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De Paris à Saint-Malo journal d'un partant en 1718

De Paris à Saint-Malo journal d'un partant en 1718 Par M. AUMONT
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    De Paris à Saint-Malo

    journal d'un partant en 1718

    Par M. AUMONT

    Il y a juste 200 ans qu'ont été écrites les pages que nous publions. Elles font revivre un mode de voyage disparu, et que ceux-là seuls regrettent qui ne l'ont point pratiquer. Elles intéresseront par les différences que les lecteurs y verront avec leurs habitudes actuelles. Lu dans un wagon confortable, un tel voyage paraîtra pittoresque à plusieurs, désagréable à beaucoup. Nos ancêtres s'en émouvaient moins, ils ne connaissaient point d'autre manière de parcourir les longues distances, et ne supposaient pas que leur arrière-petit-fils feraient du 80 ou même du 100 à l'heure. Si on le leur avait prédit, ils auraient souri d'incroyance en regardant le prophète, et peut-être quelques-uns auraient répondu comme Ly Hung-tchang, à qui l'on opposait la rapidité de nos chemins de fer à la lenteur des voiturettes chinoises : « A quoi bon ? Est-ce que nous n'arrivons pas tout de même ». Tout de même, soit ; mais nous préférons les chemins de fer au cheval de M. Aumont, l'auteur du récit. Cet excellent M. Paul Aumont était né à Paris vers 1692 ou 1693. Par la protection de Bossuet, il avait fait ses études au collège de Navarre. Après avoir travaillé au Siam pendant une vingtaine d'années, à la procure de Pondichéry durant deux ans, il revint au Séminaire des Missions Etrangères en 1742 et y mourut le 26 février 1773.
    Son compagnon, M. de Lolière-Puycontat ou Puycomtal, originaire de Grignols, dans la Dordogne, devint Vicaire apostolique du Siam en 1738, et mourut à Juthia le 8 décembre 1755.

    Il y avait trois mois que j'étais prêtre, quand Messieurs les directeurs du Séminaire m'avertirent, dans les premiers jours de janvier 1718, que je partirais le 14 par le messager, pour me rendre à Saint-Malo, où je m'embarquerais avec M. de Lolière.
    Ils me demandèrent comment je ferais à l'égard de mes parents, et si je les préviendrais; ce fut alors que je découvris mon dessein de partir sans leur rien dire, pour leur épargner et à moi aussi un chagrin que nous aurions de la peine à supporter. J'ajoutai que j'étais convenu de cela avec Mme la maréchale de Chamilly, qui prendrait sur elle de consoler mes parents.
    Cet arrangement étant approuvé, le dépensier du Séminaire nous acheta ce dont nous avions besoin pour le voyage, fit nos ballots, et en dix jours tout fut prêt pour notre départ. M. de Brisacier nous mena tous les deux pour saiuer Mgr le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il lui dit en me montrant : « Voilà, Monseigneur, un de vos diocésains ». A quoi le Cardinal répondit qu'il était bien aise que je prisse ce parti. Il nous exhorta à travailler avec zèle au salut des âmes, en nous représentant combien était grande l'oeuvre que nous entreprenions. Nous nous mîmes à genoux, et il nous donna sa bénédiction, en nous souhaitant toutes sortes de prospérités.
    La coutume du Séminaire ayant toujours été d'envoyer les jeunes missionnaires, avant leur départ, faire leurs prières au tombeau de saint Denis, M. de Brisacier1 nous y mena ; nous y restâmes quelque temps en oraison. Au retour, M. de Brisacier nous conduisit à Saint-Lazare, où nous fûmes saluer le Général, M. Bonnet, à qui notre Supérieur dit : « Voilà deux jeunes ecclésiastiques qui vont partir pour les missions dans peu de jours ». Sur cela, le Général nous fit beaucoup de politesses, nous souhaita un heureux voyage, et de grands succès dans nos travaux apostoliques.
    Le lendemain, M. de Brisacier nous prit en particulier dans sa chambre, où après nous avoir fait une petite exhortation sur la manière dont nous devions nous comporter dans les missions, le désintéressement dans lequel nous devions y vivre, le zèle que nous devions avoir pour le salut des âmes, il nous dit :
    « Vous voyez le bruit que fait ici en France la Constitution Unigenitus, cela n'en restera pas là, selon les apparences. Si donc, dans la suite, on l'envoie dans les Indes par ordre de la Cour de Rome, si vous n'étiez pas dans l'intention de la recevoir, vous feriez mieux de ne pas passer aux missions ; il faut dans cette oeuvre une entière soumission aux décisions des Souverains Pontifes ».
    Ensuite m'adressant la parole :
    « Quoique vous soyez plus ancien dans la maison que M. de Lolière, cependant comme il est plus ancien prêtre que vous de deux ans, il sera le supérieur dans le voyage. Vous prendrez à Saint-Malo les instructions de Monseigneur l'Evêque, pour savoir comment vous devez vous comporter dans le vaisseau pendant la traversée ».
    Après nous avoir donné plusieurs autres avis particuliers, il ajouta qu'il espérait que nous travaillerions bien pour la gloire de Dieu, avec d'autant plus de faciliter, que nous aurions tous deux assez d'aisance pour parler en public.

    ***

    Dès le matin du jour suivant, je fus voir Mme la maréchale de Chamilly pour lui annoncer mon départ. Elle me fit aussitôt entrer dans son cabinet ; elle me demanda ce qu'il y avait, que j'étais venu de si bonne heure. Je lui dis :

    1. Supérieur du Séminaire des Missions Étrangères.

    « Madame, je viens m'acquitter de la promesse que je vous ai faite, — Comment, me dit-elle, vous partez ?
    — Oui, Madame. Je n'ai qu'une grâce à vous demander, qui est dé vouloir bien continuer vos bontés pour mes parents, et surtout pour ma mère qui sera fort affligée lorsqu'elle apprendra mon départ.
    — J'en fais mon affaire, me dit-elle, mais quand partez-vous ?
    — Demain à midi.
    — Eh bien, répliqua-t-elle, je ne vous tiens pas quitte, vous viendrez demain matin avant de partir ».
    Elle me demanda si j'avais besoin de quelque chose pour mon voyage; je lui répondis que le Séminaire avait pourvu à tout ce dont je pouvais avoir besoin, que je lui étais infiniment obligé.
    Après avoir conversé un temps assez considérable avec elle dans son cabinet, nous passâmes à la chambre où était son café ; nous en prîmes, conversant de différentes choses, pour ne donner rien à connaître de mon départ aux domestiques. En prenant congé elle me dit:
    « Je vous attends demain matin ».
    Je fus l'après-dîner voir mon père et ma mère que j'embrassai comme de coutume, sans qu'ils s'aperçussent d'aucun changement en moi, non plus que mes frères et mes soeurs; la nature souffrait de mon côté, prévoyant que je ne les reverrais jamais. Je fus voir ensuite les personnes qui avaient eu tant de bontés pour moi dans ma jeunesse ; je leur dis adieu et me recommandai à leurs prières.

    ***

    Le soir, avant le départ des missionnaires pour les Indes, car pour ceux du Canada cette cérémonie ne se fait pas, toute la communauté s'assemble dans la salle commune. Le Supérieur commença par faire un petit discours en peu de mots, sur le bonheur de ceux que Dieu destine à une oeuvre aussi sainte que l'apostolat ; il rapporta ce passage de saint Paul aux Romains : Quarn speciosi pedes evangelisantium pacem, evangelisantium bona. Le premier, il se prosterna aux pieds des jeunes missionnaires et il les baisa, ce que firent ensuite tous les ecclésiastiques qui se trouvaient présents les uns après les autres. J'ai vu même des évêques faire cette cérémonie. Il en coûte plus à ces jeunes missionnaires qui souffrent cette cérémonie qu'à ceux qui la font; on les voit souvent fondre en larmes.
    Le 14 janvier, jour de mon départ, je retournai voir Mme la maréchale de Chamilly, qui m'offrit encore de me donner ce dont je pouvais avoir besoin ; je la remerciai très humblement, lui demandant toujours la continuation de ses bontés pour mes parents. Elle voulait me donner des livres, mais comme mes ballots étaient faits et déjà chez le messager, je la remerciai. Toute cette conversation se passait dans son cabinet où il y avait une très belle croix d'or enrichie de pierreries, dans laquelle était enchâssé un morceau considérable de la vraie croix.

    MARS AVRIL 1918, N° 120.

    Après avoir dîné au Séminaire, nous prîmes congé de tous nos Messieurs ; ils nous remirent les paquets de lettres pour les missions dans lesquelles nous allions, les bulles pour trois vicaires apostoliques : pour MM. de Quéralay-Tessier les bulles de l'évêché de Rosalie et de coadjuteur au vicariat apostolique de Siam ; pour M. Guisain les bulles de l'évêché de Laranda et de coadjuteur au vicariat apostolique du Tonkin, et pour M. Le Blanc, qui était vicaire apostolique en Chine depuis plusieurs années, les bulles de l'évêché de Troade.
    Nous partîmes pour nous rendre à la messagerie de Bretagne, où environ à 1 heure, après avoir embrassé les jeunes ecclésiastiques qui étaient venus nous y conduire, nous montâmes à cheval et prîmes la route de Saint-Malo.

    1re journée. __ Je partis donc de paris le vendredi 14 janvier 1718 avec M. de Lolière, mon confrère, et Athanase Ly, chinois, dont on nous avait chargé, pour le conduire aux Indes. J'étais aussi content qu'on le puisse être ; le mauvais temps qu'il faisait, la rigueur du froid, et la neige qui tombait en abondance, ne me paraissaient pas mériter d'y faire attention: Ce qui me fit plus de peine dès le premier jour, c'est que nous nous égarâmes, ayant pris une autre route que le messager, pour nous rendre à Villepreux, qu'il nous avait dit être la première couchée.
    Dès le Pont Neuf nous avions devancé le messager, dont les chevaux étant chargés allaient assez lentement. Nous prîmes notre route par Versailles, croyant que c'était celle du messager, dans l'intention de l'attendre ensuite ; mais lorsque nous fûmes au pont de Suresnes, les commis du pont nous dirent que le messager n'allait point ordinairement par Versailles à Villepreux, mais par Saint-Cloud, que si nous voulions aller par Versailles, nous n'aurions qu'à piquer bien nos chevaux, parce que le messager serait plus tôt arrivé que nous, Malgré le mauvais temps nous ne tardâmes point à arriver à Versailles, mais lorsque nous y fûmes, les uns nous enseignaient le chemin de Villepreux par le côté de la paroisse, les autres nous disaient qu'il fallait passer par la porte de l'Orangerie ; dans l'incertitude où nous étions, nous nous déterminâmes à prendre notre route par la porte de l'Orangerie.
    Lorsque nous fûmes près de la porte, un curé du diocèse de Chartres, qui retournait de Paris à sa cure, nous joignit ; nous lui demandâmes s'il ne savait point le chemin de Villepreux. Il nous dit qu'il ne le savait point, mais qu'il nous accompagnerait jusqu'à Saint-Cyr et qu'il ne nous quitterait point que nous ne fussions sûr de notre chemin.
    Nous liâmes conversation avec lui qui nous paraissait homme de mérite ; lorsqu'il fut dans Saint-Cyr, il s'informa du chemin que nous devions tenir, et vint nous mettre dans notre route.
    La nuit commençait et nous avions encore deux petites lieues à faire, ce qui était beaucoup pour des gens qui ne savaient pas le chemin, et qui devaient s'attendre à ne rencontrer personne. Nous enfilâmes les allées d'arbres qui sont derrière Saint-Cyr; mais lorsque nous fûmes au milieu de cette allée, ne pouvant plus apercevoir de route à cause que la neige avait couvert le chemin, nous crûmes voir une grande route sur la droite ; mais nous n'y eûmes pas fait un quart de lieue, que nous trouvâmes quelques maisons où on nous dit que nous étions égarés, qu'il fallait aller reprendre l'allée d'arbres que nous avions quittée, et que nous trouverions Villepreux au bout.
    N'étant pas accoutumé à aller en voyage, cela me causait plus d'inquiétude qu'à mon confrère, qui avait déjà traversé une grande partie de la France.
    Nous n'avions pas d'autre clarté pour nous conduire que celle que donne la réverbération de la neige lorsqu'elle couvre la campagne. Nous regagnâmes donc l'allée que nous avions quittée, et nous ne tardâmes point à arriver au bout. Mais lorsque nous y fûmes, ne trouvant point de village, voyant deux chemins, et personne à qui demander lequel nous devions prendre, nous étions fort inquiets; enfin nous aperçûmes de la lumière au-dessus de la porte du parc, où nous ne pensions trouver personne ; nous appelâmes, et une femme qui parut nous enseigna le chemin de Villepreux où nous fûmes bientôt rendus. Nous ne laissâmes pas, malgré toutes nos fausses routes, d'arriver un quart d'heure plus tôt que le messager.
    Dès ce premier jour je fus fort incommodé du cheval, ayant été obligé d'aller toujours fort vite, ce qui m'écorcha et me fit souffrir jusqu'à Saint-Malo. Nous prîmes la résolution de ne plus quitter notre messager, à moins que nous nous fussions bien instruits du chemin.

    2e journée. — Le lendemain, 15e du mois, nous fûmes contraints de dire au messager de ne pas partir sans nous, parce que nous ne savions pas le chemin. Nous avions deux messagers : un partit à 4 heures avec les chevaux de bagages, et nous partîmes peu de temps après avec l'autre ; nous rejoignîmes bientôt le premier, qui avait été obligé de s'arrêter, parce qu'un de nos ballots étant tombé du cheval, il n'avait pu le relever seul, ce qui nous obligea à nous arrêter en pleine campagne, par un froid qui nous saisissait. Lorsque le jour fut venu, nous étant bien informés du chemin, nous partîmes, et nous arrivâmes environ une bonne heure avant notre messager au lieu de la dînée, ayant fait 4 lieues dans notre matinée, Ce fut là que nous fîmes une entière connaissance avec notre messager, ce qui n'est pas à négliger pour être bien traité dans la route. Après le dîner, nous partîmes pour aller coucher à Dreux. Nous passâmes par Houdan, ensuite par Marolles, d'où nous aperçûmes la tour de Dreux, quoiqu'il y eût encore deux lieues qui me parurent fort longues, tant à cause des mauvais chemins, où la glace à tout moment s'enfonçait sous les pieds de nos chevaux, qu'a cause que la selle de mon cheval me paraissait fort dure, étant déjà blessé. Nous arrivâmes enfin vers les quatre heures à Dreux. J'étais si fatigué que je ne pouvais presque pas mettre un pied devant l'autre. Il nous fallut traverser toute cette petite ville pour arriver à l'hôtellerie. Nous passâmes près de la tour que l'on voit de si loin et qui n'est qu'une méchante masure plantée sur le haut de la ville.

    3e journée. — Le 16, qui était un dimanche, on nous fit lever dès 4 heures pour entendre la sainte messe, et ensuite monter à cheval par un froid fort grand et un vent du nord qui nous coupait le visage. Nous souffrîmes beaucoup et surtout M. de Lolière qui fut contraint de s'arrêter dans un village voisin pour faire faire du feu. Je me contentai de mettre pied à terre pour m'échauffer à force de marcher, suivant de loin le messager; mais le voyant doubler le pas, je fus obligé de monter à cheval pour le suivre. M. de Lolière ne put nous rejoindre que lorsque nous étions près d'arriver à Dampierre qui était le lieu de la dînée. Pendant le repas, nous eûmes beaucoup à souffrir d'un normand qui était d'aussi mauvaise mine qu'il avait de mauvaises manières ; il jurait à tout propos ; nous voulûmes lui faire sentir combien cela était indécent, mais il nous dit d'un ton fier que chacun était à table pour son argent ; il voyait qu'il n'avait affaire qu'à des ecclésiastiques, et il faisait peu de compte de leurs remontrances.
    Après dîner, nous partîmes, nous étant bien informés du chemin ; il faisait un grand soleil, mais comme il avait gelé très fort la nuit précédente et toute la matinée, les chemins étaient remplis de glace et couverts de neige ; aussi nous eûmes beaucoup de peine à faire les 6 lieues qui nous restaient pour attraper la couchée. Nous aurions été fort embarrassés, si quelque temps après nous être mis en route, nous n'avions point rencontré deux messieurs qui, étant avec un autre messager, devaient aller coucher au même endroit que nous ; ils étaient bien mieux montés que nous, et sauf qu'il y avait un mauvais bois à traverser qu'ils désiraient passer en compagnie, ils ne nous auraient pas attendus. Lorsque nous fûmes à Verneuil, ils prirent un jeune monsieur qui était de leurs amis. Ce monsieur, sachant bien les chemins, nous conduisait on ne peut mieux ; cependant, malgré les tours et détours qu'il nous faisait faire pour éviter la glace, nous ne laissâmes pas que de passer souvent dessus. Lorsque nous fûmes arrivés au commencement de la forêt, nous traversâmes une rivière; ces messieurs nous avertirent de laisser nos chevaux aller d'eux-mêmes, qu'ils connaissaient le gué, que sans cela il y aurait du danger. Etant un peu avancés dans le bois, nous nous aperçûmes que M. de Lolière ne nous suivait pas ; on fut obligé de l'attendre quelque temps, de peur qu'il ne pût nous rejoindre. Ce retard était dû à une chute de son cheval. On nous montra dans ce bois une place où, peu de temps auparavant, deux compagnies de voleurs avaient voulu se voler les uns les autres sans se reconnaître ; plusieurs avaient été tués et d'autres pris, qui furent rompus. Nous ne pûmes arriver qu'après plus de deux heures de nuit à la ville de Laigle.

    4e journée. — Le 17, comme nous n'avions que 6 lieues à faire dans la journée, on nous dit que, si nous voulions voir en passant l'abbaye de la Trappe, cela ne nous détournerait que de 2 lieues ; mais comme nous étions fatigués et qu'il aurait fallu passer sur bien des glaces par des chemins de traverse, quoique nous en eussions bien envie, nous n'essayâmes point l'entreprise. Nous dînâmes vers les neuf à dix heures, et lorsque nous étions à table, ce jeune monsieur, qui nous avait si bien conduits la veille, nous envoya demander si nous voulions partir, qu'il nous accompagnerait jusqu'à la couchée, quoiqu'il dût aller deux lieues plus loin ; cette offre nous fit bien du plaisir, et aussitôt nous le suivîmes. La neige tombait en si grande abondance que tous les chemins en étaient couverts. Ce monsieur, connaissant bien le pays, avait la bonté de marcher toujours devant nous, pour nous guider ; nous étions souvent forcés de passer sur des glaces couvertes de neige, qui faisaient faire à nos chevaux de grands écarts ; la glace se brisa une fois sous mon cheval, qui faillit se casser les jambes ; l'effort que je fis pour me retenir, fit casser un de mes étriers, et lé cheval rompit une de ses sangles ; nous ne pûmes pas bien resangler le cheval, et je fus contraint de faire 4 lieues en cet état. M. de Lolière m'offrait souvent son cheval ; mais le monsieur qui nous conduisait disant toujours qu'il n'y avait plus guère de chemin, je voulus persévérer jusqu'au bout. Lorsque j'arrivai à Le Merlerault qui était la couchée, j'étais si las que j'eus de la peine à descendre de cheval, et par surcroît de malheur nous ne pûmes avoir immédiatement une chambre, toutes étant occupées parles marchands venus à la foire. Lé Merlerault est un gros bourg, fameux pour les marchés qui s'y tiennent ; nous y fûmes très bien traités dans l'hôtellerie où nous étions.

    5e journée. — Le 18, nous partîmes du Merlerault à 7 heures du matin pour aller à Argentan distant de 6 lieues. Etant en chemin, à la suite de notre messager nous rencontrâmes, près du village de Nonant, un cavalier qui allait à Argentan. Notre messager le connaissait, et il lui demanda s'il voulait bien que nous fussions en sa compagnie, ce qu'il accepta volontiers. Ayant donc pris le devant, nous arrivâmes une heure avant le messager à Argentan, ville pleine de couteliers qui, ne manquèrent pas de nous apporter à l'auberge quantité de couteaux et de ciseaux, dont nous achetâmes quelques-uns. Nous ne partîmes d'Argentan qu'à 3 heures après midi, ayant 4 lieues à faire ; mais outre que ces lieues étaient de bonne mesure, les chemins étaient si détestables que nous ne pûmes arriver qu'à 8 heures du soir ; nous passâmes par Ecouchet qui est un gros village bien bâti, où il y à un hôpital qui nous parut beau ; de là nous allâmes coucher à Fromentel. On nous mit dans une très grande chambre, où on ne sentait presque pas la chaleur du fou quoiqu'il fût assez vif. Nous fûmes obligés de nous servir des vieilles pantoufles de la maîtresse du logis n'en pouvant avoir d'autres, mais la table fut bien servie, ce qui nous fit oublier les autres incommodités du logis.

    6e journée. — Le 19, nous devions partir à 4 heures du matin ; mais notre messager ayant un peu plus dormi que de coutume, nous ne partîmes qu'à la pointe du jour. Nous avions 7 grandes lieues à faire dans notre matinée ; les chemins étaient devenus encore plus mauvais par le dégel de la nuit précédente ; il y avait, à la sortie de ce village, une descente très rapide ; les chevaux étant fort chargés par nos ballots, et le chemin fort glissant, ils tombèrent jusqu'à trois fois. Lorsque nous eûmes passé ce premier mauvais pas, nous trouvâmes des chemins où les chevaux enfonçaient dans la boue jusqu'à mi-jambe ; parfois les chemins étant impraticables, il fallait passer de petits fossés et entrer dans les champs. Lorsque nous fûmes à 2 lieues de la dînée, nos messagers nous enseignèrent la route et nous prîmes le devant ; nous ne pûmes arriver à Chanu, qui est la demeure du maître de la messagerie, qu'à 3 heures après dîner. La maîtresse du logis nous reçut d'abord fort bien ; mais lorsqu'elle vit arriver nos ballots et que les messagers lui eurent dit qu'ils étaient tombés cinq fois dans cette matinée, elle se mit à gronder et nous annonça que lorsque ces ballots passeraient à La Tournerie on les visiterait, et qu'il en faudrait diminuer une vingtaine de livres de chacun.
    Le messager de Rouen pour Saint-Malo était déjà arrivé et nous attendait pour nous prendre, celui de Paris n'allant que jusqu'à Chanu. Il y avait avec ce messager un curé des environs de Rouen et un marchand qui étaient frères. On leur avait dit qu'ils verraient arriver par la messagerie de Paris deux Jésuites ; mais lorsqu'ils nous virent, ils furent surpris de nous voir des collets blancs. Ils ne laissèrent pas de nous appeler pendant le dîner mes R. R. Pères ; nous pensions qu'ils nous prenaient pour des messieurs de Saint-Lazare. Après le dîner, on nous fit changer de chevaux, nous nous mîmes en chemin vers les 4 heures peur faire 4 grandes lieues: Après que nous eûmes passé une petite rivière, nous entrâmes dans un bois où nous fîmes bien des tours et détours. Enfin, nous arrivâmes à La Tournerie, sur les 8 heures du soir. Je souffris beaucoup pendant ces 4 lieues, en sorte que, lorsque j'arrivai, j'étais si fatigué que je n'avais plus de force et nul appétit. Lorsque je fus à l'auberge, il n'y eut rien de meilleur pour moi que de me jeter sur un lit, où je restai pendant une bonne heure.

    7e journée. — Le 20, n'ayant que 6 à 7 lieues à faire pour aller à Avranches, nous nous levâmes à 7 heures. On nous vint avertir qu'on allait ouvrir nos ballots sous prétexte de visite, mais seulement pour avoir occasion de deux gros en faire trois, le messager fournissant des toiles qu'il avait sans doute apportées à ce dessein; et véritablement si on ne l'avait pas fait, ils n'auraient jamais pu sans dommage arriver à Saint-Malo, tant les chemins étaient épouvantables. Nous partîmes de La Tournerie après dîner. Malgré les détours que nous prenions pour ne pas passer dans les grands chemins qui étaient impraticables, lorsque nous fûmes proches d'Avranches, nous trouvâmes des chemins si épouvantables que, si au travers des bourbiers on ne prenait pas le petit sentier qui est le seul où l'on puisse passer, on se perdrait immanquablement. J'étais toujours dans la crainte que mon cheval ne vînt à glisser, car certainement j'aurais eu de la boue par-dessus la tête. Nous arrivâmes vers les 4 heures à Avranches, ville située sur une assez haute montagne, et dont les rues sont si étroites que je m'imaginais être dans une prison. Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, nous allâmes pour voir la cathédrale et y faire notre prière, mais nous la trouvâmes fermée ; elle nous parut belle par les dehors et fort bien bâtie. On nous fit monter sur un grand rempart qui est devant le portail, d'où on voit clairement le mont Saint Michel, c'est la première fois que j'ai vu la mer. On nous dit le soir que les chemins par où nous devions passer le lendemain étaient si mauvais, qu'un monsieur y était resté embourbé avec une chaise de poste à deux chevaux, et qu'on avait été obligé pour le tirer de ce bourbier de lui envoyer quatre boeufs et deux autres chevaux.

    8e jouynée. — Le 21, nous ne prîmes point cette route si mauvaise pour aller à Pontorson qui est à 4 lieues d'Avranches. Nous montâmes à cheval à 5 heures, et nous arrivâmes sur les 6 heures au gué de la rivière de l'Epine que nous voulions passer pour éviter ces mauvais chemins. Les bateliers voulaient attendre la marée descendante, et nous, nous voulions passer avant ; notre messager les pressait fort sachant que, s'ils tardaient, il y aurait du danger pour nous d'être surpris par la mer montante dans les grèves du mont Saint Michel, Ils vinrent à la fin et passèrent d'abord les chevaux de charge du messager, ce qui les tint près d'une heure, ensuite ce fut notre tour. Nous ne fûmes pas plus tôt de l'autre côté, qu'un petit garçon, que nous donnèrent les mariniers, nous conduisit en courant pour nous faire apercevoir un arbre, sur lequel nous devions diriger notre route pour nous tirer au plus vite de ce mauvais pas ; puis il nous quitta en nous recommandant de nous hâter. Il fallut se mettre à galoper pour passer au plus vite les grèves du mont Saint Michel, de peur que nos chevaux ne s'enfonçassent dans les sables mouvants ; car lorsqu'on va doucement on court risque de ne pouvoir s'en tirer. Nous entendions déjà le bruit de la mer lorsqu'elle veut monter, ce qui nous faisait presser nos chevaux ; si nous l'avions une fois aperçue, elle nous aurait gagnés de vitesse. Nous passâmes pour lors assez près du mont Saint-Michel. Nous arrivâmes sur les 11 heures du matin à Pontorson, dernière paroisse de Normandie. Après dîner nous traversâmes le Couesnon, rivière qui sépare la Normandie de la Bretagne. Lorsque nous eûmes passé le pont, le garde voulut nous faire revenir, notre messager le priait de ne nous point retarder ; alors le garde lui dit que, s'il voulait se charger d'une commission de 1000 écus pour Saint-Malo, il ne le retarderait pas. Notre messager fut obligé d'accepter, de peur de nous faire perdre beaucoup de temps ; ayant eu de très mauvais chemins, nous ne pûmes arriver au Vivier, éloigné de 6 lieues, que sur les 5 heures du soir ; les chemins étaient si détestables qu'ils nous faisaient peur.

    9e journée. — Le 22, après que nous eûmes déjeuné avec quantité d'huîtres dont nous appréciâmes la fraîcheur et la bonté, nous partîmes pour nous rendre à Saint-Malo distant de 4 lieues. Nous eûmes le plaisir d'aller pendant 2 lieues sur une belle chaussée le long des grèves; nous vîmes monter la mer avec impétuosité jusqu'au pied de la chaussée, ce que nous regardions avec d'autant plus de plaisir que nous étions en sûreté ; c'est ce qui m'a paru le plus surprenant de tout ce que j'ai vu. On nous fit remarquer les tours de l'évêché de Dol. Nou passâmes ensuite par la Bardoula où nous eûmes plus de boue que nous n'en avions eu dans tout le chemin. Au sortir de là, nous entrâmes dans un assez beau village qu'on appelle Paramé, qui est presque à la porte de Saint-Malo, Enfin, après bien des fatigues, nous arrivâmes dans cette dernière ville le samedi 22 janvier à 11 heures du matin.

    ***

    Du 22 janvier au ter février. — Le maître de la messagerie, connaissant un de ces messieurs qui étaient venus avec nous depuis Chanu, lui enseigna l'auberge à l'Image Saint-Paul, et nous dit que nous y serions bien, si nous voulions y aller. Nous y fûmes tous ensemble, et fîmes avec ces messieurs une connaissance encore plus particulière ; ils avaient un frère établi à Saint-Malo, marchand de toile; ce dernier fit toutes nos petites affaires, autrement nous aurions été fort embarrassés, Après notre dîner nous allâmes saluer M. de Lalande Magon, à qui nous étions adressés ; il était le correspondant du Séminaire des Missions Etrangères. Il nous demanda où nous demeurions, nous lui dîmes que c'était à l'Image Saint-Paul. Il nous dit que nous n'étions pas bien là, mais que cela ne valait pas la peine de changer, n'ayant que huit jours à demeurer à Saint-Malo. Nous passâmes ensuite chez M. de La Balue qui nous reçut avec toute sorte d'amitié ; il nous dit que la Compagnie de Saint-Malo nous avait accordé deux places, à condition que nous servirions d'aumônier dans le vaisseau. Il ajouta qu'on ne nous séparerait point, de peur de nous mettre avec des personnes qui nous seraient désagréables ; nous lui répondîmes que nous essaierions de faire en sorte de nous accorder avec tout le monde, à quoi il répliqua : « Ce que j'en dis est pour rire, car je suis bien persuadé que vous êtes capables de conserver la paix avec tout le monde». Com nous lui faisions quelques difficultés sur la charge d'aumônier du vaisseau que l'on voulait nous donner, il nous dit que cela était bien plus facile en mer qu'à terre, que l'on y vivait d'une vie bien réglée, qu'il y avait une bonne police dans les vaisseaux qui empêchait tous les désordres ; en quoi il pensait comme presque tous les hommes du monde qui croient que lorsqu'on ne commet ni adultère, ni fornication, le reste n'est que bagatelle. Nous le priâmes de nous donner jusqu'au lundi matin pour lui faire réponse sur cet article, ce qu'il nous accorda, nous demandant de lui rendre notre réponse de bonne heure le lundi, parce qu'il y avait ce jour un Conseil, où il la présenterait. Nous le quittâmes fort satisfaits de ses politesses, mais assez embarrassés du parti à prendre.
    Nous résolûmes de consulter Monseigneur 1 Evêque de Saint-Malo. Nous fûmes donc à l'évêché le saluer et il nous reçut avec toute sorte d'amitié. Nous lui représentâmes nos difficultés sur la charge d'aumônier du vaisseau qu'on voulait nous donner ; que nous étions de jeunes ecclésiastiques pas encore formés au ministère, mais que nous n'avions pas voulu répondre décisivement à M. de La Balue sans avoir demandé avis à Sa Grandeur. Monseigneur, après s'être informé des études que nous avions faites, nous répondit que, non seulement il nous conseillait de ne point faire de difficulté, mais qu'il nous offrait tous ses pouvoirs dans son diocèse, et sur ce que nous insistions que nous n'avions jamais confessé, il nous répondit qu'il fallait bien commencer ; que, si on avait du temps, il ferait une mission dans son diocèse où il nous emploierait, mais le temps était trop court. En prenant congé du bon évêque, il nous dit : « Nous ne nous quitterons pas sans manger ensemble ». Il nous demanda où nous demeurions, nous lui dîmes : A l'Image Saint-Paul. — Vous n'êtes pas bien là, répliqua-t-il, mais cela ne vaut pas la peine de changer pour le peu de temps que vous avez à rester ici ; si mon séminaire n'était' pas si loin, je vous l'offrirais ».
    Sur le champ nous fûmes rendre réponse à M. dé La Balue, qui nous avertit de nous tenir prêts pour le samedi prochain. Nous n'avions pas de temps à perdre pour mettre toutes nos affaires en état, séparer ce qui nous serait nécessaire pendant le voyage, et faire un ballot de ce dont nous n'aurions besoin que dans les Indes ; il nous fallait acheter bien des petites choses dont nous manquions pour le voyage ; le marchand de toile, avec lequel nous avions fait plus ample connaissance, s'employa en ami pour nous, nous achetant tout ce qui nous manquait. Notre correspondant était un trop gros seigneur pour entrer avec nous dans le détail de mille petits besoins.
    Nous avions demandé la permission de dire la messe pendant notre séjour à Saint-Malo; nous fûmes le dimanche la dire à l'hôpital ; mais n'y étant point proprement, nous prîmes le parti d'aller chacun dans un couvent de religieuses où nous étions très bien. J'allais au couvent de la Victoire, qui était fort près de notre auberge.

    ***

    Le jeudi, Monseigneur de Saint-Malo nous envoya prier à dîner ; nous nous rendîmes chez lui à midi ; il nous reçut avec toutes les démonstrations d'amitié et nous traita splendidement; il y avait à table deux des chanoines de sa cathédrale ; la conversation pendant le dîner roula sur les missions. Après le dîner, nous restâmes assez longtemps avec Monseigneur auprès de son feu ; nous le priâmes de vouloir bien nous dire comment nous devions nous comporter dans le vaisseau.
    Il nous répondit : J'ai été homme de mer, je puis plus pertinemment qu'un autre vous dire comment vous devez vous comporter pour conserver toujours l'amitié et le respect des officiers et de tout l'équipage. La première chose sur laquelle vous devez être sur vos gardes est de ne vous mêler en aucune manière de ce qui n'est pas de votre ministère ; si vous y voyez des désordres qui regardent les moeurs, ce que je no crois pas, contentez-vous d'en avertir le capitaine pour y remédier; vous avez un capitaine qui s'appelle M. Gravé qui est honnête homme, de qui vous serez parfaitement contents. Après le repas, lorsque vous voyez les petits officiers se retirer de table, retirez-vous aussi, afin de laisser ces messieurs en liberté, à moins qu'ils ne vous prient de rester. Dans le temps que le travail est fort, retirez-vous dans la grande chambre pour ne point embarrasser ». Je demandai à Sa Grandeur de quelle manière nous devions nous comporter pendant le Carême, tant à notre égard qu'à l'égard de ceux qui s'adresseraient à nous pour les sacrements ; il nous dit qu'il ne fallait point à cet égard inquiéter ceux qui suivraient la règle que les vaisseaux ont coutume de garder, de ne faire maigre que trois fois la semaine, selon les édits que le défunt roi avait fait pour la marine, à raison de la nécessité que l'on a de bonne nourriture dans les voyages sur mer. Pour nous, nous ne devions pas nous singulariser, car l'on fatiguait assez dans ces voyages où la nourriture n'était pas quelquefois trop bonne, et nous avions besoin de force pour résister à ces fatigues. Il nous fit présent à chacun des avis de saint Charles aux confesseurs, sur lesquels il y avait ses armes en or. Ensuite il nous remit ses pouvoirs par écrit pour être aumôniers sur le vaisseau le Petit Indien.
    Nous remîmes au lendemain à aller voir notre capitaine, parce qu'il était tard lorsque nous quittâmes Monseigneur. Le vendredi au matin, nous nous rendîmes chez le capitaine. Nous nous empressâmes de lui remettre les pouvoirs d'aumôniers que nous avait donnés Monseigneur l'Evêque, pour les montrer au commissaire de la marine, afin que celui-ci nous donnât la permission de sortir du port. I1 nous reçut de la manière la plus gracieuse; et nous jugeâmes dès lors que nous étions en de bonnes mains. Tout le monde d'ailleurs nous confirma dans cette opinion, et Monseigneur de Saint-Malo nous en avait parlé dans les mêmes termes.

    Mme du Fougeray-Noaille, épouse de notre armateur, s'était chargée de fournir tout ce qui serait nécessaire pour la chapelle du vaisseau ; et son désir qu'il n'y manquât rien fit qu'elle nous invita à aller la voir. Nous trouvâmes qu'il manquait des saintes huiles pour l'Extrême-Onction, aussitôt elle fit acheter un petit flacon d'argent pour les mettre et nous pria de le faire remplir. Nous le portâmes au sacristain de la cathédrale, qui nous promit de le remettre lui-même à Mme du Fougeray. Le calice, l'ornement, les aubes, les nappes; tout était fort propre. Nous avions tout lieu de nous louer des grands soins que cette dame avait bien voulu prendre, ce qui était une preuve de sa piété et de son zèle pour la décence du culte divin. Le samedi 29, nous mîmes dès le matin toutes nos affaires en état d'être embarquées, et je fus seul chez notre armateur pour le prier de vouloir bien donner ordre de les enlever. Je restai assez longtemps avec lui ; il me demanda nos noms qu'il mit par écrit, et nous pria de lui faire savoir de nos nouvelles lorsque nous serions dans les Indes. Il donna ordre au maître d'hôtel du vaisseau qui était là, d'envoyer prendre ce que nous avions à en voyer au vaisseau, d'avoir soin de faire tout enfermer dans la grande chambre de peur qu'on y touchât. Il me dit aussi que nous pouvions aller voir le navire si cela nous faisait plaisir ; nous ne demandions pas mieux. Nous nous embarquâmes donc aussitôt dans un petit bateau qui nous conduisit à bord. Dès qu'on nous vit aborder, les officiers vinrent nous recevoir et dirent aux matelots de nous aider à monter. Ces messieurs nous firent un accueil très agréable ; ils firent serrer nos hardes dans un endroit sûr et nous firent voir tout le vaisseau. Nous qui n'étions jamais entrés dans aucun navire, nous le trouvâmes fort grand et les dedans fort commodes, quoiqu'il fût petit ; il était percé pour 26 pièces de canon, mais il n'en avait que 22. Nous parcourûmes tous les endroits du vaisseau comme étant quelque chose de fort nouveau pour nous, et ensuite nous retournâmes à terre contents de n'avoir été ni l'un ni l'autre incommodés du mal de mer.
    Le jour suivant, dimanche, on vint nous demander dès le matin si nous voulions aller dire la messe à bord du vaisseau ; la mer étant fort tranquille, nous promîmes d'y aller sur les neuf heures ; mais avant nous fûmes chez M. de Lalande Magon pour lui demander de l'argent; il nous donna un billet de 60 piastres d'Espagne, payable au porteur à l'île de Ténériffe, et 40 autres piastres pour achever nos petits achats à Saint-Malo. De chez lui nous allâmes au vaisseau, où nous dîmes la messe l'un après l'autre. On nous y retint à dîner ; après quoi nous fûmes droit chez Monseigneur de Saint-Malo pour demander à Sa Grandeur sa bénédiction et prendre congé d'elle, devant nous embarquer le lendemain à la pointe du jour. Nous fûmes aussi remercier le marchand qui nous avait rendu service avec tant d'amitié.
    Je n'écrivis que trois lettres : une à nos messieurs du Séminaire de Paris, dans laquelle je leur marquais les obligations que nous devions à Monseigneur de Saint-Malo et à plusieurs de ces messieurs de la Compagnie, les égards qu'ils avaient eus pour nous, et l'espérance bien fondée que nous avions de faire une heureuse traversée, ayant un capitaine qui nous paraissait parfait honnête homme, et des officiers très aimables, avec qui nous aurions certainement beaucoup d'agrément; que notre vaisseau mettrait incessamment à la voile, que nous nous embarquions le jour suivant, dernier du mois de janvier, et que nous les priions de ne pas nous oublier dans leurs saintes prières.
    La seconde lettre était à mon père et à ma mère, les priant de me pardonner, si je les avais quittés sans prendre congé d'eux, que je n'avais pas agi ainsi par insensibilité à l'affection qu'ils ont pour moi, mais pour leur épargner, et à moi aussi, ce qu'a de triste un adieu ; que j'étais persuadé qu'ayant autant de religion qu'ils en avaient, voyant que je ne les avais quittés que pour suivre une vocation sainte, ils continueraient toujours à me souhaiter mille bénédictions.
    La troisième lettre était à Mme la maréchale de Chamilly ; je lui di- sais mon départ et mon contentement ; je la suppliais de vouloir bien se ressouvenir de ce qu'elle m'avait fait l'honneur de me promettre à l'égard de mes parents et surtout de ma mère ; que dans la confiance en sa bonté, je partais très joyeux. Je ne pus recevoir les réponses à ces lettres qu'un an après, lorsque je fus arrivé à Pondichéry.

    ***

    Le dernier jour de janvier nous nous embarquâmes dans le vaisseau appelé le Petit Indien pour la ville de Pondichéry, à la côte de Coromandel. Notre capitaine s'appelait Pierre Gravé, son lieutenant Bois Laurent, son second lieutenant Colligni-Gravé, frère de notre capitaine, deux enseignes et maîtres MM. Poitevin et Cordier, le capitaine des matelots Pierre Denis, l'écrivain du vaisseau du Fougeray, parent de notre armateur.
    Sur les 7 à 8 heures du matin, nous prîmes à la grande porte de la ville un bateau pour nous conduire à bord du navire. Nous y arrivâmes un peu après notre capitaine qui, en entrant dans son vaisseau, fut salué de quelques coups de canon. Nous trouvâmes dans le vais seau plusieurs frères de notre capitaine venus l'y accompagner et prendre congé de lui. Après avoir salué notre capitaine et tous ces messieurs, nous restâmes en attendant le déjeuner à considérer le travail qui se faisait pour préparer le départ.
    L'heure du déjeuner étant venue, nous descendîmes avec tous ces messieurs à la grande chambre ou notre capitaine nous mettant à la première place nous dit : « Mes Pères, mettez-vous en cette place ». M. Colligni-Gravé, frère de notre capitaine, homme très agréable lui dit : « Comment, mes Pères ? Ce sont des Messieurs, j'ai passé deux de ces Messieurs il y a trois à quatre ans, MM. Roost et Cordier, dont j'ai eu tout lieu d'être content». Il fit un grand éloge de nos confrères, et assura son frère qu'il était sûr d'avoir toute sorte de satisfaction de nous, comme lui-même en avait eu des Messieurs de notre Séminaire lui avaient passé sur son vaisseau. Après le déjeuner, ces Messieurs s'embarquèrent dans leurs bateaux pour s'en retourner à la ville. Lorsqu'ils furent embarqués, tous les matelots se rangèrent sur le bord du navire ; le maître d'équipage se mit à jouer de son sifflet par trois fois, et à chaque fois tous les matelots, levant leur chapeau en l'air, criaient : « Vive le roi », c'est ce qu'on appelle le petit salut ; au grand, on ajoute cinq, ou sept, ou neuf coups de canon, selon l'honneur que l'on veut faire à ceux qui sortent du navire.
    Lorsque nous descendîmes pour dîner, notre capitaine nous pria de prendre notre même place du déjeuner, nous avertissant que ce serait toujours ainsi ; la table était très bien servie, et cela dura pendant tout le temps que nous avons été dans le vaisseau ; il y avait toujours plusieurs services. A la fin du repas, voyant les jeunes officiers se lever de table, nous voulûmes aussi nous retirer, selon ce que Monseigneur de Saint-Malo nous avait dit, mais notre capitaine nous pria de rester ; nous conversâmes avec lui fort longtemps.
    Il nous avait fait faire deux lits dans la grande chambre ; ces lits sont comme une espèce de coffre, dont le fond est de toile bien tendue sur laquelle on met les matelas ; les bords de ces lits sont élevés de peur qu'on ne tombe lorsque le vaisseau roule nous nous couchâmes de bonne heure.
    A minuit on leva la première ancre ; à 4 heures du matin, on mit la seconde ; on fit pendant toute cette manoeuvre tant de bruit qu'il ne nous fut pas possible de dormir ; à 6 heures du matin on leva entièrement cette seconde ancre, pour ne la laisser retomber qu'à l'île de Ténériffe.
    Nous partîmes donc le mardi, par le meilleur temps que l'on puisse souhaiter.

    1918/411-426
    411-426
    France
    1918
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