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Des souffrances apostoliques 1

Des souffrances apostoliques (Suite1). Viennent les persécutions si fréquentes en Extrême-Orient, principalement en Chine et dans l'IndoChine Orientale, les souffrances augmentent ; elles sont plus nombreuses, plus dures et prennent les formes les plus variées. Sur ce point nous pourrions offrir à nos lecleurs les plus abondants développements. Dès son origine, la Société des Missions Etrangères a des confesseurs de la foi, dont le courage égale la piété ; écoutons Mgr Laneau, Vicaire apostolique du Siam au XVIIe siècle2 :
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    Des souffrances apostoliques

    (Suite1).

    Viennent les persécutions si fréquentes en Extrême-Orient, principalement en Chine et dans l'IndoChine Orientale, les souffrances augmentent ; elles sont plus nombreuses, plus dures et prennent les formes les plus variées. Sur ce point nous pourrions offrir à nos lecleurs les plus abondants développements.
    Dès son origine, la Société des Missions Etrangères a des confesseurs de la foi, dont le courage égale la piété ; écoutons Mgr Laneau, Vicaire apostolique du Siam au XVIIe siècle2 :

    1. Annales M.-E., novembre décembre 1912, n° 90, p. 323.
    2. Histoire générale de la Société des M:-E., vol 1, p. 349.

    « Nous sommes, grâce à Dieu, à l'aumône, en prison, réduits à l'extrémité des misères. En cela, nous n'avons à nous plaindre de personne. C'est Dieu, qui, par son amour infini, nous a chassés de notre maison, dépouillés de tout ce que nous avions, mis à la chaîne et fait passer par des souffrances que, pour pénétrants qu'on soit en Europe, on ne pourra jamais concevoir. La prison où sont les missionnaires est à la vérité un enfer pour les maux qu'ils y endurent ; mais elle est en même temps un paradis pour les grâces qu'ils y reçoivent. Un d'entre eux m'écrit qu'il croit être dans le ciel, tant sont grandes les délices spirituelles dont Dieu le comble. D'autres me marquent des sentiments si purs et si élevés, que si j'avais le temps de vous les exprimer, vous en seriez aussi consolés et aussi charmés que je le suis ».
    Voilà, certes des souffrances pieusement supportées, et de tels exemples sont un grand réconfort pour l'âme qui éprouve la tentation de se laisser abattre par les petites tribulations de chaque jour.
    Au XVIIIe siècle, l'évêque d'Adran, Pigneau de Béhaine, le précurseur des colonisateurs actuels de l'Indochine, écrira comme le vicaire apostolique du Siam1 :
    « J'ai eu le bonheur de passer, cette année, le saint temps du Carême dans la prison, portant au cou une échelle d'environ six pieds. J'y ai attrapé une fièvre qui m'a duré plus de quatre mois, et dont je suis actuellement guéri. Bénissez donc mille fois le Seigneur d'avoir fait tant d'honneur à notre famille. Remerciez-le pour vous, remerciez le pour moi, demandez lui qu'il me fasse la grâce de rentrer bientôt en prison et d'y souffrir et mourir pour son saint Nom.
    Après être demeuré huit années dans les prisons chinoises, Gleyo2, missionnaire au Se-tchoan reçoit l'offre de sa libération à condition qu'il quittera la Chine. L'héroïque apôtre refuse. Il a passé huit années en prison, il y restera encore aussi longtemps qu'on voudra, mais il ne quittera pas l'Empire et continuera d'annoncer la foi chrétienne.
    Un évêque du Se-tchoan, de Saint-Martin3, est chargé de chaînes, il entend le mandarin ordonner qu'on les lui enlève, et « respectueusement,dit-il, je fais observer, « pour la consolation des chrétiens présents dont on avait pris en bon nombre, et à qui on n'offrait pas la même grâce, que je tenais à honneur de porter cette chaîne pour la cause de la religion ; que je rougirais beaucoup si je la portais pour cause de crime ; mais que je n'en avais pas à me reprocher, n'étant venu que pour faire du bien aux hommes, en leur prêchant une religion sans laquelle il est impossible qu'ils soient sauvés ; que cette chaîne était pour moi un collier de perles plus précieux que celui qu'il portait à son cou ».

    1. Mgr d'Adran, par M. Louvet, p. 29.
    2. Histoire générale de la Société M.-E. vol. 2, p. 91.
    3. Histoire générale de la Société M.-E, vol. 2, p. 325.

    Quelle existence de misères physiques et morales ont à supporter les missionnaires du Tonkin et de la Cochinchine lorsque les édits de Minh-mang, de Thieu-tri, de Tu-duc les proscrivent, mettent leur tête à prix et défendent, sous peine de mort, la pratique et la prédication du catholicisme !
    Lisons ces lignes de M. Theurel qui deviendra Vicaire apostolique du Tonkin occidental 1 : « Nous ne voyons jamais le soleil, et, s'il faut changer de lieu, nous choisissons autant que possible la nuit la plus noire. Aussitôt qu'une maison nous reçoit, nous y fabriquons un double mur où creusons un souterrain. Je dois, pour mon compte, quatre fois la vie à ces sortes de cachettes ».
    Et cette lettre où une note de gaieté fait mieux ressortir encore le courage dans la misère2 :
    « Jeudi saint 1855, minuit.

    « Ma chère mère, j'ai lu autrefois dans je ne sais quel journal, un article de la Gazette des tribunaux qui m'a très amusé. Il s'agissait d'un homme accusé de vagabondage. Le juge l'interrogeait : « On dit que vous n'avez pas de domicile. Des domiciles ! Mon juge, répondait le bonhomme, mais j'en ai une masse de domiciles ! » Moi aussi j'ai vraiment des domiciles en masse. Je vous ai dit, dans une lettre de ces jours derniers que j'en étais à mon treizième logement depuis dix semaines. J'en suis arrivé à quatorze, et, à l'instant même, on vient d'apporter une nouvelle qui me force à n'être plus ici demain. Je vais envoyer mes lettres, puis à la garde de Dieu, comme toujours. Voyez un peu si ma main tremble plus que de coutume... »
    Ailleurs encore :
    « Trois missionnaires, dont un évêque, sont couchés côte à côte, jour et nuit, dans un espace d'un mètre cinquante centimètres carrés, recevant un jour incertain par trois trous gros à passer le doigt, perforés dans la terre de la cloison, et que notre vieille hôtesse a bien soin encore de boucher à demi par un fagot de paille en dehors. Et si les méchants nous inquiètent, ne croyez pas que nous soyons à bout de ressources. Sous nos pieds est un autre en briques fort bien construit, quoique à la chandelle, pendant deux ou trois nuits par un de nos catéchistes ; dans cet antre, il y a trois tubes de bambou qui vont habilement sous terre chercher l'air extérieur sur les bords d'une mare voisine. Ce catéchiste a encore bâti deux antres dans le même village, sans compter quatre ou cinq entre cloisons.

    1. Vie de Mgr Theurel, p. 117.
    2. id. p. 68.

    « Quand notre fenêtre à trois trous nous refusait le jour, nous avions une lampe préparée artistement de manière à laisser échapper trois rayons de lumière, juste assez pour éclairer une demi page d'un livre in-12, et sans oublier l'abat-jour, afin que la lumière ne se reflétât pas sur la mer..... »
    L'évêque caché avec M.Theurel était Mgr Retord qui lui-même a écrit1:
    « Nous étions chez nous comme l'oiseau sur la branche, nous recevions saus cesse de mauvaises nouvelles, annonçant que des espions nous avaient vus, que nous étions dénoncés, que les mandarins allaient venir bloquer notre village : et alors quel malheur pour la mission et pour les chrétiens, qui seraient pillés, et dont plusieurs seraient mis à mort à cause de nous ? Pour leur épargner ce malheur, tantôt nous allions sur le fleuve nous cacher dans quelques barques, tantôt nous nous retirions dans un de nos souterrains, espèce de tombeau où l'on s'enterre avant la mort. Une fois nous y sommes restés ensevelis pendant huit heures, n'ayant pour respirer que l'air communiqué par un petit tube de bambou ; quand nous en sortîmes, nous étions tous hébétés et presque idiots ».
    Pendant plus de vingt ans le vicaire apostolique de la Cochinchine orientale, le Bienheureux Cuenot, gouverna sa mission, caché dans un pauvre asile d'une paroisse du Binh-dinh. I12 occupait la chambre la plus retirée, celle que l'on réserve ordinairement aux femmes, parce qu'il y était plus à l'abri de tout regard indiscret. Son mobilier se composait d'une sorte d'estrade haute d'un pied et demi, formée de plusieurs planches épaisses placées sur des chevalets et qui lui servait de fauteuil, de table et de lit. C'était tout. Deux fois par jour on lui apportait ses repas : du riz, des herbes, des pousses de bambou, du poisson et cette saumure d'odeur que les étrangers trouvent d'abord désagréable, et à laquelle plusieurs finissent par s'habituer, le nuoc-mam. Il n'y a pas de Chartreux ou de Trappistes aussi mal logés ; il y en a peu de plus mal nourris. Après la tombée de la nuit, quand on était sûr que les espions ne parcouraient pas le pays, le proscrit sortait dans le jardin, pour y faire quelques pas, respirer un peu d'air frais.

    1. Histoire générale, vol. 3, p. 367.
    2. Les 35 Vén. Serviteurs de Dieu, p. 32.

    Lorsqu'on la résume, cette existence tient en quelques lignes, mais quand on doit la vivre et qu'elle se prolonge pendant dix, quinze, vingt ans et davantage, il faut pour la supporter que le missionnaire possède plus qu'une énergie humaine, plus qu'un tempérament vigoureux, il lui faut un coeur profondément pénétré de l'amour de Dieu et des âmes, de l'utilité de la nécessité de la souffrance en union avec Notre Seigneur pour le salut de ceux vivent dans les ténèbres et l'idolâtrie.
    Les précautions les plus minutieuses avaient beau être prises, les missionnaires tombaient entre les mains de leurs persécuteurs et plusieurs passèrent de longs mois et même de longues années dans les prisons. Et quelles prisons ! M.Dufresse et Mgr de Saint-Martin nous ont décrit celles de Pékin au XVIIIe siècle ; M. Berneux va nous décrire celles de Hué au XIX e 1 :
    « Les bâtiments de la prison, sans murailles, sans parois, ne sont autre chose que de vastes hangars, formés d'une infinité de colonnes qui supportent un toit couvert en tuiles. Chacune de ces demeures est divisée en deux compartiments, l'un supérieur et l'autre inférieur : la partie supérieure, élevée de quatre pieds au-dessus du sol, est une grande chambre noire, ou plutôt une véritable caisse, doublée de madriers, où la lumière ne pénètre jamais ; car elle n'a d'autre ouverture que la porte, et celle-ci reste toujours fermée quand il y a des prisonniers dans ce ténébreux repaire. Durant le jour, tous les reclus habitent au rez-de-chaussée, sur la terre nue, sans autre abri, que quelques lambeaux de nattes, qu'ils se procurent à leurs frais pour se protéger contre le vent.
    « Je crois qu'un Européen ne peut vivre ici dix-huit mois sans miracle : nous sommes environnés de marais ; la terre que nous foulons suinte sans cesse ; au temps des pluies l'eau pénètre dans nos cabanes et s'élève jusqu'à la hauteur de nos lits ; enfin, entassés les uns sur les autres, entourés de plus de cinquante feux, toujours dans la fumée, nous serons comme dans un four ardent au moment des grandes chaleurs ».
    En 1865, enfermé dans une pagode à Yeou-yang, le provicaire du Su tchoan oriental, M. Mabileau, a autant à souffrir que les prisonniers de Pékin ou de Hué 2 :
    « Ma chambre est à jour d'un côté, de sorte que je suis comme une bête curieuse dans sa cage. Du matin au soir la pagode est pleine de curieux qui viennent me voir, rire de mon nez, de ma barbe, et proférer une foule de blasphèmes contre notre sainte religion. Pauvres gens ! Que le bon Dieu les éclaire, ils ne savent ce qu'ils font.... »

    1. Vie de Mgr Berneux, p. 90.
    2. Vie de M. Mabileau, p. 130.

    Et encore : « On m'accablait d'injures. Pour assaisonner les dégoûtantes réflexions que l'on faisait sur ma patrie, sur ma qualité de missionnaire, sur mon nez, sur ma barbe et mes yeux, on me lançait tantôt des crachats, tantôt des pierres. Quelques-uns se contentaient de me tirer la langue. Je mis tout aux pieds de mon Jésus crucifié ».
    (A suivre).
    1913/44-47
    44-47
    Chine
    1913
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