provoquait dans son âme des retours et des regrets qui allaient grandissant avec les années « tellement, disait-il, que je ne puis m'arrêter au souvenir de la patrie. J'en viendrais à n'avoir plus la force de le supporter, tant l'émotion qu'il produit en moi est complexe, étrange indéfinissable ! En Chine, point de coeur ; on vit sur le passé. Mon Dieu ! Qu'il est donc difficile de résister à la grande tentation de se raccrocher à la terre pour y chercher le requiem cordis ».
    Mais comme elle est apostolique la parole qui termine cette énumération de souffrances, où le retour sur soi-même paraît s'accuser avec trop de persistance : « Quand la fatigue, le dégoût, les idées noires m'assaillent, alors il m'arrive souvent de faire cette prière : Mon Dieu, j'accepte cette épreuve à condition que vous me ferez avancer dans la vie intérieure et que vous féconderez mon travail ».
    Il est encore d'autres épreuves, assurément ; pas n'est besoin d'être missionnaire pour les connaître ; mais parce qu'elles atteignent aussi les hommes apostoliques, nous ne devons pas les omettre : Mgr de Bourges y fait allusion dans ces lignes2 « Il faut être accoutumé à manger, au service de Notre-Seigneur, du pain sec, et souvent trempé dans les larmes ; mais c'est une nourriture bien amère à une âme qui est encore conduite par le goût et par le sentiment. C'est se tromper de croire que, pour avoir quitté son pays et ses amis pour Dieu, on doive pour cela trouver plus de douceur à son service ».
    Les enseignements du Séminaire des Missions Etrangères ne négligeaient pas de signaler ces épreuves3. « Le démon, plus subtil dans ses attaques, lisons-nous dans les conseils laissés par un directeur qui vivait au XVIIIe siècle, se sert adroitement du temps de re traite à laquelle l'oblige la persécution, pour dégoûter le missionnaire de sa vocation ; notre bon Dieu a permis qu'il fût conduit dans ce désert et l'éprouve par une apparence d'abandon, qui l'étonne tellement, qu'il se croit à tout moment perdu. Il se figure des crimes où il n'y a pas même d'imperfections ; il craint d'avoir consenti où la délectation n'a pas même trouvé d'entrée. Dans cet état d'âme, il jette sa vue sur les hautes montagnes pour y chercher du secours à son affliction que Dieu seul peut guérir ; Notre-Seigneur ne manque pas de le secourir à temps ; un seul rayon de la miséricorde fait ouvrir les yeux au missionnaire qui, à cette belle lumière, reconnaissant son aimable Jésus, s'adresse aussitôt à lui, se plaignant amoureusement, comme fit autrefois sainte Catherine, dans une même occasion. Et « où étiez-vous, mon Dieu, quand le démon, dans le des sein de me perdre, me faisait une si cruelle guerre ? Hélas ! Mon très bon Maître, que son empire est tyrannique et qu'il exerce de cruautés sur ceux qui sont en son pouvoir ! Votre divine Majesté m'ayant laissé seul, s'est emparé de tous mes sens, et par mille ressorts que je ne saurais expliquer, il' m'a si cruellement affligé que j'ai cru être son esclave».

    1. J.-B. Aubry, p. 374.
    2. Archiv. M.-E. vol. 4, p. 210.
    3. Hist. gén. Soc. M.-E. vol. 1, p. 437.

    Mgr Albrand, vicaire apostolique du Kouy-tcheou, mort en odeur de sainteté, après un apostolat de vingt-cinq ans, avait ressenti l'amertume de cet isolement de l'âme1 : « Une revue de mon intérieur faite à la fin de l'année dernière, écrivait-il, m'a tellement confondu que j'ai douté pendant quelques jours s'il y avait encore de l'espoir pour moi. De ma vie le n'avais passé par de pareilles transes. La sainteté à part, figurez-vous celles de sain François de Sales, à Paris. J'en étais si entrepris, que je n'ai pas hésité à appeler à mon secours un mes missionnaires éloigné de ma résidence de dix journées. Que Dieu nous préserve du désespoir!.... »
    N'y a-t-il pas là un écho des souffrances de Notre-Seigneur adressant à son Père ces paroles : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Mais comme Jésus aussi, l'apôtre du Kouy-tcheou prononce : « Que votre volonté soit faite et non la mienne ».
    (A suivre).
    1913/146-151
    146-151
    Chine
    1913
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