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Des clarisses à la cour de Hué au XVIIe siècle

Des clarisses à la cour de Hué au XVIIe siècle
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    Des clarisses à la cour de Hué au XVIIe siècle

    Les premières moniales qui foulèrent le sol de ce qu'on nom maint jadis le royaume de la Cochinchine (de la frontière du Tonkin à celle du Cambodge) furent quatre religieuses de Sainte Claire. De leur couvent de Manille elles étaient passées à Macao pour y fonder une maison de leur ordre. Mais les Portugais, secouant le joug de l'Espague, en 1644, les renvoyèrent aux Philippines, sous la conduite de deux Pères franciscains et la garde d'une compagnie de soldats espagnols, également remerciés par la colonie portugaise. Leur vaisseau, poussé par la tempête, dut relâcher « au port de Cham », dans l'actuelle province de Quang-nam, que les cartographes de l'époque nommaient Provincia Cham, ou Quang-Cham, en mémoire de ses anciens occupants, les Chams ou Ciampois, de race malayo-polynésienne, évincés par les Annami tes au cours d'une lutte plus que millénaire.
    Turon portus, notre Touraine, était l'escale en eau profonde delà province de Cham, tandis que Faïfo, Forum scrutariorum, qu'une relation traduit par « le marché de la vieille ferraille », était son port fluvial dans l'estuaire de son large fleuve. De la baie de Tourane on accédait à la rade de Faïfo soit en longeant la côte pour les navires de moyen tonnage et les jonques de mer, soit, pour les barques et les chalands, par un canal intérieur. C'était là, le long des quelques kilomètres qui séparaient Faïfo de Cacham (Ke-Cham), la capitale de la province, que se tenait annuellement, quatre mois durant, « cette si renommée foire » dont nous parle, avec force détails, le P. Cristoforo Borri (1618), et à la clôture de laquelle les navires étrangers devaient regagner le large.
    Mais plus et mieux encore que l'import et l'export de Haï-pho (Faïfo), l'emporium maritimum, ce qui y attirait, ce qui y retenait en cachette les missionnaires venus comme aumôniers des commerçants, c'était le renom de sa chrétienté modèle, alors dans toute la ferveur de ses débuts. La persécution du Japon en 1614, aggravée encore en 1635, et de 1636 à 1638, avait enrichi Faïfo d'une colonie nombreuse de chrétiens japonais. D'autres encore, qui préféraient risquer leur tête au Japon même, bravaient les édits ou prétextaient le commerce pour pouvoir remplir à l'étranger leurs devoirs religieux. Le P. de Rhodes nous le rapporte au chapitre XVI de sa Relazione: « Les chrétiens, écrit-il, y allaient à si grandes troupes, principalement au temps du carême et, hors de ce temps, trois ou quatre fois l'année, pour s'y confesser à des Pères de la Compagnie qui entendaient la langue japonaise et recevoir la communion, qu'ils remplissaient trois ou quatre navires; ce qu'ils faisaient librement sous prétexte de commerce et qu'ils avaient continué de faire près de dix ans avec leur grande satisfaction et consolation spirituelle ».
    Puis la persécution, implacable, resserrant ses mailles de fer rouillées de sang, n'avait plus permis aux chrétiens de sortir du Japon, et Faïfo, la première église, vraisemblablement, de la Cochinchine, eût vu le chiffre de sa population chrétienne décroître rapidement si, dès les premières tentatives d'évangélisation, les catéchumènes annamites n'en avaient largement comblé les vides. Et, de fait, à l'époque où nous en sommes, février 1645, ce n'était certes pas une sinécure, pour son unique desservant, que l'administration d'un pareil district : croyons-en encore le P. de Rhodes : « Je parcourais toute ma paroisse, qui s'étendait à plus de six vingt lieues et où j'étais seul prêtre. Chaque année nous donnait au moins quatorze ou quinze cents nouveaux chrétiens. J'avais réuni plusieurs catéchistes, qui vivaient comme des anges et s'adonnaient avec un succès admirable à la conversion des infidèles (1) ».
    Et le vaillant missionnaire va nous en donner une preuve, la plus péremptoire de toutes, la preuve par le martyre, par le témoignage du sang. Et son récit très édifiant ne sera pas pour nous une digression nous éloignant de notre sujet : il nous fera, tout au contraire, saisir au vif le contraste violent, la contradiction flagrante entre cette réception princière faite au palais royal de Hué à nos pauvres Clarisses du XVIIe siècle, et ces alternatives de persécution sourde ou brutale, où s'essayaient déjà nos tyrans couronnés et qui devaient s'acharner, pendant deux siècles et demi, contre nos chrétientés d'Annam, du Tonkin et de la Cochinchine.
    Ce fut, en effet en juillet 1644, donc quelques mois avant l'arrivée des Filles de Sainte Claire, que l'Eglise de la Cochinchine donna les prémices de son sang « pour la querelle de Jésus-Christ ». Sur l'injonction de la reine, la même qui plus tard fit tant de « caresses » aux Clarisses, mais qui, pour le moment, « avait de la haine contre les chrétiens et avait juré la perte du catéchiste Ignace », le plus zélé collaborateur du P. de Rhodes, le gouverneur de la province de Cham fit cerner et forcer la maison du missionnaire. Les satellites n'y rencontrèrent qu'un jeune homme, nommé André. Souriant de leur déconvenue, il leur déclara avec une sainte audace que, bien que son humble petit frère, il était solidaire des prétendus crimes poursuivis en son grand aîné, le catéchiste Ignace. Et il leur tendit les deux mains. Les satellites « eurent honte de s'en retourner sans avoir rien fait de ce que portait leur commission, ils prirent donc André, l'amenèrent bien lié, après avoir fouillé partout et volé toutes les saintes images, avec tous nos ornements d'église. André les suivit fort allègrement et, pendant tout le chemin, il prêcha continuellement à ceux qui le conduisaient en prison le moyen d'éviter l'enfer et d'aller au ciel « ce qui les irrita au lieu de les convertir », constate doucement le bon missionnaire.

    (1) Six vingt = 120 lieues. Sur « Madame Marie », tante du roi Thiên-Vuong, la zélée auxiliaire du P. de Rhodes à la cour de Hué, lire l'article du P. Cadière dans Annales des Partants, mars avril 1923.

    « Les satellites et leur prisonnier passèrent auprès du bateau ou nous nous tenions cachés et demandèrent si nous n'avions pas vu Ignace ; les ténèbres de la nuit nous sauvèrent. Le jeune André fut mené vers le gouverneur et accusé comme chrétien et comme prédicateur ; incontinent on le mena en prison. Le matin étant venu, le gouverneur, voulant donner couleur à son crime, assembla une forme de jugement: ou fit comparaître André que l'on condamna incontinent, sans même l'avoir ouï. Puis on le ramena dans sa prison, prétendant que l'exécution de l'arrêt serait le même jour. J'accourus le plus vite qu'il me fut possible, mais l'arrêt était déjà fait et prononcé. Tous les Portugais m'accompagnèrent vers le gouverneur et vers tous ceux qui avaient quelque crédit sur son esprit ; nous le priâmes plusieurs fois, jusqu'à l'importuner et le menacer ; il demeura ferme dans sa mauvaise résolution ; il me dit que, pour André, ce jeune suffisant qui avait dit qu'il était chrétien et que la mort ne lui ferait pas quitter ce nom, il mourrait comme il avait dit, pour apprendre à tous l'obéissance qu'ils devaient au roi.
    « Quand je vis qu'il était hors de mon pouvoir de sauver la vie à mon bon André, je me résolus de le disposer à la perdre en vrai chrétien et en vrai martyr. Je ne dirai rien de ce que je fis avec lui dans la prison, cela serait trop long à dire. Quand il me vit, après qu'on lui eût prononcé son arrêt de mort, il entra dans de merveilleux transports de joie ; il disait à tous les chrétiens, qui le vinrent visiter en foule, tout ce que leur eût pu dire un saint Laurent quand il était prêt à être grillé. Il se confessa, se mit en prière, dit adieu à tous, suivit allègrement une compagnie de quarante soldats, qui le conduisirent en un champ à demi lieue de la ville.
    « Je fus toujours à ses côtés, et à peine le pouvais-je suivre, tant il allait vite, encore qu'il fût chargé d'une échelle (cangue) fort pesante. Quand il fut arrivé au lieu, destiné à son triomphe, il se mit incontinent à genoux, pour combattre avec plus de courage. Les soldats l'environnèrent ; ils m'avaient mis hors de leur cercle, mais le capitaine me permit d'entrer et de me tenir auprès de lui. Il était ainsi à genoux en terre, les yeux élevés au ciel, la bouche toujours ouverte et prononçant le nom de Jésus.
    « Un soldat venant par derrière le perça de sa lance, laquelle sortait par-devant au moins de deux palmes ; lors le bon André me regarde fort aimablement, comme me disant adieu ; je lui dis de regarder le ciel, où il allait entrer, et où Notre Seigneur Jésus-Christ l'attendait. Il leva les yeux en haut et ne les détourna plus. Le même soldat, ayant retiré sa lance, l'enfonça une seconde fois, et donna un coup redoublé, comme lui cherchant le coeur.
    « Cela ne fit pas seulement branler ce pauvre innocent, ce qui me sembla en tout admirable. Enfin un autre soldat, voyant que trois coups de lance ne l'avaient point abattu en terre, lui donna de son cimeterre contre le cou, mais n'ayant rien fait, il asséna un autre coup qui lui coupa tellement le gosier, que la tête tomba sur le côté droit, ne tenant plus qu'à un peu de peau. Mais j'entendis fort distinctement qu'en même temps que la tête fut séparée du cou, le sacré nom de Jésus qui ne pouvait plus sortir par sa bouche, sortit par sa plaie, et en même temps que l'âme vola au ciel le corps tomba en terre.
    « Les soldats se retirant nous laissèrent cette précieuse relique; nous la reçûmes entre nos bras, la fermâmes dans une belle caisse, ramassâmes tout son sang, fîmes des funérailles, non pas magnifiques, mais certes dévotes, à ce saint martyr. Je portai ce précieux dépôt dans ma barque, où tous mes compagnons m'attendaient. Quand ils me virent avec les restes de leur cher compagnon qui était allé au ciel, vous eussiez dit qu'ils étaient hors d'eux-mêmes, tant ils avaient de joie et de douleur en même temps. J'envoyai ce saint corps à Macao, où il fut reçu avec grande magnificence dans notre collège ; depuis, j'ai fait faire le procès verbal de vingt-trois témoins qui avaient été témoins de cette grande constance, mais je gardai la tête pour moi, et Dieu m'a fait la grâce de la porter à Rome ».
    De ce procès-verbal, ainsi que des actes de nos premiers martyrs recueillis par ordre de Mgr de Bérythe, et envoyés à Rome, il ne reste rien, par suite des révolutions qui bouleversèrent, au commencement du XIXe siècle, les archives des Congrégations romaines, en sorte qu'il est désormais impossible de poursuivre le procès de canonisation. C'est, ajoute le P. Louvet (1), une perte irréparable pour notre église de Cochinchine, dont ces héros de la foi illustrèrent le berceau.

    (1). Cochinchine religieuse, t. I, p. 278.

    ***

    Après la glorieuse mort d'André, le P. de Rhodes reçut « le commandement fort exprès de sortir de la Cochinchine quand les navires des Portugais partiraient ; néanmoins je jugeai, dit-il, que ce serait une extrême lâcheté d'abandonner le troupeau de Jésus-Christ lorsque les loups l'attaquaient, et de le laisser sans aucun pasteur ; je crus qu'il valait mieux exposer ma vie que le salut de tant d'âmes, que le Fils de Dieu aime tant ; je me résolus de demeurer caché dans une barque, pour aller la nuit visiter les chrétiens et leur donner les sacrements ». L'ardent missionnaire s'embarqua donc ostensiblement sur un navire portugais en partance, puis, à trois lieues du port, dans les brumes de la haute mer, il se coula dans un sampan invisible et regagna, sur le grand fleuve, saibarque bien close, « plus content, dit-il, que si j'eusse été dans une maison dorée : nous y passions le jour dans tous les exercices de piété que nous pouvions, et, à dire le vrai, ces neuf jeunes hommes (ses catéchistes) y vivaient comme des anges ; quand la nuit venait, ce n'était pas pour nous le temps du repos, mais le commencement de notre travail, car il nous fallait être toujours en campagne ».
    Et n'est ainsi que, tantôt caché sous le rouf de sa barque, tantôt voilé par les tentures d'un palanquin, le bon missionnaire fit la visite des trois provinces méridionales où, hormis la couronne du martyre, les chrétiens cueillaient toutes les palmes de la persécution pour le nom de Jésus.
    De retour à Faïfo dans la nuit do Jeudi Saint 1645, « j'appris fort à propos, écrit le P. de Rhodes, que deux Pères de Saint François étaient arrivés au port de Cham, fort près de Faïfo, dans un navire espagnol qui, allant de Macao aux Philippines, avait été contraint par la tempête de venir relâcher à la Cochinchine, et y avaient été arrêtés depuis quelques semaines. Je m'y en allai par mer et y arrivai sur l'entrée de la nuit. Ces bons Pères me firent des caresses extraordinaires et me témoignèrent tant de charité que j'en fus honteux. J'étais venu tout à point, parce que le vaisseau devait faire voile le lendemain matin ; la première chose que je voulais faire fut de me confesser. Après avoir demeuré un an entier sans recevoir le sacrement que j'avais donné à tant de milliers de personnes, je passai après le reste de la nuit en compagnie de ces bons Pères et de Messieurs les Espagnols, qui me racontèrent tout ce qu'ils avaient fait en la cour du roi de la Cochinchine, sur un sujet que je dirai ».
    Et le P. de Rhodes de nous narrer dans une langue charmante, à laquelle nous eussions préféré laisser toute la saveur du vieux « français » cette réception princière faite, au palais de Hué, à de pauvres Clarisses et à de nobles hidalgos, emmy laquelle Sa Majesté cochinchinoise déploya les séductions et les belles manières de la cour de Versailles, et que, au prix de quelques longueurs, force nous est bien de « situer » entre le martyre du jeune catéchiste André, en juillet 1644 et le martyre du grand catéchiste Ignace, en juillet 1646.
    Or donc, nous dit le P. de Rhodes, « ces quatre religieuses étant arrivées, le bruit en fut incontinent répandu dans tout le royaume et particulièrement à la cour, où le roi et la reine, ayant appris la manière de vivre que tenaient ces filles, voulurent les voir ; elles s'en défendirent bien longtemps, disant qu'elles étaient indisposées; mais enfin il fallut obéir au roi, qui voulut absolument que le capitaine espagnol, avec une compagnie de ses soldats, fût escorte aux religieuses jusqu'à la cour.
    « Avant qu'elles y allassent, elles furent logées fort commodément dans une petite maison que nous avons en ce port de Cham, qu'elles trouvèrent fort commode pour leur retraite. Toutes les dames du voisinage venaient voir ces filles, que l'on disait être fort saintes, qui demeurent toujours enfermées et voilées ; mais on ne pouvait pas croire quand on leur disait qu'elles coupaient leurs cheveux, ce qui est fort extraordinaire parmi ces peuples, où particulièrement les femmes font une extrême diligence pour bien conserver leur chevelure, pour laquelle elles font quasi autant d'amour que pour leur tête ».
    Mais les dames de la cour, la reine surtout, n'étaient pas moins impatientes de voir de leurs yeux ces filles de l'occident, auxquelles la virginité volontaire donnait l'inédit du mystère vaguement entrevu, la sensation de l'héroïsme confusément perçu, mais aussi, pour leurs âmes orgueilleuses et sensuelles, démontrait sans conteste possible l'inutilité pratique d'une belle vertu qui se pare de deuil, baisse les yeux à terre, se couvre d'un voile noir, se cloître de hauts murs, de portes closes et de fenêtres grillagées, et tout cela, fort joyeusement (disait la voix publique dont l'écho était arrivé à la cour,) et pour plaire uniquement à certain dieu, que l'on nommait Da-tô (1), et que les chrétiens exposaient sur leurs autels, cloué sur une croix !
    Le roi envoya donc à nos Clarisses et à leur escorte une belle galère qui vint les chercher à Tourane, leur fit doubler les derniers contreforts du Col des Nuages et pénétra dans la lagune de Hué, soit par la passe de Câu-hai, soit par la barre de Thuân-an. De là, elle remonta, escortée de sampans découverts ou de barques pontées, le canal de Phu-cam, passa, tous pavillons au vent, devant Phu-xuân, lelle du Roi, et vint mouiller à la chrétienté de Kim long où nos religieuses descendirent dans « la maison d'un des principaux magistrats, où elles furent magnifiquement traitées par sa femme et sa fille, en attendant que le roi les appelât en son palais.

    (1) Prononcer Yato = Jésus.

    « Ce fut environ vers deux heures après midi qu'el les y allèrent, toujours bien voilées, en compagnie des deux Pères religieux, du capitaine espagnol et d'environ cinquante soldats de sa garde, qui étaient tous fort bien couverts et ne manquaient pas d'avoir cette gravité ordinaire à la nation. Le roi les attendait, appuyé sur une fenêtre qui regardait sur la grande basse-cour du palais ; la reine était sur une autre, proche du roi. L'on avait préparé dans cette belle salle un réduit, environné de tapisseries et fort bien orné, où les religieuses pouvaient demeurer à couvert, sans être exposées aux yeux de toute cette grande cour.
    « Le roi et la reine étaient magnifiquement vêtus; les principaux du royaume s'y trouvèrent pour faire leur cour. La garde était alors de quatre mille hommes, divisés en quatre compagnies de mille hommes chacune, si bien rangés en divers quartiers qu'ils ne couvraient aucunement les places du roi, de la reine, et l'endroit où les religieuses avaient leurs places. Les deux compagnies qui étaient plus proches du roi étaient vêtues de grandes robes de damas violet, avec des lames d'or sur l'estomac ; les deux autres portaient de longues casaques, tirant sur le noir, et chaque soldat avait un grand cimeterre, tout garni d'argent ; ils étaient tous en leur rang, et pas un d'eux ne bougeait et ne disait mot.
    « Quand les religieuses entrèrent dans la salle, on les conduisit en ce lieu couvert, à la main gauche du roi ; le capitaine espagnol, les deux principaux seigneurs de sa suite et les deux religieux s'approchèrent du roi et lui firent toutes les révérences à l'espagnole, la tête découverte, et n'oubliant rien de leurs graves cérémonies. Le roi ne manqua pas de leur rendre libéralement pour le moins autant, avec plusieurs belles paroles d'estime et de courtoisie ; puis les fit tous asseoir en des sièges élevés, qu'on avait préparés pour eux, et commanda à tous les soldats de s'asseoir à terre, les pieds croisés, ce qu'ils firent en un instant et sans bruit.
    « La cérémonie commença par une belle collation que l'on apporta sur plusieurs tables rondes, vernissées et dorées ; chacun avait la sienne, elles étaient pleines de fort bonnes viandes, avec une magnificence royale ; le roi les invitait à manger et priait de loin les dames religieuses de faire bonne chère ; pendant la collation, les demoiselles de la cour dansèrent un beau ballet, et messieurs les Espagnols avouaient qu'en leur pays on ne faisait pas mieux, ni même peut-être si bien.
    « La collation finie, le roi voulut que les religieuses sortissent hors de leur enclos et passassent vers la fenêtre où était la reine ; elles sortirent, toujours bien voilées, passèrent devant le roi, et le saluèrent; puis elles allèrent auprès de la reine, où elles s'assirent. La première chose que cette princesse leur demanda fut qu'elles posassent leurs voiles, parce qu'elle voulait voir s'il était bien vrai qu'elles rasassent leurs cheveux, ce que personne ne voulait croire en cette cour. Les religieuses dirent qu'elles ne pouvaient pas mettre bas leur voile, particulièrement à la vue de tant d'hommes ; mais elles le levèrent devant la reine et lui firent voir leur visage. Le roi en fut un peu offensé et dit que, puisqu'il leur montrait son visage, il ne savait pourquoi elles refusaient de se découvrir.
    « La reine, qui aime fort les idoles, leur demanda quelle était leur loi et quelles sortes de prières elles chantaient ; ces bonnes religieuses répondirent constamment ce qu'elles devaient, mais la femme qui leur servait d'interprète ne rapporta pas fidèlement leur réponse. Lors la reine commanda à l'une de ses dames de mettre la main sur la tête des religieuses et de voir si elles étaient rasées comme l'on disait; cette darne toucha la tête de la plus âgée et, n'y ayant pas trouvé de cheveux, s'écria tout haut qu'il était bien vrai : cela fut comme une très grande merveille.
    « Cet entretien dura plusieurs heures, pendant lesquelles on fit plusieurs jeux à la mode du pays, avec une magnificence vraiment royale. Quand la nuit commença, le roi fit allumer par tout le palais grande quantité de flambeaux, et, après que tout fut achevé, il donna bonne escorte de ses gens aux religieuses et aux Espagnols, qui, après avoir remercié le roi de ses faveurs, allèrent passer la nuit dans leurs galères, où ils croyaient être plus en repos.
    « Le lendemain matin, le roi envoya plusieurs présents à toute cette compagnie, particulièrement toutes sortes de confitures fort délicates ; puis il permit aux Espagnols de choisir un logis dans la ville comme il leur plairait. L'un des principaux magistrats logea dans son palais le capitaine espagnol et ses deux premiers officiers, et donna au reste des soldats une maison bien capable, ou its furent logés fort commodément. Les dames religieuses avec les deux Pères allèrent chez un magistrat qui était fort bon chrétien ; j'en ai parlé ci-dessus : il s'appelait Joachim, et sa femme Anne. Ils reçurent tous deux avec une extrême joie ces servantes de Dieu dans leur maison, où il y avait une église fort commode pour les exercices de ces bonnes filles.
    « La maison était jour et nuit pleine de monde qui venait à la dévotion. Les dames de la cour y venaient ordinairement, et tout ce qu'il y avait de beau monde en cette grande ville. Chacun était ravi de voir la modestie et la sainte vie de ces filles, quand elles chantaient l'office ; tous ces bons chrétiens, quai n'avaient jamais vu cela, fondaient en larmes. Ces bons Pères étaient occupés jour et nuit à ouïr les confessions des chrétiens, et en dix jours ils baptisèrent cinquante-quatre païens, entre lesquels il y en avait quelques-uns de fort grande condition.
    « Le fruit eût été encore plus grand, si leur séjour eût été plus long; tous les ennemis de la foi n'osaient dire mot ; la messe se disait publiquement, et l'on prêchait nos mystères sans crainte des édits du roi, qui souffrait cela sans s'en offenser ».

    ***

    Mais quittons, non sans regret, notre excellent narrateur, le bon Père de Rhodes : le suivre pas à pas nous entraînerait trop loin. Disons, pour le résumer, que le roi cherchait visiblement à éblouir les nobles étrangers : des fêtes nombreuses et variées succédèrent aux solennités de la présentation à la cour : il y eut un simulacre de combat naval, des joutes nautiques, un brillant carrousel, des tournois à la lance, des cliquetis de sabres, dans un déploiement de forces de terre et de mer qui, pour l'époque, ne laissait pas d'être imposant.
    Et, pour clôturer dignement toutes ces fêtes guerrières, destinées à insinuer doucement aux Espagnols que ni la flotte, ni l'armée cochinchinoises n'étaient, tout au moins dans les eaux territoriales, quantité négligeable, le roi voulut aussi leur donner le spectacle d'une grandiose cérémonie bouddhique en l'honneur de ses ancêtres.
    Là encore, l'idée « de derrière la tête », dirions-nous aujourd'hui, était de leur faire bien comprendre que si, pour lui, la présence des étrangers offrait de nombreux avantages, leur commerce enrichissant son trésor, leurs denrées alimentant ses douanes, leurs présents ravitaillant sa cassette et surtout leurs canons lui donnant toute sécurité contre les envahissements des frères ennemis, les Tonkinois, par contre, il ne se souciait que fort médiocrement de leurs missionnaires, de ceux du moins qui n'accompagnaient pas leurs vaisseaux, aller et retour, mais prétendaient se fixer à demeure dans le pays et y introduire une religion étrangère qui ébranlait les vieilles assises du culte ancestral.
    Quoi qu'il en soit, conscients ou non du rôle qu'on leur faisait jouer et des arrière-pensées de leur hôte magnifique, et surtout des terribles répercussions qu'elles pouvaient avoir, nos fiers hidalgos et leurs braves miquelets s'en donnaient à coeur joie, cependant que, dans la demi clôture de leur pied-à-terre de Kim-long, nos pauvres Clarisses priaient, les bras en croix, les yeux au ciel, pour cette foule enténébrée, assise à l'ombre de la mort.
    « Après les dix jours ainsi agréablement passés, conclut te P. de Rhodes, les dames religieuses et leur compagnie s'embarquèrent pour aller au port de Cham retrouver leur navire. On ne saurait dire le regret qu'eurent tous les chrétiens de les voir partir: les dames de grande condition et toutes les autres venaient leur dire adieu avec plusieurs larmes; quelques-uns les voulurent accompagner bien loin, les autres les suivaient sur le rivage, et toutes les suivaient des yeux et du coeur ».

    ***

    Hélas ! Ces douces moniales du XVIIe siècle ne se posèrent sur le sol de l'Annam que comme un vol de mouettes qui replient un court instant leurs blanches ailes entre deux coups de vent, entre deux tempêtes. La caravelle qui les emportait vers Manille avait à peine disparu à l'horizon qu'une nouvelle persécution, plus sanglante que la première, se rallumait en Cochinchine. Le P. de Rhodes fut arrêté, pour la deuxième fois, dans le courant de cette même année 1645, jeté en prison avec ses neuf catéchistes, et condamné à mort. Sur l'intervention d'un ancien précepteur du roi, la sentence ne fut pas exécutée; mais, après quelques mois de semi-liberté, très surveillé du reste, dans la maison d'un Japonais de Faïfo, le vaillant jésuite français dut prendre le chemin de l'exil. Le 3 juillet 1646, s'arrachant à ses chrétiens en larmes, il s'embarqua sur un navire portugais, en partance pour Macao. Expulsé en vertu d'un édit qui le livrait, sans phrases, au glaive du bourreau s'il osait jamais rentrer dans le royaume, l'admirable missionnaire que fut le P. de Rhodes ne devait plus revoir sa Cochinchine tant aimée.
    Douze jours après son départ, deux de ses catéchistes, Ignace et Vincent, versaient leur sang « pour la querelle de Jésus », le 15 juillet 1646.

    E.-M. D...

    1929/205-216
    205-216
    Vietnam
    1929
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