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De Tie-ling à Khabarowska pendant la persécution de Mandchourie

De Tie-ling à Khabarowska pendant la persécution de Mandchourie Journal du P. Henri Lamasse Menaces de troubles. Les Boxeurs à Fa-kou-men
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    De Tie-ling à Khabarowska

    pendant la persécution de Mandchourie

    Journal du P. Henri Lamasse
    Menaces de troubles. Les Boxeurs à
    Fa-kou-men
    20 juin. Je suis à Tie-ling depuis quelques jours, surveillant les ouvriers qui commencent à creuser les fondations de ma nouvelle église dont jachève les plans. Lécole, construite cette année pour les Surs, est à peu près terminée et pourra, je pense, être inaugurée dans deux ou trois semaines. Ces bonnes religieuses, qui sont ici depuis quelques mois à peine, font merveille, et tout sannonce bien pour lavenir de ma petite chrétienté.
    Cette nuit, on a essayé de mettre le feu chez moi, dans le combustible préparé pour mon four à briques. Lincendie a pu être éteint à temps par les voisins, et tout se réduit à quelques fagots brûlés. Je ne songe pas à voir une relation entre cet accident et les exploits des Boxeurs, dont on parle cependant beaucoup depuis quelque temps. On raconte quau Chan-tong ils ont mis tout le pays en révolution et massacré plusieurs Européens. Mais ces insurrections locales sont fréquentes en Chine et rien ne nous fait croire que celle-ci gagnera nos populations de la Mandchourie dordinaire si paisibles. Pourtant des agents de propagande ont été envoyés par la nouvelle secte dans les principales villes du Leaotong ; on dit que les tours de passe-passe plus ou moins prodigieux quils exécutent sur la place publique obtiennent un vif succès de curiosité.
    21 juin. Une grave nouvelle, à laquelle jétais loin de mattendre, marrive de Fa-kou-men, grand marché à louest de Tie-ling, sur la frontière de Mongolie. En quelques jours, la ville s'est trouvée remplie de Boxeurs venus on ne sait d'où, et immédiatement la population a fait cause commune avec eux. La vie du P. Louis Perreau, chargé de cette chrétienté, est en danger. Déjà, à deux ou trois reprises, plusieurs centaines d'individus ont fait irruption dans sa résidence en proférant des menaces ; un placard affiché dans la ville annonce qu'à une date fixée par eux l'église catholique sera brûlée et le missionnaire européen massacré avec tous les chrétiens.
    Le P. Perreau m'écrit qu'il ne peut abandonner ses néophytes dans un telle extrémité, mais il désire se confesser et me demande d'aller le voir. Je fais donc mes préparatifs pour partir demain.
    Visite au P. Perreau
    22 juin, fête du. Sacré-Cur. Après avoir célébré la sainte messe dans mon oratoire, je pars de bon matin pour Fa-kou-men ; la distance, à cheval, est d'une journée de marche. A mi-chemin, je rencontre un chariot transportant à Tie-ling les deux vierges chinoises chargées de l'école de Fa-kou-men ; le Père les a fait partir au milieu de la nuit. Elles portent avec elles les papiers et les objets les plus précieux de la résidence.
    Les gens qui les accompagnent me disent que la situation est très grave là-bas, et me dissuadent de continuer mon chemin, assurant que je ne pourrai pas entrer dans la ville. Heureusement ils exagéraient un peu, car, le soir même, j'embrassais le P. Perreau qui me parut un peu fatigué, mais sans avoir rien perdu de sa tranquillité habituelle.
    Pourtant la vie était rude pour lui depuis quelques jours: chaque soir sa résidence était envahie par une foule d'individus, sans armes il est vrai, mais qui ne dissimulaient pas leurs intentions : mettre d'abord le feu à la résidence pour piller et massacrer ensuite tout à leur aise.
    Ce jour-là, les agitations se dispersèrent à mon arrivée, peut-être croyaient-ils que j'amenais du secours. J'avais eu, en effet, avant de partir, l'idée de demander aux Russes de Tie-ling une escorte de quelques cosaques, mais ils m'avaient répondu que leur consigne leur défendait absolument de s'écarter de la ligne du chemin de fer pour quelque raison que ce fût. Ces messieurs avaient ajouté très aimablement que le P. Perreau n'avait qu'à venir se réfugier chez eux, dans leur colonie de Tie-ling, et qu'il y serait reçu à bras ouverts.
    Mon confrère, à qui je transmis cette invitation, en fut très touché, mais me déclara qu'il ne quitterait ses chrétiens qu'à la dernière extrémité. Son départ serait, en effet, le signal d'un massacre général et de l'anéantissement de sa chrétienté.
    Tout en admirant son dévouement, je partageai sa manière de voir, car la situation ne me paraissait pas non plus désespérée. Nous étions loin alors de penser à une révolution générale de toute la Chine et encore moins à la complicité du gouvernement. Le petit mandarin local se montrait, il est vrai, fort mal disposé, cependant nous ne doutions pas que le gouverneur de Moukden, une fois averti, ne prît des mesures pour réprimer ces désordres.
    Je restai donc deux jours chez mon excellent ami, journées passées sans cesse sur le qui-vive, mais qui nous réconfortèrent l'un et l'autre, et, le dimanche matin, après la messe, je repris le chemin de Tie-ling. Il me tardait d'avoir des nouvelles de ma chrétienté où j'avais laissé seules Sur Gérardine et Sur Marie.

    L'agitation des Boxeurs s'étend à Tie-ling
    Du 24 juin au 2 juillet. Les quelques jours qui séparèrent mon voyage à Fa-kou-men de notre exode vers le nord furent pour Tie-ling une période de fermentation.
    En revenant de chez le P. Perreau, je trouvai la ville à peu près dans son état normal. Les Boxeurs y avaient déjà fait leur apparition, mais ils s'en tenaient à leurs exercices préliminaires séances de boxe dans les rues sans s'attaquer aux étrangers.
    Je me bornai donc à aviser Mgr Guillon, qui se trouvait encore à Ing-tze, des événements de Fa-hou-men. D'ailleurs les nouvelles envoyées de Moukden par le P. Emonet étaient assez bonnes : des rassemblements s'étaient formés, plusieurs fois, il est vrai, autour de la résidence épiscopale, mais ils avaient été immédiatement dispersés par la police.
    Cependant, à Tie-ling, les Boxeurs recrutaient chaque jour, avec une rapidité incroyable, de nouveaux adhérents. Un beau soir, ils affichèrent dans tous les quartiers de la ville une proclamation injurieuse pour les Russes, pour les chrétiens et pour moi-même. Ils accusaient les Russes de se servir de la graisse des Chinois (sic) pour entretenir leurs locomotives et leurs roues de wagons et prétendaient que moi et mes chrétiens nous avions empoisonné tous les puits de la ville. La veille, j'avais remarqué avec surprise des bâtonnets d'encens brûlant au bord de plusieurs puits ; c'était, parait-il, la recette donnée par les Boxeurs pour les purifier. En conséquence, ils invitaient la population à détruire, à un jour donné, tous les établissements européens.
    Je crus le moment venu de prévenir le mandarin: il me fit une réponse très aimable se résumant en ceci : « que jamais l'ombre d'un Boxeur contre lequel il avait pris les mesures les plus sévères n'avait pénétré dans la ville, que dans son district tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, qu'il répondait de l'ordre, et qu'en tous cas je pouvais toujours compter sur son inaltérable amitié et sa bienveillante protection. » Je vis qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là et pris le parti d'avertir les Russes de la situation.
    La colonie européenne se tient sur la défensive
    La ville de Tie-ling, située à 70 kilomètres au nord de Moukden, est une des stations des plus importantes du Transmandchourien. Elle partage la ligne de Port Arthur à Harbin en deux sections. A cette époque, la première section (Port Arthur, Niou-tchouang, Tie-ling) était à peu près terminée et les trains y fonctionnaient régulièrement depuis quelques mois. Les travaux de la seconde section étaient moins avancés; la voie, à peine amorcée du côté de Tie-ling, n'était utilisable que vers le nord, entre le Songari et Harbin.
    La colonie russe de Tie-ling se composait de trois ou quatre ingénieurs et de plusieurs officiers avec leur famille, d'une soixantaine d'employés et d'une garde variant entre 70 et 100 cosaques. Leur installation formait un petit village sur le bord du Tsai-heu (rivière des Richesses) à deux kilomètres au nord de la ville, tandis que la station de chemin de fer se trouvait à l'extrémité opposée, dans le faubourg du sud.
    J'étais depuis longtemps en excellentes relations avec l'ingénieur en chef, M. Kazy Guiry. Je le mis au courant des derniers événements (ne sachant pas le chinois et n'ayant pas d'homme sûrs, il était assez mal renseigné sur ce qui se passait en ville), et il convint avec moi que puisque le mandarin restait inactif, il serait bon de faire la police soi-même. Le capitaine de cosaques, M. Gevoutski, fut du même avis. « Malheureusement, me dit-il, j'ai les mains liées par des ordres supérieurs ; il nous est absolument défendu de toucher à aucun Chinois sans avoir d'abord été attaqués nous-mêmes. Mais, ajouta-t-il, si mes cosaques n'ont pas la liberté de frapper, ils ont du moins celle de chanter. Faute de mieux, nous allons montrer aux Boxeurs que nous sommes là, que nous les attendons de pied ferme et que nous n'avons pas peur de nous faire voir. »
    Là-dessus, le capitaine donna l'ordre d'aller chercher le drapeau et fit monter en selle une cinquantaine de cosaques, fusil chargé et baïonnette au canon. « Conduisez-moi, je vous prie, me dit-il, dans les quartiers les plus fréquentés de la ville. »
    Je me mis donc avec le capitaine et M. Kazy Guiry en tête de la petite troupe, et à peine entrions-nous dans la grand'rue que nos cosaques du Kazan entonnèrent à pleine voix (de cette voix qui les a rendus célèbres dans toute la Russie), une de leurs chansons nationales. La beauté singulière de ce chant qui, d'une mélodie très douce, passait subitement à des accents étranges, presque sauvages, me surprit tellement que je ne prêtai qu'une attention très distraite à la foule des Chinois qui s'assemblaient sur notre passage. Je fus néanmoins frappé de ne voir sur leur physionomie, d'ordinaire si prompte à la raillerie en face des Européens, que les marques d'une stupéfaction profonde. Un seul, un Boxeur sans doute, lança cette parole ironique que je fus seul à comprendre: « Tiens, les soldats russes ne sont pas plus nombreux que cela. » Nous traversâmes ainsi toute la ville; lorsque nous passâmes devant le ya-men, le mandarin, pris de peur et croyant à une attaque, fit fermer précipitamment ses portes. Mais les cosaques se contentèrent, sur mon invitation, d'envahir ma résidence, où ils ne se firent pas prier pour mettre à l'abri des Boxeurs un tonnelet de vin de montagne de ma fabrication. Ils l'avaient certes bien mérité. Là-dessus, ils s'en retournèrent chez eux, enchantés de leur petite expédition.
    La situation s'aggrave
    Hélas ! Les journées suivantes devaient être moins gaies. Le lendemain, je recevais une lettre circulaire de Mgr Guillon, datée d'Ing-tze et adressée à tous ses missionnaires; l'évêque nous avertissait que la situation avait pris une gravité telle que lui-même, devant le mauvais vouloir des mandarins, ne pouvait plus rien pour nous protéger et nous venir en aide. « Que le bon Dieu vous suggère à chacun, nous disait Sa Grandeur, les meilleurs moyens pour sauver votre propre vie et celle de vos chrétiens. » En même temps, Monseigneur nous annonçait son départ pour Moukden, afin de tenter un dernier effort auprès du gouverneur, et la mort d'un de nos confrères, M. Moulin, emporté par la fièvre typhoïde à Niou-tchouang.
    Le 29 juin, le mandarin vint spontanément me faire visite pour me rassurer, me dit-il, car jamais la ville n'avait été plus calme ni le peuple mieux disposé envers les étrangers. Évidemment le bonhomme voulait mettre sa responsabilité à couvert. Je me bornai à lui dire ceci: « Tu sais, grand homme, que les missionnaires n'ont pas peur de mourir ; mais si j'étais tué ici un de ces jours, cela pourrait t'attirer, à toi, de graves désagréments. Je te prie donc, dans ton intérêt, d'y réfléchir et d'agir en conséquence. » Le mandarin eut un léger soubresaut, comprit que je connaissais la situation aussi bien que lui, et se retira non sans me faire force protestations et force politesses.
    Le 1er juillet, on apprend que les établissements des protestants à Moukden (temple et hôpital) ont été brûlés, sans aucune victime d'ailleurs, car, depuis plusieurs jours tous les ministres résidant en Mandchourie sont repartis pour le port d'Ing-tze avec leurs familles. Seul, M. O'Nell, de Fa-kou-men, est resté à son poste à l'exemple du P. Perreau.
    Ces jours derniers tous mes chrétiens de Tie-ling sont venus se confesser.
    Nous arrivons enfin à cette date du 2 juillet, qui restera une des plus tristes en même temps qu'une des plus glorieuses dans les annales de notre mission.
    Nouvelle des massacres de Moukden
    2 juillet, fête de la Visitation. Jusqu'ici, j'ai cherché à conserver à mon établissement sa physionomie habituelle. Les ouvriers (la plupart sont des chrétiens venus d'Ing-tze) continuent à travailler et l'orphelinat de la Sainte Enfance est au complet. Je conseille pourtant aux Surs de renvoyer sans bruit dans leurs familles les plus grandes de leurs filles.
    Ce matin, à la messe, communion générale. Tout en faisant entrevoir à mes chrétiens la perspective du martyre, je les exhorte à ne pas s'exagérer les choses, à s'en remettre tranquillement à la volonté du bon Dieu et à garder leur sang-froid. Ces pauvres gens qui n'ont de Père avec eux que depuis deux ans, sont encore bien faibles et bien timides et je sens qu'une panique pourrait tout gâter.
    Dans l'après-midi, arrivent deux de mes voisins, les PP. Hérin et Vuillemot. L'agitation n'a pas encore gagné leurs chrétientés, situées au fond de la montagne, mais des bruits inquiétants commencent à y circuler et mes deux Confrères viennent à la ville prendre des informations.
    Je les mets au courant de ce qui s'est passé à Fa-kou-men, à Moukden et chez moi ; nous discutons la situation et convenons qu'elle est grave, mais nous espérons toujours que le gouvernement central finira par agir.
    Tandis que nous causons, un rassemblement se forme sur la montagne qui domine ma résidence et je suis obligé de sortir avec mon revolver pour le disperser. Quelques mots accompagnés d'un geste significatif, où mon arme joue le premier rôle, suffisent à faire place nette et personne n'ose plus revenir de la soirée.
    Nous nous mettions à table pour prendre notre repas du soir sans aucune appréhension et, faisant contre mauvaise fortune bon cur, nous causions même, heureux de nous revoir, avec notre gaîté habituelle, lorsque, tout à coup, un courrier entre précipitamment dans la chambre, haletant, couvert de sueur, les vêtements en désordre et nous jette à brûle-pourpoint ces paroles : « Monseigneur est tué. L'église de Moukden est brûlée. Les Pères, les Surs, les chrétiens, tous massacrés. »
    Malgré la consternation dont nous remplit cette foudroyante nouvelle, nous cherchons à rassurer nos gens qui déjà nous entourent, apeurés : « D'où viens-tu? Où as-tu appris tout cela? » Demandons-nous au courrier.
    Le pauvre homme est lui-même si ému qu'il ne peut donner que des explications embrouillées et assez contradictoires. Nous finissons par comprendre qu'il vient d'An-sin-tai, principale chrétienté entre Moukden et Tie-ling et qu'il tient la nouvelle d'un catéchiste de Moukden. Ce dernier a réussi à s'échapper en s'enfuyant dès le début de l'affaire.
    « Dans ce cas, dis-je aux chrétiens, il n'a pas assisté au massacre dont il parle et, puisqu'il a pu se sauver, rien ne prouve que d'autres, en particulier Mgr Guillon, les Pères et les Surs, n'y aient pas réussi comme lui. Par conséquent, n'allez pas répandre une nouvelle que je crois fort exagérée et en attendant que nous sachions l'exacte vérité qui, sans doute, réduira considérablement les proportions de cette affaire, allez vous reposer bien tranquillement. »
    Hélas! nous sommes nous-mêmes moins rassurés que nous n'avons voulu le paraître, les lueurs d'espoir qui nous restent, même mises en commun, nous paraissent bien faibles, et c'est en songeant au martyre dont notre Évêque bien-aimé et nos saints confrères viennent de nous ouvrir la voie, que nous nous endormons.
    3 juillet. Ce matin, je célèbre encore une fois (ce sera la dernière) la sainte messe dans mon oratoire de Tie-ling.
    Dans la ville, il n'est bruit que des événements de Moukden; mais la rumeur publique est assez contradictoire et beaucoup ne parlent encore que de l'incendie et de dégâts matériels. Nous gardons donc un peu d'espérance.
    Mes ouvriers chrétiens, qui cette nuit encore ont monté la garde, viennent me dire dans la matinée qu'ils sont inquiets au sujet de leurs familles restées à Ing-tze, et qu'ils ne peuvent rester ici plus longtemps. Leur crainte n'est que trop légitime et je n'essaie pas de les retenir, mais je sens que c'est le commencement de la débâcle. Leurs paquets sont déjà faits et ils partent immédiatement. Les chauffeurs païens de mon four à briques veulent aussi se retirer, moyennant double paie ils consentent à ne pas éteindre le feu aujourd'hui.
    A onze heures, je vais prier les Surs de disperser tous les enfants de l'orphelinat, soit en les rendant à leurs parents, soit en les confiant à des familles chrétiennes. L'opération était prévue, et, deux heures après, tout notre petit monde s'est envolé.
    Notre établissement hier encore si animé, est maintenant presque vide, les chrétiens de la ville sont tous venus nous voir, mais pour nous faire leurs adieux. Voyant le danger imminent et inévitable à Tie-ling, ils ont décidé de chercher un refuge dans les chrétientés de la montagne. C'est, en effet, la meilleure chance de salut qui leur reste; ma résidence, dominée par une colline, est située de telle façon que tout essai de défense y serait impossible. Je n'ai donc qu'à approuver leur projet et les laisser aller sous la garde du bon Dieu.
    Massacres de Moukden confirmés.
    Cependant, sur la place publique, la nouvelle d'hier se confirme de plus en plus et hélas! Dans ce qu'elle a de plus terrible : tout le monde parle maintenant du massacre des Européens.
    A neuf heures du soir, arrive un courrier qui lève nos derniers doutes, il donne des détails précis, cette fois, sur le drame qui s'est déroulé à Moukden.
    Depuis plusieurs jours, la résidence épiscopale où Monseigneur avait réuni un certain nombre de chrétiens était assiégée par les Boxeurs. Trois attaques successives furent repoussées, plusieurs des assaillants tués. Enfin, hier soir à 7 heures, le Fou-tou-tong (gouverneur militaire) furieux de voir que les Boxeurs ne suffisaient pas à la besogne, donna l'ordre à 1.500 soldats réguliers de marcher sur la résidence et d'en finir avec les Européens. En même temps, les canons placés sur les remparts bombardaient la cathédrale. Cette fois, toute résistance était impossible. Mgr Guillon, le P. Emonet, le P. Jean (prêtre indigène), Sur Sainte-Croix et Sur Albertine se réunirent à l'église avec les enfants de la Sainte Enfance et plusieurs centaines de chrétiens, et c'est en offrant leur âme à Dieu dans une commune prière qu'ils attendirent la mort. Eux seuls et leurs bourreaux savent ce qui s'est passé ensuite, car les soldats avaient pris leurs précautions pour que personne ne pût s'échapper. La seule chose certaine, c'est que tous sont morts et que la tête de Monseigneur est actuellement plantée sur un mât, devant une des principales pagodes de la ville.
    Départ pour la colonie russe
    Il n'y a plus à nous faire illusion : la persécution est déchaînée, persécution qui s'annonce dans des conditions inouïes, puisque les plus hauts mandarins semblent en être les chefs, et elle ne tardera pas à nous atteindre.
    Les quelques chrétiens qui sont encore autour de nous, nous supplient d'aller nous mettre immédiatement en sûreté dans la colonie russe; mais les PP. Hérin et Vuillemot ne peuvent se faire à l'idée d'abandonner les chrétiens qu'ils ont laissés là-bas, aux montagnes. A défaut d'aide matérielle, ils veulent au moins leur porter les secours religieux dont les malheureux vont avoir si grand besoin et ils décident de partir dès demain matin, l'un pour Kai-chan-touen, l'autre pour Hoang-tan-touen. Moi-même, j'ai l'intention de pousser une pointe au sud vers le village d'An-sin-tai où j'ai ma principale chrétienté. Mais auparavant il faut mettre les Surs en sûreté, et pour elles le refuge chez les Russes est tout indiqué; c'est même parce que nous savons ce refuge assuré et à proximité de cette résidence que nous avons attendu si longtemps avant d'y avoir recours. Aujourd'hui le moment est venu, et il n'y a plus de temps à perdre. Il est dix heures du soir, nous profiterons de l'obscurité pour traverser la ville sans être aperçus, et avant le jour nous devrons être à la colonie russe. Je fais donc immédiatement atteler un petit chariot que, par un heureux hasard, un confrère de passage avait laissé chez moi et vais prévenir Sur Gérardine et Sur Marie de se préparer à partir dans la nuit. Nos bonnes religieuses ne s'attendaient que trop à cette décision; déjà un bonnet noir a remplacé leur blanche cornette, trop visible pour des fugitives, quelques habits ont été mis à la hâte dans une valise et à minuit tout est prêt pour le départ.
    4 juillet. Il est deux heures du matin lorsque notre petit convoi quitte sans bruit la résidence; quelques vierges chinoises et deux enfants de la Sainte Enfance encore ici suivent à pied le chariot au fond duquel sont blotties les Surs, tandis que les PP. Hérin, Vuillemot et moi, à cheval, fermons la marche. Nous traversons sans incident la ville endormie, à peine sommes-nous remarqués par quelque fumeur d'opium attardé que notre passage réveille de sa torpeur. Au sortir de la ville, le P. Hérin nous fait ses adieux: il va prendre, pour retrouver ses chrétiens, la route des montagnes de l'est, et hélas aussi, nous le saurons plus tard, celle d'un long exil et peut-être du martyre.
    Le jour commence à poindre lorsque nous arrivons en vue du camp des Russes. Au cri de la sentinelle nous nous arrêtons, car nos habits chinois pourraient prêter à confusion, et il ne s'agit pas de nous faire fusiller comme de simples Boxeurs. Ne sachant pas le mot d'ordre, j'agite mon mouchoir en criant à tout hasard: Françous (Français). Immédiatement, le soldat abaisse son arme et bientôt nous sommes introduits dans la maison de l'ingénieur en chef. M. Kazy Guiry nous reçoit avec sa cordialité habituelle, il fait préparer un logement pour les Surs et nous offre également, au P. Vuillemot et à moi, de partager sa table et son logement.
    Mais le P. Vuillemot est décidé à aller au secours de ses chrétiens. Il remonte donc à cheval sur-le-champ afin de pouvoir faire dans la journée les 45 kilomètres qui le séparent de Hoang-tan-touen. La seule protection qu'il accepte est celle d'un bon fusil à répétition, que le chef des cosaques a l'obligeance de lui prêter.

    Derniers adieux à la résidence de Tie-ling
    Pour moi, par une heureuse inspiration à laquelle, je l'ai su plus tard, je dois d'être encore en vie, je remets au lendemain mon voyage à An-sin-tai. Puisque les Surs sont maintenant en sûreté, je veux retourner encore une fois à ma résidence, pour essayer de la protéger ou du moins de sauver quelques-uns des objets de valeur que nous n'avons pu emporter pendant la nuit.
    Lorsque j'arrive chez moi, je ne trouve plus que trois domestiques qui me conjurent de m'en aller au plus vite; déjà les voisins ont répandu le bruit de notre départ et les Boxeurs rôdent autour de nos maisons pour y mettre le feu. Je comprends que ce serait m'exposer inutilement que de rester plus longtemps et qu'il me faut abandonner la place: mais, auparavant, je tiens à faire un dernier acte de présence, je me mets à mon piano (un vieil ami que je regrette bien de quitter) et je joue une Marseillaise qui aurait fait trembler toutes les vitres, si les maisons chinoises en avaient. Du moins, les voisins ont-ils dû se douter que, ce jour-là, j'étais encore chez moi.
    Et maintenant il me faut quitter mon pauvre établissement, qui m'a coûté quatre années de peines et de soucis, et dont, dans quelques heures, je le sens, il ne restera plus que des ruines. Dans la cour, je croise une fillette de dix à douze ans qui entre joyeusement comme à l'ordinaire pour aller à l'école. En voyant la maison vide, elle s'arrête avec de grands yeux étonnés et me demande: « Père, est-ce que les Surs sont parties? Oui, petite, elles sont allées se promener pour quelques jours et vous donnent vacances en attendant. Oh ! quel dommage, nous étions si bien ici! Mais nous pourrons revenir bientôt, n'est-ce pas, Père? » Je monte vite à cheval et m'éloigne sans lui répondre, cette petite allait me faire pleurer.
    Afin de reculer autant que possible le moment du désastre, j'ai offert avant de partir quelques piastres à un païen de bonne volonté, qui devra garder la maison et allumer chaque soir la lampe de ma chambre, pour faire croire à ma présence. Il accepte avec enthousiasme, sûr d'être le premier servi au moment du pillage.
    Je suis retourné dîner chez. M. Kazy Guiry; il y a à sa table, outre Mme Kazy Guiry et les Surs, deux autres dames et un ingénieur de Leao-iang. Tous ont appris avec la plus grande peine la mort de Mgr Guillon et ils nous en expriment leurs plus sincères condoléances; mais jusqu'ici il n'est venu à la pensée de personne, chez les Russes, de voir dans ces événements un danger pour eux-mêmes et leurs propres établissements. « Jamais, me dit M. Kazy Guiry, les Boxeurs n'oseront s'attaquer à notre ligne de chemin de fer, et, dans tous les cas, nous sommes en mesure de la défendre. » Quant à la complicité du gouvernement, elle leur paraît invraisemblable.
    J'essayais de partager leur optimisme, lorsque, le jour même, il reçut un premier démenti. A quatre heures du soir, M. Kazy Guiry me communique un télégramme à lui adressé par mes chrétiens d'An-sin-tai, village qui touche à la station de Sin-tai-tze, entre Tie-ling et Moukden. Le télégramme annonçait qu'après le massacre de Monseigneur, les soldats de Moukden, au nombre de 1.500, s'étaient mis en marche vers le nord, se dirigeant vers Tie-ling; que, ce matin même, ils avaient mis le feu à l'établissement catholique de Hou et qu'actuellement la station de Sin-tai-tze et la chrétienté d'An-sin-tai sont menacées. Mes chrétiens prient l'ingénieur en chef de leur permettre de se réfugier à la colonie russe de Tie-ling en profitant du chemin de fer qui marche encore.
    « J'ai immédiatement fait droit à leur demande, me dit M. Kazy Guiry, et je viens d'envoyer sur Sin-tai-tze un train spécial qui, demain matin, vous ramènera tous vos chrétiens. Ils pourront s'installer dans une maison chinoise qui m'appartient, près de la colonie, et que je mets à leur disposition. »
    Je remercie l'ingénieur en chef de la généreuse protection qu'il veut bien accorder à mes chrétiens, tout en lui disant qu'en échange ils seront à son service pour les travaux que nous aurons à exécuter, car lui-même convient que le moment est venu de mettre la colonie en état de défense: « Ces préparatifs seront, je l'espère, inutiles, me dit-il, mais il est bon de prendre ces précautions. J'ai même l'intention de renvoyer dès demain à Port-Arthur ma femme et les deux dames qui sont ici, et je crois que les religieuses et vous ferez bien de profiter de cette occasion pour vous mettre en sûreté. » J'accepte avec reconnaissance au nom des Surs; mais pour moi, puisque mes chrétiens viennent ici, je resterai avec eux.
    Au moment même où nous terminons notre conversation, arrive une dépêche de Sin-tai-tze annonçant que la station a été attaquée par les Boxeurs et que les cosaques qui en ont la garde vont être obligés de se replier sur Tie-ling, s'ils ne reçoivent immédiatement du renfort.
    « Cette fois, la situation est grave, » me dit l'ingénieur en chef, et, de concert avec le capitaine, il fait partir immédiatement une vingtaine de cosaques pour porter du secours.
    Avant de nous coucher, M. Kazy Guiry vient encore à moi et me dit, sous forme de bonsoir:
    « Croyez-vous à la vérité de la nouvelle donnée par vos chrétiens, c'est-à-dire que 1.500 soldats marchent sur nous? » Et, comme je réponds affirmativement, il ajoute: « Eh bien, dans ce cas, nous pouvons nous attendre à n'avoir plus ni l'un ni l'autre la tête sur les épaules dans 24 heures d'ici. Il n'est que temps de mettre les femmes en sûreté. »
    Départ des Surs pour Ing-tze
    5 juillet. Le train d'An-sin-tai est arrivé ce matin, amenant 180 chrétiens: ce sont surtout des femmes et des enfants, car une partie des hommes est restée là-bas pour essayer de défendre le village. Aussitôt débarqués, on les installe dans la propriété mise à leur disposition à deux cents mètres des établissements russes. Ces pauvres gens n'ont guère mangé depuis deux jours, et je suis touché de voir les cosaques acheter, de leurs propres deniers, de grandes miches de pain qu'ils leur distribuent. D'ailleurs ils reçoivent bientôt un abondant repas envoyé par l'ingénieur en chef.
    Sur ces entrefaites, un nouveau train a stoppé en face de la colonie qui se trouve à proximité de la voie ferrée. C'est celui qui doit emmener les dames et les Surs et nous espérons qu'aujourd'hui même elles arriveront à Ing-tze. L'ingénieur en chef de Leao-iang, qui doit regagner son poste, les accompagnera. Au dernier moment, arrive un nouveau voyageur, c'est M. O'Nell, le ministre protestant de Fa-kou-men; il a tenu bon, comme le P. Perreau, pendant plusieurs jours contre les Boxeurs, mais finalement il a dû s'enfuir déguisé en Chinois. Il arrive ici juste pour le départ du train.
    Je regarde les Surs s'éloigner, un peu ému je l'avoue, car, dans ma pensée c'est mon dernier adieu que je viens de leur confier pour mes confrères et pour les miens, mais en même temps, je suis heureux de les sentir bientôt hors de danger.
    La matinée se passe assez tranquillement, et M. Kazy Guiry se prend à envisager l'avenir sous des couleurs moins sombres qu'hier soir ; il demande à mes chrétiens d'arroser sou jardin, ce qui les occupe une partie de la journée.
    Dans l'après-midi, je reçois une lettre du P. Perreau; il me dit qu'à Fa-kou-men tout va bien, quoique dans le courant de la semaine on ait essayé quatre fois de mettre le feu chez lui. Que serait-ce si cela n'allait pas bien ? Je lui écris pour l'avertir que je suis chez les Russes et pour l'engager à profiter du même refuge, dès qu'il ne pourra plus tenir là-bas.

    Les Surs reviennent sur Tie-ling Attaques et combats

    Depuis ce matin, le téléphone (qui communique avec chaque station) nous tient au courant de la marche du train qui transporte nos voyageuses à Ing-tze. Jusqu'aux environs de Moukden, le voyage s'est effectué sans incident. Mais vers midi, une nouvelle désolante nous arrive. Le train a été attaqué par les soldats chinois qui l'ont criblé de balles. Bien qu'il ait réussi à forcer le passage, il a été obligé un peu plus loin de faire machine arrière devant un pont coupé et, actuellement, il revient sur Tie-ling où, ne pouvant voyager la nuit, il n'arrivera que demain matin. Heureusement, personne n'est blessé.
    Comme moi, M. Kazy Guiry est atterré de cette nouvelle ; car si sa femme et les Surs sont sorties saines et sauves de ce premier danger, ce n'est que pour revenir partager les nôtres qui s'annoncent comme de plus en plus graves.
    Un courrier chinois, arrêté sur la route par un cosaque, et dont nous examinons toutes les dépêches, vient de nous révéler clairement la situation. Parmi les lettres, s'en trouve une de l'Empereur (reproduite à de nombreux exemplaires) où le Fils du Ciel donne formellement l'ordre à ses mandarins d'exterminer tous les étrangers qui sont actuellement en Chine. C'est la volonté du Ciel qui a suscité à cet effet la secte des Theu-tsuen (Boxeurs). Quoique cette secte n'ait besoin de personne et puisse accomplir son oeuvre sans le secours d'aucun soldat (sic), les mandarins devront mettre leurs troupes à sa disposition pour aller plus vite en besogne. L'édit impérial se termine par la menace des peines les plus sévères contre les mandarins qui refuseraient d'obéir. L'authenticité de cette pièce ne peut être mise en doute, et nous savons maintenant que nous sommes en face, non pas d'une émeute, ni même d'une révolution, mais d'un formidable et colossal guet-apens.
    Sur ces entrefaites, arrive le P. Vuillemot qui revient de Hoang-tan-touen sans avoir pu y pénétrer. En approchant de sa chrétienté, il a appris qu'elle avait été détruite la veille par les Boxeurs et que tout le monde est en fuite. Sa propre tête est mise à prix et ce n'est qu'à grand'peine qu'il a pu trouver un gîte pour la nuit et reprendre ensuite le chemin de Tie-ling. Pendant qu'il nous raconte son aventure, on annonce que les cosaques ont dû abandonner la gare de Sin- tai-tze et se replient vers le nord. Dans la soirée, un combat a lieu à la station de Pa-li-tchoang, toute proche de Tie-ling, où le train des Surs a dû stopper pour la nuit. Les assaillants ne sont pas très nombreux et les soldats envoyés de Tie-ling au secours du convoi réussissent à le protéger.

    Destruction de Tie-ling

    6 juillet. A cinq heures du matin, je suis réveillé en sursaut par l'ingénieur en chef qui frappe à ma porte en disant: « Levez-vous vite! La gare est attaquée, votre établissement brûle ! »
    Je m'habille à la hâte et sors dans la cour, mes regards se portent sur la ville que l'on aperçoit dans le lointain: le temple protestant est déjà tout en feu; un peu plus à gauche, un tourbillon de fumée s'élève de l'emplacement occupé par ma résidence. Je m'attendais trop à ce dénoûment pour en être surpris, pourtant ce n'est pas sans un gros crève-cur que je vois ma pauvre maison s'en aller en fumée.
    Cependant une vingtaine de cosaques sont allés secourir la gare à laquelle on a essayé aussi de mettre le feu, ils n'ont heureusement affaire qu'à des Boxeurs sans armes qui sont bientôt mis en fuite. Ils reviennent alors en passant par ma résidence et tuent dans la cour quatre ou cinq pillards, mais la maison est déjà la proie des flammes.
    Le train ramenant les Surs est arrivé vers huit heures, nos pauvres voyageuses sont encore tout émues de la terrible journée et de la triste nuit qu'elles viennent de passer. Leur wagon a été criblé de balles qui en ont traversé les parois et c'est par miracle que personne n'a été touché.
    J'ai envoyé des chrétiens aux écoutes dans l'intérieur de la ville, et tout confirme que nous serons bientôt enveloppés par les soldats chinois. Les 1.500 hommes partis de Moukden ne sont plus qu'à quelques heures de Tie-ling, et se préparent à nous attaquer ce soir. D'autre part, 450 réguliers viennent de Kai-iuen pour nous couper la route du nord. Hier on a arrêté quatre de leurs éclaireurs conduits par un sous-officier; comme ils étaient porteurs de proclamations invitant la population à massacrer les étrangers, je crois qu'on les a passés par les armes pendant la nuit.
    Ici, il n'y a guère qu'une centaine de cosaques pour nous protéger, on a essayé de former une réserve en armant les employés, mais les fusils manquent. Les officiers décident de télégraphier à Port-Arthur pour demander du secours. Le télégraphe russe est coupé, et les Chinois dont le télégraphe fonctionne encore refusent de transmettre nos dépêches, il n'y a plus qu'à les faire passer de force. Trente cosaques, baïonnette au canon, se rendent dans la ville, au bureau du télégraphe chinois, s'emparent du télégraphiste qui voulait s'enfuir, l'installent devant son appareil et le menacent de lui couper la tête s'il ne transmet lettre pour lettre, ce qui lui est communiqué; le malheureux est bien obligé de s'exécuter. La réponse que nous recevons immédiatement montre que le sens de notre dépêche a été compris, mais que notre véritable position l'est beaucoup moins. On nous dit d'être sans craintes, que, d'après les dépêches de Saint-Pétersbourg, les relations entre la Russie et la Chine continuent à être excellentes et que tout s'arrangera promptement. Quant aux renforts, impossible d'en envoyer pour le moment.
    Nous n'avons plus à compter que sur nous-mêmes, et hélas ! À voir les forces dont nous disposons, nous avons toutes les chances possibles d'être bientôt écrasés.
    A huit heures du soir, la bataille commence. Les troupes de Moukden sont arrivées et attaquent la gare au sud de la ville. Elles sont conduites, dit-on, par une jeune fille de 14 à 15 ans, qui, à cheval, un fusil à la main, marche à la tête des soldats. C'est une de ces amazones que les Boxeurs appellent Hong-teng-tchao (lampe rouge). Tous les Chinois sont convaincus que ces pauvres filles, grâce aux incantations des Boxeurs, sont invulnérables, et elles en sont elles-mêmes si persuadées qu'elles bravent hardiment, ou pour mieux dire, stupidement la mort.
    Trente cosaques sont envoyés immédiatement pour renforcer le petit poste de la station, mais à peine le combat est-il commencé que l'un d'eux revient à toute bride pour demander du secours. D'après ses dires, trois de ses camarades seraient déjà tués et un grand nombre blessés. Le bruit que l'on entend là-bas n'annonce rien de bon. C'est un roulement ininterrompu de coups de fusil qui bientôt se rapproche et semble avoir gagné toute la ville. En même temps, des incendies s'allument de tous les côtés, tandis que le tambour de guerre retentit sur les remparts. Sans nul doute, nos pauvres cosaques sont aux prises avec des forces beaucoup plus considérables que nous ne pensions et nous sommes presque surpris lorsque, de temps à autre, une détonation sèche et stridente (celle de leur fusil à poudre sans fumée) nous indique qu'ils vivent encore et continuent la lutte.
    Déjà nous avons réuni tous les chrétiens et leur avons donné, le P. Vuillemot et moi, une dernière absolution pour les préparer à la mort, qui nous semble imminente, lorsque, au lieu des Chinois que nous attendons, c'est M. Kazy Guiry qui entre dans la cour en criant: « Victoire! Les Chinois sont battus et ils n'y reviendront pas aujourd'hui, je vous l'assure! Et ce bruit que l'on entend dans la ville? Ce n'est rien, ce sont les habitants qui, affolés, sont montés sur les remparts et tirent dans toutes les directions sans faire de mal à personne, nous n'avons même pas un seul blessé. Et ces incendies? Ce sont les cosaques qui les ont allumés pour que nos établissements et le vôtre ne soient pas seuls à éclairer la ville. »
    Les cosaques, qui reviennent après avoir mis définitivement en fuite les Chinois, donnent de nouveaux détails sur la bataille. C'est bien à environ 1.500 hommes qu'ils ont eu affaire; mais, dès le début, le mandarin chinois qui commandait a été tué, tandis que, presque en même temps, la Hong-teng-tchao tombait frappée d'une balle au front, ce qui démontrait péremptoirement qu'elle n'était pas invulnérable.
    Dès lors, ce fut une panique indescriptible et les cosaques n'eurent plus que la peine de sabrer une centaine de fuyards et de ramasser deux drapeaux laissés sur le champ de bataille; l'un est le pavillon noir des Boxeurs sur lequel est écrit en lettres blanches « Mort aux étrangers », tandis que l'autre porte l'inscription suivante « Le général commandant en chef' l'aile gauche de l'armée de Moukden ».
    C'est une belle victoire, mais qui n'aboutit guère qu'à nous donner quelques heures, ou tout au plus, un jour ou deux de répit. Car il n'est pas douteux que les Chinois vont bientôt revenir sur nous avec des forces supérieures, et nous ne pouvons espérer leur résister indéfiniment avec une poignée de soldats.
    La retraite est décidée
    Les officiers et les ingénieurs se réunissent en conseil de guerre pour délibérer sur la situation, tous reconnaissent que la défense sur place est devenue impossible, et que le seul moyen qui nous reste d'échapper à la mort est de faire une trouée à travers les bandes chinoises, qui cherchent à nous cerner, et de gagner des régions plus hospitalières. Mais de quel côté se diriger? La direction du sud qui nous eût rapidement conduits à Ing-tze nous est fermée, puisque Moukden constitue un obstacle infranchissable. Les routes de Mongolie, à l'ouest, et de Corée, à l'est, nous sont interdites également, car, malgré les circonstances où nous nous trouvons, les officiers veulent se conformer à l'ordre qu'ils ont reçu de ne pas s'éloigner de la ligne. On décide donc de prendre la seule direction qui reste, celle du nord, et de se diriger vers Harbin en suivant la voie ferrée, ce qui permettra de recueillir les postes échelonnés le long de la route.
    A vrai dire, l'entreprise est plus que hasardeuse, il y a quinze jours de marche d'ici à Harbin, et les Chinois auront tout le temps et tout l'espace voulu pour arrêter notre convoi... Mais c'est la dernière chance de salut qui nous reste.
    Nous ne pouvons d'ailleurs marcher qu'à petites journées, car les impedimenta seront nombreux et déjà les cosaques sont allés réquisitionner une vingtaine de voitures, pour transporter les lingots d'argent (représentant une somme de 500,000 piastres, soit un million et demi de francs) qui se trouvent déposés ici pour la construction du chemin de fer.
    M. Kazy Guiry me communique la décision du conseil, me disant que tous ces messieurs seront heureux de nous continuer leur protection le long de la route, à mon confrère, aux Surs et à moi. J'avoue qu'au lieu de m'en réjouir et de remercier M. Kazy Guiry, je suis navré de cette nouvelle. Que vont devenir mes pauvres chrétiens! Dès que les Russes auront quitté leur résidence, elle sera immédiatement livrée au pillage et ceux qui s'y trouveront, infailliblement massacrés. D'autre part, comme nous sommes entourés de tous les côtés par les Chinois, impossible aux chrétiens de se disperser avant notre départ. Je déclare donc à M. Kazy Guiry que les chrétiens étant venus chercher un refuge auprès de moi, je ne puis les abandonner dans une si misérable situation.
    « Qu'à cela ne tienne, me dit l'ingénieur en chef, vos chrétiens viendront tous avec nous. Comme il y a parmi eux des femmes et des enfants qui ne pourraient suivre la caravane à pied, je mets à leur disposition toutes les voitures que nous destinions au transport de l'argent. La vie d'un homme, principalement celle d'un chrétien, passe avant tout. Je ne réserve que les voitures qui devront contenir notre provision de cartouches et le viatique indispensable pour la route. »
    Depuis longtemps, je connaissais M. Kazy Guiry comme un ingénieur distingué, un charmant homme et un excellent ami, mais, de ce jour, en le voyant dans sa générosité prendre si simplement une semblable responsabilité, je sus que c'était un noble cur et je lui vouai, non seulement ma reconnaissance, mais mon admiration.
    Les préparatifs du départ, qui doit avoir lieu cette nuit même, sont bientôt faits, car, pour laisser plus de place sur les chariots aux femmes et aux enfants, M. Kazy Guiry a défendu à qui que ce soit d'emporter aucun bagage. Lui-même donne l'exemple, ne prenant que les habits qu'il porte, et je l'imite en sacrifiant jusqu'aux vases sacrés de mon église, que j'avais pu sauver.
    7 juillet. A minuit, les femmes et les enfants montent dans les voitures, qui sont malheureusement trop peu nombreuses ; beaucoup n'y peuvent trouver place et devront suivre à pied.
    A deux heures du matin, la caravane se met en marche. L'ordre adopté et qui sera conservé tout le long du voyage est celui des convois militaires ; une trentaine de cosaques à cheval forment l'avant-garde ; puis vient la longue file des chariots accompagnée par les piétons et suivie de l'arrière garde ; des patrouilles protègent les flancs de la colonne.
    Les Surs ont pris place dans un petit chariot ; le P. Vuillemot et moi sommes à cheval, nous réservant l'office qui ne sera sans doute pas une sinécure, de stimuler les traînards : les Boxeurs vont nous suivre de près et il ne s'agira plus de rester en arrière!
    C'est aux clartés sinistres de l'incendie que nous nous éloignons, car à peine les dernières voitures ont-elles quitté la station que le feu éclate derrière nous. Les cosaques de l'arrière-garde l'ont mis eux-mêmes, afin de ne pas laisser ce plaisir aux Chinois et de soustraire au pillage tout ce que la flamme pourra consumer. J'en suis heureux à cause des objets sacrés que j'ai laissés, et qui auront ainsi perdu leur consécration avant de tomber entre les mains des Chinois.
    A peine le convoi a-t-il franchi un kilomètre qu'une pauvre femme vient à moi tout éplorée. Dans l'embarras du départ elle a perdu de vue son enfant (un garçon de 7 ans), et il a dû rester là-bas au milieu de l'incendie. Que faire? Retourner en arrière est impossible, et je ne puis que consoler cette pauvre mère et lui dire que le bon Dieu, en lui prenant de suite son petit ange, a sans doute voulu lui épargner les souffrances qui nous attendent.
    « Mais, au moins, est-il bien martyr comme cela? Me demanda-t-elle. Sans aucun doute, lui dis-je. Oh! Alors, j'en fais de bon cur le sacrifice à Dieu. »
    Et elle reprend sa marche en essayant de sécher ses larmes. Dieu voulait se contenter de sa bonne volonté, car bientôt arrive un cosaque tenant en croupe le marmot qu'il a rencontré trottinant derrière la colonne. La mère est heureuse, mais moi je tremble à la pensée que ces accidents vont se renouveler tout le long de la route et d'une route de plus de cent lieues !
    Le chemin que nous suivons, de Tie-ling à Kai-iuen, côtoie les derniers contreforts de la grande chaîne de montagnes qui s'étend vers l'est de la province du Leao-tong. Ce serait une magnifique position pour les Chinois qui, en s'embusquant sur les hauteurs, pourraient nous fusiller tout à leur aise ; aussi nous tenons-nous sur nos gardes. Mais déjà nous voyageons depuis plusieurs heures, sans avoir été inquiétés, sinon par quelques espions qui se sont enfuis à notre approche.
    Finalement, nous apprenons que les 450 hommes qui, hier, venaient par la même route pour nous surprendre à Tie-ling, ont jugé bon, en apprenant la défaite des soldats du sud, de retourner à Kai-iuen chercher du renfort. La route est donc libre, au moins jusqu'à cette ville qui est le but de notre première étape.
    A vrai dire, nous n'avons pas besoin des soldats chinois pour mettre des bâtons dans les roues, et nous prévoyons que, même dans les conditions actuelles, il nous sera difficile de mener tout notre monde à bon port. Déjà, nombre de femmes et d'enfants ont grande peine à suivre. Le P. Vuillemot et moi, nous faisons continuellement la navette d'un bout de la colonne à l'autre, pour stimuler les traînards et ramener au besoin les retardataires en les mettant sur nos chevaux. Les cosaques, eux aussi, ont pitié de ces pauvres gens, ils se disputent le plaisir de leur venir en aide, et c'est un spectacle, sinon réglementaire, du moins original et touchant, de voir ces braves cavaliers doublés d'un marmot à califourchon sur le devant de leur selle.
    Mais voici qu'un grave accident vient de se produire: un chariot trop chargé a versé tout son monde dans un fossé, et si les enfants se retrouvent intactes, une pauvre fille, déjà aveugle, est relevée avec un bras cassé. C'est une religieuse indigène d'An-sin-tai.
    Un peu plus loin, nouveau malheur! Une femme est tombée dans un précipice et a été à moitié assommée par sa chute ; lorsque je surviens, le P. Vuillemot qui se trouvait dans le voisinage lui a déjà donné l'absolution et elle ne donne plus guère signe de vie.
    Il est grand temps que nous arrivions. Heureusement le bout de notre étape n'est pas loin, on aperçoit déjà dans le lointain la station de Kai-iuen (à 10 lys au sud de la ville) où nous devons passer la nuit. Hélas! En approchant, nous avons le désappointement de constater qu'il n'en reste plus que des ruines, les Chinois ayant tout brûlé pendant la nuit. Nous comptions y trouver le vivre et le couvert, et nous allons être réduits à coucher sans souper, à la belle étoile, ce qui est doublement désagréable. Aussi les cosaques sont-ils furieux.
    Tandis que ses camarades mettent le feu aux villages voisins de la station, l'un d'eux, près de moi, aperçoit un Chinois qui se cache dans les champs aux abords de la route, il l'empoigne et lève déjà son sabre pour lui fendre la tête, lorsque trouvant le procédé un peu sommaire, je lui fais signe de conduire d'abord cet homme au capitaine, peut-être pourra-t-il donner d'utiles renseignements. Le cosaque comprend mal, croit que je lui demande de remettre son prisonnier en liberté et le relâche en maugréant. Celui-ci ne se le fait pas dire deux fois et prend la poudre d'escampette. Voilà un Boxeur qui l'a échappé belle, et je me promets de n'avoir plus à l'avenir le cur aussi sensible.
    Puisque la station est brûlée, il n'y a plus qu'à s'installer en plein champ pour passer la nuit, et c'est ce que l'on fait au bord d'une petite rivière, à une lieue de Kai-iuen. Impossible de se procurer des vivres aux environs et, comme d'autre part, nous n'avons rien apporté avec nous, chacun se contente de boire à la rivière quelques gorgées d'eau claire pour calmer la soif et tromper la faim (nous sommes à jeun depuis hier soir), puis va s'étendre dans le petit coin qu'il a choisi sur le gazon.
    Par bonheur, Sur Gérardine et Sur Marie ont une couverture pour les protéger un peu contre la fraîcheur de la nuit. Tandis que, de mon côté, j'essaie de m'endormir, en rassemblant toute ma philosophie pour me persuader que « qui dort dîne », un bruit sourd qui vient du côté de la ville attire mon attention. En appuyant mon oreille contre le sol, je perçois distinctement le son du tam-tam de guerre, mêlé à celui des coups de fusil et au grondement du canon.
    Serait-ce une bataille? Je finis par trouver l'explication de ce phénomène en songeant à ce qui s'est passé hier à Tie-ling. Les habitants de Kai-iuen ont sans doute eu vent de notre approche, ils ont peur que nous allions les attaquer et font parler la poudre pour nous intimider. Grand bien leur fasse!
    8 juillet. Dimanche. Nous sommes toujours à jeun lorsque nous quittons notre campement, à quatre heures du matin, espérant trouver bientôt un village où nous pourrons nous réconforter. Hélas! c'est un drôle de déjeuner que vont nous servir les Chinois. Nous venons à peine de franchir la première ligne de collines qui se trouve au nord de Kai-iuen, qu'une grêle de balles nous arrive des hauteurs que nous venons de dépasser et qui forment un demi-cercle derrière nous. Les crêtes sont couvertes de soldats chinois qui nous ont suivis à notre insu depuis Kai-iuen, ils choisissent bien leur endroit pour nous attaquer : nous sommes dans un bas-fond, formant un magnifique point de mire, et il nous est très difficile de répondre. Malgré la fusillade qui, pat bonheur, très mal dirigée et n'atteint personne, le capitaine a fait stopper le convoi pour examiner la situation de l'ennemi. Heureusement, la direction que nous suivons vers le nord paraît encore libre. Ordre est donc bientôt donné de se remettre en marche en allant le plus vite possible, car il faut à tout prix éviter de nous laisser cerner. L'arrière-garde, tout en nous suivant, se chargera de maintenir l'ennemi à distance.
    Dès lors, commence une retraite que je n'oublierai de ma vie. Quoique l'on ait essayé de caser tout le monde dans les chariots, beaucoup de femmes et même des enfants n'y ont pu trouver place, et, à l'allure où marche le convoi, il leur serait impossible de suivre si la peur ne donnait des ailes. Je me rends à l'arrière pour essayer de porter secours aux retardataires, et je trouve, en effet, deux vierges chinoises portant chacune une enfant de la Sainte Enfance sur les bras et qui, n'en pouvant plus, perdent à chaque instant du terrain. Déjà elles se trouvent à l'arrière-garde au beau milieu du combat.
    J'empoigne les deux enfants et les cases tant bien que mal sur mon cheval. Ainsi soulagées, les deux femmes peuvent reprendre leur course et atteindre un chariot. Tandis que, de mon côté, je regagne l'avant de la colonne en mettant au passage les gamines en sûreté, voici que je rencontre les Surs à pied elles aussi au beau milieu de la route. Leur chariot contenait malheureusement la remise de cartouches et, les munitions manquant à l'arrière-garde, on a dû faire descendre les deux religieuses pour ravitailler les combattants.
    Déjà, le P. Vuillemot a offert son cheval à l'une d'elles, l'autre se hisse tant bien que mal sur le mien et nous reprenons notre course, tenant nos montures par la bride. C'était sans doute la première leçon d'équitation que prenaient les pauvres religieuses, et je dois dire qu'elles s'en tirent à leur honneur, franchissant sans sourciller les haies et les fossés. D'ailleurs, quand on a l'appréhension de recevoir une balle ou d'être embroché par les Boxeurs, la crainte d'une chute passe au second plan.
    Nous traversons deux, trois, quatre, cinq villages, et le combat dure toujours. Les Chinois s'obstinent à nous poursuivre. On dit que nous avons quelques blessés, un officier passe à côté de nous, tout pâle, et soutenu sur sa selle par deux cavaliers. La chaleur est étouffante, et, pour comble de malheur, le pays que nous traversons est complètement dépourvu d'eau potable. J'en viens à boire, au passage, dans des mares où, en temps ordinaire, j'aurais hésité à me laver les mains. Il y a en outre près de 48 heures que nous n'avons mangé. Aussi est-ce avec un soupir de soulagement que nous apprenons que les Chinois ont enfin lâché prise et que nous voyons le convoi se remettre à une allure plus normale. Le chariot est rendu aux Surs, et mon confrère et moi pouvons remonter à cheval.
    « Il était temps, me dit le P. Vuillemot, je n'aurais pas pu tenir cinq minutes de plus de ce train-là. » Pour moi je constate que, du chef de cette aventure, mon bagage que je portais déjà tout entier sur moi est réduit à sa plus simple expression, car, pour marcher plus facilement, j'ai jeté successivement le long de la route tout ce qui m'embarrassait et même une partie de mes vêtements.
    Hélas! une terrible nouvelle que j'apprends me fait oublier bien vite ces petites misères : mes chrétiens que je croyais tous sauvés me disent que plusieurs femmes manquent à l'appel; elles sont restées à l'arrière, leur chariot ayant sans doute versé, elles ont dû être massacrées par les soldats chinois. Parmi elles se trouvent trois vierges ou religieuses indigènes, la pauvre aveugle qui, hier déjà, avait eu un bras cassé, une bonne et sainte vieille de soixante ans et une toute jeune fille demeurée sur la route frappée d'une balle à la jambe. La mère de cette dernière, en apprenant ce malheur, est descendue de sa voiture et est retournée droit au milieu des soldats chinois pour réclamer sa fille, ou, pour mieux dire, se faire massacrer avec elle. Ce qui montre qu'en Chine comme ailleurs, l'amour maternel n'a aucune peine à enfanter l'héroïsme.
    C'est donc la mort dans l'âme que nous achevons cette seconde journée de marche, et que nous arrivons dans la soirée à la station de Che-hai-tze. Nous y sommes d'ailleurs admirablement reçus par M. Makowski, ingénieur chargé de cette station et qui ne l'a pas encore quittée. Prévenu d'avance de notre arrivée, il a fait préparer un abondant repas, et nous pouvons enfin réparer nos forces qui réellement sont à bout. Une large distribution de riz est également faite aux chrétiens, tandis qu'un vaste bâtiment est mis à notre disposition pour la nuit, les Chinois coucheront dans la cour, et nous, dans la maison où logent également quelques officiers.
    Quelle soirée navrante j'ai passée là avec les Surs et le P. Vuillemot! Malgré la fatigue nous ne pouvons nous empêcher, avant de prendre notre repos, de causer longuement des tristes événements de la journée, et plus nous y réflé chissons, plus notre position et celle de nos chrétiens nous semble désespérée. En admettant que les Russes puissent résister pendant quinze jours à des assauts comme celui de ce matin et nous conduire jusqu'à Harbin, l'expérience de ces deux jours nous prouve maintenant que nombre de chrétiens seront semés le long de la route.
    Ne vaudrait-il pas mieux leur conseiller de séparer dès maintenant leur sort du nôtre et de profiter d'un moment de repos, pour quitter le convoi et chercher un refuge dans la montagne. Mais, d'un autre côté, ce refuge sera lui-même bien précaire ; que vont devenir ces pauvres femmes, sans asile, en plein pays païen? Que faire?
    Nous prenons le parti de donner aux chrétiens le conseil de s'éloigner, tout en leur laissant la liberté de nous suivre encore s'ils le préfèrent. C'est moi-même qui vais leur communiquer cette décision, le cur bien gros, car il m'en coûte plus que je ne saurais dire de me séparer de ces pauvres gens et de voir s'anéantir cette chrétienté, que, jusqu'ici, j'avais gardé l'illusion de sauver. Et je crois que ce soir-là mes compagnons m'ont surpris à pleurer.
    9 juillet. Quelques chrétiens, usant de la permission que je leur avais donnée, ont profité de la nuit pour s'éloigner ; mais la plupart ont voulu continuer la route avec nous, préférant, disent-ils, mourir tous ensemble auprès du Père que de s'exposer à l'apostasie en fuyant au milieu des païens.
    D'ailleurs la journée est magnifique, le pays paraît tranquille, nous marchons à petite vitesse le long de la ligne de chemin de fer, qui, dans ces parages, n'est nullement endommagée, et peu à peu tout le monde se met à reprendre courage. Qui sait, peut-être sommes-nous sortis de la sphère d'action des Boxeurs et trouverons-nous en avançant vers le nord des régions plus hospitalières.
    Surprise de Soang-miao-tze. Bataille
    Sans trop de fatigue et sans incident sérieux, nous arrivons au village de Soang-miao-tze où nous devons prendre le repas de midi et probablement passer la nuit, car une bonne journée de repos ne sera pas de trop après les émotions d'hier.
    Nous sommes cantonnés avec les chrétiens dans une vaste maison chinoise, tout à l'extrémité du village. Les Surs ont leur chambre, nous avons la nôtre, les chrétiens pourront loger dans les bâtiments latéraux, c'est parfait. On prépare bien vite le repas qui promet d'être sérieux. Outre le riz à discrétion, M. Kazy Guiry a fait distribuer à chaque chrétien une large portion de viande. Le tout a bien mijoté dans les marmites pendant deux heures, déjà les tasses fumantes commencent à circuler de main en main, répandant un parfum de bon augure et tout le monde se sent d'excellent appétit, lorsque subitement, une fusillade épouvantable éclate au dehors.
    Nous n'avons que le temps de nous garer pour éviter les balles, qui entrent par les fenêtres de notre chambre. Pas de doute, nous sommes surpris par les Chinois qui ont concentré leur attaque précisément sur la maison isolée où nous nous trouvons. De notre côté, personne ne répond. Les cosaques eux aussi sont à manger la soupe, et s'ils n'ont pas le temps de prendre les armes avant l'arrivée des Chinois, nous sommes perdus. Je fais passer rapidement les chrétiens dans une arrière-cour entourée de murs où nous serons provisoirement à l'abri; tout le monde se met à genoux, nous donnons, le P. Vuillemot et moi, une absolution générale, puis nous attendons en récitant notre chapelet. Cinq minutes se passent.
    Le bruit de la fusillade de plus en plus distinct montre que les Chinois se rapprochent rapidement de nous. Nous nous attendons déjà à les voir faire irruption dans la cour, lorsque, sur notre mur d'enceinte, un cosaque apparaît. Il rampe le long de la crête, car il se trouve au milieu d'une véritable pluie de balles et, une fois arrivé à bonne portée, il tire un premier coup de fusil. Il est bientôt suivi d'un autre, puis d'un troisième qui successivement ouvrent le feu. Bientôt une escouade entière les a rejoints et une décharge à répétition suffit à arrêter l'élan de l'ennemi et l'oblige de se retirer à une distance plus respectueuse.
    Cependant cette surprise nous coûte déjà cher. On vient de rapporter des avant-postes trois tués et une dizaine de blessés. Une salle d'hôpital a été improvisée, à la hâte au centre du village, et je vais immédiatement visiter ces braves gens. Le médecin (car il s'en trouve un avec nous) a déjà commencé les opérations; moi-même j'ai la consolation d'offrir mon ministère à un Polonais catholique, qui a une balle dans la jambe, et M. Kazy Guiry a la bonté de me servir d'interprète pour le préparer à l'absolution.
    Lorsque je reviens au milieu des chrétiens, le combat dure toujours. Quoique leur première attaque ait échoué, les Chinois ne semblent pas vouloir lâcher prise.
    A quatre heures de l'après-midi, le feu continue encore avec la même intensité, du côté de l'ennemi du moins, car, du nôtre, les munitions commencent à s'épuiser. Peu à peu, les Russes sont obligés d'abandonner les avant-postes qu'ils avaient pu reprendre et de se replier sur le village. Mes chrétiens les aident à le mettre en état de défense. On accumule à l'intérieur et le long des murs d'enceinte tous les objets qui peuvent tomber sous la main : meubles, planches, fagots, etc..., pour former une sorte de plate-forme d'où les soldats pourront tirer plus facilement. Des meurtrières sont pratiquées de distance en distance.
    Comme je passe devant une brèche qui me laisse un instant à découvert, une balle me rase immédiatement la poitrine. Décidément les Chinois ont bon il et tirent bien aujourd'hui. C'est aussi l'avis des Russes, ils disent que les soldats auxquels nous avons affaire maintenant sont bien différents de ceux de Moukden, ils semblent fanatisés et, malgré les pertes qu'ils subissent, ils continuent à marcher de l'avant et à resserrer de plus en plus leur ligne d'attaque.
    Nos braves cosaques, sans pourtant perdre courage, comprennent que la situation est extrêmement grave. J'en vois plusieurs qui portent à leur cou une image sainte dans un large cadre doré, et la plupart se signent pieusement et se découvrent en passant devant les chrétiens en prières; plusieurs Polonais me demandent l'absolution en se rendant à leur poste de combat.
    A six heures du soir, l'ennemi a entièrement cerné le village. Les Russes en sont réduits à une résistance désespérée. Couchés à plat ventre sur le toit plat des maisons, ils parviennent encore à maintenir les assaillants à distance, mais le moment semble imminent où, devant le nombre et n'ayant plus de cartouches, ils vont être obligés de céder.
    La cour où nous nous trouvons avec les chrétiens est devenue intenable, et les soldats qui la défendent commencent eux-mêmes à l'abandonner. Force nous est de chercher avec les chrétiens un abri plus au centre du village, pour y réussir il nous faut passer dans la rue, sous le feu de l'ennemi. Heureusement, personne n'est atteint.
    Un jeune homme qui a voulu prendre une autre direction est tué avec son petit frère qu'il tenait par la main. C'était un de mes chrétiens de Tie-ling, occupant un emploi assez important au mandarinat, et qui ne pratiquait plus depuis de longues années; mais, sommé d'apostasier pour conserver sa place, il a préféré s'enfuir et venir avec nous. Cet acte et sa mort auront sans nul doute réparé devant Dieu ses torts passés.
    Cependant l'attaque est de plus en plus pressante et les projectiles pleuvent littéralement sur le village. A l'endroit où nous sommes, les murs nous mettent encore à l'abri, mais au-dessus de nos têtes les feuilles volent, déchiquetées comme par la grêle, tandis qu'un bruissement sinistre se fait entendre à travers les arbres. D'ailleurs, personne n'a peur, car maintenant nous attendons la mort presque comme une délivrance. «Que ce serait beau, me disent plusieurs de mes braves chrétiennes, si nous pouvions ainsi monter au ciel tous ensemble et nous y trouver réunis dès ce soir! »
    Les deux religieuses sont admirables de résignation: au milieu du sifflement des balles, Sur Marie à genoux, un livre à la main, récite ses prières, celles des mourants peut-être, avec une tranquillité dont je me serais senti incapable. Je crois apercevoir des larmes sur le visage de Sur Géraldine, et je lui demande si elle a quelque crainte: «Oh non! Me dit-elle, mais je suis touchée de voir vos chrétiens dans de si beaux sentiments. »
    Soudain, une grande clameur retentit au dehors. Ce sont les Chinois qui, voyant la nuit approcher, veulent en finir et, tous ensemble, se ruent à l'assaut du village. Est-ce notre dernière heure qui est venue?
    Cette fois, les cosaques ne ménagent plus leurs cartouches: ils attendent que les Chinois ne soient plus qu'à cinquante mètres des murs, et déchargent sur eux, tous à la fois, leur magasin à répétition que depuis longtemps ils tiennent en réserve.
    L'effet de ce feu bien dirigé est foudroyant. Les Chinois sont arrêtés net, et bientôt ils font volte face et s'enfuient dans toutes les directions. A notre grand étonnement, c'est pour ne plus revenir, et nous pouvons bientôt constater que la panique a été telle qu'ils ont définitivement abandonnée le champ de bataille en laissant sur place deux cents morts ou blessés. Nous sommes encore une fois sauvés presque miraculeusement.
    Sauvés! Mais qu'allons-nous devenir sans cartouches, avec les vingt hommes hors de combat que nous coûte cette journée et que nous ne pouvons pas abandonner! Quoique tout espoir d'arriver à Harbin semble maintenant perdu, on décide de marcher quand même en avant et de ne succomber qu'après avoir lutté jusqu'au bout. Si les cosaques n'ont plus de balles à mettre dans leurs fusils, ils ont encore une baïonnette au bout, et ils sont prêts à faire payer cher aux Chinois leur vie et la nôtre.
    En route. Nouvelles attaques
    10 juillet. A minuit, le convoi a quitté le village, non par la grande rue, mais par une brèche pratiquée dans un mur afin de ne pas éveiller l'attention de l'ennemi. La précaution était d'ailleurs superflue; contre notre attente, nous ne voyons rien de suspect aux alentours et nous nous éloignons sans être inquiétés. Puisque le pays semble calme, je conseille encore une fois aux chrétiens de quitter le convoi; un certain nombre prennent ce parti et s'éloignent par petits groupes munis d'un peu d'argent que nous leur avons donné. Mais une soixantaine environ continuent à nous suivre, disant qu'ils seront heureux de mourir avec nous. Ils n'ont plus à leur disposition qu'un ou deux chariots; les autres ont été requis pour le transport des blessés.
    La région que nous traversons est entièrement déserte, pas une âme sur les routes ni dans les champs. Les villages sont vides et les maisons abandonnées, car, en entendant le bruit de la bataille d'hier, tous les habitants se sont enfuis. Les cosaques n'en ont que plus de facilité pour se ravitailler et font main basse sur tout ce qu'ils trouvent: chevaux et mules, bufs et moutons sont mis à la suite du convoi, destinés, les premiers à remplacer les montures épuisées, les seconds à fournir le menu de la soupe du soir. Et c'est de bonne guerre, étant donnée la situation où nous ont mis les Chinois.
    Nous avions ainsi franchi paisiblement près de trente kilomètres et cheminions tout doucement sur une route dominant la plaine, lorsque tout à coup, le long d'un ravin, se dessine une longue ligne de fumée, tandis qu'avec le bruit des détonations nous arrive une grêle de balles. Les journées précédentes nous ont tellement habitués à des averses de ce genre que nous n'en sommes qu'à moitié surpris. Pourtant la situation se complique aujourd'hui de ce que nous n'avons rien pour y répondre. Le convoi s'est arrêté: devant nous la route est coupée par un détour du ravin où sont cachés les soldats chinois.
    Cinq minutes s'écoulent pendant lesquelles ils continuent leur feu tout à loisir, tandis que nous nous abritons tant bien que mal derrière les chariots. Si nous avions eu affaire à de bons tireurs, la caravane eût été anéantie en un clin d'il, car l'ennemi est à très bonne portée, il est muni d'excellents fusils rapides et si nombreux que le convoi, pris par le côté, est d'un bout à l'autre sillonné par les balles. Mais le tir est mal réglé et la rafale passe tout entière au-dessus de nos têtes; ni un homme, ni même un attelage n'a été touché.
    Cependant les cosaques, quoiqu'ils n'aient pas encore tiré un seul coup de fusil et pour cause, ne sont pas restés inactifs. Pendant la fusillade, une trentaine d'entre eux ont tourné le ravin où sont cachés les Chinois et tout à coup, les prenant par le flanc, ils chargent sur eux sabre au clair.
    Nous ne voyons plus ce qui se passe, mais ils doivent faire de bonne besogne, car l'ennemi a immédiatement cessé de tirer sur nous. Quelques coups isolés retentissent encore, puis tout se tait. Et, peu d'instants après, on donne l'ordre au convoi de reprendre sa marche, la route étant libre et l'ennemi en déroute.
    En traversant nous-mêmes le ravin, nous pouvons constater que les cosaques n'ont pas perdu leur temps, il est semé de cadavres et, en un seul endroit, nous comptons cinquante Chinois sabrés à la même place sans avoir pu s'échapper. Plus de deux cents fusils ont été pris. De notre côté, ni mort ni blessé, les Chinois ont eu tellement peur qu'ils n'ont même pas essayé de se défendre.
    Malheureusement, un bien triste accident vient assombrir pour moi la joie de cette victoire. Un de mes chrétiens, qui marchait en avant sans se douter de rien a été pris, au moment de la charge, entre les cosaques et les soldats chinois. Épouvanté, il s'est enfui dans la direction de ces derniers et a été massacré avec eux. Je le trouve étendu, sur le bord du ravin, dans un état lamentable: il a une main coupée, la figure tailladée et quatre ou cinq coups de baïonnette dans le corps. J'en suis d'autant plus peiné que c'est mon homme d'affaires de Tie-ling, un des chrétiens les plus dévoués et les plus précieux de la mission. Cependant, il vit encore, je lui donne l'absolution, et comme je lui demande s'il garde rancune à ceux qui l'ont tué, il me dit: « Oh non, je sais bien qu'ils ne l'ont pas fait exprès. »
    Les officiers sont désolés de cette méprise et ils m'en expriment leurs plus sincères regrets. Le docteur a fait un pansement au blessé, et on le transporte sur un chariot, mais dans un état qui ne laisse aucun espoir.
    Une étape heureuse
    11 juillet. Enfin! Après la pluie, le beau temps! Ceci au figuré, bien entendu, car grâce à Dieu, nous avons depuis notre départ un ciel toujours bleu et des routes superbes, ce qui est une condition sine qua non de notre marche en avant. Mais ce qui est remarquable aujourd'hui, c'est que notre étape s'est accomplie d'un bout à l'autre sans que nous ayons été inquiétés par personne. Sans doute les Chinois, après les brossées qu'ils ont reçues ces jours derniers, ont résolu d'être un peu plus sages.
    Pourtant, la contrée a déjà reçu la visite des Boxeurs, la voie du chemin de fer est détruite, le télégraphe coupé; dans leur rage et leur ignorance, ces forcenés ont rassemblé en tas les supports du fil télégraphique et les ont pilés jusqu'à les réduire en miettes; des poteaux, on n'en voit plus trace. Pour leur rendre la pareille, nous coupons à notre tour le télégraphe chinois qui relie Moukden à Ghirin, ce que nous avions d'ailleurs déjà fait en sortant de Tie-ling.
    A midi, nous avons fait au bord d'un ruisseau une longue halte et un bon repas, chose qui nous est rarement arrivée jusqu'ici. Plusieurs chrétiens, parmi lesquels le blessé d'hier et sa famille, en profitent pour quitter le convoi.
    Pour le cantonnement du soir, nous n'avons que l'embarras du choix entre les nombreux villages abandonnés que nous rencontrons: car maintenant la renommée de nos exploits nous précède, et nous ouvre la route.
    12 juillet. Encore une bonne journée signalée par un événement auquel nous devrons peut-être notre salut.
    Nous voyagions depuis le matin en pays paisible, lorsque, tout à coup, un groupe de cavaliers en armes est signalé: il apparaît dans le lointain et s'avance vers nous. Déjà nos cosaques se mettent sur la défensive, lorsque l'un d'eux envoyé en éclaireur, revient au galop en criant « Nachi! » (Ce sont les nôtres).
    Et bientôt nous distinguons, en effet, une troupe de cosaques commandée par un officier; c'est le lieutenant Faddeef, chargé d'un poste plus au nord, qui a appris notre arrivée et notre détresse, et revient vers nous avec 30 hommes et une provision de 10.000 cartouches. Ce renfort inespéré, quoiqu'il ne fasse guère que compenser nos pertes, n'est pas à dédaigner; les munitions sont surtout pour nous d'un prix inestimable. Allons! Les fusils pourront encore ronfler et les Chinois n'ont qu'à bien se tenir.
    Nous arrivons le soir à une grande et magnifique station, encore intacte, au sud-est de Ta-pa-kia-tze. Notre campement présente une physionomie de plus en plus animée ; à mesure que nous avançons, notre convoi se grossit d'un grand nombre d'employés recueillis le long de la route ; on les arme avec les fusils pris sur les Chinois, et nous avons maintenant une réserve de plus de cent hommes.
    Notre principale ressource pour les repas en ces jours de calme, est de partager la gamelle des soldats qui sont très aimables à notre égard. Pourtant quelquefois ils se font un peu tirer l'oreille, lorsque eux-mêmes en sont réduits à la portion congrue ; c'est alors que nous avons recours à Soeur Gérardine et à Sur Marie qui partent en campagne à travers le campement, une écuelle à la main, et ne la rapportent jamais vide ; à elles, nos braves cosaques ne savent rien refuser.
    Le ministre protestant M. O'Nell, qui nous accompagne, est aussi plein de prévenances à leur égard : il profite, il est vrai, un peu de leur chariot, puisque lui-même n'a aucun moyen de transport ; mais, en retour, il ne manque aucune occasion de leur procurer quelque douceur ; j'ai été plusieurs fois touché de voir cet excellent homme, quoique très fatigué et presque malade, marcher à pied, plutôt que de prendre sur les voitures la place réservée aux femmes et aux enfants.
    Nouvelle bataille
    13 juillet. Le secours arrivé hier a été pour nous providentiel, aujourd'hui encore nous avons eu bataille et hélas! Plus sérieuse que jamais, et qui nous coûte la perte de plusieurs hommes.
    C'est à quelques kilomètres à peine de la station où nous avons passé tranquillement la nuit, que nous attendaient les Chinois.
    Cachés dans un petit bois qui commande un tournant de la route, ils laissent le convoi s'engager à bonne portée, puis, soudain, ouvrent le feu. Il est trop tard pour nous de reculer ; quoique cette manuvre nous rapproche encore de l'ennemi, force nous est d'aller de l'avant et de traverser au plus vite la zone dangereuse pour gagner un petit hameau qui se trouve devant nous. Les cochers fouettent leurs attelages et tout le convoi passe au grand trot à travers la fusillade; près de moi un cosaque tombe les deux jambes traversées d'une balle; ses camarades, tout en courant, le jettent au passage sur un chariot. Quand nous sommes enfin à l'abri derrière les maisons, j'ai la joie de constater qu'aucun de mes chrétiens n'a été touché.
    Pendant ce temps, les cosaques ont pris leur position de combat et ils s'élancent à la charge, non sans l'avoir fait précéder cette fois de plusieurs feux à répétition. Pourtant la résistance semble plus sérieuse que l'autre jour, et pendant un quart d'heure, nous entendons le bruit de la lutte qui se poursuit sur la lisière du bois.
    Mais les Chinois finissent par lâcher pied, et bientôt le colonel qui les commandait ayant été tué, la débandade est générale; les Chinois ont bientôt disparu, laissant 180 morts, 2 drapeaux et un grand nombre de fusils d'un excellent modèle (Mauser à répétition comme tous ceux trouvés jusqu'ici entre leurs mains).
    Malheureusement, de notre côté, il y a trois morts et une dizaine de blessés; parmi ces derniers se trouve un jeune homme que je connaissais bien pour avoir eu avec lui à Tieling les meilleures relations : c'était le caissier de la station : Par pur héroïsme, il est parti à la charge avec les cosaques et on le rapporte la poitrine trouée d'une balle.
    Cependant les officiers et les ingénieurs se sont réunis sur le sommet d'une colline qui domine le champ de bataille, et ils nous invitent, le P. Vuillemot et moi, à partager une petite collation aussi agréable qu'imprévue, et dont les Chinois font les frais. Les cosaques ont mis la main sur deux énormes caisses remplies de pâtisseries, et, dans les bagages du mandarin, on a trouvé quelques bonnes bouteilles qu'il destinait sans doute à fêter la victoire. Nous ne pouvons mieux faire que de remplir ses intentions. Tout en dégustant une bouteille d'excellent cognac que l'on ne s'attendait guère à trouver là (et qui prouve, soit dit en passant, que les Boxeurs ne détestent pas tout ce qui vient d'Europe), nous déchiffrons les inscriptions placées sur les drapeaux tombés entre nos mains.
    Elles nous apprennent que les soldats, qui nous ont attaqués aujourd'hui, appartiennent non plus aux troupes de Moukden, mais à l'armée régulière de Ghirin, et une pièce trouvée dans les papiers de l'officier chinois confirme qu'ils ont été envoyés directement contre nous par le gouverneur de cette ville.
    Cette constatation nous donne à réfléchir, car après avoir échappé par miracle aux soldats de Moukden, nous espérions, une fois sortis de cette province et nous approchons de ses limites trouver un pays plus tranquille. Au contraire, ce sont des troupes sans doute plus nombreuses encore, puisqu'elles ont eu le temps de se rassembler, qui vont maintenant nous disputer le passage. Nous avons été victorieux jusqu'ici, mais chaque combat nous coûte des pertes sérieuses, témoin les trente blessés que nous traînons derrière nous; encore quelques victoires comme celles-là et notre petite troupe sera entièrement décimée. Il faut donc avant tout éviter de nouvelles batailles.
    Devant nous, à une journée au nord, se trouve la grande ville fortifiée de Koan-tcheng-tze, déjà évacuée, nous dit-on, par les Russes, et où les soldats chinois nous attendent. Il serait plus que téméraire de chercher à forcer cet obstacle, et nous devons changer de direction. Les officiers ont étendu une carte sur le gazon, et nous examinons la situation ; on songe un instant à s'enfoncer vers l'ouest dans les plaines désertes de Mongolie ; mais ce serait s'exposer à mourir de faim ; la route de l'est, vers la Corée, ne paraît guère plus praticable, et finalement on se résout à prendre un moyen terme : on tournera la ville de Koan-tcheng-tze en faisant une pointe à l'ouest, puis on reviendra trouver la ligne du chemin de fer et la direction du nord au-dessus de cette ville. Peut-être cette manuvre réussira-t-elle à dépister les Chinois.
    Nous profitons de ce que nous nous trouvons au milieu des officiers réunis, pour les féliciter de leurs exploits et leur exprimer toute notre reconnaissance ; c'est grâce à leur bravoure et particulièrement à l'habileté et au sang-froid du capitaine Gevoutski que nous devons d'avoir, jusqu'ici, échappé à la mort.
    Avant le départ, les cosaques rendent les derniers devoirs aux trois braves tombés aujourd'hui au champ d'honneur. Une grande fosse a été creusée au pied de la colline, où ils reposent côte à côte, enveloppés de leur uniforme. Leurs camarades réunis tout autour entonnent d'une voix grave et émue les prières des morts, tandis que comme d'immenses torches funéraires, plusieurs villages embrasés envoient, dans la plaine, des tourbillons de fumée vers le ciel. Les cosaques ont bien vengé leurs morts.
    Dès sa mise en marche, le convoi a tourné droit à l'ouest, vers la Mongolie, et il est décidé que maintenant nous marcherons jour et nuit pour dépister les Chinois. Le soir même nous avons déjà dépassé la ville de Ta-pa-kia-tze et nous approchons de la frontière mongole.
    Mouvement tournant
    14 juillet. La nuit et la journée ont été employées à continuer le mouvement tournant autour de Koan-tcheng-tze commencé hier soir. Nous traversons des steppes désertes qui doivent appartenir au territoire mongol et où nous ne trouvons presque rien à manger. Nous sommes harassés de fatigue, car nous n'avons presque pas pris de repos depuis la bataille d'hier.
    Le soir, on s'arrête deux ou trois heures, juste le temps de nourrir les chevaux, puis on se remet en marche pour toute la nuit. Cette fois nous sommes obligés de faire appel à toute notre énergie pour résister à la fatigue et surtout au sommeil qui réclame impérieusement ses droits. Je ne connaissais pas cette souffrance, elle m'a semblé pire que la faim ; le besoin de dormir est tel que nous sommes obligés de nous raidir pour ne pas tomber de cheval. Pour ma part je suis à bout de forces, et vers la fin de la nuit, j'ai à peine conscience de ce qui se passe autour de moi ; je veux causer avec le P. Vuillemot et ne trouve que des paroles incohérentes qui tiennent du délire. Plusieurs fois les cosaques me ramènent, au moment où inconsciemment je m'écartais du convoi, errant à l'aventure dans une autre direction. Nos montures, elles aussi, sont épuisées, et à plusieurs reprises, je vois mon cheval se plier sous moi et s'étendre tout de son long la tête contre le sol.
    Enfin, le soleil levant vient nous chauffer de ses rayons et dissipe un peu ce cauchemar.
    15 juillet. Dans la matinée du 15, nous avons repris la direction du nord et franchi la frontière de la province de Ghirin.
    Nous sommes donc maintenant dans la mission de Mgr Lalouyer (Mandchourie septentrionale), et la grande chrétienté de Siao-pa-kia-tze ne doit pas être loin. A deux heures de l'après-midi, en effet, nous nous arrêtons à Siao-hen-long qui n'en est distant que de 6 kilomètres.
    Nous envoyons immédiatement aux informations et nous apprenons que la chrétienté subsiste quoique le P. Cubizolles qui en était chargé, ait dû prendre la fuite, et qu'une partie de la population s'y trouve encore. L'occasion me paraît bonne pour renvoyer les vierges indigènes et les quelques femmes qui sont restées avec nous et qui voudraient partager notre sort jusqu'au bout ; dans l'état de fatigues où elles sont après cette marche forcée, elles ne pourraient pas nous suivre davantage. Je les laisse donc sous la protection d'un catéchumène, qui se trouve heureusement ici et qui se charge de les conduire dès ce soir à Siao-pa-kia-tze.
    C'est avec peine que je vois disparaître les derniers débris de ma pauvre chrétienté, mais en même temps je me sens délivré d'un grand poids. C'était pitié de voir ces pauvres femmes, maigres et décharnées comme des squelettes, les habits en lambeaux, peiner le long des routes, et les soucis qui en résultaient doublaient pour le P. Vuillemot et pour moi la fatigue du voyage.
    Maintenant qu'elles sont parties, il me semble que si les Surs n'étaient pas avec nous, nous serions délivrés de toute inquiétude. Heureusement nos deux religieuses ont supporté vaillamment les fatigues et les souffrances de ces derniers jours.
    Au sortir de Siao-hen-long, où nous avons séjourné quelques heures, nous traversons à gué une rivière assez importante; puis tout à coup, le ciel se couvre de nuages et une pluie torrentielle se met à tomber. En un instant, les routes se trouvent détrempées à tel point que les chariots ne peuvent plus avancer, et c'est à grand'peine que nous gagnons le prochain village avant la nuit. Si ce temps-là continue, nous sommes perdus, car il est inutile de songer à faire avancer un convoi comme le nôtre par de tels chemins.
    A la vérité, cet accident a son bon côté, il va nous forcer de prendre un peu de repos, et nous en avons besoin après soixante heures de marche et deux nuits blanches. Aussi est ce d'un sommeil de plomb que nous dormons pendant quelques heures, les Surs au fond de leur petit chariot, et nous dans une cour sur quelques bottes de paille détrempées par la pluie.
    16 juillet. Grâce à Dieu, à notre réveil, le ciel a repris sa limpidité, et c'est par un beau soleil que nous nous dirigeons droit à l'est, sur la ligne du chemin de fer à 35 kilomètres au nord de Koan-tcheng-tze.
    Depuis que nous ne sommes plus attaqués, les cosaques ont reçu l'ordre de cesser toutes représailles ; le pillage est interdit, et dans les villages que nous traversons, nous payons, argent comptant, tout ce dont nous avons besoin. J'en suis heureux, une autre manière de faire de notre part eût pu attirer la vengeance des Chinois sur la chrétienté de Siao-pa-kia-tze que nous laissons derrière nous.
    D'ailleurs dans les environs de cette localité, le pays avait encore une physionomie assez calme. Nous avons marché si vite que nous précédons les nouvelles du sud ; les habitants ignorent encore la cause de notre passage et en paraissent très surpris.
    A mesure que nous nous rapprochons de la ligne du chemin de fer, la population redevient plus hostile : dans une grosse bourgade, nous remarquons que des meurtrières ont été pratiquées dans les murs des maisons et que des fusils sont braqués sur nous; mais nous ne voulons pas commencer les hostilités, et on juge prudent de nous laisser passer.
    En arrivant à la station, nous constatons qu'elle a été visitée et pillée par les Boxeurs, cependant les bâtiments sont encore debout.
    Là, nous appapprenons que notre mouvement tournant a parfaitement réussi: non seulement les soldats qui nous ont attaqués au sud de Koan-tcheng-tze, ont perdu notre trace, mais les gens du pays disent qu'après leur défaite de l'autre jour, la plupart ont déserté et se sont enfuis sur les montagnes.
    Cependant le gouverneur de Ghirin aurait envoyé des forces plus nombreuses vers le nord pour nous surprendre au passage du Songari. Nous approchons, en effet, de cette fameuse rivière, que nous devrons traverser à 150 kilomètres au sud de Harbin. Avant les troubles actuels, un service de bateaux à vapeur était organisé en cet endroit pour le passage du fleuve, et sur l'autre rive on trouvait le chemin de fer fonctionnant jusqu'à la ville. Pouvons-nous encore compter sur cette ressource, et n'est-il pas infiniment plus probable que, là-bas comme ici; tout a été détruit par les Boxeurs?
    17 juillet. Nous reprenons la route sur le nord en suivant la ligne du chemin de fer qui est entièrement détruite. A notre grand étonnement nous effectuons aujourd'hui une longue étape sans être inquiétés par les soldats chinois. Pourtant on dit que les villages qui nous entourent en sont remplis et qu'ils nous surveillent de près; mais ils ne se pressent pas de nous attaquer, se croyant sans doute sûrs de nous tenir au Songari.
    Ce matin, avant le départ, on a enterré au pied d'un talus du chemin de fer le caissier de Tie-ling, mort cette nuit à la suite de sa blessure. Il est à craindre qu'un grand nombre de nos blessés ne succombent également; si nous-mêmes avons peine à supporter les fatigues du voyage, quelles ne doivent pas être les souffrances de ces pauvres gens, cahotés sans trêve dans de mauvaises charrettes, qui ne les protègent même pas contre les rayons brûlants du soleil.
    Nous avons du moins la consolation, depuis notre départ de Tie-ling, d'avoir enterré tous les morts et de n'avoir laissé personne entre les mains des Chinois, à l'exception cependant d'un malheureux soldat qui s'est enivré, est resté en arrière et n'a pu rejoindre le convoi: il a dû payer cher son accès d'intempérance.
    Vers le Songari.
    18 juillet. Ce soir, nous devons arriver au Songari dont nous ne sommes plus qu'à une journée de marche. Et ce sera la fin de nos misères, car, ou bien le bateau et le chemin de fer fonctionneront encore, et nous sommes sauvés, ou bien, et malheureusement cette hypothèse paraît la plus probable, nous nous trouverons devant une rivière infranchissable, à la merci des soldats chinois. Allons toujours, à la grâce de Dieu qui nous a déjà fait échapper à tant de périls et ne veut sans doute pas que nous succombions en touchant au port.
    La journée s'annonce fort mal ; ce matin, à l'entrée d'un village, la pointe d'avant-garde a été reçue par une décharge à bout portant et un cosaque a été tué. C'était le meilleur soldat et le plus habile tireur de la troupe ; celui-là même qui à Tie-ling avait mis une balle au front de la Hong-tengtchao. Ses camarades l'aimaient, aussi lui préparent-ils une vengeance terrible.
    Ils entourent le village d'où sont partis les coups de fusil, y mettent le feu et massacrent impitoyablement les soldats et même les habitants qui cherchent à s'échapper. Puis ils vont successivement accomplir la même opération à deux lieues à la ronde, partout où sont signalés des soldats chinois.
    Bientôt, autour de nous, sept ou huit villages sont en flammes, et les routes sont semées de cadavres. C'est horrible ! Mais pourquoi les Chinois nous obligent-ils d'avoir recours à la terreur pour ouvrir notre route?
    A 10 heures, on s'arrête quelques instants dans une station abandonnée, afin de prendre un peu de repos et de rendre, en même temps, les derniers devoirs au soldat tué tout à l'heure. Pendant la halte, sept Boxeurs, pris à rôder autour du camp, sont jugés sommairement et exécutés sur place à coups de sabre.
    Puis on se réunit avant d'arriver à la vallée du Songari.
    C'est au milieu d'un sombre tableau que s'effectue cette dernière étape. Derrière nous, la fumée des incendies allumés ce matin obscurcit encore la plaine, tandis que, sur notre tête, le ciel se couvre de nuages. Au moment où nous gravissons la dernière hauteur qui nous sépare du fleuve, l'orage éclate et la pluie se met à tomber par torrents.
    En quelques instants, les bas-fonds de la route se transforment en marécages, le chemin devient glissant, les chariots peuvent à peine avancer, tandis que nous-mêmes pataugeons misérablement, trempés jusqu'aux os. Cette fois les soldats chinois vont avoir beau jeu!
    Le salut
    Soudain, entre deux coups de tonnerre, un hurrah a retenti sur le sommet de la colline que l'avant-garde vient d'atteindre. Et avec la rapidité de l'éclair, la bonne nouvelle circule de bouche en bouche jusqu'à l'extrémité de la colonne : Le Songari est libre! Les soldats chinois, qui nous attendaient encore ce matin, viennent d'être battus par 150 cosaques envoyés de Harbin à notre secours et qui s'avancent vers nous. Le bateau et le chemin de fer fonctionnent. Nous sommes sauvés! Cette fois, le vent et la pluie ont beau faire rage, c'est au milieu des chants d'allégresse que le convoi reprend sa marche, et, du fond du cur, nous remercions Dieu qui nous a si visiblement protégés.
    Il nous faut encore peiner pour arriver au Songari, l'orage ne cesse pas, la nuit tombe et la descente de la colline est extrêmement difficile pour les chariots. Enfin à minuit nous arrivons à la station au bord du fleuve. Les Chinois qui y logeaient la nuit dernière ont tout pillé. Un vapeur a été coulé pendant la bataille, mais il en reste encore un autre en bon état et qui nous conduira demain sur l'autre rive où nous attend le train pour Harbin.
    Nous campons pour la dernière fois en plein air, ne sachant où trouver, au milieu de la boue, un endroit pour nous coucher; mais peu importe, puisque demain nous serons au bout de nos misères. Et cette perspective remplace avantageusement le meilleur oreiller.
    Harbin. Banquet. Réunion de missionnaires
    19 juillet. Les préparatifs de l'embarquement n'ont été terminés qu'à quatre heures du soir. Le bateau a d'abord transporté les blessés qui, immédiatement, ont été mis dans un train et dirigés sur Harbin.
    Vers 9 heures, nous montons nous-mêmes dans le vapeur, laissant nos chariots et nos chevaux entre les mains des cosaques ; ceux-ci ne partent pas avec nous et restent ici pour tâcher de défendre la station et la partie encore intacte de la ligne.
    Une fois sur la rive gauche, nous nous installons dans le train qui se met en branle vers onze heures du soir; c'est donc pendant la nuit que nous franchissons la distance entre le Songari et Harbin. Je ne puis dire que cette nuit ait été bonne, car l'orage ne cesse pas et nous avons un demi pied d'eau dans le wagon à bestiaux où nous nous trouvons. Mais qu'est-ce que cela quand on se sent à l'abri des Boxeurs !
    20 juillet. A Harbin, où l'on nous croyait morts depuis huit jours, on nous fait une réception triomphale; la musique militaire nous attend sur le quai où sont réunies toutes les notabilités de la ville ; c'est par de chaudes embrassades que ces messieurs accueillent nos ingénieurs et nos officiers à la descente du train. On avait entendu dire que les forces chinoises qui nous barraient la route s'élevaient à 10 ou 15,000 hommes, et personne ne pensait que nous pussions échapper ; déjà la nouvelle de la perte de notre colonne avait été télégraphiée à Saint-Pétersbourg.
    Des troïkas (voitures à trois chevaux) sont préparées pour nous à la gare, et on nous conduit immédiatement au théâtre de la ville qui, en notre honneur, a été transformé en salle de banquet. On nous laisse à peine le temps de faire un brin de toilette et dans l'état où nous sommes, avec nos habits qui ont reçu plus d'un accroc à la bataille, on nous invite à nous mettre à une table de deux cents couverts. Le festin, nous disent agréablement ces messieurs, y gagnera en pittoresque et en couleur locale.
    Les honneurs sont faits, comme de juste, aux héroïnes de notre petite troupe, et c'est Mme Kazy Guiry qui préside le banquet. On a la gracieuseté de mettre les Surs et nous-mêmes dans les premiers rangs, près du général gouverneur, et de M. Ingovitch, ingénieur en chef du Transmandchourien.
    Pendant le repas qui est très gai, comme on le pense, et qui change brusquement, mais très avantageusement, notre ordinaire, la musique militaire, dans une salle voisine, joue les plus beaux morceaux de la « Vie pour le Tzar » .
    Au dessert, commence une longue série de toasts : l'un d'eux est adressé aux missionnaires catholiques de Mandchourie, qui sont restés jusqu'au bout à leur poste. C'est le prêtre russe orthodoxe de Harbin qui nous fait cet honneur. Je m'empresse de le remercier, et en même temps je profite de cette occasion pour exprimer publiquement notre reconnaissance aux officiers et aux ingénieurs qui nous ont sauvé la vie. Je ne sais si je me suis exprimé élégamment, mais je puis dire que si jamais un toast a été porté avec conviction et du fond du cur, c'est bien celui-là. Aussi est-ce avec enthousiasme que tout le monde boit à la santé de M. Kazy Guiry et du brave capitaine Gevoutski, qui malheureusement est absent, son devoir l'ayant retenu au Songari. Quant au général en chef de Harbin, il est porté, à la fin du repas, en triomphe autour de la salle.
    A la sortie, un appareil photographique qui nous attend, prend un groupe, dernier souvenir de notre expédition, puis nous remontons dans nos troïkas, car nous sommes encore à six kilomètres de la nouvelle ville.
    Un lieutenant, avec deux cosaques, à la bonté d'accompagner à cheval nos voitures, et de nous conduire chez le prince Chilkoff, gouverneur civil, où nous est préparé un logement.
    Nous sommes reçus très aimablement par le prince qui gracieusement offre aux Surs une des chambres de sa propre maison. Le P. Vuillemot et moi sommes installés dans le voisinage.
    C'est là que nous avons la joie de rencontrer un de nos confrères du Nord, le P. Delpal, qui y est réfugié depuis quelques jours. Il nous apprend que Mgr Lalouyer a dû s'enfuir également et s'est embarqué à Harbin avec plusieurs de ses missionnaires, pour se rendre par le Songari dans la ville sibérienne de Khabarowska. En passant sous les forts de San-sing, leurs barques ont eu à essuyer le feu des soldats chinois, mais on espère qu'ils ont pu, néanmoins, arriver à bon port. Les missionnaires qui accompagnent Sa Grandeur, sont les PP. Samoy, Cubizolles, Sandrin, Gérard et Lecouflet, ce dernier appartenant à notre mission du Sud.
    21 juillet. Nous avons eu l'agréable surprise de voir arriver ce matin, les PP. Monnier, provicaire de la mission du Nord et Roubin, venant de Paien-sou, grande chrétienté de l'autre côté du fleuve (1).
    1. Le Songari que nous avons rencontré à 150 kilomètres au-dessous de Harbin, passe également dans cette ville après un immense détour vers l'Ouest. De là il se dirige vers la Sibérie et se jette dans le fleuve Amour un peu au-dessus de Khabarowska.
    Les deux Pères ont dû à une protection spéciale de la Providence d'arriver jusqu'ici, puisque le fleuve était gardé, et ce n'est qu'en profitant, à leur insu, d'une absence momentanée des soldats chinois, qu'ils ont pu passer.
    Chez eux, tout est encore assez tranquille et c'est uniquement pour obéir à un ordre de Mgr Lalouyer qu'ils viennent ici ; mais dans leur voisinage, les PP. Georjon et Leray ont été massacrés ; le P. Souvignet, à Houlan, semble également bien exposé. Nous lui écrivons pour l'engager à venir se réfugier à Harbin, dont il n'est éloigné que de 50 kilomètres. Quant aux missionnaires qui actuellement sont encore dans l'intérieur, il est probable qu'aucun ne pourra échapper.
    Une dernière alerte. Départ
    22 juillet. Aujourd'hui Harbin est en émoi. Les forces russes, laissées au sud pour la protection de la voie, sont attaquées par les Boxeurs et se replient sur la ville. Le chemin de fer que nous avons suivi avant-hier est déjà détruit. Ici même, les soldats chinois se sont massés pendant la nuit sur la rive gauche du fleuve et ont braqué leurs canons sur la ville.
    Les renseignements que possède le P. Monnier, et qu'il s'empresse de communiquer au général en chef, confirment que des levées de troupes ont été faites dans les provinces de Ghirin et de Tsi-tse-kar et qu'elles se disposent à investir les Russes dans leur centre principal. Et malheureusement à Harbin comme ailleurs, les éléments de la défense sont bien insuffisants.
    Contrairement à la légende accréditée par les Anglais, les Russes n'avaient jusqu'ici en Mandchourie que des forces très peu considérables : quelques milliers de soldats à Port Arthur, huit ou neuf cents cosaques le long de la ligne en construction, quinze cents hommes ici, et c'est tout.
    Ce qui complique la situation, c'est que la colonie russe est encore au complet; un certain nombre de femmes et d'enfants sont bien partis, il y a huit jours pour Khabarowska, mais il en reste encore plusieurs milliers. Et il est trop tard pour les mettre en sûreté, puisque la seule voie communiquant avec la Sibérie est celle de Songari, maintenant gardée par les soldats chinois. La situation est des plus critiques.
    Ce qui le prouve, c'est la solution à laquelle s'arrêtent les autorités russes qui ont tenu conseil dans la soirée.
    Aujourd'hui même, le général en chef a reçu une communication des gouverneurs chinois de Ghirin et de Tsi-tsi-kar. Ces bons apôtres déclarent qu'ils ont pitié des gens inoffensifs qui se trouvent encore à Harbin, et qu'ils accordent un délai de trois jours pour permettre aux femmes et aux enfants de se rendre par bateau à Khabarowska; il ne leur sera fait aucun mal, à condition qu'aucune arme ne sera embarquée avec eux. Passé ce délai, les hostilités seront ouvertes.
    Nous n'hésitons pas à dire au gouverneur qu'à notre avis c'est là un piège, et qu'il ne faut nullement se fier aux paroles des Chinois. « C'est aussi l'opinion de plusieurs d'entre nous, nous répond-il, mais nous n'avons pas d'autre ressource. Il est décidé que demain matin tous les non-combattants seront embarqués sur Khabarowska dans les conditions demandées par les mandarins.
    « La responsabilité qu'ils encourraient en manquant à leur parole, serait telle, que nous espérons qu'ils y regarderont à deux fois. Les soldats seuls demeureront ici, et, s'ils ne peuvent défendre la ville, il leur restera la ressource de faire une trouée à travers les lignes chinoises, et de gagner, à cheval, la Sibérie. »
    Quoique nous ayons offert au gouverneur notre modeste concours, espérant pouvoir rendre quelques services, soit comme infirmiers, soit comme interprètes, il nous fait comprendre, sans toutefois nous obliger à partir, que notre présence à Harbin pendant les hostilités serait plutôt gênante qu'utile et qu'il préférerait nous voir partir pour Khabarowska.
    C'est donc entendu, nous nous embarquerons demain, que le bon Dieu nous protège! Nous n'avons aucune confiance dans la promesse des mandarins chinois.
    Du 23 au 3o juillet. La Providence nous a encore sauvés, et cette fois nous sommes définitivement en sûreté à Khabarowska, sur le territoire russe.
    Partie de Harbin, le 23 au matin, notre flottille, composée de six barges remorquées par deux vapeurs et portant près de quatre mille passagers, s'est rencontrée comme par miracle à San-sing avec les troupes russes envoyées de Khabarowska sur Harbin trois jours auparavant. Quelques heures plus tôt et nous aurions été, sans nul doute, canonnés par les forts qui dominent cette ville; mais lorsque nous arrivons, ils viennent d'être pris par les Russes qui, au nombre de près de 5.000, se disposent à investir la ville. La route est donc complètement déblayée devant nous, et c'est sans aucune difficulté que le 29 au soir nous arrivons à Khabarowska, petite ville superbement située au confluent de l'Oussouri et de l'Amour.
    La fin d'une odyssée
    Du 3o juillet au 17 septembre. Dès lors, la partie tragique de notre odyssée est terminée et le reste de notre voyage n'offrant plus le même intérêt, je me borne à résumer mes notes et à indiquer nos principales étapes.
    Je ne veux pourtant pas oublier de mentionner l'accueil si bienveillant que nous ont fait les autorités russes de Khabarowska, et particulièrement le gouverneur général, qui nous a donné toutes les facilités pour continuer notre voyage ; ni les services qui nous ont été rendus par M. Ninaud, un Français établi dans cette ville depuis de longues années, et dont la complaisance a été pour nous d'un secours très précieux.
    A Vladivostok, où nous nous rendons par chemin de fer, les Polonais catholiques nous offrent une hospitalité aussi aimable que généreuse. Je dois une reconnaissance toute particulière au vicaire de la paroisse, à M. le colonel Vusotski, dont j'ai été l'hôte ainsi que le P. Vuillemot, et qui a été d'une bonté extrême pour les pauvres exilés de Mandchourie.
    Nous avons la joie de rencontrer à Vladivostok, Mgr Lalouyer, en bonne santé, quoique bien triste des malheurs qui accablent sa pauvre mission.
    C'est en compagnie de Sa Grandeur que nous faisons route vers le Japon, où Mgr Cousin et ses missionnaires nous reçoivent de la façon la plus cordiale.
    Nous passons quinze jours à Nagasaki, et après une courte escale à Shang-hai, dans la Procure de notre Société, nous avons enfin le bonheur de remettre le pied sur le sol de notre chère Mission. C'est le 17 septembre que nous débarquons à Ing-tze qui, depuis quelques jours, est occupé par les Russes.
    Hélas ! dans quel état nous retrouvons notre pauvre Mission si florissante il y a quelques mois ; dix missionnaires, plusieurs prêtres indigènes, plusieurs milliers de chrétiens massacrés à la suite de notre vaillant évêque; tous nos établissements détruits, toutes nos églises brûlées, sauf, celle d'Ing-tze. Tel est le bilan de l'oeuvre de ruine accomplie en moins de six semaines.
    Actuellement Moukden est pris et, grâce à l'occupation russe, le calme, sans être rétabli, revient peu à peu. Nous allons reprendre notre oeuvre. Déjà plusieurs de mes confrères se sont avancés dans l'intérieur, et à leur exemple, je partirai demain pour Moukden avec le P. Vuillemot.
    Que ces pages, qui pendant ce temps vogueront vers la terre de France, portent à mes compatriotes un cri de pitié pour notre pauvre Mission : elle a tant besoin de leurs prières et de leur charité!

    1901/1-56
    1-56
    Chine
    1901
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