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De l'Inde en Birmanie

De l'Inde en Birmanie De nos jours, même en pays de mission, on ne voyage plus comme au XVIIe siècle Mgr Pallu et ses héroïques compagnons. Sans doute les distances sont restées les mêmes, mais elles ont été singulièrement raccourcies par la rapidité des moyens de communication. Faisons exception toutefois pour certaines contrées, jungles impénétrables, forêts vierges, vastes étendues, tantôt plaines, tantôt montagnes, où les moyens de transport sont encore dans l'enfance comme rapidité et comme confortable.
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    De l'Inde en Birmanie

    De nos jours, même en pays de mission, on ne voyage plus comme au XVIIe siècle Mgr Pallu et ses héroïques compagnons. Sans doute les distances sont restées les mêmes, mais elles ont été singulièrement raccourcies par la rapidité des moyens de communication. Faisons exception toutefois pour certaines contrées, jungles impénétrables, forêts vierges, vastes étendues, tantôt plaines, tantôt montagnes, où les moyens de transport sont encore dans l'enfance comme rapidité et comme confortable.
    Ayant eu récemment l'occasion d'un voyage de Pondichéry en Birmanie, un beau soir je prenais mon billet pour Madras en compagnie de cinq Soeurs indiennes de Saint-Louis de Gonzague, avec en poche six billets pour le paquebot Erinpura, qui de Madras devait nous transporter à Rangoon.
    Mais cela demande quelques explications. En 1930, j'avais fait déjà un voyage en Birmanie pour y visiter les premières religieuses indiennes appelées à prendre charge des classes de tamoul dans une école de Mandalay. Alors, en compagnie du P. Bastide, j'étais monté jusqu'à Bhamo, ville chinoise à l'extrême nord de la Birmanie, là où s'arrête la navigation à vapeur sur l'Irrawaddy. A Rangoon, à Mandalay, à Bhamo, partout j'avais été accueilli avec une bienveillance toute fraternelle. Aussi, l'occasion se représentant, je la saisis volontiers. L'occasion, c'était le départ de cinq nouvelles religieuses indiennes allant prendre charge d'une école tamoule à Maymyo.
    Donc, le vendredi 18 septembre 1936, à 10 heures du matin, l'Erinpura levait l'ancre dans le port de Madras et filait droit au nord-est par une mer calme et un temps splendide.
    A bord, une population très hétéroclite. En première classe, deux passagers, deux gentlemen: l'un, d'âge assez mûr ; l'autre, jeune, vigoureux, l'air sportif, est le légitime propriétaire d'un chien gros et gras, dodu à souhait, mais qui, au point de vue race, ne présente rien de remarquable, au moins pour un profane comme moi qui n'y connais rien. Le brave animal passa la première nuit en 1re classe, mais, s'étant permis quelques incongruités sur le pont, il dut émigrer en 4e classe, en compagnie du domestique indien du gentleman.
    Il y a deux secondes classes. La 2e A est la vraie, où l'on est logé et nourri par le service du bateau ; la 2e B donne droit au logement seulement, c'est-à-dire à la cabine ; pour la nourriture, d'aucuns l'apportent toute préparée, ce qui est faisable, la traversée de Madras à Rangoon n'étant que de trois jours ; d'autres ont recours à certains restaurateurs indigènes installés sur le paquebot et qui fournissent tel et tel plat à prix fixé d'avance, ce qui permet de choisir les mets que l'on préfère et d'économiser sur la nourriture. Il y a à ce choix une raison sociale, c'est que l'Indien, suivant sa caste, est végétarien et pour rien au monde ne toucherait à la viande: ainsi des brahmes, qui, sous peine de souillure et d'excommunication, ne peuvent manger que des plats préparés par un autre brahme.
    En 2e classe A nous sommes trois, deux sous-officiers de l'armée anglaise et moi, qui, cinq fois par jour, nous retrouvons à table. En 2e B, 34 passagers, en majorité usuriers qui font la navette entre l'Inde et la Birmanie, deux ou trois brahmes, et c'est tout.
    En 3e classe et sur les deux ponts avant et arrière, c'est le grouillement humain: 675 passagers installés à même le plancher, assis à la turque sur une natte ou une couverture ; d'autres, étendus, les jambes repliées faute d'espace pour s'étendre à l'aise ; certains jacassent à longueur de journée, tout en fumant un minuscule cigare indien ou en mastiquant une plantureuse chique de bétel ; d'autres enfin, les philosophes ceux-là, dorment le jour, dorment la nuit.
    A bord la nourriture est abondante ; c'est le régime anglais: 6 heures, petit déjeuner ; 8 h. 30, déjeuner ; midi 30, lunch ; 3 h. 30, thé, gâteaux ; 6 h. 30, dîner ; 9 h, thé ou café.
    Les cabines sont spacieuses ; deux ventilateurs électriques y entretiennent une fraîcheur relative qui permet d'y faire la sieste et d'y dormir pendant la nuit, car l'air est chaud, l'atmosphère lourde et orageuse.
    Les religieuses sont en 2e classe B, trois dans une cabine, deux dans une autre, dont les portes se font vis-à-vis. Etant seules de leu: espèce, comme moi seule de la mienne, elles excitent une certaine curiosité: « Qui êtes-vous? Où allez-vous? Pourquoi vous expatriez-vous? » Et, en venant de suite au pratique: « Combien êtes-vous payées? », etc. Les bonnes Soeurs répondent de leur mieux, gentiment. A bord, tout le monde s'intéresse à elles, leur rend service. L'une d'entre elles, leur supérieure, a déjà séjourné six ans en Birmanie et est heureuse d'y retourner.
    Les Indiens de race tamoule sont nombreux en Birmanie ; on en rencontre un peu partout. Ils ont trouvé là plus d'aisance que dans leur patrie, ils s'y sont installés, y ont fait souche et ont formé à Rangoon, à Mandalay, à Maymyo et ailleurs, des paroisses assez importantes avec des prêtres parlant leur langue. A l'ombre de l'église, l'école tamoule: voilà pourquoi, sur la demande des Vicaires apostoliques, Pondichéry envoie ses religieuses instruire, catéchiser, former à la vie chrétienne les jeunes catholiques fixées en Birmanie. Si j'ajoute que ces religieuses appartiennent toutes à une Congrégation qui se recrute uniquement chez les « intouchables », c'est-à-dire sont des pariâtes, on trouvera là un magnifique commentaire de l'exaltavit bumiles du Magnificat et de l'infirma mundi elegit Deus de saint Paul.
    Ceci dit, continuons notre voyage. Le steamer file 13 noeuds (24 km.) à l'heure sur une mer unie. Trois jours de traversée, ce n'est pas long, mais néanmoins un peu monotone. Heureusement nous, prêtres et religieuses, nous avons notre office, le chapelet, les exercices de piété, pour rompre l'uniformité des ces journées durant lesquelles on ne voit que le bleu du ciel ou le bleu de la mer.
    Enfin le 21 septembre au matin nous sommes dans le vaste estuaire de l'Irrawaddy, dont on n'aperçoit les rives qu'après 4 heures de navigation. L'eau du fleuve est boueuse, d'un jaune sale. A marée basse la profondeur n'est pas suffisante pour permettre au navire de continuer sa course ; il est alors obligé de s'arrêter au milieu du fleuve et d'attendre la marée montante: c'est ce qui nous arriva à quelques kilomètres de Rangoon: il nous fallut attendre deux heures. Enfin, après avoir passé la visite médicale, exhibé nos passeports, décliné nos titres et qualités, nous fûmes autorisés à mettre pied à terre. Nous étions à Rangoon, capitale de la Birmanie.
    L'évêque, Mgr Provost, est en tournée apostolique dans la région de Moulmein ; le P. Saint Guily, provicaire, est à l'hôpital ; mais le procureur, le P. Ryoufreyt, est là et nous accueille avec un sourire d'extrême bienveillance. D'ailleurs, il en sera de même à Mandalay et à Maymyo: partout la bonne confraternité des Missions Etrangères.
    Prenant à Rangoon l'express de 4 h. 30 de l'après-midi, nous sommes à Mandalay le lendemain à 6 h. du matin, ayant franchi durant la nuit les 600 km qui séparent ces deux villes, la nouvelle capitale et l'ancienne.
    Autant Rangoon est une ville cosmopolite où l'on coudoie Birmans, Chinois, Indiens de toutes les provinces, de toutes les couleurs, de toutes les langues, de toutes les castes, autant Mandalay est la ville birmane par excellence: ici pas de Karians, rien que des Birmans. A quelques kilomètres de la ville gît au milieu des ruines, ruines de palais royaux et de pagodes bouddhiques, l'ancienne capitale Amarapuram, dont le nom signifie « la cité immortelle ». Mais Mandalay, qui après Amarapuram fut capitale jusqu'à l'annexion anglaise (1885), possède le dernier palais du dernier roi birman Thibaw, construction gigantesque, lourde, sans style, une débauche de colonnes en bois de teck, dorées de haut en bas: au point de vue architectural une monstruosité d'après nos goûts européens, mais qui, aux yeux d'un Asiatique, est peut-être le dernier cri de l'art. A Mandalay il fait chaud: le soleil de la Birmanie ne diffère pas sensiblement de celui de l'Inde.
    Mais notre point terminus n'est pas Mandalay, c'est Maymyo. Maymyo est à la Birmanie ce qu'Ootacamund est à l'Inde méridionale, la station estivale où se transporte le gouvernement de la Birmanie durant la période des fortes chaleurs. Situé à 65 km. de Mandalay et à une altitude d'environ 3.000 pieds, on y accède soit par le chemin de fer, ce qui demande plus de temps, soit par car, plus rapide. Une large route macadamisée dans toute sa longueur y conduit sans cahots en deux heures. Il faudrait être poète pour chanter la beauté des sites, l'air qui fraîchit à mesure qu'on prend de la hauteur, la forêt avec ses grands arbres verts, les fleurs aux couleurs variées.
    A Maymyo la mission catholique a deux églises: l'une, dédiée au Sacré Coeur, dont le P. Jarre a la charge ; l'autre, sous le vocable de l'Immaculée Conception et qu'on appelle l'église des Tamouls, est confiée au zèle du P. Moindrot. A l'église du Sacré Coeur est attachée une école secondaire tenue par les Soeurs de St Joseph de l'Apparition. Couvent et école ne font qu'un vaste bâtiment, élevé par le P. Jarre sur un plan très pratiquement conçu: tous les détails, même les plus insignifiants, ont été prévus d'avance ; de larges vérandas arrêtent les rayons du soleil, des galeries courent dans tous les sens et permettent de circuler d'un bout à l'autre de la maison, à l'abri du soleil ou de la pluie.
    L'église de l'Immaculée Conception, plus vaste que celle du Sacré Coeur, a aussi une population chrétienne plus nombreuse, composée d'Anglo Indiens et de Tamouls ; on y prêche dans les deux langues, anglaise et tamoule. C'est à cette église qu'est attachée la nouvelle communauté des Soeurs indiennes.
    Maymyo est situé sur un vaste plateau en pays shan. Les maisons sont très espacées ; des haies soigneusement taillées enserrent des jardins de fleurs qui donnent à la ville un aspect des plus riants ; de larges routes macadamisées rendent la circulation facile et agréable. La température, légèrement chaude de 10 h. à 4 h, est pendant la nuit fraîche et favorable au sommeil.
    Volontiers on s'attarderait dans cet Eden, mais, hélas! Les beaux jours passent vite. L'école des Soeurs fut inaugurée le 1er octobre ; dès le lendemain je quittais Maymyo pour Mandalay, d'où, après quelques jours, je descendis sur Rangoon. Le bateau l'Erinpura, qui m'avait amené en Birmanie, me ramena aux rivages torrides de lInde, mais enrichis des souvenirs d'un voyage agréable et intéressant.

    A. COMBES,
    Missionnaire de Pondichéry.

    1937/76-82
    76-82
    Inde
    1937
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