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Des frontières du Kouy-Tcheou au sud du Kouang-Si

Des frontières du Kouy-Tcheou au sud du Kouang-Si C'est de Hin-y hien dans le Kouy-tcheou que je suis parti pour me rendre à Kouy hien dans le Kouang-si. Mon voyage a duré 62 jours, je vous en envoie quelques détails.
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    Des frontières du Kouy-Tcheou

    au sud du Kouang-Si

    C'est de Hin-y hien dans le Kouy-tcheou que je suis parti pour me rendre à Kouy hien dans le Kouang-si. Mon voyage a duré 62 jours, je vous en envoie quelques détails.
    Hin-y hien est une ville de troisième ordre, mais c'est le plus important de tout le département de Hin-y fou par sa position qui en fait de ce côté l'entrepôt et le centre de commerce des trois provinces du Kouang-si, du Kouy-tcheou et du Yun-nan. Elle est bâtie sur un petit plateau au milieu d'une longue et riche plaine bien arrosée ; sa population est d'une vingtaine de mille âmes. La contrée produit en abondance du riz, du blé, du maïs, du millet, du sarrasin, des pois, des haricots, des concombres, des ignames, du sorgho, du colza et des fruits de toute espèce ; on cultive un peu le coton dans le voisinage du Kouang-si. Naguère la plante qui couvrait une immense portion de la contrée, depuis le mois d'octobre jusqu'au mois de mai, et dont le suc devenait ensuite la branche principale du commerce, était le pavot dont on extrayait l'opium. Après avoir en hiver conservé l'aspect d'un légume, il montait peu à peu en tige au mois de mars pour s'épanouir en avril en belles fleurs rouges et blanches qui, une fois tombées, ne laissaient plus qu'une grosse tête de pavot ordinaire ; c'est d'elle parvenue à mi-maturité qu'on extrayait, par le moyen d'une incision, un suc visqueux et noirâtre dont la cuisson dans une poele de cuivre formait le narcotique, que fumait, avec délectation et durant des nuits entières, le citoyen du Céleste Empire.
    Le 28 novembre était le jour fixé pour mon départ. De bonne heure je célébrai la messe et me mis en route suivi de mon catéchiste et de trois chrétiens.
    Nous sortîmes par la porte du Sud ; nous suivîmes pendant trois quarts d'heure la route qui conduit à plusieurs chrétientés ; nous la quittâmes ensuite pour nous diriger sur Ngan-tchouang et Pa-kie située à 30 lis de Hin-y hien (le li est la mesure des distances en Chine ; sa longueur varie suivant les pays ; ordinairement elle est de 1.800 pieds environ, c'est-à-dire, d'au moins 600 mètres ; 10 lis constituent donc une bonne heure de marche ; et, quand dans ma relation je parle de lieue, c'est de dix lis qu'il faut l'entendre).
    Jusqu'à Ngan-tchouang le pays est plat, couvert en grande partie de rizières ; de nombreux arbres et de fréquents villages ornent et animent le tableau. Mais de Ngan-tchouang à Pa-kie, c'est-à-dire durant 50 lis, la contrée est montueuse et accidentée. D'abord, ce sont des rochers pittoresques du milieu desquels s'élèvent des arbustes ; puis, dans les 25 lis avant d'arriver à Pa-kie, ce sont des collines de terre presque sans arbres et en grande partie incultes, dont on descend la pente rapide pour atteindre la rive du Hong-choui-kiang (fleuve aux eaux rouges, ainsi nommé à cause de ses eaux presque toujours troubles).
    Le Hong-choui-kiang, à ne considérer que la longueur du parcours, est sans contredit le principal des nombreux cours d'eau qui, confondus en un seul à Ou-tcheou fou, portent dès ce point le nom de Si-kiang (fleuve de l'Ouest). Il prend sa source près de Tchan-i-tcheou, à 20 lis au-dessus de Kiou-tsin fou, dans le Yun-nan.
    Il est peu large, très rapide, généralement encaissé dans des rives rocailleuses et rarement sillonné de barques : la navigation y est assez dangereuse tant à cause des rochers dont son lit est hérissé, qu'à cause des tourbillons qui y bouillonnent ; il y a un passage, nommé Niou-tan, réputé si périlleux que tout le monde, excepté les bateliers, met pied à terre.
    Pa-kie, qui s'élève en amphithéâtre sur la rive gauche, est un gros village habité par la race connue sous le nom de ripuaires (kiangpien-jen), de villageois (tchay-tse-jen) ou d'indigènes (pen-ty-jen).
    On les appelle ripuaires parce qu'ils habitent ordinairement sur les bords des fleuves et des rivières ; villageois, parce qu'ils sont toujours réunis en agglomérations, au lieu des maisons disséminées dans les champs comme les Chinois proprement dits. On les nomme aussi pen-ty, c'est-à-dire indigènes, parce qu'ils se sont établis dans le pays bien antérieurement aux Chinois qui ont reçu en conséquence le nom de ke-kia (étrangers) ; ceux-là pourtant, au lieu de se dire indigènes, se prétendent originaires du Kiang-si, d'où ils seraient venus comme soldats au VIe siècle de notre ère.
    Quoi qu'il en soit, ils semblent avoir dû, dans le principe, appartenir à la même famille que les Tchong-kia-tse et les Poula-tse qui forment une portion considérable de la population du Kouy-tcheou, mais qui en diffèrent un peu par le costume et le langage, et que les pen-ty, indigènes qui occupent les deux tiers du Kouang-si et offrent des divergences analogues. Tous, ont, comme les Chinois, un nom de famille pris parmi les noms patronymiques ; mais leur langue diffère notablement du chinois, non seulement par les sons, mais encore par la construction de la phrase. Au lieu de placer invariablement le génitif avant le nom qui le régit, elle le met toujours après, absolument comme en français ; ainsi, on ne dira pas, comme en chinois : de Pierre le livre, mais bien : le livre de Pierre. Les Ripuaires construisent et disposent leurs maisons d'une façon qui rappelle singulièrement les habitations siamoises. Ce sont des bâtiments en bois, soutenus par des colonnes et des traverses, le rez-de-chaussée est invariablement réservé aux bestiaux ; les hommes habitent le premier étage qui, ordinairement, a, d'un côté, une véranda et, de l'autre, est de plain pied avec le sol. Ce premier étage se compose habituellement d'une ou de deux chambres et d'une grande salle, au milieu de laquelle on a ménagé un peu de terre pour y placer le trépied de fer qui soutient la marmite, afin de pouvoir préparer les aliments, sans crainte d'incendie ; il n'y a pas d'autre cuisine, même dans les grandes maisons ; la fumée s'échappe à travers les tuiles et les nombreuses fentes des cloisons. Si, outre cette forme des maisons, on observe la ressemblance si grande de ces tribus avec le Siamois, si on considère que les habitants des deux pays peuvent se comprendre entre eux, on est conduit à conclure à l'identité de race, ou, du moins, à une absorption de la race conquérante par la race conquise, en admettant que la population actuelle compte réellement parmi ses ancêtres des guerriers venus de Kiang-si.
    La différence de langage et de la forme des habitations ne sont point d'ailleurs les seules particularités qui distinguent des Chinois proprement dits la race dont nous parlons. La diversité d'origine s'affirme dans les moeurs et les usages qui ne sont point les mêmes et jusque dans le costume. Mais cette dernière différence, que l'on a vu disparaître parmi les hommes, à la suite de la répression dont fut suivie leur révolte sous l'empereur Kia-kin, tend à s'effacer même parmi les femmes. Déjà toutes les Pen-ty dans le Kouang-si et les Pou-la dans le Kouy-tcheou ont adopté l'habillement chinois avec quelques légères modifications tout à fait accidentelles ; mais les Tchong-kia et les Ripuaires ont encore conservé leur ancien costume. Il consiste en un jupon plissé, ordinairement noir, et en une courte camisole ouverte sur le devant, aux bordures rouges et au col orné de broderies ; les femmes Ripuaires y ajoutent un large pantalon noir. Elles ont l'habitude de relever un peu leur jupon par derrière ; elles s'entourent la tête d'une large bande de soie ou de coton dont la couleur est invariablement noire, tandis que les Tchong-kia économisent davantage l'étoffe, et semblent attacher peu d'importance à la couleur. Il ne sera pas inutile d'ajouter que l'atroce coutume des petits-pieds n'a pénétré dans aucune branche de la race qui nous occupe ; elle serait, en effet, peu compatible avec le genre de vie de ces femmes qui vaquent constamment à toute espèce de travail, même aux corvées des champs, et supportent souvent la plus large part dans les labeurs de la famille.
    Aussi sont-elles pour leurs maris une ressource, au lieu d'être une charge, comme cela arrive dans beaucoup de ménages chinois. C'est là une des raisons principales pour lesquelles la polygamie est plus commune parmi cette race, parce que c'est un moyen de se procurer, sans salaire, des bras actifs et soucieux des intérêts de la maison. Malheureusement, à ces qualités elles joignent des allures beaucoup trop sans gêne.
    Mais il est temps de reprendre le fil de mon récit.
    Arrivé à Pa-kie vers les huit heures du matin, le 29 novembre, j'entrai avec mes gens dans une maison pour y déjeuner, car il n'y a pas d'auberge ; les marchands de riz stationnent en plein air, sur le rivage où se tient le marché. Comme nous avions acheté ailleurs notre pitance, la maîtresse du logis eut à nous fournir seulement le bois et le riz ; quand le moment de nous retirer fut arrivé, je lui fis, comme de juste, offrir un prix convenable, mais elle refusa obstinément de recevoir quoi que ce fût. Cette conduite, étonnante chez une Chinoise, me surprit moins de la part d'une Ripuaire, parce qu'en d'autres circonstances, j'avais éprouvé l'esprit hospitalier de cette race.
    Nous longeâmes le fleuve durant quelques instants dans le sens de son cours ; deux chrétiens, dont l'un m'avait accompagné et l'autre se trouvait être venu au marché, me quittèrent. Après leur avoir donné une dernière bénédiction, j'entrai dans la barque où mes gens et mon cheval avaient déjà pris place, et nous voguâmes vers la rive opposée : la terre du Kouang-si.
    A 15 lis de Pa-kie se trouve le tout petit marché de Ngan-kia, à partir duquel on entre dans les montagnes, ayant pour direction ordinaire l'Est. On monte, on descend, on traverse des torrents ; çà et là sont quelques rizières, mais la contrée est généralement inculte, couverte d'herbes et peu peuplée ; les montagnes sont assez abruptes et parfois fort élevées ; mais le chemin suit le plus ordinairement les vallées, sauf à n'offrir en certains endroits au voyageur qu'un sentier inondé et boueux. C'est ainsi qu'on parvient au-dessous d'un gros village, appelé Tsiang-po, gracieusement bâti en amphithéâtre sur le flanc d'une montagne et sur le bord d'une rivière, à 20 lis de Ngan-kia, exclusivement habité par des Ripuaires. La voie est ensuite assez plane, mais aussi plus défoncée en temps de pluie, jusqu'au marché de Ngan-tchang, à 20 lis plus loin où nous terminâmes notre dernière étape. Nous logeâmes dans une chaumière, comme sont du reste toutes les habitations de ce lieu. Le propriétaire, Cantonais émigré depuis de longues années et avec qui je parlai sa langue maternelle sans être connu de lui comme étranger, nous avertit gravement d'être sur nos gardes la nuit contre les voleurs qui parfois visitent la contrée ; heureusement, nous fûmes dispensés d'un semblable contre-temps.
    30 novembre. Quoique ce soit dimanche, il faut dans ces pays païens poursuivre notre route dès le point du jour. Au sortir du marché de Ngan-tchang, le chemin s'engage à travers les rizières, et devient parfois tellement bourbeux, qu'il est à. peine praticable à un cheval ; mais à 15 lis environ plus loin, près le village de La-long, il n'est plus que le lit même de la rivière de Sin-tcheou. Quand les eaux sont peu fortes, on trouve sur le sable un chemin passable, quitte à aller constamment d'un bord à l'autre. Mais, pour peu que les pluies aient grossi la rivière, on est réduit à marcher presque continuellement dans l'eau. On passe et repasse la rivière une quarantaine de fois. La contrée offre un aspect plus gracieux à cause des arbres qui abondent ; les habitations apparaissent aussi moins clairsemées. C'est ainsi qu'à travers des montées et des descentes, on atteint le gros village de Tche-lang, perché sur le flanc d'une montagne ; mais ne comptez pas y déjeuner. Si vous voulez un peu d'eau de riz et quelques galettes pour vous réconforter, il faut descendre sur le rivage vers une tente de chaume. Les denrées que je viens de nommer, constituent tout ce que l'on trouve sur cette route en fait de comestibles. Veut-on manger du riz? Il faut en acheter et le cuire soi-même ; système aussi peu expéditif qu'il est primitif. Quant au reste, viande ou légumes, à vous d'y pourvoir avant de vous mettre en chemin. De Tche-lang à la ville de Sin-tcheou, le trajet de 30 lis se fait assez agréablement, tantôt en longeant de petites vallées, tantôt en traversant de médiocres hauteurs au terrain jaunâtre et couvert de goyaviers sauvages.
    La ville de Sin-tcheou, quoique de second ordre, compte à peine quelques milliers d'âmes et n'a presque pas de commerce. Avec ses murs de terre ayant tout au plus cinq ou six pieds d'élévation en guise de remparts, elle ressemble plutôt à un gros marché. Elle est située sur la rive gauche, sur le flanc d'un monticule. La population appartient à la race indigène, mais on y comprend et on y parle le mandarin. Les employés de prétoire sont surtout des Cantonais. Il y a cela de particulier dans cette ville, qu'on y vend viande et légumes seulement à deux moments de la journée : une heure ou deux avant chaque repas ; la raison en est que, vu la rareté des voyageurs, il n'y aurait pas d'acheteurs en dehors de ces heures, et que, d'un autre côté la chaleur pourrait gâter la viande.
    La nuit du 1er décembre il y eut un orage assez fort qui nous valut pour le lendemain un soleil splendide.
    1er décembre. Nous partons de bonne heure. Après avoir passé la rivière, le chemin se dirige vers le Sud à travers des montagnes tantôt boisées, tantôt couvertes de hautes herbes, coupées çà et là par de petites vallées et surmontées parfois de chaumières que l'on me dit habitées par des Miao-tse ou aborigènes qui diffèrent par le costume, le langage et les moeurs, soit des Chinois, soit des races mentionnées ci-dessus, avec cette particularité en plus, que les hommes n'ont point encore adopté l'usage de se raser les cheveux à la Tartare, et que les femmes ne portent pas de pantalons et se contentent d'une robe qui va jusqu'aux genoux. La pente est parfois si raide que le cavalier est obligé de mettre pied à terre. A 20 lis de Sin-tcheou se trouve le village Lo-lou. A 10 lis plus loin e chemin suit la vallée de la rivière de Pien-ia ; il est dès lors moins accidenté et plus agréable. La rivière assez grosse meut un grand nombre de roues qui montent l'eau dans les rizières. Ces roues ont 10 à 15 pieds de diamètre, près de deux pieds de largeur, avec des traverses en bois auxquelles sont fixés verticalement de courts tubes de gros bambous. Lorsque l'eau, en tombant sur les traverses, met la roue en mouvement, les tubes sont remplis au passage, puis, quand, arrivés au sommet, ils se trouvent renversés, l'eau tombe dans un large chenal en bois ou en bambou, qui la conduit dans une rigole, au moyen de laquelle est arrosée la rizière. Ce système coûte seulement les frais d'installation, et rend à l'agriculture des services immenses. Lorsque, au sortir de la vallée de la rivière, on a gravi une côte, on aperçoit un gros marché, à l'entrée duquel un arbre de pagode déploie ses immenses branches sur un espace où deux cents personnes trouveraient facilement ombrage. C'est Pien-ia, complètement habité par des Pen-ty, à 45 lis de Sin-tcheou. Nous y prenons une réfection supplémentaire au mince repas absorbé dès l'aurore avant le départ. On descend de Pien-ia sur la rive d'une rivière que l'on traverse, et où l'on quitte la route de Pe-se quand on veut gagner Si-lin hien ; puis, 20 lis durant, on gravit la montagne au sommet de laquelle s'élève une partie du gros village de Pang-la dont la population est presque exclusivement Ripuaire.
    De ce point culminant, la vue embrasse un horizon immense surtout vers le Nord où se dessinent les hauteurs de Ni-tang et de Po-kio. Nous logeons chez un pen-ty qui, comme les autres, se dit originaire du Kiang-si.

    2 décembre. Nous partons avant le lever du soleil. Pas un nuage au ciel. On descend la montagne pour en gravir aussitôt une autre dont on longe longtemps le flanc, jusqu'à ce que, arrivé à un ruisseau, on en suit le lit qui sert de chemin. C'est surtout de Pien-ia à Si-lin hien que les montagnes sont élevées, escarpées, parfois presque abrupts et tellement rapprochées qu'à peine laissent-elles aux torrents qui en découlent, l'espace voulu pour leurs eaux . De Pien-îa à Ma-tchang, c'est-à-dire, durant au moins 60 lis, leur surface est toujours couverte d'une couche de terre où croissent soit des arbres, soit des hautes herbes, soit, dans les rares endroits cultivés, du maïs ou du riz, ou bien des plantations de sésame, d'indigo, et de coton. Tel est aussi l'aspect du pays qui s'étend à 80 lis environ avant d'arriver à Si-lin. Quant à la contrée intermédiaire, située entre ce dernier pays et Ma-tchang, rien de plus pittoresque et de plus sauvage ; ce sont, à quelques exceptions près, des montagnes de pierres calcaires à moitié nues, du milieu desquelles s'échappent quantité d'arbustes qui ne poussent que là. Souvent aussi l'espace laissé entre les rochers offre une terre friable et fertile où chaque année l'on récolte du maïs. Il va sans dire qu'avec un semblable sol les chemins sont presque partout fort mauvais, les rocs qui les hérissent n'ayant jamais eu pour être aplanis autre chose que les pieds des passants.
    Au sortir du ruisseau qui sert de route, on suit une vallée tortueuse, puis on monte pour côtoyer ensuite une montagne.
    On entre près de là dans une forêt où naguère les Miao-tse détroussaient les voyageurs, et l'on descend dans une vallée bordée par une muraille de rocs blancs, taillés à pic, vallée étroite, mais longue de plusieurs lis, et au bout de laquelle se trouve Ma-tchang. Cet ancien marché n'est plus qu'un simple village habité par des Chinois émigrés de Hin-y fou. On y boit l'eau la meilleure et la plus fraîche que j'aie jamais rencontrée.
    A peu de distance, commencent les montagnes rocailleuses, il faut une demi-heure pour escalader la première ; viennent ensuite quelques plateaux, puis encore des montagnes, puis un lac, et, à quelques pas plus loin, vous vous trouvez sur le point le plus élevé de toute la contrée. C'est de ce côté le point de séparation entre le bassin de Hong-choui-kiang et celui de Si-yang-kiang. Sur le revers opposé se trouve le marché de Long-ouo-tchang (marché du nid du dragon), moins important par le nombre de ses habitants, que par les transactions commerciales qui s'y font tous les six jours. Il est à 25 lis environ de Ma-tchang. Nous logeons chez un homme de Pin-tcheou qui me demande jusque assez avant dans la nuit des explications sur le christianisme.

    3 décembre. Au lieu de la Victime sans tâche, je n'ai à offrir en ce jour à Dieu, en union avec l'auguste Patron des Missions, que les souffrances du voyage. Avec le vent qui a tourné au nord, la température s'est abaissée et le ciel est devenu brumeux. Il faut préalablement faire ferrer mon cheval dont les sabots seraient sans cela trop éprouvés par les rochers. J'ai bien vite rejoint mes porteurs qui avaient pris les devants. Le plateau qui s'étend au-delà de Long-ouo-tchang entre les montagnes, est, quoique semé çà et là de rochers, loin d'être sans valeur. Après avoir produit du maïs, il a été tout planté d'Opium. On gravit ensuite une côte et l'on descend, en longeant le flanc opposé, au milieu des arbres, vers le petit marché de Ma-iaou, situé dans une gorge entourée de hauteurs à pic et tout près de la source de la rivière dont le confluent est à Si-lin hien. Cette source jaillit, avec abondance et comme un ruisseau, du pied d'une des montagnes. Ma-iaou est à 25 lis de Long-ouo-tchang. Nous y prenons notre déjeuner. Nous quittons en cet endroit le chemin direct de la ville de Si-lin, pour nous diriger vers le village de Chang-tsin.
    La route se poursuit, atroce jusqu'au pied du village de Pa-siou ; là, elle rentre dans les montagnes terreuses, mais elle n'en devient guère meilleure ; ce sont souvent des sentiers à peine praticables. Nous allons loger à Yang-ten chez un païen de ma connaissance, après une journée très fatigante pour tous, quoiqu'elle ait été seulement de 80 lis, d'après l'estimation des gens du pays.

    4 décembre. Nous n'étions plus qu'à 25 lis de la chrétienté de Chang-tsin ; nous partîmes dès le point du jour. On débute par une montée des plus raides ; puis on va en pente assez douce jusqu'au village de Kouan-chan dont les habitants sont des Pou-la-tse chrétiens, convertis au temps du bienheureux Chapdelaine. On gravit encore une côte, et l'on aperçoit au bas, dans un étroit vallon, le village de Chang-tsin avec sa chapelle aux murs blancs et au toit de tuiles qui tranchent sur les habitations couvertes de chaume. La pente est rapide, le sentier est mauvais. On franchit un ruisseau, puis on remonte durant quelques minutes, et l'on pénètre enfin dans les rues étroites et bourbeuses de Chang-tsin où je me reposai pendant trois jours.

    7 décembre. Comme j'avais seulement trois lieues à faire, je ne partis qu'un peu après midi. De Chang-tsin à la ville, c'est une suite continue de montagnes, mais moins élevée et généralement inculte. La voie, suivant d'ordinaire les cours d'eaux, est peu escarpée, elle traverse quelques rizières, longe parfois des précipices et laisse voir seulement deux villages sur tout le parcours ; les voyageurs que l'on y rencontre sont armés de poignards ; plus d'une fois le tigre blotti dans les herbes environnantes a choisi une proie dans la file des passants qui vont au marché. Divers ruisseaux réunis forment une rivière que l'on traverse à une demi-heure de la ville ; elle va se jeter dans celle qui prend sa source à Ma-iaou et qu'il faut traverser aussi, avant d'arriver à Si-lin. On passe près de l'endroit où fut suspendue la tête du bienheureux Chadelaine, et près de celui où il fut décapité.
    Si-lin hien est une ville de troisième ordre, dépendant, comme Sin-tcheou, de la préfecture de Se-tchen fou. Elle est bâtie sur un petit plateau, à l'angle de la presqu'île formée par la rivière de Ma-iaou, et le fleuve qui descend des hauteurs de Pa-ta-tcheou. Cet angle est si étroit que la ville donne sur les deux rives. La pointe est occupée par le champ de course (Kiaou-tchang-pa). La population de Si-lin est d'environ 2.000 âmes appartenant à la race pen-ty. Sans commerce, c'est seulement les jours de marché qu'elle trouve un peu de vie. Quoique les montagnes environnantes soient peu élevées et que la vallée soit en cet endroit plus évasée, on assure que la chaleur y est intense pendant l'été.

    8 décembre. Comme l'étape est forte et la journée courte, nous prenons vers les 5 heures du matin une petite réfection, et nous traversons le fleuve en barque avant l'aurore. Nous rencontrons néanmoins bientôt à cette heure matinale les jardiniers qui vont vendre leurs légumes à la ville, et nous voilà en route à travers les broussailles, sous un ciel d'azur. Nous longeons presque la rive droite du fleuve ; nous passons à gué plusieurs ruisseaux, quelques rivières. Peu à peu, la route devient accidentée, quoique généralement les pentes soient assez douces. Elle devient même agréable quand, à 20 lis plus loin, elle s'engage pendant près de trois quarts de lieue dans une forêt de chênes. Ensuite le chemin suit un flanc de montagne pour entrer plus bas dans la vallée d'une rivière qu'il longe jusqu'à Pa-tou. Pa-tou est un petit marché d'une seule rue avec boutiques et maisons en murs de bambous et à toits de chaume. Il tire toute son importance de son port qui y amène de Pe-se, du sel marin et des marchandises européennes ou cantonaises.

    9 décembre. Le vent ayant tourné au nord pendant la nuit il fait un froid vif et sec. Ma journée se passe à écrire quelques lettres. Sur le soir, nous concluons heureusement marché avec deux barques qui viennent d'aborder : le prix de chacune est de 3 taëls 2 tsien, environ 25 francs ; nous partirons demain, et nous arriverons à Pe-se en deux jours et demi.

    10 décembre. De bonne heure nous faisons nos préparatifs de départ et à 11 heures nous démarrons.
    Les barques qui font le trajet entre Pa-tou et Pe-se, toutes de construction uniforme, ont environ 25 pieds de long sur 3 de large vers le milieu. Elles peuvent recevoir un poids de 7 à 800 livres ; deux voyageurs ont peine à s'y blottir et surtout à s'y coucher. Le gouvernail, le timonier et la batterie de cuisine sont à l'arrière ; trois rameurs se tiennent à l'avant ; les passagers se glissent, à l'intérieur, au-dessus de leurs bagages le moins mal que possible, pouvant à peine se tenir assis à cause du peu d'élévation du toit de la barque ; ils doivent veiller à tenir toujours exactement le milieu sous peine de provoquer, à gauche ou à droite, une inclinaison fâcheuse, dont le moindre inconvénient sera une malencontreuse aspersion, en dépit des feuilles et des branches d'arbres dont on a soin d'entourer la barque. Ce système, tolérable pendant peu de jours, deviendrait, avec le temps, excessivement fatigant. Les rameur sorts et agiles, mais surtout praticiens consommés, se tirent à merveille, et comme en se jouant, des nombreux et périlleux rapides que l'on rencontre. A 20 lis environ de Pa-tou, il y a, quand les eaux sont basses, un passage si étroit et si peu profond, qu'après avoir débarqué voyageurs et bagages, on est obligé de porter presque l'esquif. Nos deux barques se suivaient, afin de s'aider mutuellement en cas de besoin ; j'étais dans l'une avec mon domestique ; les deux courriers étaient dans l'autre. A la faveur du courant, elles voguent avec une vitesse raisonnable, puisqu'elles arrivent à Pe-se en deux journées et demie, tandis que, par terre, on met six jours.

    12 décembre. ― A peine fait-il clair, que nos hommes sont sur pied ; l'aspect du pays est toujours le même ; il y a encore des rapides dangereux, surtout un, que nous passâmes vers les 9 heures. La barque au milieu des vagues vira de bord, semblant être jetée à la dérive, en sorte que, malgré mon peu de timidité dans le péril, un ho ! Spontané s'échappa de ma poitrine ; mais, à la figure des rameurs, je crus avoir la certitude que ç'avait été simplement une manoeuvre. A 5 à 6 lieues avant d'arriver à Pe-se, l'horizon s'étend, les rives s'abaissent et se couvrent de broussailles et d'arbustes.
    Enfin, on aperçoit Pe-se avec ses maisons de briques noires, ses monts-de-piété, ses plates-formes de planches sur le rivage et sur l'arrière des boutiques, en un mot, avec ce cachet spécial qui distingue une ville cantonaise. Nous amarrons à 4 heures du soir.
    Grand est le nombre des barques en rade. De longues files de femmes et de jeunes filles à grands pieds puisent de l'eau au fleuve ; des marchands ambulants crient leurs denrées en cantonais. N'ayant pu louer aussitôt une embarcation pour Nin-nin fou, force nous fut de rester durant la nuit dans notre petit esquif.
    La ville de Pe-se est située sur l'angle de terre formé par le confluent du fleuve de Se-tchen fou. Ces eaux réunies rendent le port accessible même aux grandes barques, Pe-se leur doit son importance comme tête de ligne réelle de la voie fluviale de l'Ouest. C'est de là que partent pour le Yun-nan et l'ouest du Kouy-tcheou toutes les marchandises européennes et cantonaises, comme c'est là qu'aboutissent tous les produits de ces deux régions pour Canton et l'Europe. Aussi, les Cantonais y sont-ils les maîtres du commerce, qui se fait dans le faubourg. La ville est laissée aux employés du Gouvernement et aux paisibles habitants ; elle appartient à la classe des villes de deuxième ordre appelées Tin. On y parle cantonais, mandarin et pen-ty, ou tou-jen comme on dit souvent.
    Les principales branches du commerce sont les étoffes européennes, le coton, le fil, le sucre, le sel marin, puis, le cuivre du Yun-nan ou du Kouy-tcheou. La préfecture de Se-tchen fou est à 4 ou 5 journées de marche au nord. On peut y aller par eau, la rivière étant navigable.

    13 décembre. Après le déjeuner, nos deux petites barques nous conduisirent dans la partie plus profonde du port, en doublant l'angle formé par le confluent de la rivière de Si-lin avec les deux autres cours d'eau, et nous transbordâmes dans une barque plus grande, ayant un pont sur l'avant, une cale, deux compartiments pour moi et mes gens, en plus de la chambre de la famille et de la cuisine. Dans ma cabine, j'avais un lit, une petite table, un tabouret, et, avec un peu de bonne volonté, je pouvais me tenir debout. Si on considère qu'en outre il y avait une passerelle sur chaque côté de la barque, on verra que c'était relativement du luxe. Le prix convenu était de 7 taels 5 tsien (environ 60 francs) jusqu'à Nan-nin où nous devions arriver en six ou sept jours. Notre équipage se composait du mari et de la femme, deux filles en âge de travailler et de deux hommes loués ; à l'exception d'un de ces derniers qui était originaire du Se-tchoan, ils étaient tous des environs de Pin-lo fou dans le Kouang-si et parlaient un mandarin bien intelligible. Ils immolèrent une poule, teignirent avec son sang et ornèrent de quelques-unes de ses plumes toutes les ouvertures de la barque ; puis, à midi, nous levions l'ancre au bruit des pétards en l'honneur de l'idole protectrice, tandis que le patron lui adressait ses plus respectueuses salutations.
    A partir de Pe-se, l'aspect du pays n'est plus le même, si bien qu'on serait dans une erreur complète, si on jugeait du Kouang-si tout entier par la portion limitrophe du Kouang-tcheou, et surtout par les territoires de Sin-tcheou et de Si-lin hien.
    La majeure partie des dépendances de plusieurs préfectures se compose de vastes plaines, coupées çà et là par quelques montagnes généralement médiocres d'élévation et d'étendue. Le terrain est le plus souvent sablonneux et, partant, fort sujet à la sécheresse, car l'on manque de la ressource d'une irrigation artificielle, les rivières étant rares par suite de l'éloignement des grandes chaînes de montagnes. Aussi, quand les pluies font défaut, a-t-on la disette en perspective. Le cours du fleuve de Pe-se, comme celui des autres fleuves qui traversent la région dont je parle, est ordinairement si lent, que l'on a peine à distinguer quelle direction il suit ; il n'y a d'exception que dans les barrages de rochers, dans les passages fort resserrés qui sont rares, ou bien au temps des grandes crues d'été. Le lit de ce fleuve, par les rochers dont il est parfois hérissé et par les bancs de rocs qui forment comme un semblant de barrage dans toute sa longueur, offre à la navigation des dangers sérieux, et, chaque année, on compte de nombreuses victimes. Ces endroits périlleux sont connus sous le nom de Tan. Quand les eaux sont fortes, comme les rocs en sont couverts à une assez grande profondeur, le danger est moins grand ; l'habileté consiste alors à éviter ceux que l'embarcation pourrait encore heurter et à ne pas se laisser entraîner dans les tournants qui abondent.
    Sans entreprendre de parler des productions du pays qui avoisinent le fleuve de Pe-se, puisque, voyageant en barque, il ne m'a pas été facile de les observer, je remarquerai seulement une chose nouvelle pour moi : des plantations de maïs verts et pourvus de gousses fraîches en plein mois de décembre. C'est qu'on en fait deux récoltes par an dans la contrée, grâce à la douceur de la température.
    La plus grande des fillettes du patron de notre barque ne se faisait pas faute d'en marauder pour se régaler avec les grains rôtis sous la cendre. On a ici l'avantage de rencontrer des marchés où on peut se procurer les provisions nécessaires de légumes et de viande ; il est facile aussi d'acheter du poisson ; mais celui-ci est loin de valoir celui des eaux vives.
    Quoique suivant le cours du fleuve, notre marche ne fût pas rapide, parce que les eaux coulent lentement et parce qu'il est de règle qu'on ne se serve pas de la voile en descendant, quand bien même on aurait le vent arrière, dans la crainte de ne pouvoir diriger à temps l'esquif pour éviter les écueils. On fait environ 10 lieues par jour.
    A 30 lis environ au-dessous de Pe-se, se trouve le marché de Ma-hien-hiu ; nous allons coucher à une vingtaine de lis plus bas.

    14 décembre. Nous partons de bon matin par un temps magnifique, tandis que mes gens récitent leurs prières du dimanche et que je tâche de faire un peu de méditation. Vers midi, nous passons près de Yang-fen-tcheou, ville que l'on me dit être le siège d'un mandarinat héréditaire (tou-kouan),
    Parmi les races dont j'ai parlé plus haut, le gouvernement chinois avait non seulement maintenu en place les mandarins ou chefs indigènes, mais encore reconnu et consacré l'hérédité dans leurs familles. Seulement, depuis la grande révolte qui eut lieu sous Kia-kin, il tend à leur substituer des fonctionnaires nommés et révocables comme dans le reste de la Chine. Pourtant, il y a encore dans le Kouang-si un nombre assez considérable de ces magistrats qu'on appelle tou-kouan, et qui, exerçant leur charge à vie, la transmettent à leurs enfants. Cette administration entraîne, dit-on, des abus considérables.
    Quatre heures après avoir passé Fen-tcheou, nous avons sur la rive droite Fong-i-tcheou, ville gouvernée par un tou-kouan, et en face, sur la rive gauche, Tien-tcheou qui avait été sous le même régime jusqu'à ces derniers temps, mais qui, depuis une quarantaine d'années, a perdu son chef indigène et, de plus, s'est vu substituer un simple marché comme siège de l'administration sous-préfectorale avec le titre de hien, ville de troisième ordre. Voici à quelle occasion : Deux fils du dernier tou-kouan se disputaient la succession paternelle ; et comme en pareil cas la force a toujours le dernier mot, ils en vinrent bientôt aux armes. Chacun ayant des partisans, la guerre dura, dit-on, plus d'une année au grand détriment non seulement des habitants, mais encore des voyageurs et des marchands. Le gouvernement, jugeant dès lors son intervention suffisamment autorisée, somma les deux prétendants de mettre bas les armes et, comme ils s'y montrèrent peu disposés, les y contraignit par la force. En punition, il les dépouilla de leur fief qu'il soumit à la hiérarchie ordinaire et en fit une sous préfecture dont le siège fut établi au marché de Piu-ma, sous le nom de Ngon-long hien. Cette ville nouvelle est située à 90 lis plus bas, sur la rive gauche ; nous l'atteignîmes seulement le lendemain vers les 10 ou 11 heures du matin.
    Là, comme tout le long du chemin, on n'entend guère parler que cantonais dans le port et dans les boutiques.
    A peu de distance et toujours sur la rive gauche, vient se jeter dans le fleuve une rivière dont la source se trouve dans la dépendance de Tong-lan tcheou.

    15 décembre. Le fleuve est toujours paisible ; sa largeur égale à peu près celle de la Saône à Lyon ; ses rives sont ra rament bordées de rocs élevés. Nous rencontrons des barques qui montent et qui descendent ; notre équipage profite même du clair de lune pour marcher après la chute du jour, les attaques de brigands étant rares sur cette voie. Nous amarrons au-dessus de Chang-tsin hien, dont le sous-préfet est aussi un tou-kouan.

    16 décembre. Nous passons dans la matinée devant cette dernière ville qui ressemble plutôt à un marché. Elle est sans rempart, située sur la rive droite et presque entièrement masquée par des arbres. A quelques lieues plus bas, se trouve l'embouchure du Hong-ngan-kiang, rivière assez importante, qui, après être sortie des montagnes en face de Pe-se tin, va baigner les murs de Tchen-ngan fou et vient, en formant un arc, se confondre avec les eaux du fleuve. Nous couchons à quelques lieues plus bas, presque en face de l'endroit où se trouve sur la gauche, mais à une certaine distance de la rive, la petite cité de Tou-yang que les anciennes cartes décorent du titre de ville de premier ordre. J'ignore si elle l'a jamais été. Ce qu'il y a de certain, c'est, qu'aujourd'hui, elle est simplement la résidence d'un mandarin indigène du dernier degré, c'est-à-dire d'un tou-se. Tout près, il y a une route qui conduit directement à la ville préfectorale de Se-ngen fou.

    17 décembre. Nous arrivons vers les sept heures et demie du matin au gros marché de Hia-ien où nous faisons des provisions ; des barques de légumes y abondaient de toutes parts, parce que c'était le jour du marché. Dans la mâtiné, nous saluâmes sur la même rive Long-ngan hien, dont le mandarin est Chinois et révocable comme le reste des fonctionnaires du Céleste Empire. Nous amarrons non loin du marché de Na-tong. Je remarque dans ces passages quantité de tuileries et de briqueteries sur les deux rives.

    18 décembre. Le temps est toujours beau ; c'est pourquoi, si les nuits sont fraîches, la chaleur se fait encore sentir dans notre esquif vers le milieu de la journée. Nous passons de bonne heure au Ou-yuen-kiang, le plus considérable des affluents que nous ayions rencontrés.

    19 décembre. Nous franchissons heureusement le banc de rochers : depuis Pe-se, c'est l'endroit le plus dangereux. Aussi a-t-on bâti sur le rivage des pagodes pour se recommander aux dieux, surtout à l'esprit tutélaire de ces fleuves, lequel se nomme Fou-po. Peu de temps après, nous atteignons San-kiang-keou ou l'endroit des trois fleuves, parce que la jonction de la rivière de Tay-pin fou avec le Si-kiang présente comme l'aspect de trois fleuves. On est à 90 lis de Nan-nin et il y a une douane. Un employé subalterne entre, sans m'apercevoir, dans ma cabine et se met en devoir de sonder avec une barre de fer la partie de la cale opposée à l'endroit où j'étais assis. Dans la crainte qu'il ne brisât une bouteille de vin de messe que j'avais en cette place, je me hâtai de l'interpeller en mandarin pour lui déclarer qu'il paierait tout ce qu'il casserait. A ces mots, il se tourne tout interdit de mon côté et sans mot dire évacue au pas accéléré ma cabine et ma barque.
    Nous arrivons à Nan-nin à peine une heure avant la nuit ; mais j'avais envoyé d'avance un homme qui avait retenu des porteurs pour le lendemain, si bien qu'à neuf heures du matin, je devais prendre la route de Chang-se-tcheou.

    20 décembre. II ne m'a pas été loisible devoir assez Nan-nin fou pour en parler. Son port est vaste et couvert de barques ; le faubourg m'a paru fort animé ; la ville tient comme grandeur et comme importance commerciale le troisième rang parmi les cités du Kouang-si dont Koui-lin et Où-tcheou sont les deux principales. On dit les rues étroites et presque toujours humides. On parle dans la ville un mandarin assez intelligible.
    A 5 lis au-dessous et en face de Nan-nin, partant sur la rive droite, puisque cette dernière ville est sur la gauche, s'élève le gros marché de Tin-tse. C'est là qu'après avoir débarqué, je m'installe dans un mauvais fauteuil que l'on avait fixé sur deux brancards et sur lequel on avait étendu ma couverture ; trois hommes chargèrent le tout sur leurs épaules, et me voilà en route.
    Les alentours de Tin-tse, du côté opposé au fleuve, sont couverts d'étangs, à l'instar de ce que l'on voit dans le pays de Canton. On a devant soi une plaine immense, complètement desséchée en ce moment, mais couverte de nombreuses rizières en été ; au Sud, où nous nous dirigeons, se dressent quelques montagnes. La route est très fréquentée pendant 30 à 40 lis, parce qu'elle ne fait qu'une avec celle qui conduit à Pe-hay, port de mer ouvert au commerce européen dans le golfe du Tonkin, à six journées de Nan-nin. Mais elle devient plus solitaire après la séparation des deux chemins, c'est-à-dire après que, au-delà de quelques restaurants ombragés par de grands arbres, on a traversé une rivière qui vient de la direction de Chang-se tcheou. Nous allons coucher dans un gros marché pen-ty, aux maisons bien bâties, nommé Ou-tchouan, à 50 lis de Nan-nin.

    21 décembre. Le départ a lieu à la pointe du jour, parce que l'étape est longue ; savoir de 30 lis ; mais comme c'est en plaine, on la parcourt sans difficulté. Mon oeil rencontre çà et là des champs de sarrasin rabougri, de maïs arrêté à mi-hauteur par la sécheresse, de cannes à sucre, et surtout d'arachides et de patates rouges ; la plus grande partie du sol n'offre que le chaume desséché des rizières, où des troupeaux de chèvres naines cherchent quelques rares herbes, ou bien, dans les parties en friche, des herbes brûlées par le soleil qui semblent attendre que l'on y mette le feu ou qu'on vienne les couper pour servir de bois de chauffage. Le terrain généralement sablonneux étant très sujet à la sécheresse, les habitants se nourrissent, m'a-t-on dit, surtout de maïs et de sarrasin, plantes qui demandent peu d'eau ; car les années où les rizières ne produisent presque rien, faute de pluies suffisantes, ne sont pas rares. Nous déjeunons dans un village pen-ty, chez un Cantonais qui y tient une petite boutique ; le soir, nous nous hébergeons à Na-po chez un indigène, dont l'unique et presque continuelle occupation me semble être de fumer sa pipe ; quoique, de prime abord, il eût soin de faire remarquer à sa femme que j'étais un diable d'étranger, il se montra ensuite convenable ; il en fut de même des voyageurs qui logèrent dans sa maison.

    22 décembre. Nous entrons bientôt dans les montagnes herbeuses, mais presque sans arbres. Le chemin étroit et souvent mauvais, tantôt longe les vallées, tantôt coupe les sommets, tantôt côtoie les flancs des hauteurs ; le terrain est jaunâtre et sablonneux; de distance en distance, on rencontre de petits villages, et deux ou trois fois de maigres restaurants où l'on peut tout au plus se procurer de l'eau de riz avec quelques pains plus ou moins appétissants. Après avoir parcouru environ 80 lis, on débouche vers une plaine dans laquelle s'élève Chang-se ; on fait à peu près 5 lis au milieu des rizières avant d'entrer en ville. Chang-se-tcheou confine, au Midi, à la province de Canton et, au Sud-Sud-Ouest, au Tonkin ; sa population est surtout composée de la race pen-ty ou tou-jen. La ville est petite, peu commerçante, entourée de remparts de briques cuites, située au milieu de nombreux étangs et sur la rive droite d'une rivière qui va se jeter dans le Tso-kiang entre Long-tcheou tin et Tay-pin fou.
    Je restai plusieurs jours à Chang-se en compagnie de mes chers confrères, puis je retournai à Nan-nin où je devais prendre une barque qui me conduirait à Kouy hien.

    7 janvier. Au moment où j'atteins le rivage du fleuve à Tin-tse, j'aperçois sur une barque qui venait vers nous deux hommes que j'avais envoyés d'avance pour me louer un esquif. Quelle ne fut pas mon agréable surprise en reconnaissant celui qui m'avait amené de Pe-se à Nan-nin ! Il y avait seulement dans l'équipage un homme qui avait été changé, celui de Se-tchoan. Nous préparâmes nos provisions, et l'équipage fit ce soir-là toutes ses superstitions d'ordonnance, en sorte que dès l'aurore nous serions prêts à quitter la rade. Le prix du fret était de 8 taels et demis (environ 70 francs), et nous devions arriver à Kouy hien en 7 ou 8 jours.

    8 janvier. L'aspect du fleuve et du pays environnant est en tout semblable à ce que j'ai dit plus haut de la partie située entre Pe-se et Nan-nin, excepté, toutefois, que la navigation me parut parfois plus difficile à cause des rochers plus fréquents et du peu de profondeur de l'eau sur certains bancs de pierres. A 70 lis environ au-dessus de Nan-nin, le fleuve reçoit sur la droite un affluent assez considérable appelé Pa-si-kiang. Nous allons coucher un peu plus bas.

    9 janvier. Le temps est magnifique. Rien de particulier, sinon que dans l'après-midi nous franchissons un banc de rocs qui laissent à peine quelques endroits ayant assez de profondeur pour livrer passage aux barques.

    10 janvier. Nous arrivons dans la soirée à Yun-chouen hien, ville de troisième ordre, dont les remparts s'élèvent sur la rive droite même du fleuve ; ils sont en briques cuites. Le petit nombre de barques présentes dans la rade semble indiquer que le commerce y est peu considérable.

    11 janvier. Les environs du fleuve sont complètement plats et couverts, en grande partie, d'une espèce de chou dégénéré, à saveur âcre, ne pommant jamais et connu sous le nom de kiai-lan-tsai ; les kiai-lan de Yun-chouen sont les plus estimés du Kouang-si. Comme il faisait froid, j'allai me promener pendant le déjeuner de l'équipage, et je pus examiner les jardins à loisir. Pas une espèce de légume, même les plus communs ailleurs, comme navets, pois, épinards, etc. Vers midi, le vent du Nord Est devient tellement violent que le câble par lequel deux matelots hâlaient péniblement notre barque se brise et que nous sommes jetés à la dérive. Heureusement, le patron vint à bout de nous tenir à distance des récifs, et nous finîmes par nous réfugier dans une anse où les rochers nous abritaient contre le vent. Nous nous arrêtâmes de longues heures. J'en profitai pour aller sur le rivage prendre un peu de mouvement, et me remettre un peu de la fatigue causée par une immobilité forcée de plusieurs jours. Dans la soirée nous pûmes avancer ; néanmoins ce fut comme une journée perdue.

    12 janvier. Partis dès le matin, nous arrivâmes seulement vers les 10 heures à Nan-hiang qui n'est distant que de 20 lis ; car le vent, quoique moins fort, était toujours contraire. Nan-hiang est un assez gros marché, dont l'ouverture du port de Pe-hay au commerce européen a fait la fortune, parce qu'il se trouve sur la voie de communication. Des bords de la mer on y vient en 5 journées ; il est bâti sur la rive droite, à la pointe d'un contour que le fleuve fait en cet endroit. Depuis l'ouverture de Pe-hay, la prévoyance chinoise n'a pas manqué d'y établir une douane.

    13 janvier. Quoique la température se soit radoucie, le vent est toujours contraire. Il y a encore 120 lis jusqu'à Kouy-hien. Nous en parcourons à peu près le tiers, et nous relâchons à un endroit solitaire d'où l'on aperçoit les pins qui croissent non loin d'un passage fort dangereux appelé Ta-tan.

    14 janvier. Nous atteignons le fameux passage le lendemain vers les 9 heures du matin, mais nous nous arrêtons au-dessus. Une belle et vaste pagode occupe la rive gauche. Il est de règle que toute barque, qui, en remontant le fleuve, a franchi le passage redouté, doit, au retour, faire une offrande à l'idole, sous peine d'être puni au milieu des écueils, et comme il paraît que ce dieu est surtout friand de viande de chien, chaque patron de barque se fait un devoir de lui faire cadeau d'un de ces quadrupèdes. Mais l'esprit économe des Chinois se glissant partout, chacun tâche de s'en tirer avec le moins de frais possible ; aussi notre patron avait-il fait préalablement, à Nan-Nin, l'acquisition d'un tout petit caniche de deux mois, lui revenant à peine à cent sapèques (50 centimes environ), pour l'offrir à l'appétit du dieu. Tel fut son cadeau qu'il alla en personne déposer gravement au pied de l'autel avec deux chandelles peintes en rouges et quelques pétards, en même temps qu'un mandarin militaire qui venait de remonter le mauvais passage se rendait en personne avec une partie de son équipage dans le temple, pour présenter à l'idole son offrande d'action de grâces. On lit dans un guide chinois à propos de la pagode dont nous parlons : « Là s'élève le temple du grand général Fou-po qui est le dieu tutélaire des navigateurs en ces parages ». Ce général, nommé Ma-yuen, était un dignitaire de la dynastie de Tsin, originaire d'Annam, lequel, sous le règne de Kouang-ou-ty, perçut avec une fidélité remarquable les revenus sur les fleuves.
    Quoi qu'il en soit, le patron revint enfin avec la plus grande de ses fillettes, le visage rayonnant ; je ne sais si c'était de confiance ou de la joie de s'en être tiré à bon marché. Le fait est que, sans avoir recours à un pilote, il manoeuvra si bien avec ses aides au milieu des récifs, qu'il traversa le canal étroit et tortueux que ceux-ci laissent entre eux et que nous en sortîmes triomphants, plus heureux en cela que deux ou trois grandes barques brisées sur les rocs, comme pour avertir les dévots de ne pas se fier trop aveuglément à la protection de l'ex percepteur. Cet accident est hélas! Trop fréquent, surtout dans cette passe sans contredit la plus dangereuse que j'aie vue sur ce fleuve. Nos bateliers s'étant reposés quelque temps sur leurs lauriers, nous continuâmes de naviguer jusqu'au soir et nous relâchâmes près du marché de Oua-tang.

    15 janvier. Le temps était superbe, mais le vent qui soufflait du Nord nous était contraire. Le fleuve, à partir de Houen-tcheou au lieu de continuer, tourne vers le Nord Est, puis presque directement au Nord, jusqu'à Koui hien. Nous n'étions plus qu'à 60 lis de cette ville. A midi et demi, nous amarrions presque à l'entrée du port.
    Koui hien est une ville de troisième ordre, relevant de la préfecture de Siun-tcheou fou, mais elle est, par son commerce, la plus importante de cette ligne après Out-cheou, Nan-nin et Pe-se. Le marché qui se tient au faubourg de l'est, est le centre des transactions et le point où sont réunis presque tous les magasins. Aussi est-ce vers lui que converge toute l'animation. La rade renferme constamment un nombre considérable de barques de toutes grandeurs, qui apportent de Canton les marchandises européennes et cantonaises et emportent d'ici du riz et de l'huile d'arachides. Par terre il y a un mouvement considérable de commerce avec Pin-tcheou, située à 240 lis à l'Ouest.
    La ville de Koui hien, abstraction faite des faubourgs de l'Est et de l'Ouest qui sont considérables, mesure en longueur environ 1 kilomètre et demi, sur à peu près 1 kilomètre de largeur, du Nord au Sud ; elle est peuplée presque exclusivement par les indigènes ; qui se rapprochent de la race cantonaise dont ils parlent presque le langage, et qui sont différents des indigènes dont j'ai parlé précédemment, et que dans ce pays on désigne sous le nom de Tchang-kou-lao. Le gros commerce est comme ailleurs, entre lés mains des Cantonais.
    On y parle donc l'indigène, le cantonais et aussi le ke kia, langue d'une autre caste, répandue surtout dans la campagne et venue aussi de la province de Kouang-tong, mais originaire du Fo-kien ; la langue mandarine y est comprise de certains commerçants et des lettrés, mais elle y est fort peu parlée, et encore avec un assez mauvais accent.
    La ville avec ses faubourgs peut avoir une vingtaine de mille âmes. Les habitants ont la réputation d'être d'un naturel méchant, toujours prêts à en appeler à la force brutale contre la raison et le droit ; le fait est que les brigandages et les meurtres y sont communs en dépit des fréquentes et nombreuses exécutions que l'autorité y fait annuellement. C'est dans le territoire de Koui hien que prit naissance en 1844 une des principales ramifications de la grande rébellion, qui désola la Chine presque entière durant plus de dix ans.
    La ville de Koui hien est située sur le 23°7 de latitude et le 106°58 de longitude. Sa position dans une plaine immense, le peu d'élévation des montagnes qui la séparent de la mer dont elle est éloignée d'une cinquantaine de lieues seulement, la nature sablonneuse du sol, l'absence de forêts et presque d'arbres, tout se joint à sa latitude pour y rendre les chaleurs de l'été fort intenses et très fatigantes. Le froid, au contraire, y dure généralement peu, quoique le thermomètre descende parfois à 2° ou 3° ; mais, comme on y est peu habitué, on y est d'autant plus sensible. La campagne produit en abondance un riz renommé, pourvu que les eaux du Ciel ne fassent pas défaut, du maïs à raison de deux ré col tes par an, comme le riz, des concombres, des patates, des haricots jaunes qui ne se mangent guère au naturel, mais que l'on réduit en farine pour en faire un espèce de fromage fade et sans saveur connu sous le nom de teou-fou, et dont il se fait en Chine une consommation presque fabuleuse; on récolte aussi des arachides en quantité, quelques espèces de légumes, et très peu de fruits, vu le manque d'arbres. On est réellement embarrassé, durant la moitié de l'année, pour fournir sa table ; et même pendant les six autres mois, on n'y parvient qu'en renonçant à la variété. En fait de viande, on vend au marché du porc, du buffle, du boeuf souvent mort de maladie, de la chèvre, du chien, des poules, des canards, du poisson. Mais tout cela est généralement ou trop cher ou de mauvaise qualité. Les fruits qui paraissent sur la place publique venant généralement des territoires de Lin-chan ou de Yo-lin-tcheou, sont aussi d'un prix élevé ; ce sont des poires assez mauvaises, des li-tché, des hoang-pi, des châtaignes, des ananas, des oranges. Mais ce qui me paraît constituer la plus dure des privations, c'est le manque absolu d'eau fraîche en été, au point d'être condamné à n'avoir, pour étancher sa soif que l'eau tiède, et souvent toute trouble du fleuve dont la ville occupe la rive gauche.
    Pour terminer cet aperçu sur l'alimentation, je me permettrai encore deux réflexions. La première a trait à la pauvreté de la nourriture dont se contente forcément la majorité de la population, et qui consiste d'ordinaire en riz sec ou en maïs réduit en granules cuit à l'eau suivant l'usage du pays, et assaisonné tout au plus de quelques mauvais légumes, salés, à odeur infecte, ou de quelques légumes frais sans assaisonnement. Beaucoup n'usent jamais de graisse, si ce n'est en des circonstances extraordinaires ; d'autres se servent de l'huile d'arachides à saveur âcre. Il n'y a que les privilégiés de la fortune ou les commerçants qui aient une cuisine mieux fournie. Heureusement le commun des Chinois est doué d'un appétit qui supplée à bien des choses, et leur fait compenser la qualité par la quantité. C'est un curieux spectacle de contempler sept à huit citoyens du Céleste Empire assis autour d'une table, et occupés à l'action réputée par eux la plus importante de la vie, et dont, par conséquence naturelle, ils s'acquittent avec le plus de conscience. C'est un plaisir de voir jouer entre leurs mains expérimentées leur paire de bâtonnets, qui tantôt vont saisir dans le plat une part de pitance, tantôt la poussent dans la bouche avec accompagnement répété de riz, manoeuvre qui se fait avec une dextérité et une rapidité singulières. En un clin d'oeil un bol de riz est vidé, se remplit de nouveau, se vide encore pour se remplir, et ainsi de suite jusqu'à 5, 6 ou 7 reprises. Finalement on est ébahi de la somme de riz qu'absorbe l'estomac de ces hommes. Les personnes à l'aise et qui peuvent s'offrir de l'arack avec accompagnement de viande au début du repas, consomment beaucoup moins de riz, mangent plus lentement, parce que les fumées de l'alcool animent les conversations ; mais dans les repas du commun, l'opération s'exécute presque en silence, et d'une manière expéditive quoi que toujours très consciencieuse, comme je viens de le dire.
    La seconde réflexion que j'ai à faire, se rapporte à l'habitude qu'ont les Chinois de se nourrir de la chair du chien non seulement en temps de disette, mais en temps ordinaire et comme mets recherché. C'est un fait certain, général en Chine, constaté journellement et aussi incontestable que certains touristes européens mettent de persistance à le contester. Ce goût n'est pas nouveau chez les Chinois, puisque Mong-tsé, l'un de leurs plus vénérés philosophes, énumérait déjà, dès le milieu du IVe siècle avant notre ère, la viande de chien parmi celles qui servent d'aliment ordinaire de l'homme. Je puis affirmer avec la même certitude l'usage de manger des rats, et je pourrais citer à l'appui maints faits dont j'ai été témoin ; c'est ainsi que, il y a peu de temps, on vint m'offrir, quoique je ne fusse pas affamé, un gros rat d'égout pour le prix de 30 sapèques.

    1919/109-133
    109-133
    Chine
    1919
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