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De Penang au Sikkim et retour

De Penang au Sikkim et retour Au Collège général de Penang, les vacances, au lieu d'être, comme dans les séminaires de France, de trois mois consécutifs, sont partagées en trois périodes d'un mois chacune après chaque trimestre d'études: combinaison dictée par l'expérience pour ménager les santés et répartir l'effort intellectuel, sous les ardeurs tropicales du climat de la luxuriante île malaise.
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    De Penang au Sikkim et retour

    Au Collège général de Penang, les vacances, au lieu d'être, comme dans les séminaires de France, de trois mois consécutifs, sont partagées en trois périodes d'un mois chacune après chaque trimestre d'études: combinaison dictée par l'expérience pour ménager les santés et répartir l'effort intellectuel, sous les ardeurs tropicales du climat de la luxuriante île malaise.
    Les professeurs, eux aussi, ont besoin de vacances et, pour qu'elles leur soient à la fois agréables et utiles, il les emploient, au moins de temps en temps, à quelque voyage dans les missions voisines, afin de s'initier aux moeurs et aux coutumes des peuples qui leur ont confié leurs enfants pour en faire des prêtres instruits et pieux.
    En décembre dernier, deux professeurs choisirent l'Inde comme but de leur voyage d'étude et poussèrent jusqu'au Sikkim, où ils trouvaient des missionnaires de leur Société. C'est cette intéressante pérégrination que un des deux voyageurs a résumée dans les pages suivantes: il sera certainement agréable à nos lecteurs de la faire à leur suite.

    ***

    Dans notre île de Penang, où le thermomètre refuse obstinément de descendre au-dessous de 22 degrés, on éprouve parfois le désir de rechercher la fraîcheur et même le froid, et voilà pourquoi, le 14 décembre, nous prenions le bateau pour aller passer les fêtes de Noël Kalimpong, chef-lieu de notre Mission du Sikkim. Vous raconterai-je tous les détails de ce voyage? Il y a beaucoup de choses qui certainement vous intéresseraient, mais qui ne nous frappent plus guère, nous, déjà vieux résidents d'Extrême-Orient. .
    En deux jours et demi, le bateau nous a conduits à Rangoon en Birmanie. Inutile de dire que, passagers de 2e classe sur un paquebot anglais, nous étions très bien. Nous passons 24 heures à Rangoon pou visiter les Pères, que d'ailleurs nous connaissons déjà, puisque, en 1930, nous avons fait le voyage de Birmanie.
    Encore deux jours et demi de bateau pour la traversée de Rangoon à Calcutta, où nous sommes arrivés le 21: la mer était peu agitée. A bord nous étions en compagnie d'officiers indigènes : un Sikh et deux musuimans du nord-ouest de l'Inde. Beaux hommes et assez sympathiques, le Sikh surtout. Les Sikhs sont quelques millions au Punjab ; ils forment une race tout à fait spéciale avec une religion à eux datant du XVIe siècle ; ils sont monothéistes et leur culte est centré sur leur «Bible» écrite par leur prophète Baba Nanka. Les hommes sont barbus, n'ayant pas le droit de se servir de rasoir. Leur religion leur défend de fumer, mais, à part cela, ils sont assez libres. Soumis par les Anglais en 1840, ils sont de fameux soldats. Quant aux musulmans, ce sont de grands et beaux hommes au type nettement iranien ou afghan ; mais pour ceux-là l'islamisme est tout ; ils ne mangent comme viande que quelques poulets qu'ils tuent eux-mêmes, car ils n'ont pas le droit de manger ce qui n'a pas été tué par un musulman.
    Calcutta est une très grande ville (1.300.000 habitants) que nous visitons à l'aller et au retour. Les types indigènes sont déjà très différents des Indiens que l'on voit à Penang.
    Dans la nuit du mercredi 23 décembre le train nous transportait de Calcutta à Séliguri, au pied des montagnes, où nous arrivions à heures du matin. Là nous attendait une auto envoyée de Kalimpong par Mgr Douénel, préfet apostolique du Sikkim. Il faisait déjà bien froid et le temps était humide. Après quelques kilomètres nous entrons dans les montagnes en suivant la vallée de la Tista, rivière du Sikkim, que domine le splendide massif du Kitchinjunga. La vallée étant très profonde, la route est vertigineuse et dangereuse. Après une vingtaine de kilo mètres, on traverse la Tista sur un beau pont et l'on monte pendant une quinzaine de kilomètres jusqu'à Kalimpong, qui est à 1.200 mètres d'altitude, soit 1.000 mètres au-dessus de la Tista.
    Kalimpong est une ville merveilleusement située. Le climat est celui de l'Italie du sud ; pour un sou on a une dizaine de mandarines, car les orangers sont nombreux et couverts de fruits. Kalimpong est la plus importante station des presbytériens écossais: ils y ont des chrétiens et un immense établissement d'éducation pour les métis de toute l'Inde. Les catholiques n'y sont installés que depuis une dizaine d'années. Le principal pasteur protestant indigène s'étant converti il y quelques années et d'autres l'ayant suivi, il y a maintenant une petite paroisse de quelques centaines d'âmes.
    Un couvent de Soeurs de Saint-Joseph de Cluny est tout à côté, avec une école très florissante ; la plupart des Soeurs sont irlandaises et donc qualifiées pour enseigner l'anglais, mais toutes parlent aussi le français, elles prient même en français, en filles fidèles de la vénérable Mère Javouhey.
    Le jour de Noël nous avons eu un magnifique lever de soleil sur les montagnes ; le Kintchinjunga et ses voisins passent du blanc mat au violet, au jaune, au doré, au blanc éblouissant: c'est de toute beauté. Kalimpong est la porte du Thibet, la route la plus facile et la plus fréquentée y aboutit après avoir franchi le col du Jélep, qui est à plus de 4.000 mètres. Aussi les Thibétains y abondent, et, au marché du samedi, nous en avons vu beaucoup et avons pu en photographier plus d'un, bien que la chose ne soit pas facile, car il paraît que cela leur fait perdre leur bonheur. Les Thibétains sont, d'ailleurs, le peuple le plus superstitieux de la terre et probablement le plus crasseux: leur saleté est vraiment repoussante.
    Le dimanche 27 décembre au soir, nous partions pour Pedong, la plus ancienne chrétienté de la préfecture. C'est au delà de Kalimpong, sur la route du Thibet. N'ayant pu trouver de chevaux, nous dûmes aller à pied. Le poste de Pedong est confié aux Chanoines de Saint-Maurice, qui travaillent dans la mission depuis quelques années: ce sont des Suisses et leur accueil est fort aimable. Il faisait froid là-bas et je fus heureux de trouver sur mon lit une de ces lourdes couvertures thibétaines faite avec la grosse laine si dure
    Le lundi matin, retour à Kalimpong: j'étais heureux de refaire du cheval après 18 ans: un petit cheval thibétain, doue de vigueur et de docilité, qualités particulièrement appréciables en un chemin qui souvent côtoie le précipice et parfois n'est pas plus large sous les pieds du cheval qu'une feuille de papier à lettres. Il paraît pourtant que c'est la route la moins dangereuse de la mission.
    Le soir de ce même jour nous partions en auto de Kalimpong pour Darjeeling: 50 kilomètres d'une route terriblement en pente et à pic par endroits. Ce pays n'est vraiment pas fait pour qui craint le vertige. C'est dans les nuages et le froid que nous arrivons à Darjeeling. Très bonne réception des PP. Jésuites belges dans leur magnifique collège. Comme ce sont les vacances, il n'y a que peu de Pères dans la maison ; pendant l'année ils sont une vingtaine de Pères ou scolastiques, avec 250 à 300 élèves, la plupart européens ou anglo-indiens, quelques indigènes, beaucoup de catholiques, quelques protestants et quelques païens. Très beau bâtiment, solidement construit à cause des fréquents et forts tremblements de terre. Ici on n'a pas seulement froid, on gèle ; tous les matins il y a de la gelée blanche ; heureusement les chambres sont munies de petits calorifères électriques qui rendent la température supportable.
    Par un temps extraordinairement clair nous avons fait l'ascension d'une montagne de 2.500 mètres d'altitude, d'où nous avons vu les deux plus hauts sommets du globe: l'Everest (8.800 mètres) et le Kintchinjunga (8.500 mètres) ; l'Everest étant loin, on n'en voit que la pointe, mais le Kintchinjunga et ses voisins forment un massif splendide ; les autres montagnes sont aussi toutes dans les 6.000 ou 7.000 mètres ; du côté du Thibet on en voit encore beaucoup d'autres de pareille hauteur.
    Nous voici sur le chemin du retour. Le 1er janvier nous descendîmes de Darjeeling par le tortillard, petit chemin dé fer qui en quelques heures dégringole de 2.000 mètres. A mi-route nous nous arrêtons à Kurseong, pays de plantations de thé, pour y visiter un scolasticat des PP. Jésuites ; malheureusement je l'ai mal vu, étant pris d'une fièvre assez forte que j'ai traînée en tortillard, puis dans le train toute la nuit jusqu'à Calcutta. De là à Bénarès, où nous nous rendons aussitôt sur les bords du Gange: spectacle intéressant, mais quelque peu répugnant, du paganisme hindou. A quelques kilomètres de Bénarès nous visitons Sarnath, lieu d'origine du bouddhisme. Le lendemain, après une nuit passée chez les PP. Capucins de l'endroit, nous partons pour Agra.
    Une journée de voyage et, vers 5 heures du soir, nous arrivons chez un bon vieil évêque capucin, entouré de son Coadjuteur et de quelques Pères, tous italiens comme lui. Nous passons à Agra une journée entière, bien remplie par la visite des très intéressants monuments laissés par les grands Mogols des XVIe et XVIIe siècles. Le lendemain, nous allons voir les beaux palais construits par l'un d'eux à une trentaine de kilomètres d'Agra. Après quoi, départ pour Delhi.
    Delhi, capitale dès le XVe siècle avant J.-C., est une ville pleine de ruines, dont plusieurs sont fort in téressantes. A côté, le New Delhi, la capitale anglaise bâtie de toutes pièces depuis 20 ans sur un plan vrai ment grandiose. Ce même jour nous visitons encore diverses ruines du XIIe au XVIIIe siècle.
    Le soir, départ pour Calcutta: 1.600 kilomètres à effectuer en 24 heures. Dans la nuit, j'ai la désagréable surprise de trouver ma soutane et ma poche découpées et mon portefeuille évanoui : un Indien, qui était dans notre compartiment, avait fait le coup et, lorsque je m'en aperçus, il avait disparu ; c'est tout à fait classique aux Indes, paraît-il. Mon passeport avait été soustrait avec le portefeuille, mais j'ai pu en obtenir un autre à Calcutta. La perte d'argent n'est pas considérable, car heureusement c'est mon compagnon qui avait sur lui notre bourse de voyage. J'ai déposé une plainte à la police, mais qui sera sans résultat. Les PP. Jésuites de Calcutta m'ont trouvé un tailleur, qui a fait un vrai stoppage à ma soutane, et un infirmier qui a soigné un de mes pieds dont une écorchure s'était envenimé.
    Embarqués le dimanche 10 janvier à Calcutta, deux jours après nous étions à Rangoon, où il fallut attendre pendant 48 heures le bateau qui devait nous ramener dans notre île. Enfin, le 17, nous débarquions à Penang, frais et dispos pour reprendre notre austère vie de professeur, après une aussi intéressante diversion.
    P. P.

    1937/123-127
    123-127
    Inde
    1937
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