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De Paris à Quelpaert par le transsibérien

De Paris à Quelpaert par le transsibérien RÉCIT DE M. CHARGEBOEUF Missionnaire apostolique.
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    De Paris à Quelpaert par le transsibérien

    RÉCIT DE M. CHARGEBOEUF
    Missionnaire apostolique.

    IL y a vingt et quelques années, par un beau soir de printemps, un jeune missionnaire des Missions Etrangères, destiné à la Corée, quittait Nagasaki (Japon), dernière escale du bateau avant le terme de son voyage, et, tout en voguant sur les flots quelque peu agités du détroit de Corée, ne cessait d'interroger du regard l'horizon, pour saluer enfin la première silhouette des montagnes et des côtes de sa nouvelle patrie !... Tout à-coup une grande masse rocheuse se dessine dans le lointain à ses yeux étonnés. Le sommet de ce pic, quoique enveloppé de quelques nuages flottants, resplendissait aux rayons du soleil couchant et semblait verser des flots de lumière sur la grande île qui s'étalait à ses pieds, ainsi que sur les innombrables îlots de la côte méridionale du continent... C'était le Han-la-san, montagne de 2000 mètres, qui s'aperçoit de plusieurs centaines de milles en mer. La grande île qui lui servait de piédestal était Quel-paërt, la plus populeuse des îles que le Créateur a semées à profusion sur cette côte coréenne, déchiquetée comme à plaisir par les énormes vagues du grand Océan.
    A cette époque, l'Église coréenne sortait à peine des catacombes. Des milliers de ses enfants venaient de verser leur sang pour le Christ, roi universel des peuples de la terre, et la grande île de Quel-paert, ainsi que ses voisines, n'avait pas encore vu passer dans ses sentiers abrupts le messager de paix, le messager du salut...
    Quelques rares bateaux commençaient à circuler entre le Japon et Fusan ou Chemulpo, mais il n'y avait aucune voie sûre de communication entre ces îles et la terre ferme. Le nombre des ouvriers apostoliques était d'ailleurs fort restreint ; on ne pouvait donc songer à envoyer là des missionnaires.
    Quoi qu'il en soit, cette première impression se grava en caractères ineffaçables dans l'esprit et aussi dans le coeur du jeune prêtre. Dix et vingt ans après, quand d'autres devoirs le retenaient à Séoul ou à Paris, il revoyait encore se dérouler à ses yeux les panoramas ensoleillés du détroit de Corée et des lointaines îles ou ses frères commençaient enfin à jeter le bon grain de l'Evangile.
    Aussi ce fut un beau jour que celui où redisant une seconde fois adieu à ses frères de France, il lui fut donné de repartir pour sa chère mission, d'aller fouler enfin cette terre de la Corée méridionale !
    S'il se permet aujourd'hui de vous entretenir quelques instants de ce retour en sa seconde patrie, c'est uniquement, chers lecteurs pour que vous songiez parfois devant Dieu à ces îles lointaines d'Extrême-Orient, où tant de pauvres païens, par suite de la situation géographique de leur pays, se sont trouvés en dehors du rayon d'action des ouvriers apostoliques, et ont droit par conséquent à une indulgence spéciale devant Dieu et devant les hommes.

    ***

    Jadis la voie de mer était le seul possible aux missionnaires d'Extrême Orient. Elle est encore la plus simple et aussi la plus intéressante... On peut se faire une idée sommaire de la plupart des civilisations modernes, en contournant ainsi l'Asie entière depuis Suez jusqu'en Chine, avec escale aux principaux ports de l'Arabie, des Indes, de l'IndoChine et du Japon... Le chemin de fer de Sibérie a l'avantage d'être plus rapide. En prenant à la gare Saint-Lazare, à Paris, le train rapide, partant tous les lundis après-midi, en correspondance à Moscou avec le Transsibérien, on se trouve en douze jours, c'est-à-dire le samedi soir de la semaine suivante en gare de Séoul Porte du Sud... Encore faut-il noter que vous avez dû avancer votre montre en cours de route de huit heures et demie, puisqu'à Paris il n'est pas encore midi quand le soleil se couche en Corée.
    Quant à la difficulté du voyage, elle n'existe pas pour ceux qui prennent ces trains rapides. Les formalités douanières se réduisent pour eux à fort peu de chose ; un wagon-restaurant est toujours en circulation et vous n'avez que quelques pas à faire pour aller déjeuner ou dîner. Dans les grandes capitales, des instructions sont données pour qu'on n'ait pas à changer de wagon, et le train spécial parvenu à une gare terminus est ramené par une voie détournée à la gare d'où part le train d'Extrême-Orient... Lorsque la nuit est venue, un garçon se présente dans votre compartiment, relève les dossiers des banquettes, dispose draps et couvertures, et vous dormez ainsi tout à votre aise pendant que la vapeur vous emporte à travers les provinces et les royaumes.
    Si, par mesure d'économie, le voyageur veut aller jusqu'à Moscou en plus modeste équipage, il peut se trouver beaucoup plus facilement embarrassé, et fera bien de prendre à l'avance des informations suffisamment complètes pour s'éviter tout ennui.
    En ce qui me concerne, tout alla bien jusqu'à Varsovie. Je dois noter cependant que mon premier contact avec les chemins de fer russes à la gare frontière me fit mauvaise impression, à cause précisément de certains usages russes que je ne connaissais pas, et dont je dirai un mot ici. Peut-être ces remarques auront-elles quelque utilité pour les jeunes missionnaires qui prendront cette voie pour rentrer dans leur mission.
    En arrivant à Alexandrov, première gare de Russie, tout le monde descend pour la visite des bagages et la révision des passeports. Quelques cosaques sont alignés devant la porte d'entrée et c'est entre leurs mains que chaque voyageur remet ses papiers. Voyant toutes ces feuilles s'entasser ainsi pêle-mêle, je me demandais comment chacun pourrait ensuite retrouver son bien, mais inutile de parlementer, personne ne me comprend. Je laisse donc mon passeport et j'entre dans la salle avec ma valise. Au bout d'un instant, la visite des bagages terminée, je désirais fort rattraper mon passeport pour sortir ; ici encore tout assaut d'éloquence vint se briser devant le sabre du cosaque qui ne connaît que sa consigne : on ne sort pas sans montrer son passeport !
    En faisant les cent pas autour du monde cosmopolite qui remplissait la salle, je m'aperçus que dans un coin un crieur public apparaissait toutes les dix minutes avec une liasse de papiers qu'il distribuait à ses voisins. Je m'approche aussi, et, de fait, au bout d'un moment j'entends épeler plus ou moins bien mon nom ; je me présente et obtiens enfin mon précieux passeport. Avec lui je puis sortir de cette geôle, aller au bureau de change pour avoir de l'argent russe, me présenter aussi au bureau des « places » afin d'avoir une couchette pour la nuit... C'est en effet un usage également russe, qu'en dehors du billet ordinaire, il faut un billet supplémentaire de « place » ou couchette, dont le montant varie suivant que vous demandez une couchette plus ou moins confortable.
    Me voici donc sur une couchette fort ordinaire, en route pour Varsovie. Je désirais passer en cette capitale de la Pologne catholique les fêtes de la Pentecôte, et de fait, le spectacle de ces chrétiens si fervents malgré les persécutions, fut pour moi un vrai réconfort. Les églises regorgeaient de monde ; la foule était massée jusque sur les degrés extérieurs et autour des principales portes.
    N'ayant pas de donnée précise pour continuer mon voyage sur Moscou, je dus me renseigner tant bien que mal au bureau de mon hôtel. Là on me dit qu'un train avec 2e classe partait le soir même et devait arriver à Moscou à neuf heures et demie du matin. Je cours d'un trait à la gare de Brest, prendre billet et place couchette ; et je pars pour la Ville Sainte que baigne la Moskowa !... Notons aussi, autre usage russe, que ces divers billets ainsi que les passeports vous sont retirés dès l'entrée dans le wagon et vous sont remis seulement quelques minutes avant l'arrivée à la station finale. D'abord ce n'était pas sans quelque crainte que je me voyais dépouillé de ces pièces à conviction ; mais là encore, inutile d'argumenter : je dus remettre le tout au cosaque de garde, lequel d'ailleurs me le rendit fidèlement quelques minutes avant d'arriver à Moscou.
    Et me voici pour la deuxième fois sur ma couchette, 2e classe, en route pour Moscou!... Hélas ! Mal renseigné à mon hôtel, je n'avais pas pris l'express des wagons-lits, mais bien un train russe omnibus !... Les couchettes étaient fort étroites et sales ainsi que les compartiments, les portières fermaient mal, les cabinets de toilette étaient malpropres... Mes trois compagnons de voyage, qui sont des Russes, s'installent sans gêne sur tout ce qui n'est pas occupé par le voisin, fument et crachent à tort et à travers, font du thé et du... tapage à plaisir ! J'en ai bientôt des nausées ; je sors dans le couloir pour respirer un peu : en raison de la poussière soulevée par le vent, toutes les portières sont condamnées ; le couloir n'est pas plus agréable que le compartiment, et pour l'amour de Dieu et des âmes, pour l'expiation de mes péchés, il n'y a qu'à rester dans cet enfer jusqu'à l'arrivée à Moscou !

    Comptant en finir à neuf heures et demie du matin, comme on m'avait dit à mon hôtel de Varsovie, je me consolais en pensant que bientôt je pourrais descendre à terre, me dégourdir les jambes et me raffermir le coeur. Neuf heures... dix heures... onze heures passent, et le train va toujours au milieu de l'immense plaine russe. Il, s'arrête fréquemment beaucoup trop fréquemment, me semble-t-il, et je ne vois poindre à l'horizon ni grande ville, ni clochers, ni icônes saintes !...
    La faim, dit le proverbe, fait sortir le loup du bois ; la nécessité également me fit sortir de ma réserve, et je me hasardai à dire quelques mots de français, d'anglais, de russe, et quel russe !... A mes compagnons de route... « N'y a-t-il pas de wagon restaurant ici ? Non ! Mais alors, quand serons-nons à Moscou ? Demain à dix heures du matin ! (Je m'étais trompé seulement d'un jour dans mes calculs !) Mais alors, où pourrait-on manger quelque chose? A Minsk, il y a quinze minutes d'arrêt ! »
    Finalement, grâce aux bons services de mes compagnons, je pus faire un peu de charbon au buffet de Minsk à midi ; de même le soir à Smolensk ; et le lendemain à dix heures du matin j'étais à Moscou. Là, le cher curé de Saint Louis des Français fait vite oublier aux voyageurs les fatigues des jours précédents ; et le lendemain mercredi soir je me retrouvais frais et dispos pour prendre le Transsibérien à la gare de Moscou Toula.
    Quelqu'un qui serait fait aux usages russes pourrait, certes, voyager avec moins de frais sur ces chemins de fer nationaux. Dans chaque grande gare, en dehors des buffets, il y a des paysannes qui viennent offrir pour quelques kopecks1 du lait, des oeufs, du pain, de la viande ; dans chaque gare aussi une chaudière d'eau bouillante est à la disposition des voyageurs pour faire le thé, et chacun a avec soi sa théière et ses provisions. Mais tout cela demande une certaine habitude de la langue et des usages, et quand je pus dire adieu au train omnibus qui m'avait conduit de Varsovien à Moscou, je me promis bien de ne plus voyager en pareil véhicule.
    Inutile de faire ici la description des villes et des lieux que traverse la ligne. En dehors de Moscou, il n'y a rien d'intéressant. La vaste et monotone plaine s'étend sans cesse devant nous, avec çà et là quelques groupes de maisons en bois toutes petites, qui constituent un village ou une ville... Les monts Oural sont une taupinière. Le plus haut sommet n'égale pas le Plomb du Cantal, et le chemin de fer traverse la chaîne à 500 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer.

    1. Un kopeck vaut environ 0.03, c'est la centième partie du rouble, lequel a d'ailleurs une valeur variable.

    Au lac Baïkal seulement, la nature semble se parer de quelque beauté sévère et grandiose. Ce lac est un des plus beaux du monde, et les grandes montagnes qui l'entourent lui font un cadre superbe. Le chemin de fer le côtoie pendant une dizaine d'heures en traversant continuellement de petits tunnels. Mais quand le train a quitté ces bords enchanteurs, il retrouve bientôt les monotones plateaux de la Mongolie et de la Mandchourie. D'une façon générale on peut dire que le voyage de Paris à Moukden n'est qu'une promenade monotone à travers le même paysage plat et insipide.
    La première ville de Mandchourie où réside un de nos missionnaires est Harbine. Je ne conseille pourtant pas aux voyageurs de passage d'aller visiter la mission. Ce n'est point en effet dans la ville même de Harbine qu'elle se trouve, mais à une bonne lieue de là, dans la ville chinoise voisine qui s'appelle Fong-hoa-tien... Ignorant ce détail, dès l'arrivée en gare de Harbine je prends une voiture, qui après une heure de chemin, me dépose devant la porte de la petite chapelle catholique. Je donne à mon cocher un rouble comme il était convenu, et lui dis d'attendre pour me reconduire à la gare pour la même somme, comme il était également convenu. Là-dessus j'entre dans l'enclos. Ces braves Chinois chrétiens de la maison du Père me font force politesse, mais, hélas! Je ne connais pas un mot de leur langue, ou plutôt je n'en connais que deux « Kaoli chen-fou » c'est-à-dire « missionnaire coréen », que je m'empresse de leur servir... Le missionnaire était absent.
    Ce n'est qu'après force gestes, que je puis leur faire comprendre que je serais heureux de célébrer la messe en ce premier vendredi du mois de juin. Finalement ils comprennent. Tout fut bientôt prêt, on sonna la cloche, et, harmonie que j'avais oubliée quelque peu, mais que je trouvai ce jour-là particulièrement touchante, tous ces coeurs chrétiens chantèrent à tue-tête en chinois les louanges du Divin Cur, pendant que je les célébrais moi-même dans la langue de l'Église... Effet admirable de la charité chrétienne qui unit si étroitement un Français inconnu arrivant pour la première fois en cette ville, avec ces enfants du Céleste Empire qui ont une langue, des idées, des moeurs toutes différentes !
    Après mon action de grâces, je repars au plus vite, croyant trouver mon fidèle cocher à la porte... Hélas ! Le cocher avec son rouble est vite reparti chercher ailleurs quelque bonne aubaine, et me voilà seul au milieu de la ville chinoise aux ruelles étroites et sales, aux boutiques enguirlandées de drapeaux, de dragons, de figures grimaçantes de toute sorte, le tout enveloppé d'une odeur sui generis que connaissent seulement ceux qui ont eu le plaisir de voyager dans l'Empire du Milieu... J'essaie d'abord de m'orienter, et je fais quelques pas dans les rues voisines... Peine inutile ! Craignant de manquer mon train, je monte dans un fiacre chinois de passage et dis au bonhomme de me conduire « à la station »... Mon individu est d'abord interloqué, puis fouette sa bête. Un quart d'heure après, je me trouve à un embarcadère près du grand fleuve. Je m'époumone à faire comprendre à mon phaéton que ce n'est point là mais à « la gare » qu'il doit me conduire ! Il repart et j'arrive bientôt... à un autre embarcadère!
    Mon bon ange sans doute me souffla alors à l'oreille de lui dire : « gare de Harbine » ! Le mot était trouvé ! Je n'avais pas songé en effet que nous étions à Fong-hoa-tien : dès que j'eus prononcé le mot : Harbine, mon chinois fouetta son cheval, et j'arrivai juste à temps pour continuer ma route vers Moukden et la Corée !
    A Koan-tchen-tze, j'eus le bonheur de voir pour la première fois nos confrères de Mandchourie septentrionale, ainsi que Mgr Lalouyer qui donnait alors la retraite à ses prêtres indigènes. Plusieurs Pères du voisinage avaient appris mon arrivée et étaient venus à la Procure. On causa longuement des amis de France et de Chine ; et, comme la musique, suivant la parole de l'Ecclésiastique, est la compagne de tout joyeux événement, on ne se sépara point sans avoir fredonné quelque vieux refrain de famille :

    Joyeux soldats que le bon Dieu rassemble,
    Chantons, chantons ;
    Il est si doux de se trouver ensemble

    Aux Missions !

    Parmi les prêtres chinois, un des plus âgés célébrait son 25e anniversaire de prêtrise. Il avait été élevé jadis par les Martyrs de Corée, lorsqu'ils résidaient en Mandchourie, attendant l'occasion favorable de pénétrer en Corée. Il me fut doux de trouver là ce souvenir de nos Martyrs : c'était un lien de plus, après tant d'autres, qui unissait les Missions de Corée et de Mandchourie.
    A Moukden, centre de la Mandchourie méridionale, il semble que les Boxeurs n'aient exercé jadis tant de ravages que pour faire repousser plus vigoureusement l'arbre merveilleux de la foi et de la religion. Cathédrale superbe, séminaire parfait, établissement de Soeurs très confortable, évêché bien compris unissant la grâce et l'austérité du cloître monastique à la facilité des divers services de l'administration, rien ne manque maintenant à cette Eglise qui vit périr naguère sous le glaive des mécréants son évêque, plusieurs missionnaires et des milliers de chrétiens... Sempiternel recommencement de ce qui se passait aux premiers siècles du christianisme : « Sanguis Martyrum, semen christianorum » !

    ***

    Cependant ni la Mandchourie du Nord avec mes aimables confrères, ni la Mandchourie du Sud avec ses beaux monuments, n'était le terme de mon voyage, et une dernière fois je pris le train express mandchourien, qui en quelques heures me transporta au Yalou, en cette terre maintenant japonaise qui a retrouvé son beau nom de « Calme Matin », terre de « Chosen ».
    C'est le jour octave de la Fête-Dieu, vers huit heures du matin que le train atteignit Euitjyou, ville frontière de Corée, où nos aînés passaient autrefois pendant les ténèbres de la nuit, le front cerclé d'un serre-tête en crin, la tête couverte d'un grand chapeau de deuil qui leur cachait le visage. Ils étaient revêtus d'un grand manteau de toile grossière de couleur jaunâtre, et allaient joyeux s'exposant aux pires éventualités, aux tortures, à la mort, pour prêcher la foi du Christ Sauveur. Quant à moi, j'arrivais ce jour-là en wagon avec toutes les commodités possibles,... et pourtant, je regrettais ces temps passés, et j'aurais voulu vivre cinquante ans plus tôt.
    Des brouillards couvraient la plaine où coulait le fleuve, mais peu à peu le soleil radieux parut à l'horizon... Au loin de hautes montagnes formaient comme le cadre de ce panorama merveilleux. Tantôt leurs crêtes altières, dentelées en formidables créneaux, semblaient déchirer l'azur du firmament ; tantôt elles s'allongeaient en ligne régulière, revêtues de verdure ou de sombres forêts... De ces sommets majestueux çà et là des arêtes se détachaient, abaissaient peu à peu vers la plaine leurs bras puissants, et allaient porter partout la fécondité, en créant entre elles autant de petits vallons qu'arrosait un ruisseau plus ou moins abondant, mais toujours limpide.
    Ces petits vallons, aplanis en étagères par la main de l'homme, se transformaient ainsi en une multitude d'esplanades qui devenaient des rizières. L'eau du torrent, après avoir engraissé les terres des régions supérieures, s'écoulait en imperceptibles cascades vers les étagères inférieures pour y remplir le même rôle et parvenir enfin au ruisseau collecteur qui s'en allait indolent vers le fleuve et la mer, non sans faire de sinueux méandres, comme pour témoigner de la peine qu'il éprouvait à quitter ces sites enchanteurs...
    Entre les rizières et le flanc de la montagne, au milieu de quelque bosquet plus ou moins touffu, et presque complètement cachées derrière une haie de hautes herbes, s'élevaient les maisons des habitants, disposées sans symétrie apparente dans un repli du terrain...
    Dans ces rizières qui déjà ondulaient à la brise, dans ces sentiers parfumés qui couraient à travers la plaine, des êtres humains circulaient gravement, tout habillés de blanc!... Un large chapeau en crin couvrait le sommet de la tête, retenu par des brochettes parfois étincelantes... Des pantalons bouffants, toujours en toile blanche, étaient serrés au-dessus du pied avec des rubans jaunes ou rouges... Une grande redingote blanche couvrait le tout et flottait légère au vent... A la ceinture était suspendue une petite bourse artistement tissée... Des bas de toile blanche, ouatés, étaient habilement serrés dans des souliers de cordes de paille, ou même de cuir noir à bordure blanche... Les enfants avaient ce même habillement, sauf la couleur qui pour eux était rouge, jaune ou autre couleur fantaisiste ; de plus, ils n'avaient point le chapeau réservé aux personnes mariées, mais leurs longs cheveux tressés flottaient sur leurs épaules, ou venaient doucement caresser leur visage doux et candide... Dans quelques rizières, des travailleurs en bande transplantaient le riz, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et fredonnant en choeur un de ces refrains mélancoliques, comme on doit en entendre sans doute chez les sauvages d'Afrique ou d'Océanie...
    C'étaient bien là ces sites qu'on ne retrouve nulle part ailleurs !... C'était bien là ces peuplades aux costumes étranges, ces hommes, ces enfants au regard triste et doux que je n'avais pu revoir ni dans nos capitales cosmopolites d'Europe, ni dans les diverses gares où s'arrête le Transsibérien depuis Moscou jusqu'au Yalou... C'était bien ma Corée d'autrefois !... C'étaient bien mes chers Coréens de jadis... Dieu soit loué !
    En saluant au passage villages et hameaux, il eût été bon de savoir quels étaient ceux qui étaient habités par des chrétiens.....
    A Euitjyou, sur la frontière septentrionale, deux prêtres coréens que j'avais connus durant mon premier séjour en Corée, travaillaient à défricher cette portion du champ du Père de famille, et j'aurais bien aimé les revoir à mon passage. La nouvelle de mon arrivée ne leur parvint pas à temps : quand, le lendemain, ils vinrent tous deux inspecter les trains qui arrivaient d'Europe, personne n'était plus là pour leur sourire et les bénir !
    Dans l'après-midi, le Père Bodin vint me souhaiter la bienvenue à une gare voisine de sa résidence. Depuis peu de temps, ce jeune missionnaire avait laissé seule en France sa mère bien-aimée, et il travaillait avec ardeur à la conversion des Coréens, quand une cruelle maladie le cloua pour plusieurs mois sur un lit de douleurs... Il plut à nos Martyrs de lui rendre la santé, et je le retrouvais aussi dispos que lorsqu'il quittait Paris. Tout joyeux, il me montrait en face la gare tel et tel village habité par des chrétiens ; et de grand coeur certes je faisais des voeux pour le pasteur et ses brebis... Un jeune Coréen, employé à la station de chemin de fer, vint, aussi me saluer profondément : « C'est un de mes bons enfants, me dit le Père ; c'est lui qui fait mes commissions ici, et il me satisfait doublement en servant Dieu et en me servant »... Sois donc béni, toi aussi, premier enfant chrétien de Corée que je rencontre sur ma route ; sois doublement béni, comme les fils des patriarches, de la rosée du Ciel et de l'abondance de la terre, « de rore coeli et de pinguedine terrae » !
    A la grande ville de Hpyeng-yang, un des vétérans de Corée, le Père Lemerre était là pour me faire admirer de loin la gentille petite église qu'il a bâtie sur la colline, en face des grandes maisons et chapelles protestantes. Ne faut-il pas partout opposer la vérité à l'erreur et la réalité à l'ombre ?
    Enfin, à 7 heures du soir, lorsque le soleil commençait à se voiler derrière les collines de l'Ouest, et qu'une douce fraîcheur succédait à la chaleur du jour, nous entrions en gare de Séoul Porte du Sud, et quelques minutes après, j'étais à la Mission catholique, aux pieds de Mgr Mutel qui m'oignit jadis de l'huile sainte qui fait les prêtres ; j'étais auprès de la tombe des Vénérables Martyrs qui semèrent dans les larmes et le sang les belles moissons que nous recueillons aujourd'hui dans la joie.
    Le lendemain, fête du Sacré Coeur, était la fête patronale du séminaire de Ryongsan à 4 kilomètres de Séoul. Ce fut pour moi une bien douce joie de célébrer en ce lieu ma première messe, assisté de ces jeunes Coréens auxquels j'avais enseigné le premier élément de latin et qui maintenant sont dans les ordres sacrés... Là aussi, la ruche s'est agrandie : jadis petits et grands séminaristes étaient entassés dans un seul corps de bâtiment ; maintenant un second édifice, beaucoup plus confortable, s'élève sur une hauteur voisine et abrite les philosophes et les théologiens. La petite chapelle était en construction quand je quittai le séminaire, aujourd'hui elle est terminée : vitraux et grisailles y tamisent doucement les rayons du soleil ; et, au fond du choeur, repose le corps du vénérable prêtre coréen André Kim, modèle et protecteur de nos séminaristes.
    Séoul est toujours la ville pittoresque d'autrefois avec sa ceinture de montagnes ; elle est même plus belle depuis l'occupation japonaise, car, sans parler des monuments publics qui se sont multipliés, la montagne Sud a été transformée en jardin public, avec allées, esplanades, etc., et la montagne du Nord, jadis aride et sablonneuse, a été plantée avec grand soin, de sorte qu'elle se pare déjà de verdure et de bois...
    Dernièrement, Séoul a vu venir dans ses murs les fils de saint Benoît. Près de la porte de l'Est, ces pionniers du travail physique et intellectuel possèdent un vaste terrain déjà couvert de maisons blanches ou de terrasses d'arbres et de fleurs... Là nos chrétiens coréens vont apprendre ce qu'apprenaient les fils des rois et des seigneurs du moyen âge, dans les célèbres écoles construites auprès des grandes abbayes.

    ***

    Séoul cependant, malgré ses monuments, ses moines et ses montagnes, n'était pas le terme de mon voyage. Plus loin encore sont les îles sauvages qui ignorèrent pendant si longtemps ce Jésus pour lequel, à Séoul, tant de martyrs avaient déjà versé leur sang... Le train partit de Séoul à 8 h. du matin et nous amena à 4 h. du soir en gare de Taikou, centre de la nouvelle mission de Corée. C'est le vicaire apostolique de Taikou qui est chargé de propager la foi dans tout le sud de la Corée, et en particulier à Quelpaert et aux îles voisines De fondation toute récente, la mission de Taikou n'est encore qu'à l'état rudimentaire, mais cette racine manifeste déjà une vitalité et une énergie extraordinaires. La cathédrale, construite en briques, est beaucoup trop étroite ; l'évêque loge encore dans une petite maison voisine louée par la chrétienté et construite en boue ; pour recevoir les missionnaires, il n'y a qu'un grand hall en planches avec quelques chambres ; mais un cercle d'études très fréquenté, une fanfare, des écoles de garçons et de filles et autres oeuvres de ce genre témoignent qu'une grande âme s'agite en ce petit corps.
    Le train express partant le matin de Séoul et arrivant à Taikou à 4 h. du soir, conduit en quelques heures de Taikou à Fusan, et Fusan est le véritable point terminus du Transsibérien. Sous peu, en effet, tous les voyageurs pour le Japon, au lieu de se diriger sur Vladiwostok pour faire ensuite une longue traversée, viendront à travers la Corée jusqu'à Fusan, d'où un steamer en quelques heures leur fera passer le détroit de Corée et les déposera au terme de leur voyage : ce sera pour eux une économie de temps, d'argent et de fatigues.
    Le port de Fusan est également une tête de ligne pour les voyages aux ports de Corée, et en particulier à Quelpaert ainsi qu'à Mokpo, le grand port de la côte sud-ouest coréenne. Après tant de voyages sur terre, je retrouvais donc la grande mer, non moins fascinatrice que les cimes neigeuses ou les vallons fleuris des campagnes.
    Les bateaux qui font le service des îles sont petits, lents et incommodes, c'est vrai, mais comment s'ennuyer quand la nature à chaque détour de la route offre un panorama nouveau de falaises, de verdure, de villages, se mirant dans les flots ?...
    Entre Fusan et Quelpaërt, le bateau fait escale à l'île de Kemounto, l'ancien port Hamilton que convoitèrent jadis les Anglais... Il n'y a pas, que je sache, de chrétiens dans cette île, mais elle fait déjà l'objet de mes désirs... Les Anglais, paraît-il, regardent comme leur appartenant toutes les îles qu'ils trouvent à travers les mers ; pour moi, chargé par mon Vicaire apostolique des îles du Sud de la Corée, je fais un peu la même chose !.. Qui sait si, un jour, je ne pourrai pas avec le secours de Dieu, planter la croix à Kemounto?... Mais passons vite, ce soir nous serons à Outo (l'île aux boeufs), petite île sur la côte nord de Quelpaert, et demain à Tjyeitjyou, capitale de la grande île !
    Bientôt en effet, à l'horizon lointain, une masse imposante se dessine !...C'est le Han la-san, le grand pic quelpaertois de 2.000 mètres, entrevu de loin il y a 22 ans... J'avais tant désiré le revoir et c'est aujourd'hui seulement, après 22 ans de courses et de travaux divers, qu'il m'est donné de le saluer. Dieu soit béni ! Louez le Seigneur, pauvres païens perdus dans les îles de l'Extrême-Orient ; louez Celui qui a créé ces montagnes et cette grande mer ; Celui qui seul peut donner la joie véritable à vos enfants et à vos vieillards, à vos vierges et à vos princes !...

    ***

    Quelpaërt est une grande île isolée dans le détroit de Corée ; elle n'a pas moins de cent kilomètres de long et cinquante de large ; ceci s'entend à vol d'oiseau évidemment, car l'île forme un formidable pain de sucre qui s'élève à près de deux kilomètres de hauteur, exactement 1987 mètres et il faut des journées pour la traverser même dans sa moindre dimension... Vu de loin, ce grand cratère éteint qui s'appelle le Han-la-san semble s'étendre jusqu'aux bords de la mer, mais quand on s'approche, on peut se convaincre qu'il y a une grande distance, soit trente kilomètres environ depuis la côte jusqu'au pied de la montagne. C'est dans cette plaine, entre la mer et la montagne, que de nombreux et populeux villages s'élèvent et forment une population d'environ cent cinquante mille âmes.
    A l'époque de la sécheresse, la plupart des torrents sont à sec, mais quand la pluie tombe, ils forment de vrais fleuves et roulent d'énormes rochers, avec un bruit sourd qui s'entend de fort loin. Ces rochers arrêtés çà et là par quelque obstacle sont souvent entraînés par le courant et de dangereux tourbillons ; ils creusent alors de véritables cavernes semblables à celles que j'ai vues dans certains glaciers de la Suisse.
    Le pourtour de l'île étant seul habitable et habité, le voyageur qui veut traverser l'intérieur risque fort d'être surpris par la pluie et de se trouver pris entre deux torrents pour plusieurs journées. Quand le temps est beau, au contraire, la route à travers la montagne offre à chaque pas des panoramas féeriques qu'on trouvera sans doute difficilement ailleurs. Après avoir traversé la zone cultivée, on arrive aux hautes herbes, où de nombreux chevaux sauvages courent en toute liberté. Plus haut, c'est la forêt vierge, si épaisse qu'on ne peut la traverser que la hache à la main, où l'on n'a que rarement des éclaircies qui vous permettent de distinguer au loin les vagues de l'Océan.
    La capitale appelée Tjyeitjyou en coréen, et Saishu en japonais, donne le nom à l'île entière appelée en coréen Tjyeitjyou-to et en japonais Saishu-to. Il y a en plus deux sous-préfectures, ce qui porte à trois le nombre des districts et des centres d'administration.
    Isolée du continent par sa position géographique, l'île l'est encore par la configuration de ses côtes. Pas un seul port convenable où les bateaux puissent s'approcher de terre et se mettre à l'abri des grands vents qui règnent en ces parages ; mais seulement quelques anses rocheuses d'ordinaire peu profondes. Les petits vapeurs qui font maintenant le service, s'arrêtent fort loin du rivage ; si l'état de la mer le permet, ils jettent l'ancre ; sinon ils continuent leur route et attendent des jours meilleurs pour revenir déposer à terre passa gers et cargaison. Beaucoup de barques de pêcheurs sont constituées par de grosses poutres flottantes reliées entre elles, au-dessus des quelles on élève tant bien que mal quelques planches sur lesquelles se tiennent les voyageurs. On y est ballotté assurément, trempé souvent jusqu'à la ceinture, mais du moins on ne chavire pas.
    Le caractère des insulaires est aussi rude que le granit de leurs montagnes et les rochers de leurs falaises. Les femmes elle mêmes y font preuve d'une endurance extraordinaire... On les voit porter de grosses charges de bois ou de charbon,... ou bien encore s'avancer dans la mer houleuse à une grande distance, et là pendant des heures entières, avec de grosses lunettes devant les yeux et un petit sachet en cordes pour loger leur cueillette, plonger et replonger sans cesse pour saisir les coquillages et autres produits de la mer qu'elles remontent. L'eau de la mer est d'une belle couleur verdâtre et d'une transparence extraordinaire. En arrivant près du rivage, j'admirai du haut du steamer les algues flottantes les gros rochers glissants, les poulpes et autres poissons qui jouaient entre les pierres.
    Les premiers missionnaires, qui, il y a une quinzaine d'années, eurent le bonheur d'être choisis pour annoncer l'Evangile à ces pauvres insulaires, se trouvèrent d'abord en face de grandes difficultés. Les habitants étaient très superstitieux, et la morale outragée d'une façon peu commune. Peu à peu cependant la lumière se fit aux yeux de ces âmes simples, et conformément à leur caractère, plusieurs poussèrent jusqu'à l'extrême le zèle pour la vérité qu'ils venaient de connaître.
    Le démon de son côté voyait de fort mauvais oeil les ministres du Christ venir lui disputer cette terre où il avait jusque là régné en maître. Une révolte complotée un beau jour contre un mandarin qui extorquait injustement l'argent de ses subordonnés, fut habilement tournée contre les chrétiens... Traqués partout comme des bêtes fauves, et impitoyablement massacrés à coup de bâton, plusieurs centaines de néophytes arrosèrent ce sol du plus pur de leur sang et préparèrent ainsi des jours meilleurs à l'Eglise du Christ.
    Deux jours après le massacre des chrétiens, le drapeau tricolore flottait dans la baie de Tjyeitjyou. La France, arrivée trop tard pour sauver les chrétiens, sauvait du moins les deux missionnaires prisonniers au mandarinat et faisait donner aux martyrs une sépulture honorable.
    Depuis lors l'évangélisation a repris comme si rien n'était, car le missionnaire regarde toujours en avant. La petite chapelle coréenne du Père Lacrouts est déjà beaucoup trop petite ; les nobles les plus influents de la ville sont en bonnes relations avec lui et la plupart sont convaincus de la vérité de notre religion. Que faudrait-il pour faire faire le dernier pas à ces âmes hésitantes ? Sans doute la grâce de Dieu plus abondante, et aussi une chapelle un peu moins étroite, un peu moins indigne du grand Dieu qui a fait les cieux et la mer les grandes îles telles que Quelpaert et les superbes montagnes telles que le Han-la-san. Chers lecteurs, en vos bonnes prières demandez à Dieu le secours de sa grâce pour les pauvres insulaires de Quelpaërt,... et si la fortune vous a souri, envoyez une obole pour l'église de Tjyeitjyou !

    ***

    Le soleil qui éclaire notre univers a reçu du Créateur une foule de planètes qui tournent autour de lui et se réchauffent à ses rayons ;... les planètes à leur tour ont reçu des satellites en nombre plus ou moins grand suivant leur importance ; ... la grande île de Quelpaërt assise comme une reine entre le Japon et la Corée, a aussi ses planètes et ses satellites, je veux dire des centaines d'îles qui s'échelonnent entre elle et le continent.


    JANVIER FÉVRIER 1913, n° 91.

    Ces îles sont de grandeur et d'importance diverses, les plus grandes comptent jusqu'à sept ou huit mille habitants et sont plus étendues que ne le marquent nos cartes européennes. Quant à leur nombre, j'ai parlé de centaines, et ici encore je prie le lecteur de ne pas trop chercher dans sa géographie ce qui a trait à l'archipel coréen. Tous nos atlas sont fautifs en cela : les Japonais pourront plus tard nous donner là-dessus oeuvre sérieuse et vraie. Quoi d'étonnant d'ailleurs ? Ces milliers d'îlots et de rochers sont un labyrinthe inextricable pour le bateau qui voudrait s'y engager. Ne laissant paraître à marée haute que les régions les plus élevées, à marée basse la mer se retire à de grandes distances, et on distingue alors un simple filet d'eau qui, vers le milieu de la plage boueuse fait la séparation entre une île et sa voisine. Les bateaux se gardent bien de s'engager en ces parages ; ils cherchent seulement la ligne à suivre le long du continent pour faire le service des ports de la côte, ou bien se tiennent tout à fait au large, s'ils ne doivent pas aller à la côte ; mais, en toute hypothèse, ils ne s'aventurent point dans les replis de l'archipel.
    Il suit de là qu'aujourd'hui Quelpaert, plus isolée mais plus importante, a un service de petits vapeurs, tandis que ces îles plus petites et plus voisines du continent n'en ont pas, et se trouvent moins à portée des communications avec la terre. Ne faudrait-il pas cependant porter là aussi le flambeau de la foi ? Annoncer à ces âmes délaissées la grande joie de la Rédemption ? La fille, dit le proverbe, doit imiter la mère : Sicut mater, ita et filia ejus (Ezéch. 16) ; puisque Quelpaërt a ses missionnaires, pourquoi les îles voisines n'en auraient-elles pas aussi ?
    Le port de Mokpo, établi à la pointe d'une longue presqu'île, centre vers lequel d'autres presqu'îles du continent semblent tourner leurs grands bras, comme pour lui porter leurs richesses de la terre et de la mer ; centre également des îles de l'archipel qui s'échelonnent au nord et au sud de sa baie, Mokpo, dis-je, paraît être lé poste tout désigné pour le missionnaire qui voudra entrer en communication avec les insulaires. C'est là que le regretté P. Deshayes s'étai établi dans ce but, il y a quelques années, mais la mort est venue le moissonner à la fleur de l'âge, et lé manque de missionnaires n'a pas permis de lui donner de successeur stable... C'est là que m'envoie le vicaire apostolique pour reprendre l'oeuvre délaissée, et semer; sans doute dans bien des larmes, ce que d'autres, je l'espère, viendront recueillir plus tard et entasser dans les greniers du Père de famille.
    Ma résidence est établie sur une colline qui domine toute la ville. Le soir, quand les feux des rues et des maisons sont allumés, j'aime à considérer cette ceinture d'étoiles, cette voie lumineuse qui m'entoure sur la terre, tout comme les astres du ciel éclairent et embrasent l'immense voûte du bleu firmament qui s'élève au-dessus de ma tête. De quelque côté que je tourne mes regards, c'est la mer immense, tantôt calme comme un miroir, tantôt quelque peu courroucé ; mais les innombrables îles qui s'étendent au loin empêchent la formation des grandes vagues et arrêtent la force des flots.
    Pendant les chaleurs de l'été, mes confrères de l'intérieur avaient à supporter jusqu'à 38° degrés centigrades sans un brin d'air ; ici, j'ai eu seulement 32° et la brise de mer rendait la chaleur fort supportable... Maintenant l'automne est venu, le doux, mélancolique, superbe automne de Corée ! Le ciel est bleu sombre sans un nuage, l'air est calme sans tempête, les moissons au loin jaunissent, les arbres se couvrent de fruits, les kakis en particulier reluisent comme autant de pommes d'or sur le vert foncé des feuilles pressées, et me rappellent les belles orangeries de Jaffa en Palestine... Tous les jours mes chrétiens montent sur ma colline de Sion, et nous offrons ensemble au Créateur du ciel, de la terre, et de la mer l'hostie pure de l'Agneau sans tache. Le dimanche, comme il convient, est le plus beau jour de la semaine : mon monde arrive au complet pour la messe du matin, et beaucoup y reçoivent leur part du sacrifice commun. Le soir il y a catéchisme et bénédiction du Saint-Sacrement : jeunes et vieux récitent en chur la lettre de la doctrine chrétienne, les hommes une réponse, les femmes l'autre ; harmonie simple et splendide qui doit plaire aux anges du ciel !...
    Ah ! Sil pouvait en être ainsi dans ces îles qui bornent là-bas l'horizon !... Le 24 octobre, sous les auspices de saint Raphaël, l'ange des voyageurs, je vais commencer une tournée dans ces parages... Ces vagues si belles à contempler me ménagent peut-être bien des surprises ! Mais qu'importe ? Saint Paul autrefois ne voguait-il pas joyeux malgré mille dangers ?... « Periculis ex genere, periculis ex gentibus, periculis in civitate, periculis in solitudine, periculis i mari ». Et si Dieu demande le sacrifice de notre vie, à défaut du coup de sabre du bourreau, quel tombeau serait préférable à ce vaste Océan, la plus belle image du Dieu tout puissant et aussi de son infinie miséricorde ?
    S'il plaît à la divine Providence, si Dominus voluit (JAC. 4), je vous dirai peut-être un jour ce que j'ai fait dans ma tournée des îles du sud de la Corée. En attendant, chers lecteurs, priez le Dieu infiniment bon, pour qu'il regarde favorablement ces pauvres âmes perdues à l'extrémité du monde, pour qu'il établisse en elles son saint royaume, et qu'il les conduise des ténèbres du paganisme à la lumière de la foi, au bonheur du ciel !
    1913/21-36
    21-36
    France
    1913
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