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De Saïgon à Nong-Seng

LAOS De Saïgon à Nong-Seng LETTRE DE M. DEZAVELLE Missionnaire apostolique au Laos. Je suis arrivé à Nong-seng le 23 octobre avec le P.Delalex ; le dimanche suivant les PP. Prodhomme et Chabanel arrivaient à leur tour. Pourquoi ne sommes-nous pas arrivés tous ensemble ? C'est ce que notre histoire va vous dire.
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    LAOS

    De Saïgon à Nong-Seng

    LETTRE DE M. DEZAVELLE
    Missionnaire apostolique au Laos.

    Je suis arrivé à Nong-seng le 23 octobre avec le P.Delalex ; le dimanche suivant les PP. Prodhomme et Chabanel arrivaient à leur tour. Pourquoi ne sommes-nous pas arrivés tous ensemble ? C'est ce que notre histoire va vous dire.
    Après nos pannes du canal de Suez, d'Aden et de Colombo, nous sommes arrivés à Saigon le 15 septembre à 9 h. du soir. Le P.Delalex attendait les Laociens, car le P. Prodhomme était parti rendre visite à son frère missionnaire à Sa-dec, puis de là était monté chez le P. Couasnon pour nous attendre. Nous avons juste passé un jour à Saigon, à faire quelques achats, et le 17, nous prenions le train qui nous conduisait à My tho, où le bateau venait nous prendre pour remonter jusqu'à Pnom-penh. Là, nous restons quelques heures en la compagnie de Mgr Bouchut, que j'ai trouvé bien « Blanchot », mais que le P.Tandart, procureur de la mission, dit cependant très bien portant. Nous changeons de bateau, et quelque trois jours après, le Bassac nous déposait à l'île de Khône, entourée de grands rapides qui n'ont pas l'air appétissant aux jeunes recrues : cependant nous en verrons d'autres.
    A Khône sud, nous prenons le train Decauville. De Pnom-Penh à Khône nous avions voyagé avec le général Pennequin et M. Mahé, résident supérieur du Laos, qui nous quittent pour prendre leur bateau à eux. A noter que dans ce même voyage de Pnom-penh à Khône, on nous a volé une natte matelassée : nous en avions deux ; à qui va rester l'orpheline? Le sort décide en ma faveur, ce qui me fait vite oublier cette première honnêteté de nos co-voyageurs annamites et laociens.
    A notre tour nous nous embarquons sur La Mouette, où nous avons peine à trouver place nous et nos bagages. En fait de bagages nous avions nos malles fournies par le Séminaire, plus nos valises et une petite caisse : deux autres caisses, une au P.Chabanel et l'autre à moi, étaient restées à Saigon. A propos de caisses, vous pouvez dire aux prochains partants pour le Laos de n'en prendre que de petites (coût environ 4 à 5 fr.) : elles peuvent passer sans difficulté, tandis que si elles sont plus grandes, le procureur de Saigon est obligé de les dédoubler, ce qui est arrivé pour une des miennes.
    En fait de malles, conseillez les malles simplement blindées, plutôt que soudées, car les premières sont d'une grande utilité à cause des fourmis blanches, qui dans certains endroits ne laissent rien.
    Nous voilà donc en route pour Bassac, chez le P.Couasnon : nous y sommes le vendredi dans l'après-midi : nous attendons là huit jours que le bateau monte jusqu'à Savannakhet; en attendant nous admirons l'église bâtie par le P.Couasnon : c'est très beau pour le Laos, et ce doit être un rude travail pour le missionnaire, aidé seulement, et à certains jours, par quelques chrétiens : l'extérieur est terminé, mais il y a encore beaucoup à faire à l'intérieur.
    Comme la crue du fleuve est encore considérable, et que le terrain est tout détrempé, nous ne pouvons pas partir à cheval. Le vendredi, avant la fête du saint Rosaire, nous prenons passage à bord de la Mouette, mouillée à deux lieues de pirogue au-dessus de Bassac. Une de mes valises trouve bon de faire un plongeon ; c'était du joli après !
    La Mouette a son chargement à peu près complet : ce n'est pas étonnant, car ce bateau est très petit. Néanmoins le capitaine consent à nous prendre, nous grimpons sur le toit : nos parapluies nous protègent contre les rayons du soleil qui est brûlant.

    ***

    Après une demi-heure de navigation, nous arrivons à Ban-muang, sur la rive opposée, pour prendre la poste. Là, le commissaire du gouvernement constate que notre bateau est trop chargé et qu'il faut descendre. A qui le tour ? Aux derniers montés, naturellement ! Nous nous exécutons, et nous voilà tous les quatre, les PP. Prodhomme, Delalex, Chabanel et moi, sur la berge, avec tout notre bagage. Il est cinq heures du soir : c'est le moment de s'occuper du logement. Ce ne fut pas une petite affaire. Le P.Prodhomme va trouver le commissaire et lui expose notre cas. « D'abord, qui êtes-vous ? Etesvous Français ou Siamois ? Je suis en terre siamoise, mais il y a là le P.Delalex qui est en territoire français, plus deux nouveaux. Je ne puis vous donner aucun logement. Mais on nous a dit que la maison du garde principal n'était pas occupée et que nous pourrions y loger. Oui, et puis vos boys vont tout démolir! En fait de boy, je n'ai qu'un vieux siamois, à mon service depuis vingt-cinq ans, et pas du tout turbulent ». Le représentant de notre patrie, prononce : « Eh bien ! Soit ! Allez ! »
    Nous nous installâmes comme nous pûmes. Un douanier français, ayant vu notre triste position, nous invita à sa table, et nous rassura en disant qu'un bateau était annoncé pour le lendemain.
    En effet, le lendemain à quatre heures du soir, le Haï-phong, bateau à roue, accostait à Ban-muang. Le P.Delalex connaissait le commissaire, il se présente : « Tiens, qu'est-ce que vous faites ici ? Nous sommes en panne et on nous a promis que vous nous prendriez au passage. Eh bien, demandez donc au capitaine que voilà. Je regrette, dit celui-ci, mais je ne puis vous prendre ; le bateau n'est pas à moi, je remplace un tel ; mais consolez-vous, dans deux ou trois jours, le Garcerie doit monter ; il sort de réparation et il est en train de faire ses essais ». Consolation médiocre ! Que faire? I1 n'y avait qu'une solution : retourner chez le P.Couasnon, avec nos bagages : c'est le parti que nous prîmes, toutefois sans aucun enthousiasme. Nous montons en pirogue après avoir soupé à la hâte, ce qui n'était pas difficile. Il faisait nuit noire. Nous ne craignions qu'une chose, dépasser le presbytère du P.Couasnon. Heureusement celui-ci se trouvait sur les bords du fleuve, en train de faire un cours d'Histoire de France à ses chrétiens ? Il nous entend parler et nous recueille, non sans nous avoir décoché plus d'un trait malicieux. C'était encore un bail de huit jours que nous prenions, car ce n'est que le vendredi suivant que le Garcerie devait monter.
    Nous nous mîmes à la disposition du P.Prodhomme pour commencer l'étude du catéchisme siamois. Je vous avoue que je croyais cela beaucoup plus facile ; mais quand il a fallu commencer à « disserter sur le monde avoir été créé, monter, venir » je ne m'y retrouvais plus. A quoi bon compliquer les phrases en y mettant des verbes à n'en plus finir ? Je me suis laissé dire que c'était le génie de la langue : Et puis tous ces tons ! Voilà encore qui m'a joué un beau tour, dès les premiers jours ! Un matin, un chrétien était malade ; le lendemain je veux lui demander en laotien s'il était toujours aussi malade et je lui demande (mais j'étais de bonne foi), s'il était toujours aussi.., derrière de poule ! ! ! Au lieu de Khon khai, j'avais dit Kon kai. Les Pères de rire, le pauvre homme de regarder de côté tout étonné, et moi... pas fier du tout.

    ***

    Enfin, huit jours après, un vendredi, nous remontons en pirogue, jusque chez M. Leroy, commerçant français établi à Bassac, chez lequel le Garcerie devait accoster. Ce brave homme nous hébergea toute la journée : ce n'est qu'à 8 h. 1/2 du soir que le bateau déposa la poste à Ban-muang, sur la rive opposée. Ordinairement il faisait cela en 10 minutes, puis venait chez M. Leroy. Une heure, une heure et demie passent et rien ne bouge : puisqu'il ne veut pas venir à nous, nous irons à lui. Vite on saute en pirogue, mais ça ne valait pas la descente : nous n'arrivâmes au bateau qu'à 11 h. du soir. Nous demandons au capitaine s'il allait jusqu'à Savannakhet. « Ah ! Non, pour une première fois nous ne montons que jusqu'à Ban-koum » (à 15 jours de pirogue en-dessous de Savannakhet). Et ce fut tout, on ne s'occupa plus de nous. Il fallut nous débrouiller pour trouver lumière et endroit où nous coucher. Nous nous installons au salon, et des régiments de moustiques avec nous. Le lendemain matin, le bateau, sans aller à Bassac, (nous avions eu une bonne idée de venir le trouver) fit route sur Ban-koum. Nous étions tous décidés à monter en pirogue, mais en chemin, un agent des Messageries, directeur du service des pirogues, nous apprend que deux seulement d'entre nous pourront monter ; le P.Delalex et moi sommes les heureux élus. Les P.Prodhomme et Chabanel avaient payé leur voyage jusqu'à Ban-koum, il était midi et ils n'avaient pas dîné (ordinairement on dîne à 10 h. 1/2). Le capitaine dit au P.Prodhomme que c'était inutile d'aller plus loin que Ban-houei-yang, où se trouve le P.Rouyer, car il n'y avait pas de pirogue pour lui et son compagnon. « Nous irons toujours voir, dit le Père ; d'ailleurs mon voyage est payé jusqu'à Ban-koum ; et, s'il n'y a pas de pirogue, j'aurai toujours le temps de redescendre après chez le P.Rouyer. Mais nous ne nous arrêtons pas chez lui en redescendant, dit le capitaine. Alors, c'est maintenant que vous me mettez à la porte, sans avoir même dîné.... »
    Les PP.Prodhomme et Chabanel descendent chez le P.Rouyer, et le P.Delalex et moi nous continuons. Le samedi soir nous étions à Ban-koum, où nous mîmes nos bagages sur notre pirogue. Elle était assez longue, mais étroite, et le toit de bambou était bien bas, pour moi surtout : je ne pouvais y loger que couché ou à genoux, et dans cette dernière position je devais courber la tête comme le Sicambre de l'histoire.
    C'était la vraie vie de missionnaire en voyage qui commençait pour nous. Nous débutons par ne pas souper. J'avais la fièvre, pas bien fort, mais suffisamment pour m'enlever toute envie de manger.
    Le lendemain, à 6 heures, nous nous mettions en route. C'était le dimanche de la Maternité de la Sainte Vierge. Notre convoi se composait de 5 pirogues : 2 pour les colis postaux, 2 chargées de caisses (dont une, immense celle-là, avait 150 caisses) et la nôtre. Ordre est donné au chef du convoi, un indigène, de faire remonter toutes les pirogues ensemble, car il faudra absolument s'aider dans les rapides, et il y en a une trentaine de Ban-koum à Savannakhet. Nous embarquons 6 miliciens pour Luang-Prabang : ils reçoivent ordre de tirer sur les coolies qui voudraient s'enfuir. Vous verrez comme ils s'en « tirèrent ».
    Le P.Delalex entame la conversation avec le chef du convoi, qui lui dit qu'avec les pirogues chargées de caisses nous avons au moins pour 20 jours de voyage. Nous nous mettons en route : on traverse le fleuve à coups de rame, et le courant étant très fort, nous opérons une jolie descente ce qui nous conduit à une bonne heure de chemin plus bas que l'endroit d'où nous étions partis. Notre pirogue était en tête ; les coolies côtoient la rive et à l'aide de grandes perches armées de crochets aux extrémités, s'accrochent aux branches, aux rochers et font défiler la pirogue sous leurs pieds, en marchant sur les planches qui sont de chaque côté à 20 centimètres au-dessus de l'eau ; à 10 h. 1/2 nous nous arrêtons pour « cuisiner ». Les pirogues étaient loin derrière nous : enfin en voici quatre, vers 1 heure de l'après-midi : elles nous apprennent que les coolies de la grande barque de 150 caisses étaient partis dans la brousse et que la pirogue était en plan... Nous repartons pour aller accoster à la nuit en vue d'un premier rapide. Les coolies de la deuxième pirogue passent la nuit à jouer avec les miliciens : le chef du convoi les réprimande le matin, car ils ont du mal à se mettre en route. En bons Laociens ils laissent dire, puis ils profitent du petit retard qu'ils avaient sur nous pour gagner, eux aussi, la brousse ; les miliciens restèrent plantés là : du coup ils avaient oublié leur consigne. Nous continuons sans nous douter de rien, et nous accostons à Ban-tha-kien, chez un de mes compatriotes, lieutenant du génie, occupé à de travaux de balisement sur le fleuve. Nous attendons là 24 heures que les pirogues nous rejoignent. Enfin deux miliciens arrivent, nous apprenant l'abandon de la pirogue...

    ***

    Mais voici la série des rapides, c'est terrible. L'eau tombe en cascade, fait des tourbillons effrayants et entraîne de gros troncs d'arbres enlevés au rivage. Quatre fois nous sommes obligés de décharger les trois pirogues et de porter à dos d'homme tous les bagages le plus loin possible ; on passe ensuite la pirogue à vide. Tout le monde (nous comme les autres), tire sur la corde en rotin : l'eau entre dans les barques, les tourbillons les font reculer, les remous les jettent sur les rochers.
    Enfin, Dieu aidant, on arrive à se dégager, on recharge, et en route jusqu'à la prochaine fois.
    Le dimanche de la Pureté de la sainte Vierge fut la journée la plus terrible pour nous : nous étions en plein dans le plus dur des rapides, le Ken-ma-vo (Rapide du chien enragé), qui porte bien son nom. Figurez-vous une série ininterrompue de rochers, recouverts de quelques centimètres d'eau, un courant extra rapide, des tourbillons extra tourbillonnants et cela pendant des hecto mètres et des hectomètres : il ne pouvait être question de décharger, il aurait fallu porter trop loin, et puis comment aurions-nous fait ? Sur la rive s'élevait à pic, à une hauteur de 8 à 10 mètres, toute une ligne de rochers surplombant tous ces gouffres, ce qui rendait les tractions très difficiles ; jugez un peu quel long ruban de chemin nous dûmes défiler ! Les rochers et le sable nous brûlaient les pieds. Les coolies nous montrèrent l'endroit, où huit jours au pavant, une pirogue avec son chargement de caisses et de « marins » avait sombré. Jamais je n'ai tant songé au Séminaire que pendant ces journées : je voyais tous mes confrères prêtres, disant tranquillement leur messe dans cette maison tant aimée, et nous, sans messe, nous tirions sur nos barques, avec le seul espoir et la seule consolation de voir se renouveler, pendant des jours et des jours, cette manoeuvre fatigante et monotone. Je vous avouerai, que j'en avais les larmes aux yeux. C'était une fête de la sainte Vierge que l'on aime tant aux Missions, c'était plus qu'il n'en fallait pour m'émouvoir ; mais je vous assure que jamais le bon Dieu ne m'a fait la grâce de réciter si bien mon bréviaire. Espérons que toutes ces misères compteront pour le prix des âmes de nos chers Laociens.
    Ces manoeuvres avaient fatigué le pauvre P.Delalex qui éprouva un mal de reins de première classe : pendant trois jours il lui fut impossible de bouger de notre pirogue.
    Heureusement nous avions un peu de vinaigre, je le frictionnai ; le chef du convoi, se disant masseur, vint lui pincer les nerfs, ce qui calma un peu la douleur ; là où je craignais pour lui, c'était dans les rapides, quand il restait seul dans la barque ; heureusement notre corde tint toujours bon, et d'ailleurs on doublait ordinairement les câbles, si bien qu'on finissait par se débrouiller, non toutefois sans embarquer pas mal de paquets d'eau.
    Enfin, le mercredi 18, nous arrivons à Huen-hin (maison de pierres), village situé à 2 journées de pirogues de Savannakhet. Nous attendons-là un petit vapeur qui doit venir nous prendre : il arrive au bout de 2 heures et je vous assure qu'il fut le bienvenu. Le même jour, à 5 heures du soir, nous étions à Savannakhet. En débarquant nous trouvons un courrier du P. Mercier, de Song-kon ; le Père nous invite à passer sur l'autre rive ; ses chevaux doivent nous y attendre pour nous conduire chez lui, où le bateau pourra nous prendre le lundi suivant à 9 heures du matin. Nous couchons donc à Savannakhet où l'agent des Messageries fluviales, un charmant homme, nous retint à souper et à dîner le lendemain jeudi 19. Vers deux heures de l'après-midi nous montons en pirogue : c'était une petite barque très étroite où nous avions mis quelques bagages ; assis là dedans, il ne fallait pas faire de mouvements brusques, car l'eau arrivait à quelque 4 ou 5 centimètres du bord ; vers 5 heures du soir nous arrivions à Bang-sai, endroit désigné pour prendre les chevaux ; nous ne les trouvons pas ; nous sommes donc obligés de continuer dans notre esquif ce petit voyage, qui était loin d'être une promenade d'agrément.

    ***

    A la nuit noire, nous arrivons à un assez gros village possédant un pagode : c'est là que nous coucherons. Un indigène nous apprend que les chevaux sont venus jusque-là, mais qu'ils sont repartis avant la nuit : le mauvais état des sentiers ne leur avait pas permis de descendre plus bas.
    Le P.Delalex hèle les bonzes qui faisaient un vacarme assourdissant dans leurs maisons. Ils se taisent, mais ne bougent pas. Enfin en voici un qui se hasarde dehors avec une torche. Le Père demande à coucher à la pagode : les bonzes se consultent et nous conduisent processionnellement chez le diable : belle demeure pour ceux qui viennent lui faire la guerre ! La pagode est assez jolie ; nous étendons nos nattes.
    Les 15 ou 20 bonzes et bonzillons qui étaient là nous entourent, nous regardent avec étonnement et posent toutes sortes de questions au P.Delalex. Enfin, au bout d'une heure au moins, ils consentent à nous laisser en paix, après avoir planté la torche laocienne sur un plateau de fer. Nous avions passablement faim : il nous restait encore un peu de vin dans une bouteille, nous l'achevons, c'est tout, et comme dessert... eh bien... rien. Avant de nous endormir, nous faisons notre prière et récitons notre chapelet : j'avais bien pris la résolution de le dire sans distractions, mais j'avais compté sans les statues des bouddhas, qui trônaient à mes cotés ; elles m'induisirent en plus d'une distraction. N'empêche qu'à la fin je fis une bonne prière à la Sainte Vierge, afin qu'Elle daigne écraser définitivement la tête du serpent maudit, qui tient enlacés les pauvres Laociens, et je répétais avec confiance :
    « Dieu sauvera le pauvre Laocien », comme dit la romance du P. Martin.
    Peu après, deux bonzes reviennent, porteurs de deux noix de coco sèches ; nous les remerciâmes, mais ce mets ne nous disait pas grande chose, nous n'y touchâmes pas.
    Nous nous apprêtions à nous endormir, quand arrive le chef du village avec trois paniers de riz gluant, des petits poissons grillés, du piment du pays, trois oeufs et des bananes. Nous remercions la bonne Providence qui prenait tant de soin de ses missionnaires, et je vous assure que nous mangeâmes avec appétit.
    Le lendemain nous fûmes réveillés de bonne heure par les bonzes qui venaient frapper du tam-tam et du tambour, en cadence. Nous plions bagages, regagnons notre barque et en route pour Song-kon. Nous arrivons vers neuf heures du matin, et nous trouvons le P. Mercier en compagnie du P.Gouin : nous étions définitivement au bout de nos peines.
    Le lundi nous prenons le bateau à 9 heures, et à 5 heures du soir nous arrivons à Nong-seng, après avoir déposé à Sieng-vang, le P.Gouin, et pris à sa place son curé, le P. Xavier Guégo.
    J'étais enfin à destination : le P.Berthéas vint nous recevoir ; quelques secondes après je m'agenouillais aux pieds de Mgr Cuaz et recevais sa bénédiction.
    Les Pères Prodhomme et Chabanel arrivèrent le dimanche 29 octobre à 4 heures du soir : ils avaient fait deux jours de pirogue de plus que nous.
    Aujourd'hui nous sommes parfaitement habitués : la fièvre n'a fait encore que de courtes apparitions depuis que nous sommes sur la terre promise du Laos et elle a été très bénigne; aussi je me signe un billet de longévité exceptionnelle.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1906, N° 54.
    1906/346-354
    346-354
    Laos
    1906
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