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De Shanghai à Itchang

De Shanghai à Itchang Nos lecteurs ont vu, dans les derniers numéros des Annales, l'annonce d'un nouveau livre : En route pour le Pays des Idoles, dû à la plume alerte du P. Flachère, qui fut durant 20 ans missionnaire au Setchoan. Nous extrayons ici, prises au hasard, quelques pages de ce volume : elles donneront une idée du genre de l'ouvrage et inspireront sans aucun doute le désir de le lire dans son entier.
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    De Shanghai à Itchang

    Nos lecteurs ont vu, dans les derniers numéros des Annales, l'annonce d'un nouveau livre : En route pour le Pays des Idoles, dû à la plume alerte du P. Flachère, qui fut durant 20 ans missionnaire au Setchoan. Nous extrayons ici, prises au hasard, quelques pages de ce volume : elles donneront une idée du genre de l'ouvrage et inspireront sans aucun doute le désir de le lire dans son entier.

    Les étapes de notre voyage ont été marquées des auspices les plus favorables : partis de Marseille le jour de la Présentation de la Sainte Vierge, nous fêtions à Colombo la grande solennité de l'Immaculée Conception ; arrivés à Shanghai le jour de Noël, nous en repartions en la fête de l'Epiphanie : heureuses coïncidences qui orientent à la fois nos pas et nos prières.
    Debout de très bonne heure, nous avons salué déjà le commandant de notre bateau, le « Lyphong », charmant homme, un Breton, un croyant, qui met tout à notre disposition pour que nous puissions aussitôt célébrer Ici sainte Messe. Nous aurons ainsi toute facilité, pour notre chapelle, au cours du voyage.
    Le bateau se dégage maintenant du voisinage des pontons, jonques et sampans qui l'encadrent d'une ceinture vivante. Dans le milieu de la rivière est mouillée une ligne interminable d'imposants cuirassés, de fiers croiseurs, d'avisos, canonnières, torpilleurs ou contre-torpilleurs de chacune des nations dont les intérêts sont ici engagés : français, russes, allemands, américains, anglais, japonais, etc. Il s'y mêle le décor archaïque de quelques voiliers et d'une multitude de lourdes jonques ventrues, bombées à l'avant, relevées sur l'arrière. De leurs gros yeux arrondis sculptés dans le bois et naïvement coloriés elles semblent chercher le chemin. Des voiles sombres s'enflent sous la brise ou retombent inertes dans leur armature de bambou. Devant notre bateau en mouvement les sampans s'écartent lestement à la godille.
    A midi une brume épaisse nous arrête ; l'hélice tourne au ralenti, le silence n'est troublé que par de longs appels de sirène, qui donnent l'alerte aux jonques qui nous croisent. Dans l'après-midi la brume disparaît ; un pâle soleil éclaire la rive dont nous nous rapprochons ou nous éloignons, louvoyant pour éviter les bancs de sable dangereux en cette saison. De loin en loin un pêcheur, accroupi sur le sable ou blotti dans les joncs, lève lentement, au bout d'un long levier, une épuisette géante ou frétillent des poissons. La journée s'achève, silencieuse, dans le calme le plus profond, car avec la nuit la brume est tombée et nous immobilise jusqu'au lendemain.
    Nous avons entendu, toute la nuit, la monotone chanson du sondeur qui nous ci tenus en haleine devant la perspective peu réjouissante d'échouer sur un banc de sable. Quand le danger approche, sa voix et son geste se pressent. Il est là, à l'avant, penché hors du bastingage, sur une petite passerelle d'où il émerge comme d'une vaste botte de cuir : « Cinq pieds ! Quatre pieds ! » C'est le minimum nécessaire. « Sept pieds ! Dix pieds ! » Le bateau accélère. Le sondeur maintenant se redresse, roule dans sa main gauche quelques brasses de la corde aux noueux d'étoffe de différentes couleurs, imprime, de la droite, au plomb lourd un habile mouvement de giration qui l'envoie très loin à l'avant, où il plonge ; un silence suit ; le sondeur ne compte plus, donc nous sommes passés ; jusqu'au prochain banc de sable le bateau reprend son allure normale.
    Pendant ce long trajet sur le Fleuve Bleu, de Shanghai à Hankeou nous n'avons ni port ni escale. Deux ou trois fois le jour, le bateau s'arrête en face d'une ville pour embarquer ou débarquer des passagers. Le troisième jour, pour la première fois apparaissent quelques montagnes brumeuses. Un léger brouillard embue toutes choses : jonques, barques, sampans, qui glissent par milliers, montent, descendent, traversent en tous sens, et, sur la rive, humbles maisons au toit de chaume blotties dans des touffes de bambous.
    Dans la soirée nous apercevons une ligne de remparts qui part de la rive et court sur la crête des monts où ses entailles se découpent sur un ciel pur. Un modeste village s'est occupé pendant des siècles à se protéger ainsi d'un mur immense qui englobe tout son territoire.
    Des montagnes se rapprochent, baignant leur base dans la grande nappe dorée de soleil. Nous passons à proximité d'un énorme rocher dont la masse noire se dresse au milieu du fleuve : c'est le
    « Grand Orphelin ». Des milliers de cormorans, perchés sur la falaise à pic, s'envolent à notre approche. Sur l'autre côté s'accroche dans la verdure une grande pagode qu'habite des bonzes épris de curieuse solitude.
    Le soir, le commandant nous avertit qu'il devra s'engager dans des passes très délicates, mais qu'il fera son possible pour gagner du temps et vaincre les difficultés. La nuit très obscure empêche de distinguer les balises à fleur d'eau. Longtemps la chanson du sondeur nous berce sans nous endormir, et soudain le bateau rentra tout à coup de plein fouet et donna de la gîte sur un vaste fond de sable. Sous le coup de son humeur de marin en détresse le commandant retrouve un vocabulaire que le malheureux sondeur devine, s'il ne le comprend pas, car c'est par sa faute que nous voilà échoués pour de longues heures. Ce n'est que vers 7 heures du matin que nous sommes dégagés et quelques instants plus tard nous atteignons le ponton flottant du débarcadère de Hankéou.
    Les bons Pères Franciscains de la mission italienne sont venus à notre rencontre ; leur repas nous attend. Nous les suivons, par un vent glacial et une pluie battante, sur la berge glissante mal éclairée. Sur le quai affluent de nombreux pousse-pousse ; chacun de nous s'y blottit enveloppé d'un manteau et, un quart d'heure après, nous sommes à table, aux prises avec un menu apostolique qui n'a rien de commun avec les mets du « Lyphong ». Nous parlons latin, car ni l'Evêque, ni aucun des Pères ne parlent français. On se comprend out de même, puis chacun de nous est gratifié d'une grande chambre où il s'enroule dans une couverture, car les draps de lit sont un luxe inconnu en Chine.
    Le lendemain, 10 janvier, une neige épaisse recouvre d'un linceul la ville immense, formée de trois villes juxtaposées et qui ne compte pas moins de deux millions d'habitants : Outchang, capitale de la province sur la rive droite, Hanyang sur la rive gauche et Hankeou, où sont enclavées les concessions étrangères. Et ce n'est pas une médiocre surprise de retrouver à 1.000 kilomètres du littoral, en plein coeur de la Chine, devantures, magasins, rues et boulevards aux noms et enseignes qui semblent un défi aux vraisemblances.
    Nous embarquons pour le repas du soir à bord d'un bateau japonais. Personne n'y parle français ; ni eau ni vin sur la table ; cuisine anglaise aux ragoûts sucrés, pour boisson du thé : cela nous change de nos habitudes. Dans nos cabines il manque deux couchettes : le tapis en tiendra lieu pour deux d'entre nous. Pas de chauffage non plus malgré le froid très vif.
    Après quatre jours de navigation monotone, tantôt suivant le milieu du fleuve, tantôt longeant l'une ou l'autre rive, en dépit d'un brouillard implacable, nous arrivons sans incident à Itchang, ville purement chinoise à 1.550 kilomètres de la mer, point terminus de la navigation à vapeur.
    C'en était fini des bateaux et du confort : nous prenions congé de la civilisation. Une jonque devait en un mois nous conduire à Chungking ; puis trois semaines en chaise à porteurs nous mener à Chengtu, capitale de la province du Setchoan, terme longtemps désiré de ce voyage de III jours. Mes rêves d'enfance et d'adolescence vont se réaliser !

    A. FLACHERE.

    1938/170-173
    170-173
    Chine
    1938
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