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Dernières impressions d'un partant

Dernières impressions d'un partant
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    Dernières impressions d'un partant

    Dans, les entretiens qui réunissent autour de lui tous les aspirants missionnaires, Mgr de Guébriant se plaît à parler du départ pour les missions ; mais, le soir de la fête des saints Apôtres Pierre et Paul, en ce jour même de l'ordination, devant les vingt diacres qu'il vient d'élever au sacerdoce, il en parlera plus explicitement, car à chacun d'eux il va assigner une destination. Instants décisifs, pendant lesquels l'émotion n'est pas sans étreindre le coeur de ceux qui, prêtres de ce matin, sont anxieux de connaître le champ qu'ils auront à défricher, la terre où ils iront déverser les grâces de leur sacerdoce. Mgr le Supérieur va le leur révéler.
    Parcourant rapidement, dans les différentes régions de l'Extrême Orient les missions confiées à la Société dont il est le chef vigilant, il s'arrête parfois un instant, laisse tomber un nom, et, quand la revue est terminée, il se trouve que, sur les trente-neuf missions qui lui ont demandé du renfort, il en est vingt qui ont obtenu un nouveau missionnaire. Et c'est la joie ! Et c'est l'enthousiasme ! Car tout un monde nouveau se découvre à l'imagination des heureux partants, qui, de ce moment, donnent tout leur coeur et offrent toutes leurs forces aux âmes du petit coin de terre qui va devenir le leur. C'est la réalisation de rêves longtemps médités : la joie est complète.
    C'est donc en Chine, en Indochine, au Japon, en Corée, aux Indes, qu'ils doivent partir ; mais au mois de septembre seulement. La famille, la chère famille, qui généreusement les a donnés au Bon Dieu, a bien droit à les revoir durant quelques semaines pour les adieux. Et les amis, et les maîtres de jadis, et tous ceux qui les ont connus pendant leur enfance et leurs années de petit séminaire...Pendant un mois, jeune missionnaire, jouis de ta famille ; mais fais-la surtout jouir de ta présence, de ton affection, de ton sacerdoce, de tes vertus, de ton zèle !... Oui, c'est une dette de reconnaissance que ce court séjour parmi les siens et pour eux ; toute leur vie ils vivront, les chers parents, de ces dernières journées, des dernières paroles, des dernières étreintes de leur fils bien-aimé. Et quel stimulant, plus tard, et pour eux et pour le missionnaire lui-même ! Quelles émotions surtout pour la maman, heureuse dans son sacrifice, malgré la douleur et l'angoisse de ces derniers instants ! Et quelle consolation pour le missionnaire enfin, qui, obligé de quitter sa famille pour répondre à l'appel pressant du divin Maître, veut lui donner tout ce que Dieu lui permet de donner : il le fera dans la satisfaction même du devoir accompli, avec la pensée qu'il ne quitte ceux qu'il aime que pour les retrouver en Celui qui unit et fond entre eux tous les coeurs humains.
    Mais le mois s'écoule vite : déjà le missionnaire doit s'arracher aux siens. La séparation sera dure ; mais, même si les larmes viennent aux yeux, le coeur demeure calme. A ceux qui aiment Dieu, tout devient facile, dit l'Imitation, même l'héroïsme ; et la paix, qui, selon saint Paul, surpasse tout sentiment, la paix envahit les âmes : jamais de part et d'autre, elles n'ont encore vibré à un tel unisson.
    Le sacrifice accompli ouvre au missionnaire de magnifiques perspectives. Il s'est donné entièrement ; or le détachement du coeur, le renoncement complet n'annihile rien ; il fait surgir dans l'âme des sources insoupçonnées, il lui permet de déployer enfin toutes ses puissances et toutes ses énergies, car elle n'a plus désormais aucun obstacle à écarter dans la vie où Dieu lui demande un amour sans mesure. Il pourra donc partir sans aucune arrière-pensée, sans même une ombre de mélancolie. Il pense, à cet instant, qu'il ne fait que reproduire le geste de tant d'apôtres qui, comme lui, mieux que lui peut-être, ont tout quitté d'un coeur généreux.
    En retrouvant le cher Séminaire de la rue du Bac, au retour de ces adieux au pays natal, il peut, en effet, se plonger dans le flot de cet héroïsme qui coule depuis les origines de la Société des. Missions Etrangères et qui bouillonne encore là où sont conservés et vénérés les souvenirs de nos Martyrs, les reliques de nos Bienheureux. La même histoire se répète à travers les siècles et, si la modalité a varié quelque peu, ce sont toujours les mêmes grandes idées, les mêmes grandes amours, qui mènent le monde. Les partants d'aujourd'hui continuent la tradition : comme leurs aînés ils disent au Christ : « Adsum ; je suis là, prêt à partir pour vous remplacer sur les chemins du monde ».

    Cependant un travail de préparatifs s'impose à ceux qui vont affronter les mers et débarquer dans des pays si différents de la «douce France ». Chaque partant fera ses malles. Le Dieu qui veut que nous travaillions là-bas dans des conditions humaines, sur un territoire où manquent tant de choses, demande qu'on emploie un minimum de moyens humains : voilà la réflexion qu'il faut se faire pendant que les objets les plus disparates s'entassent dans quelques malles, que la gaieté et l'entrain des confrères plus jeunes aident heureusement à remplir.
    Et le jour arrive où la cellule de l'aspirant missionnaire, après avoir connu un désordre et un encombrement peu ordinaires, se trouve vide, froide, nue, jusqu'au jour où un nouvel arrivé viendra l'occuper et s'y préparer à son tour aux labeurs de l'apostolat.
    A la rue du Bac, on ne se quitte pas sans quelque solennité. Chaque année a lieu la cérémonie du départ. Elle a été maintes fois décrite, cette cérémonie : poètes et prosateurs en ont parlé avec l'émotion qu'elle avait suscitée en eux. Les sentiments qui, en de telles heures, se pressent dans l'âme des partants sont ceux d'une sainte allégresse. Au moment où ils vont briser les derniers liens qui les attachent à leurs parents, à leurs amis, à leurs confrères, ils sont visités par la grâce du bon Dieu, et c'est dans la paix de l'âme qu'ils font 'cet ultime sacrifice. L'agitation qui se produit autour d'eux, la sympathie qu'on leur témoigne, ne sont pas sans les émouvoir : n'ont-ils pas un coeur humain, sensible aux peines et aux joies ? Mais l'âme regarde plus haut, comme en un rêve elle fixe l'idéal, et la bonté souriante qui illumine leur visage est là pour prouver à ceux qui viennent religieusement leur baiser les pieds et leur donner une dernière accolade que leur paix n'est pas de ce monde, qu'elle est un fruit de l'Esprit Saint, une grâce du Dieu de toute consolation.
    Et le même soir, après avoir échangé les derniers adieux avec ceux qui restent, les partants sont emportés par le rapide de Marseille : lbant Apostoli gaudentes... Un rude labeur les attend, mais les chers souvenirs de cette journée d'adieux leur rendront le travail plus facile. Ils ont accepté toutes les conséquences de leur sainte vocation : elle se réalisera joyeusement, car elle sera toujours passionnément aimée !
    UN PARTANT.

    1932/236-238
    236-238
    France
    1932
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