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De Macao à Tchen-tou en 1754

De Macao à Tchen-tou en 1754 LETTRE DE M. URBAIN LEFEBVRE Missionnaire apostolique Massacré aux Carmes en 1792.
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    De Macao à Tchen-tou en 1754

    LETTRE DE M. URBAIN LEFEBVRE
    Missionnaire apostolique

    Massacré aux Carmes en 1792.

    Depuis plusieurs années, des études ont été publiées sur la vie des évêques et des prêtres massacrés aux Carmes en 1792, et qui peut-être seront un jour placés sur les autels, puisqu'on travaille à leur Cause de Béatification. Ces études ont appelé notre attention sur l'une des victimes de cette sanglante tragédie, Urbain Lefebvre, qui appartint à la Société des Missions Etrangères et fut missionnaire en Extrême-Orient.
    Ayant, parmi ses lettres classées dans nos archives, trouvé le récit de son voyage de Macao à Tchen-tou, (Se-tchoan) nous le publions avec quelques corrections de détails nécessitées par des longueurs, des redites, des expressions chinoises égarées dans la narration française.
    Avant de reproduire ce récit, donnons quelques notes sur cet ancien missionnaire :

    Urbain Lefebvre, né à Tours, paroisse de Saint-Pierre-du-Boile, le 21 janvier 1725, était fils de François Lefebvre, maître charpentier, et de Anne Net. Au mois de mai 1746, il demanda à être admis au Séminaire des Missions Etrangères ; on lui répondit par une lettre du 6 juin qu'il serait reçu seulement après avoir été ordonné sous-diacre. Diacre en 1748, il entra aux Missions Etrangères au commencement de l'année 1749, fut ordonné prêtre sept mois plus tard, et se rendit au mois de septembre à Tours, pour faire ses adieux à sa famille. Il trouva plus simple, après dix-sept jours passés au foyer paternel, de s'éloigner sans dire son projet, et en laissant seulement une lettre pour consoler ses parents. Le 1er décembre 1749, il s'embarqua à Port-Louis sur La Baleine. Le 18 juin 1750, il est à Pondichéry, et à la fin de cette même année à Macao, où il rencontre Mgr Armand François Lefèvre, Vicaire apostolique de Cochinchine, alors exilé de sa mission par la persécution, et qui l'envoie au Cambodge. Le jeune prêtre ne paraît pas être resté longtemps dans ce pays, si même il y alla, car nous le trouvons à Macao de 1751 à 1753. Désireux de se consacrer au Se-tchoan, il quitta Macao le 6 janvier 1754, et pour se rendre dans cette province, suivit la route ordinaire des missionnaires par le Kouang-tong le Hou-nan et le Hou-kouang. Il arriva à Tchong-king le 23 mars suivant, et à Tchentou le 26 mai. Deux mois plus tard, le 29 juin, il fut arrêté et jeté en prison d'où, en vertu d'un décret du 22 septembre, il sortit le 12 octobre 1754 et fut reconduit à Canton. Il arriva à Macao au commencement de 1755. Après quelque temps de séjour dans la mission du Siam, il revint en Europe en 1763, exerça le saint ministère dans le diocèse de Paris, fut arrêté en 1792, et massacré aux Carmes, le 2 septembre de cette même année.

    6 janvier 1755 1.

    Il paraît que les moyens qu'on prit à Macao, pour procurer mon entrée en Chine et me faciliter ceux d'arriver à Tching-tou, sont assez ceux qu'il fallait prendre. A la réserve de quelque quiproquo qui arriva par la négligence du catéchiste qui nous servait à Canton, tout nous réussit comme nous pouvions le désirer. Deux chrétiens venus du Se-tchoan pour m'accompagner en route, partirent les premiers de Macao, et suivant les instructions convenues, allèrent faire à Canton quelques empiètes et disposer tout pour le voyage. De Canton ils devaient m'aller attendre à un endroit éloigné de dix lieues, c'était là tout ce qu'ils avaient à faire. Ils louèrent à Fou-chan un bateau, de ceux qu'on nomme bateaux de marchandises.
    Les préparatifs faits, mes deux chrétiens devaient nous donner avis de leur départ par une lettre et un exprès. La faute qu'on commit à Canton, fut de négliger de nous envoyer cette lettre aussitôt, elle tarda 10 jours. Enfin elle arriva le 3 janvier 1754, nous prîmes à Macao toutes les mesures convenables. On envoya deux exprès à Hiang-chan pour y louer un bateau ; le patron prévenu que c'était pour conduire un Européen demanda sept piastres 1/2 par jour tout le temps qu'il m'attendrait, on les lui donna. Deux exprès furent ensemble à Hiang-chan, l'un était chrétien et devait rester à bord du bateau pour reconnaître son compagnon qui devait revenir à Macao et me conduire au lieu convenu.
    Le second exprès était un païen qui, revenu à Macao, voulut quatre piastres, on les lui donna. Il ne les eût pas plus tôt reçues qu'il prit peur et nous manqua de parole. Nous étions convenus de nous trouver le jour de l'Epiphanie à trois heures du matin au bas de la Penha, j'y fus une heure avant, le batelier ne s'y rendit pas. Au point du jour je m'en retournai à la maison, où le batelier voulut se désister dans la crainte d'être surpris en route avec moi ; nous l'exhortâmes et Dieu bénit nos raisons, il s'y rendit ; le soir du même jour je me transportai au même lieu que le matin. La première sortie avait été froide, pluvieuse et ténébreuse, la seconde fut sèche, tempérée, et la lune nous prêta sa lumière. Le batelier m'attendait, il me prit et nous partîmes le 6 janvier 1754, à 9 heures du soir ; nous mouillâmes tout d'abord à 3 lieues de Macao. Le lendemain j'éveillai mon équipage qui consistait en trois hommes, et nous fîmes ce jour-là plus de 15 lieues.

    1. A. M-E., vol. 445, p. 409.

    Le 8, sur les huit heures, nous rencontrâmes dans des canaux détournés une galère de ronde à l'ancre, elle nous héla. Mon batelier lui cria de loin qu'il avait à son bord un homme de la province du Fo-kien. Le Mandarin nous appela. Deux de ses suppôts montèrent dans notre barque, chavirèrent tout et n'épargnèrent rien pour voir si nous n'avions point de contrebande ; ils me chavirèrent aussi sans cependant me reconnaître. La visite faite, le Mandarin m'ordonna de paraître, j'étais couché ; car il n'est pas possible de prendre une autre position. Mon batelier en me donnant un coup de pied à la tête me dit : « Allons, debout, Monsieur t'appelle ». Je n'étais pas d'humeur à lui tenir long compliment, je fis même semblant de faire de grands efforts pour me tirer de dessous les nattes et cela avec la mine d'un homme fatigué et qui a plus besoin de se reposer que de toute autre chose, et je lui répondis assez brusquement : « Eh bien qu'est-ce qu'il y a ? » Le Mandarin qui voyait ma manoeuvre et qui ne me reconnut pas, dit aussitôt : « Ça suffit », et nous laissa partir.
    Trois heures après, je rencontrai le chrétien Lucius qui m'attendait à bord du bateau de Hiang-chan ; nous fîmes route de concert un peu de temps et nous choisîmes un passage désert pour venir à l'abordage, ce qui se fit sans mot dire, tous les acteurs étant saisis de crainte, les trois premiers de ce qui venait de se passer, les autres de ce qui pouvait arriver. Embarqué sur le second bateau le 9, j'arrivai sur le midi à l'endroit indiqué, toujours par des canaux détournés. Il y avait là un grand nombre de bateaux, il fallait reconnaître celui qui m'attendait. On convint des signaux, Lucius descendit à terre à un 1/4 de lieue, alla chercher le bateau en question qu'il pût mieux distinguer des autres étant à terre, il le reconnut, s'y rendit, et se plaça en dehors, pour être moins suspect aux bateaux voisins. Comme le jour précédent, je m'embarquai sans beaucoup de paroles ; Jacobus me donna un lit placé en travers, m'ordonna de ne m'en pas déranger jusqu'à nouvel ordre, d'être même ou au moins de faire le malade. Je commençais à n'être que fatigué, cela passa pour indisposition.
    On rencontra en route, de lieue en lieue, un corps de garde où sont d'ordinaire des soldats ; cela n'embarrasse guère, quand il n'y a point de nouveaux troubles dans l'empire. Passé Chao-tcheou, ils ne sont plus si fréquents ; cependant, ils ont cela de plus incommode qu'il faut plusieurs fois par jour que le patron y aille porter le nom de ses passagers, le sien et celui de ses bateliers.
    Le 10, après trois lieues de route, nous arrivâmes au bourg de Sy-nan. Nous mouillâmes là pendant environ trois heures pour faire nos provisions, eau-de-vie, herbages, patates, etc. Le marché se tient en partie sur l'eau. Je fus assommé d'une foule de pauvres rôdant autour des bateaux et demandant l'aumône. Le langage qu'ils tenaient était corrompu par l'accent paysan.

    Nos empiètes faites, nous nous mîmes en route et dépassâmes la ville de San-chouy. C'est la première sous-préfecture qu'on rencontre ; on n'en voit que la tour, la ville étant à trois lieues environ de la rivière. On se trouve là auprès d'un hôtel où vont loger les mandarins qui passent. Là se fait la jonction des rivières de Chao-tcheou et de Chao King, nous laissâmes celle-ci et remontâmes vers le nord. On n'exige pas de moi que j'entre dans le détail de la route de chaque journée. Je me bornerai uniquement à rapporter ce qui peut être nécessaire. Notre navigation était fort lente ayant toujours le courant contre nous. Nous dépassâmes la ville de Tsing-yuen 4 lieues plus haut, puis nous entrâmes dans une gorge formée par deux chaînes de montagne, et ornée à gauche d'une pagode dédiée à une idole qu'on appelle le quatrième grand roy ou dragon d'or. Ce quatrième grand roy était, dit la chronique, un jeune enfant de la province du Kiang-sy qui se noya ici en se baignant; on a fait de lui une idole, sans doute parce que le diable n'a pas manqué de faire quelque prodige.
    A deux lieues au-delà, à gauche, on voit une autre pagode érigée en l'honneur de Kouang-in, idole en grande vénération dans toute la Chine. Voici la fable qu'on m'a racontée à son sujet : Kouang-in était fille d'un roi. Elle se retira au monastère de l'oiseau blanc où il y avait 500 bonzes ; le roi mal édifié fit mettre le feu à la bonzerie, les 500 bonzes furent brûlés, mais Kouang-in s'envola sous la forme d'une colombe. Son père eut quelque temps après un ulcère incurable, il fit appeler sa fille pour le guérir. Elle demanda 100 gâteaux, on lui donna de la farine et aussitôt il lui vint mille mains pour faire tout d'un coup 100 gâteaux. Son père en fut si effrayé qu'il mourut de peur. Kouang-in s'en retourna par sa voiture ordinaire, les airs.
    Le 17, nous dépassions la ville, de Yn-te. M. de Verthamon jugeant de cette ville par le dehors l'appelle une taupinière, il est vrai que du bateau on ne peut voir que des paillottes, mais ayant été obligé d'aller jusqu'au prétoire, j'ai pu en juger. Elle est une des sous-préfectures les plus considérables de celles que j'ai rencontrées.
    Le même jour nous doublâmes la caverne de Kouang-in. Ce n'est point comme le disent les Lettres édifiantes une espèce de palais où il y a des chambres, des salles et des balustrades pratiquées dans un rocher, ce n'est pas non plus deux espèces de niches qui ont pour fenêtres deux ou trois petites lucarnes et quelques petits carreaux, c'est quelque chose de beaucoup moins et d'un peu plus. J'ai eu le temps de considérer cette pagode, ayant mouillé assez longtemps au bas. Dans un rocher, on a pratiqué une loge de deux étages avec des soliveaux, une boiserie avec des fenêtres, le rez-de-chaussée est un perron pour recevoir les offrandes des idolâtres ; réellement, c'est une demeure ridicule, et ce n'est qu'à force de devenir Chinois qu'on peut admirer pareille bicoque.
    Le 18 vers midi, nous arrivâmes à Chao-tcheou. Il y a là une douane à passer, nous avions pris la veille nos mesures pour cela, moyennant quoi nous passâmes sans difficulté.

    Deux émissaires de la douane vinrent à bord, on leur donna des sapèques en plusieurs petits paquets, ils ne remuèrent pas même une planche, et je fus l'objet qu'ils considérèrent le moins. Ils n'étaient affamés que de liards.
    Nous arrivâmes à Lo-tchang le 22 au matin, nous y séjournâmes le 23e jour de la nouvelle année chinoise. Je désirais aller dire la messe chez le chrétien Pan, mais, outre que sa maison est extrêmement étroite, elle était tout occupée par des buveurs, à l'occasion du nouvel an. C'est un marchand de vin dont la maison est à Fou-chan, il n'a à Lo-tchang qu'un petit débit de vin.
    Nous avions autrefois à Lo-tchang une église qui est aujourd'hui maison particulière de l'autre côté de la rivière ; celle de Chao-tcheou est convertie en hôpital pour les enfants trouvés. Lo-tchang est sur la droite de la rivière en montant, et ne serait point considérable sans ses faubourgs. Là, il fallut changer de bateau. Les incommodités vont toujours en augmentant. Les bateaux sont petits et malpropres, on est caché sous une claie arquée fort basse. Nous changeâmes de bateau le 23 à minuit et fîmes route de grand matin. La manuvre de ces bateaux est fort pénible à cause des cascades de 2, 3, 4 et cinq pieds de haut qu'il faut franchir. Les dangers qu'on court là sont évidents, et il ne se passe point d'année qu'un très grand nombre de bateaux ne soient fracassés.
    Plus on monte, moins la rivière est navigable, aussi arrivé à un endroit nommé Pin-che-tsun on est obligé de prendre un autre bateau pour pouvoir gagner Ngy-tchang-hien, première ville du Hou-nan. Un peu avant d'arriver à Pin-che, on voit sur la gauche une petite pagode dédiée à Sianouen-kong. C'est là que les pauvres païens vont remercier le diable de ce qu'ils ont évité les dangers qui sont au-dessous, ils ne manquent point non plus de mouiller au bas de la pagode lorsqu'ils descendent le torrent, pour aller sacrifier à cause des périls évidents auxquels ils vont être exposés, périls sans comparaison plus grands en descendant. Une 1/2 lieue plus haut que Pin-che est le village de Tchang-keou. Une lieue plus, haut, on quitte la rivière pour entrer dans le ruisseau qui vient de Ngy-tchang. Le missionnaire, enseveli dans cette espèce de bateau pour huit jours, passe sous un pont de trois arcades sans s'en apercevoir. C'est le premier pont de la province, il ne prouve pas cette hardiesse tant vantée dans l'histoire de la Chine ; là, on commence à entrer dans la province de Hou-kouang. On voit aussi plusieurs roues de moulins pour répandre l'eau dans les champs de riz voisins. Ces roues, chefs-d'oeuvre d'imagination, sont pitoyables ; des manches de balais en font les rayons et des tubes de bambous, attachés obliquement, puisent l'eau en passant ; elles en perdent les 3/4 en montant et envoient l'autre quart dans les terres. Cette machine n'est subtile qu'en Chine.
    Arrivé à Ngy-tchang je rencontrai Alexius qui y était arrivé le même jour au matin, étant venu de Lo-tchang par terre. Le gargotier vint nous saluer à bord. Quand je me mis en route avec Jacobus pour aller à l'auberge, j'étais fort mal équipé, marchais encore plus mal, parce que, depuis 24 jours, ballotté dans quatre bateaux, je n'avais eu d'autre position que d'être couché. Il faut que le missionnaire se familiarise dès Macao avec ses habits chinois, qu'il les connaisse, et sache lesquels vont ensemble, car le Tribunal des rites est terrible pour ne rien changer aux coutumes, et cet article est de très grande importance en Chine, aussi avais-je dans les rues un air ridicule qui prêtait à rire à tous les courtauds de boutique. Mes habits ne valaient pas deux liards ; pour les cheveux, il faut les laisser croître à Macao. M. Lacère a sur ce sujet des scrupules déplacés ; nos cheveux lui ayant paru trop longs, je les fis couper, et je m'en suis repenti, car il n'est pas facile de faire la tresse si chère aux Chinois. Enfin je roulais par les rues le moins mal que je pouvais, malgré mes souliers qui ne tenaient point à mes pieds ; l'un était bien loin devant, et l'autre restait en arrière.
    Enfin, nous arrivâmes à l'auberge.
    Les auberges chinoises sont les plus pitoyables gargotes qu'on puisse imaginer : on y fait soi-même sa cuisine si on veut, et on n'y a que le couvert. Je grimpai dans un galetas dont la principale place était occupée par un autel et plusieurs figures de diables dessus et à l'entour. Il y avait tout autour du galetas des petites séparations de planches mal jointes, élevées d'environ un pied, c'est ce qu'on appelle chambre. On trouve dans les grandes auberges deux tréteaux et trois ou quatre planches, c'est là-dessus qu'on fait son lit. Le missionnaire n'a autre chose à faire que de se tenir dans son réduit, se reposer et attendre en patience l'instant du départ. Ce moyen coupe court aux questions de l'aubergiste quand il est désoeuvré. Le nôtre nous invita à souper avec lui, mais Jacobus et Alexius, en acceptant pour eux, dirent que je reposais. L'aubergiste avait à sa table mes deux hommes et nombre d'autres marchands. En parlant de moi, le pauvre Jacobus répondait le mieux qu'il pouvait, mais, hélas ! Tout de travers ; aussi un marchand du Chen-si, qui venait de Canton, soutint que j'étais Européen.
    Je partis le lendemain matin porté par deux hommes sur un brancard ; les porteurs accoutumés à ce travail font cela très adroitement, ce qui n'empêche pas que le porté ne soit bien vite fatigué, n'étant point fait à cette espèce de chaise qui se compose de deux perches longues d'environ 8 pieds, un petit siège dans le milieu fort étroit et un petit bâton sus pendu par deux cordes pour supporter les pieds, voilà tout l'équipage. Du reste on est à découvert. Nous avions décidé à Macao que je ne me ferais point porter, croyant que c'était plus apostolique ; erreur, quand on est sur les lieux on voit que c'est nécessaire d'être porté, on n'a point l'agrément que l'on se figure. Ignorant cela, je voulus à Ngy-tchang partir à pied et discutai là-dessus avec Jacobus qui avait raison et moi tort; il fallut en passer par son avis, j'en vis bientôt le motif. Après deux lieues, on nous mit dans une gargote pour déjeuner. On me donna un plat qui m'embarrassa et dont je ne savais quel usage faire : c'était trois oeufs mollets dans environ une chopine de vin chaud. J'attendis que d'autres passagers à la même table fussent servis et me conformai à leur manière de faire au grand jour l'exercice des bâtonnets. Lors du déjeuner, passa le marchand du Chen-si, qui le jour précédent avait assuré que j'étais Européen. Jacobus l'appela, continua de lier connaissance avec lui et en fit notre compagnon de voyage. Tout le long de la route, ce bonhomme ne s'entretint que de moi : où j'allais, combien je donnais à Jacobus pour m'introduire dans l'Empire ; mais il ne nous nuisit point. Nous descendîmes à la même auberge à la couchée. Le bourg s'appelle Leang-tien. Le jour suivant j'étais seul avec mes porteurs ; il y avait de la neige abondamment et un grand froid, lorsque je vis venir à ma rencontre un mandarin et tout son cortège. A son approche, mes porteurs me déposèrent par terre, car il n'est pas permis de rester monté vis-à-vis du sieur mandarin. Je coudoyai toute sa gent, n'étant reconnu de personne. C'était le sous-préfet de Ngy-tchang qui venait de Tchin-tcheou.
    Nous arrivâmes à Tchin-tcheou sur les 4 h du soir, nous descendîmes chez l'aubergiste correspondant de celui de Ngy-tchang qui vint nous recevoir dehors, j'avais attendu Jacobus avant d'entrer dans la ville. L'aubergiste me considéra longtemps, il trouvait en moi un Chinois manqué. Ce fut ma tresse qui me vendit, car en faisant une inclination elle tomba. On nous donna pour salon un petit cachot où nous restâmes trois jours, obligés d'attendre nos effets. Un bateau chinois a ses incommodités, mais celles des auberges sont encore plus grandes, à cause des allants et venants, aussi le moins qu'on y peut séjourner est toujours le mieux. Je fus connu à Tchin-tcheou mieux encore qu'à Ngy-tchang.
    L'aubergiste se souvenait bien d'avoir vu passer quelques années auparavant Jovite, mais comme cet aubergiste a quelque bien, il consulta ses intérêts et les nôtres et il n'y eut rien à craindre. Jacobus me permit même de dire mon bréviaire que je continuai jusqu'à Chin-tsong-ping dans le Se-tchoan. Dans le fond, cette dévotion était mal placée et j'avais tort, quoiqu'il ne me soit arrivé aucune difficulté à cette occasion, la prudence veut qu'on s'abstienne de cet exercice, je me reproche là-dessus un peu trop de hardiesse et de témérité, quand même ce ne serait que pour éviter aux pauvres conducteurs les peurs qu'ils en conçoivent
    Les bateaux qu'on prend à Tchin-tcheou sont fort étroits et très longs. On les loue ordinairement pour jusqu'à Siang-than. Nous arrivâmes dans cette ville le 12 février ; nous changeâmes de bateau et en prîmes un beaucoup plus grand. Le lendemain, je dis la messe chez un chrétien ; je fus fort édifié de la simplicité, de la paix, et de l'union qui paraissaient régner dans cette famille, où je fus reçu avec respect. Le père de famille voulut me faire la grande cérémonie du ko-teou que j'empêchai ; pour les fils je les laissai faire, la mère de famille vint ensuite avec ses filles, je la laissai se prosterner, en me contentant de la prier de terminer le cérémonial, mais n'osant l'aider à se relever, ce que j'avais fait au père. On me dit depuis que j'avais bien agi, que cette politesse d'aider les femmes à se relever du ko-teou ne se fait que lorsqu'elles sont ou vieilles ou malades.
    Je retournai au bateau après la messe, il était environ 8 heures, peut être étais-je plus dégourdi ou plus chinoisé qu'à Ngy-tchang, mais je passai dans les rues déjà assez fréquentées sans être ni reconnu ; ni même soupçonné. Rendu à mon bateau, le patron superstitieux ne voulut pas partir le même jour, le diable ne lui promettant pas un heureux voyage ; ainsi il fallut rester mouillés au port jusqu'au lendemain ; alors nous fîmes voile et arrivâmes à la capitale (Tchang-tcha-fou) de la partie méridionale de Hou-kouang. Nous y demeurâmes le jour suivant à cause du vent contraire. Cette partie de notre route fut lente. Nous traversâmes le grand lac Tong-ting, mais les eaux, qui en étaient extrêmes basses, ne formaient qu'un grand nombre de canaux pleins d'une eau boueuse et dormante. On voit dans ces parages un nombre prodigieux de canards sauvages. Le grand lac traversé, nous eûmes l'eau contre nous et entrâmes dans le plus grand fleuve de Chine que les Chinois appellent le Kiang.
    J'arrivai à Cha-chy le 1er mars. Le lendemain, M. Von, marchand bonnetier et chef de la chrétienté des Jésuites français, vint me voir à bord avec un autre chrétien. Je lui témoignai le désir que j'avais de monter à terre et d'aller dire la messe le lendemain, premier dimanche de carême. Je fus un peu surpris de sa réponse embarrassée. « Chez qui ? » me dit-il. Je lui répondis que peu m'importait pourvu que quelques chrétiens voulussent l'entendre ». Il y pensa de retour chez lui, il m'envoya prier de me rendre à sa demeure le soir même. Dans cette journée, nous eûmes à bord de notre bateau la visite de voleurs qui voulaient que nous leur donnassions de l'argent. Ils ne firent pas fortune avec nous, mon batelier était un hargneux qui cria sur eux ; j'étais là tout chinoisé, et soit qu'ils eussent peur de moi, ou toute autre chose, j'en fus débarrassé moyennant quelques prises de tabac. C'était en être quitte à bon marché, mais il est fort singulier que dans un port où il y a des milliers de bateaux, on ait à craindre les insultes de tant de voleurs.
    Je me rendis chez Von à l'entrée de la nuit ; il y a bien trois lieues du port à sa maison ; il avertit les chrétiens des environs qui arrivèrent chez lui le lendemain matin.
    Nous prîmes à Cha-chy un bateau qui devait nous conduire à Tchong-king-fou ; comme l'eau est terrible dans ce trajet, on a besoin de 6 à 10 bateliers ; nous arrivâmes à Y-tchang-fou en deux jours ; c'est une ville assez considérable, érigée en préfecture depuis quelques années. Ensuite on ne voit plus pendant assez longtemps que des montagnes qui ne laissent au fleuve qu'un lit fort étroit tout hérissé de rochers. Il y a des endroits où 20 hommes sont nécessaires pour remorquer à la corde un petit bateau, les bateliers s'entre aident, et les difficultés sont telles qu'on fait quelquefois deux lieues seulement par jour.
    Après avoir louvoyé dans ces passages pendant plusieurs jours, on arrive à un endroit nommé Sin-tan. Là on fait bateau net ; il y a trois cascades on chutes d'eau qu'il faut franchir, elles sont toutes trois dans la distance d'un quart de lieue, les effets et les passagers vont par terre au-dessus de la troisième. Le missionnaire se trouve là au milieu de 3 ou 400 Chinois qui ne vivent que de ce qu'ils gagnent en aidant à transporter les marchandises, ou à remorquer les bateaux. L'eau est terrible à voir et le danger évident. Le premier qu'on court n'est pas de se noyer, cela ne se fait qu'après que tête, bras et jambes sont pulvérisés.
    Quand je me vis seul au milieu de tous ces camus, je m'assurai que si je passais cet endroit, j'en passerais bien d'autres, me trouvant là à peu près aussi accompagné qu'on peut l'être sur le parvis de Notre Dame à Paris lors de quelque grande solennité.
    Ces dangers passés, on arrive à la sous-préfecture de Pa-tong, qui est une vraie bicoque, et la dernière ville de Hou-kouang pour ceux qui vont au Se-tchoan.
    Une fois qu'on est entré dans cette province, le batelier est obligé de prendre plus de précautions et d'aller de temps à autre à différents corps de garde, donner son nom, celui de ses passagers, de ses bateliers, de son bateau, d'où il vient et où il va, mais cela ne regarde que le batelier.
    Nous arrivâmes le 15 mars à Kouey-tcheou-fou ; il y a là une douane assez sérieuse à passer.
    La manière dont tous mes effets étaient disposés me donnaient lieu de craindre d'être reconnu, pris et arrêté. Je m'étais informé la veille si nous étions encore loin de la douane, on m'avait répondu avec assez d'assurance : « Nous avons le temps ». J'aurais voulu dès Cha-chy, au retour de chez Von, tenir mes effets un peu plus cachés, je fus obligé de me conformer au « nous avons le temps ». Quand Jacobus se mit en devoir de préparer tout pour la visite des douaniers, nous voyions la douane. Je grondai Jacobus d'avoir attendu si longtemps, mais il me ferma la bouche en me répondant fort sèchement : « Laissez-moi faire ».
    Mes vêtements étaient assez mal emballés, je jugeai à propos de les arranger autrement. Je serrai le paquet pour le diminuer de volume ; mon calice, mon missel et quelques autres objets restèrent dans un sac que je suspendis à un clou. Somme toute, nous allions visiblement dans la gueule du loup.
    Quand nous fûmes mouillés au port, il ne vint que cinq douaniers qui visitèrent très scrupuleusement quelques colis que Jacobus avait achetés pour commissions. Cette exactitude de mes douaniers me fit croire que je terminerais mon voyage à Kouy-fou. Cependant je faisais montre de tranquillité, déterminé à tout et tremblant comme quatre. Je fumais force pipes, sans en avoir envie ; je priais Dieu, la sainte Vierge et tous les saints pour qu'il ne m'arrivât rien de fâcheux. Je promis une messe le plus tôt que je pourrais la célébrer. Les douaniers vinrent de mon côté ; je leur cédai la place, prenant avec moi mon paquet ; peut-être crurent-ils que ce que j'en faisais était pour leur éviter cette peine. Celui de Jacobus mal arrimé, fut visité, mais il ne contenait rien de dangereux.
    Je craignais pour le sac ; Jacobus avait pensé qu'une chose de si peu d'importance ne serait pas visitée, il se trompait. Les douaniers l'ouvrirent et exhibèrent les pièces qu'il contenait ; mon batelier lui-même fut surpris de ce qu'il vit, mais il joua assez bien son personnage. Quant à moi, je redoublais de prière et de fumée et je continuais à regarder dans le bateau. En voyant le contenu du sac, un douanier dit : « Ce sont là dès choses d'Europe », et il nous regardait cherchant sans doute quel était l'Européen.
    Enfin les douaniers remirent les effets dans le sac, sans rien dire de plus ; puis ils nous demandèrent sept taels, et s'en retournèrent faire leur rapport dans lequel ils turent la circonstance de l'Européen.
    C'est ainsi que Dieu, qui avait permis que je passe tant d'endroits sans être reconnu, me voulut encore indemne dans celui-ci.
    Nos finesses, quelque bonnes et prudentes qu'elles fussent ne nous serviraient à rien dans un voyage aussi long et aussi périlleux, si Dieu n'accordait au pauvre missionnaire, qui ne s'y trouve engagé que pour lui, une protection toute spéciale, visible et absolument nécessaire.
    Nous partîmes de Kouy-fou le jeudi 14 mars, après que mon batelier et toute sa famille eurent offert un sacrifice pour remercier leurs dieux d'avoir heureusement franchi tant d'obstacles. Ils allumèrent force chandelles, brûlèrent du papier d'argent et firent un petit festin que tout l'équipage dévora avec plaisir. Ce qu'il savait du christianisme empêcha le batelier de nous demander de participer en quoi que ce fût à toutes ces superstitions. Nous gouvernâmes d'autant plus tranquillement que nous ne nous attendions plus à rencontrer aucune douane, parce que effectivement celle de Kouy-fou devait être la dernière ; mais les troubles qu'éprouvait alors la province du Se-tchoan, en avaient fait placer une extraordinaire à Fou-tcheou ; nous y arrivâmes sans en être prévenus : les douaniers qui étaient établis sur le bord de l'eau de l'autre côté de la rivière, entrèrent dans notre bateau, ils y virent et touchèrent les mêmes effets qu'à Kouy-fou sans que j'en fusse tant soit peu ému. Cette scène se passa fort tranquillement.
    De Fou-tcheou à Tchong-king, il n'y a rien de remarquable, qu'une pagode isolée sur un rocher qu'on voit de loin. Cette pagode très considérable est la demeure d'un grand nombre de bonzes, qui abusent de la simplicité des païens en leur distribuant des passe-ports pour l'autre monde, cette pagode étant dédiée au portier des enfers.
    Nous arrivâmes à Tchong-king le 23 mars. J'envoyai Alexius avertir le chrétien Lo de mon arrivée. Son fils aîné vint aussitôt à bord me saluer et je lui déclarai mon intention d'aller dire la messe chez lui. Les troubles excités dans la province par un parti de voleurs révoltés avaient occasionné aux portes de la ville une nouvelle garde, il me dit que le prêtre André Ly, tout chinois qu'il est, n'avait pu entrer quatre mois auparavant. Je m'informai s'il n'y avait point de chemins détournés, cela me paraissait devoir être, car les murs du côté de la rivière étaient en partie renversés. Il s'en retourna faire part de mon dessein à son père, qui le renvoya me prier de venir sur le soir. Je montai donc à terre environ à 7 heures. Le fils Lo, Petrus, portait un paquet et moi le sac où étaient calice, missel, bréviaire, burettes, etc., et autres choses nécessaires. Jacobus n'était pas d'avis d'entreprendre cette expédition ; mais je crus devoir faire plus de cas du sentiment du chrétien Lo, que de celui de Jacobus qui, aussi bien que moi, ne faisait que d'arriver.
    Après avoir longé les murs pour chercher un passage, nous grimpâmes sur les débris des murailles et nous entrâmes par une brèche après avoir parcouru les rues pendant trois quarts d'heure, j'arrivai à la maison. J'étais en nage et, j'avais besoin de changer de tout. Mais les Chinois ne font pas tant de façons. Le bonhomme Lo est apothicaire et pour remplacer la sueur que j'avais perdue il me noya dans une rivière de thé. Aussi j'attrapai un gros rhume. Ce bonhomme fut jadis écolier de feu Mgr Mullener, et depuis il suivit un Père Jésuite qui allait, par ordre de l'empereur, faire la carte du Yun-nan. Ce vieillard savait lire les prières pour répondre la messe ; je les lui écrivis en grosses lettres avec une plume de pigeon que je taillai avec un rasoir. Je dis la messe le jour suivant ; puis j'écrivis à M. André Ly qu'on m'avait dit être à Chin-tsong-ping, distant de 18 lieues. Je le prévins de mon prochain passage et je lui demandai de m'envoyer quelqu'un de sûr, parce que je ne voulais pas passer si près de chez lui, sans aller le voir. Alexius porta ma lettre. Nous partîmes alors pour Long-men-than.
    Jacobus avait arrêté cinq bateliers, et chemin faisant il s'en trouva six. Je m'informai qui était ce sixième qui me choquait la vue et manoeuvrait plus mal que les autres. Jacobus me dit que c'était un particulier qui avait demandé à mes bateliers son passage jusqu'à Lou-tcheou et qu'il les aiderait pour son riz. Ce nouveau visage ne me revenait point.
    Pendant le voyage je fus extrêmement enrhumé, j'eus un gros mal de tète qui augmenta parce que je me fis raser. Après avoir dépassé Long-men-than, nous arrivâmes au village de Yeou-ky. Alexius s'y était rendu avec Petrus Pe porteur d'une lettre de M. André, accompagné de deux enfants de la famille Lo, de Chin-tsong-ping. M. André s'excusait de n'être pas venu à bord (effectivement il ne le pouvait), il désirait beaucoup que je me rendisse à l'église, de mon côté j'en avais envie ; Jacobus ne le voulait pas et s'en expliquait assez absolument. Je crus devoir m'en tenir à mon sentiment et m'acheminai sur les montagnes à quatre lieues de la rivière.
    J'oubliais de dire que plusieurs chrétiens du bourg Yeou-ky vinrent à bord me saluer. Ces pauvres geins le faisaient avec tant de coeur qu'ils en perdaient aussi la prudence, me faisant force ko-teou et donnant à connaître à mes bateliers qui j'étais.
    Chin-tsong-ping est un assemblage de montagnes ; sur l'une d'elles nous avons une chrétienté et une église bâtie par M. Baptiste Kou, missionnaire chinois de la Sacrée Congrégation qui a étudié au séminaire de Naples. Cette paroisse comprend les chrétientés de six lieues à la ronde : Longmen-tan, Yeou-ky, etc., etc.
    J'arrivai avec peine à l'église, ayant eu à parcourir des montagnes très raides, dont les sentiers étaient des escaliers fort difficiles, j'étais obligé de me reposer au bout de vingt marches, et ,je crus plus d'une fois que j'allais tomber en défaillance.

    A l'église, M. André m'attendait avec une trentaine de chrétiens assemblés, qui, après qu'on eut chanté le Te Deum en chinois, en actions de grâces de mon heureuse arrivée, me saluèrent. Nous apprîmes que ce sixième batelier qui n'avait pas eu le don de me plaire, était un espion qui effectivement allait à Lou-tcheou.
    M. André se disposant à se rendre à Tchen-tou après la fête de Pâques, je me déterminai à l'attendre. Deux écoliers, Basile et Nguyen Baptiste furent renvoyés à notre bateau avec Jacobus.
    Après avoir passé un mois à Chin-tsong-ping, je fis mes préparatifs pour aller à la capitale. Un chrétien nommé Lo Ludovicus qui était venu à l'église satisfaire au devoir pascal, se chargea de nous arrêter un bateau qui se rendît à Che-men. Le premier mai tous les chrétiens s'assemblèrent pour nous saluer ; ce qui leur faisait de la peine était de me voir malade ; mais je ne pouvais rien prendre depuis huit jours, ce n'était qu'une indisposition de la gorge, j'avais la luette enflée. Je voulus que M. André prît un cheval. On en trouva dans le voisinage un qui venant à la maison tomba trois fois ; il était plus expédient à M. André de tomber tout seul.
    Arrivés à notre bateau, nous y eûmes pendant plusieurs jours bien de l'embarras. Le batelier s'était adjoint des compagnons avec lesquels il n'était pas convenu tout à fait de leur salaire, ce fut pourquoi, chemin faisant, ils laissèrent plusieurs fois par jour, la perche et l'aviron pour se battre, tempêter et s'injurier horriblement. A ce métier-là, nous ne faisions quelquefois que deux lieues par jour.
    Une fois, arrêtés au bas d'un corps de garde et nos gens se battant, les soldats descendirent dans notre bateau ; mais comme nous y étions quatre fort tranquilles, M. André, moi, Pierre Pe et Alexius, ils s'en retournèrent comme ils étaient venus. Le 12 mai, un dimanche, nous arrivâmes à Su-tcheou-fou ordinairement appelé Soui-fou. Tous les mandarins étaient allés à la pagode pour remercier d'une heure de pluie tombée la veille, la première depuis deux mois. Des chrétiens vinrent nous voir à bord, et après trois heures de mouillage nous nous remîmes en route. A Soui-fou, on quitte le grand fleuve pour prendre une rivière moins dangereuse. Nous arrivâmes à Kia-tin-fou le dimanche suivant, 19 mai. Dans un rocher, à la jonction des deux rivières, les païens ont sculpté une figure gigantesque. Souvent les bateaux se brisent au bas de ce rocher. Ce jour-là les mandarins s'étaient transportés sur le bord de la rivière pour faire l'examen des bateliers d'armes. Je pus voir cette arrivée, et parmi une trentaine de bateliers qui coururent, cinq seulement furent applaudis. Nous demeurâmes tout le reste du jour à Kia-tin et le lendemain nous gouvernâmes sur Tchen-tou où nous parvînmes le 26 mai. La veille nous avions envoyés Alexius prévenir de notre arrivée Jovite et Jean Van, anciens élèves du collège général à Siam. Ils vinrent au-devant de nous, et nous apprirent qu'à cause des troubles de la province, la garnison et les corps de garde avaient été augmentés, par conséquent l'entrée était plus difficile. Nous mouillâmes au bas d'un pont à neuf arches, et nous poussâmes nos manoeuvres pour descendre à terre. Je lis comme à Kouy-fou et je promis une messe si je passais heureusement. Jovite alla nous louer deux chaises à porteurs, elles étaient de l'espèce dont se servent les gros mandarins. Ce n'est pas, à la vérité, un équipage superbe, mais il est assez commode. Jean Van ouvrit la marche portant sur le bras un petit paquet. Ma chaise qui ne devait aller qu'après celle de M. André l'eut bientôt dépassée. La porte de la ville était embarrassée, mais on ordonna de faire place et nous passâmes.
    Après une demi-heure de marche, nous traversâmes la place d'armes et fûmes peu de temps après rendus à la maison située rue Kou-lou-kiay. Nous allâmes aussitôt à la chapelle rendre grâces à Dieu de la protection que j'avais si souvent éprouvée.
    Je souhaite que mon récit puisse servir à ceux qui viendront ici après moi ; qu'ils prennent patience en toutes choses, qu'ils ne s'effarouchent pas des entêtements de leurs conducteurs, pauvres gens qui sont dans des transes continuelles et qui cependant accomplissent, en conduisant des missionnaires, une action héroïque pour des Chinois. Enfin, qu'ils se mettent bien dans la tête que le tempérament chinois est totalement opposé à celui de l'Européen.

    Un pèlerinage au tombeau du premier supérieur du Séminaire des Missions Étrangères.

    II y a quelque temps, un de nos confrères, M. Compagnon, directeur au Séminaire des Missions Étrangères,a profité de son séjour en Bourgogne pour aller faire un pèlerinage au tombeau du premier supérieur du Séminaire des Missions Etrangères, M. Vincent de Meur, né en 1628 à Tonquédec (Côtes-du-Nord) et mort à Vieux Château (Côte-d'Or), le 26 juin 1668. Voici les lignes qu'il nous adresse sur son voyage :

    Je tiens à vous écrire quelques mots sur mon pèlerinage à Vieux Château et vous dire combien j'ai été heureux de le faire. Le Curé de la paroisse, M. l'abbé Aubry, m'a très aimablement conduit à l'église. J'ai prié avec émotion devant les restes de celui dont la pensée me reportait aux premières années des Missions Etrangères. Il me semblait que les deux siècles et demi qui nous séparaient n'étaient plus qu'un instant.
    La dalle noire qui recouvrait le tombeau de celui qui fut le premier supérieur de notre Séminaire, est brisée à trois ou quatre endroits et l'épitaphe est illisible. A droite, est encastrée dans le mur, la plaque de marbre, couvrant les ossements de M. de Meur, relevés il y a quelque cinquante ans, et placés clans une cassette en métal. L'inscription est très belle. Mais ceux qui l'ont comparée à la première y ont trouvé quelques légères modifications provenant sans doute des difficultés de la lecture.

    Je me suis ensuite rendu à la maison oit mourut M. dé Meur, et que l'on appelle le Vieux Château ; elle est habitée par M. Dodoz et sa famille, d'excellents chrétiens. M. Dodoz me montra la chambre où M. de Meur aurait habité et serait mort. Il y a quelque temps, en refaisant les peintures, il a découvert sur le front de la haute cheminée et à un autre endroit encore, dans une petite chambre à côté, le nom Vincent de Meur, écrit avec la pointe d'un instrument. Ces souvenirs m'ont, vous le pensez bien, vivement intéresser ; et je me hâte de vous en faire part en vous envoyant quelques vues de Vieux Château.

    Nos gravures. Mgr MOSSARD, Lucien Emile, est né à Dampierre-surle-Doubs, diocèse de Besançon, le 24 octobre 1851. Il partit pour la Cochinchine le 2 novembre 1876, mais s'arrêta pendant une dizaine de mois dans l'Inde, afin d'y étudier le Tamoul. Arrivé en Cochinchine il s'occupa de l'évangélisation des Indiens, fut professeur au Séminaire, curé de Cho-dui, supérieur de l'Institution Taberd, curé de Cho-quan, puis de la cathédrale à Saigon. Il fut nommé évêque de Médéa et Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale le 11 février 1899, sacré le 1er mai suivant.
    Son coadjuteur, Mgr QUINTON, Victor Charles, est né le 4 novembre 1866 à Carelles (Mayenne) ; il fit ses études classiques au petit séminaire de Mayenne. Ordonné prêtre le 21 septembre 1889, il partit le 23 décembre suivant pour la Cochinchine occidentale. Professeur au Séminaire, supérieur du petit Séminaire, il a été le 12 décembre 1912, nommé évêque de Laranda, et coadjuteur de Mgr Mossard ; sa consécration épiscopale a eu lieu à Saigon le 15 avril 1913.
    Mgr PRODHOMME Constant, est le cousin de Mgr Quinton ; il a eu un frère, Jean, missionnaire en Cochinchine occidentale, un autre de ses frères, Louis, est encore missionnaire au Cambodge. Il est né à Gorron (Mayenne), le 23 janvier 1889, parti pour le Siam le 1er juillet 1874. Envoyé par Mgr Vey au Laos, il y a déployé une activité et une persévérance admirables pour fonder la mission catholique dans une région entièrement payenne. Pro vicaire en 1887, il a été récemment nommé évêque de Gerra, Vicaire apostolique du Laos. Ses Brefs sont datés du 2 juin 1913. Le 24 septembre dernier il a été sacré à Saigon par Mgr Quinton.

    1914/85-99
    85-99
    Chine
    1914
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