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Derniers jours d'un missionnaire lépreux

...A 8 heures et demie j'étais à la léproserie. Comme ce cher vieux P. Bastide était heureux de me revoir! Mais, quand je lui dis que je reprendrais le bateau le même soir, il leva les bras, ouvrit de grands yeux, puis se mit à pleurer. Que ça m'était dur!... « Etes-vous absolument incorruptible? Me demanda-t-il. Ne pourriez-vous renvoyer votre voyage à la semaine prochaine ? C'est notre dernière rencontre, cette fois... Faites-moi la charité de la prolonger ».
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    ...A 8 heures et demie j'étais à la léproserie. Comme ce cher vieux P. Bastide était heureux de me revoir! Mais, quand je lui dis que je reprendrais le bateau le même soir, il leva les bras, ouvrit de grands yeux, puis se mit à pleurer. Que ça m'était dur!...
    « Etes-vous absolument incorruptible? Me demanda-t-il. Ne pourriez-vous renvoyer votre voyage à la semaine prochaine ? C'est notre dernière rencontre, cette fois... Faites-moi la charité de la prolonger ».
    Je ne pouvais refuser. J'enverrais un télégramme à celui qui m'attendait. D'autre part, c'était la semaine du nouvel an et je n'avais pas autre chose à faire chez mes chrétiens qu'à recevoir des compliments, dont j'étais saturé! Donc, pas d'inconvénient à rester, et il y eut grand profit.
    Quelle semaine !... J'ai vu et entendu des choses que je n'oublierai jamais. J'ai même pris des résolutions que je voudrais bien toujours tenir.
    D'abord, il fut convenu qu'on ne parlerait pas de sa maladie: tout n'a-t-il pas été dit et rabâché? Mais on parlerait de l'amour du bon Dieu, du Crucifix, de la Bonne Mère... avec retours sur le passé, non pour pleurnicher, mais pour rendre grâces et pour louer la miséricorde divine.
    Que de secrets il m'a confiés qui, à son insu, m'ont découvert la sublime beauté de son âme!
    Ses souffrances physiques ne sont rien et pourtant! Comparées aux souffrances morales qu'il a endurées durant ces vingt dernières années...
    Quand il soupçonna d'abord, puis quand il fut certain qu'il était lépreux, il endura une véritable agonie de plusieurs mois. Malgré toute sa volonté, il n'arrivait pas à se résigner. « Mon Dieu, éloignez de moi ce calice! N'importe quelle autre croix, mais pas celle-là! » Puis vint la résignation, surtout après la mort de sa mère, et lorsque sa famille fut informée de son état, commission qu'il m'avait prié de faire, lors de mon voyage en France en 1924.
    Une fois résigné, voilà qu'il lui vint une tentation de vanité dont il ne pouvait plus se défaire, dont il souffrit longtemps et dont il se repentit jusqu'au bout, quoiqu'il en fût pourtant bien innocent: Il serait le lépreux dont on parlerait et dont on admirerait la vertu...
    Même quand, de la simple résignation, il passait à l'acceptation cordiale de sa croix et qu'il voulait remercier le bon Dieu de l'avoir choisi comme victime, cette satanique bouffée de vanité venait le troubler.
    D'une exquise délicatesse, il saisissait plus que personne ce que son état avait de répugnant à la nature. Comme il souffrait alors d'être obligé de se tenir à l'écart de tout le monde, surtout de ses frères les prêtres!
    Il se savait, et, hélas! On ne peut le nier, un objet d'horreur, surtout dans les derniers mois de sa vie. Aussi, il ne savait comment exprimer sa gratitude à ceux qui le soignaient, qui le visitaient. Je voudrais que vous l'eussiez entendu parler de Mère H..., qui le pansait deux fois par jour ; de Marcel, qui venait chaque après-midi faire la causette avec lui ; de ses boys, dont il dépendait en tout et qui lui prodiguaient tant de soins avec un parfait dévouement. Ne sachant comment remercier, il levait les mains vers son grand crucifix et signifiait qu'il lui confiait d'acquitter sa dette de reconnaissance.
    Pendant toute cette semaine, j'ai dit la messe dans son petit oratoire; il ne pouvait pas y venir assister, mais les parties de la messe qu'on dit à voix haute, je les prononçais de manière à ce qu'il puisse les entendre et suivre. Je lui donnais la sainte communion : un quart d'hostie, c'est tout ce qu'il pouvait avaler.
    Le mercredi des Cendres, après la cérémonie, je vis quelque chose de bien touchant: son boy Po-Hti et sa famille sont venus prendre l'engagement de ne pas toucher à la viande pendant tout le Carême, pour lui, non pas pour sa guérison, mais à ses intentions, tout le Carême, y compris les dimanches. Comme il fut touché!
    Il craignait de n'être pas assez généreux pour ses domestiques ; surtout, il était anxieux pour leur avenir: s'ils allaient contracter la maladie, ou leurs enfants, à cause de lui? Il n'était pas facile à raisonner sur ce point! Je le vis aussi leur demander pardon de ses manques de charité à leur égard, et de tout scandale qu'il aurait pu leur causer inconsciemment. Ce qui les fit pleurer, les pauvres! Comme entrée en Carême, on ne pouvait imaginer mieux!
    Il me supplia de m'intéresser à son serviteur Po-Hti après sa mort: je ne pouvais guère lui promettre de le prendre avec moi. Puisqu'il me le demandait, il fallait bien que je fasse quelque chose. « A propos, lui dis-je, vous en avez bien fini avec l'auto: qu'est-ce que vous diriez de la donner à Po-Hti? S'il la vend, il aura un petit capital ; s'il veut rouler comme taxi de louage, il gagnera sa vie: le capital étant tout amorti, ce sera bénéfice net!
    « Et vous? » Me dit-il.
    « Moi, j'ai ma moto et, quand j'aurai besoin d'une auto, je renouvellerai la donation en esprit et je multiplierai mes mérites sans risquer de me casser la figure! »
    « Vous êtes un chic type! » Me dit-il, et attirant ma main à ses lèvres il la baisa longuement.

    Il sonna Po-Hti et nous fîmes la donation. Je ne sais pas quel était le plus heureux des trois, mais le plus surpris était bien Po-Hti, qui n'avait jamais rêvé d'avoir une auto! Je demandai le transfert de la licence au nom de Po-Hti et tout fut réglé.
    Ce que je vous raconte là, ce sont des faits, mais je sens que je ne puis pas exprimer ce que fut cette semaine: simplicité, intimité, joie, pas de pose, pas de contention. On ne faisait pas plus de cas de sa maladie que si elle n'était pas, excepté lorsqu'elle lui était occasion de déranger quelqu'un. Il ne s'accusait même pas d'être à charge, tellement il était sûr du dévouement de ceux qui le soignaient, mais il souffrait d'avoir si souvent à les mettre à contribution.
    Il y avait une chose que je voulais lui demander, mais je n'osais pas, craignant que par délicatesse il me la refuse. Quand je vins lui faire mes adieux, il était bien évident qu'il ne fallait plus espérer nous revoir en ce monde ; il me demanda ma bénédiction que je lui donnai de toute ma dévotion ; alors, je profitai de l'occasion: je lui demandai de me bénir à son tour, puis de me permettre de l'embrasser, en mon nom et au nom de toute sa famille. Il me passa autour du cou ses deux pauvres moignons empaquetés, et ne voulait plus me lâcher. J'avais conscience de lui avoir donné une suprême consolation et nous pleurions tous deux de bonheur.
    Et je ne le revis plus, mais je le sens plus près de moi que jamais...

    Claude ROCHE,
    Missionnaire de Mandalay.

    La lettre que l'on vient de lire, adressée il y a quelques mois au Père François Collard, laisse deviner quelle belle âme animait le cher Père Bastide. Ce regretté confrère était né le 8 mars 1881 à Cunlhat (Puy-de-Dôme) ; prêtre le 24 septembre 1904, il était parti pour Pondichéry le 9 novembre suivant. Pendant près de 20 ans, son zèle s'exerça donc dans l'Inde ; puis, atteint de la lèpre, il se vit bientôt obligé de s'en aller demander asile à la léproserie fondée jadis en Birmanie par le P. Wehinger: c'est là, à Mandalay, qu'il s'est éteint le 5 avril 1939.

    1940/19-21
    19-21
    Birmanie
    1940
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