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De l'enseignement Annamite

Tonkin De l'enseignement Annamite PAR M E. SOUVIGNET, Missionnaire apostolique.
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    Tonkin
    De l'enseignement Annamite
    PAR M E. SOUVIGNET,
    Missionnaire apostolique.
    L'Annamite apprécie l'instruction. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer le prestige dont jouit le lettré et le rôle prépondérant qu'il joue dans la vie sociale et politique de son pays. Le monde littéraire, en effet, se confond, pour ainsi dire avec le monde officiel : celui-ci étant tiré de celui-là ; et le parti des lettrés se trouve être dès lors le parti du Gouvernement, c'est-à-dire, à peu de chose près, le Gouvernement lui-même. Aussi demandez à l'étranger, soldat, missionnaire ou colon, quel a été son ennemi le plus acharné et le plus puissant ! Il vous montrera le lettré. Et, aujourd'hui encore, cet ennemi n'a point désarmé.
    La grande diffusion de l'instruction n'est-elle pas, d'ailleurs, la meilleure preuve de la puissance considérable qu'elle exerce et du haut prix qu'on y attache ? Elle est libre, et nous la trouvons largement répandue des villes aux villages, au foyer du pauvre comme à celui du riche.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1910, N° 78.

    Voyez ce laboureur qui ouvre péniblement son sillon. C'est assez souvent un homme suffisamment instruit pour composer d'un pinceau délicat une requête ingénieuse, un contrat de vente, un bail de location, un acte quelconque de la vie civile, et le tout en bonne et due forme. C'est même quelquefois un fin lettré, qui, à ses heures, cultive les muses encore mieux que la terre. Car il ne faut pas l'ignorer nous avons deux lettrés bien distincts : le lettré à ongles courts et le lettré à ongles longs. C'est le premier qui laboure, tandis que le second, le lettré jusqu'aux ongles laisse précisément pousser ceux-ci pour prouver qu'il ne laboure pas.
    Serait-il cependant vrai de dire que l'Annamite est, de sa nature, un amant des belles lettres ? Non. L'Annamite est surtout pratique. Il voit que les grades littéraires conduisent directement aux grades civils ; et, pour obtenir ceux-ci, il prend ceux-là. Il voit que dans ce pays rempli de juges, à la vérité, mais complètement dépourvu d'avocats et de notaires, il devra se suffire pour défendre et gérer ses propres intérêts ; et il s'instruit, pour devenir l'avocat de sa cause, le clerc de ses écritures et le notaire de ses actes civils. Enfin il voit que l'instruction est une force ; et il s'instruit pour être fort dans la grande lutte pour l'existence : fort contre les nombreux oppresseurs qui l'environnent et aussi, hélas ! Fort à son tour contre le faible.
    L'instruction, enfin, se répand avec d'autant plus de facilité que l'Annamite ne nous semble point du tout dépourvu, bien que d'aucuns y contredisent, de ressources intellectuelles, ni même de talent. Son esprit est fin et subtil, son imagination vive et ornée, et sa mémoire très heureuse.
    Il faut bien le reconnaître : l'Annamite s'élève rarement au-dessus des sens et de l'expérience. Il manque d'idéal profond, ainsi que d'esprit inventif et métaphysique, ou du moins il en a peu. Toutefois, même sur ces points, son infériorité ne vient elle pas moins d'une faiblesse de son esprit que de la pauvreté de sa langue et des préjugés de son éducation ?

    Il y a en Annam deux sortes d'enseignement : l'enseignement privé et l'enseignement officiel.
    L'enseignement privé ou libre est donné dans chaque village par un ou plusieurs maîtres d'école qui vivent sobrement des petites mensualités consenties par leurs élèves. Leur entretien est même si facile que les familles un peu aisées ne se privent pas d'un précepteur particulier. Il n'est pas requis de brevet d'instituteur, et tient école qui veut, pourvu qu'il jouisse d'une certaine instruction. Les élèves n'en vouent pas moins à leur maître un respect profond, religieux même, et une reconnaissance sans égale. Ils ne manqueront pas, pendant tout le cours de sa vie, de lui apporter, à chaque renouvellement d'année, souhaits et présents, et, à sa mort, on les verra se cotiser pour lui acheter un beau cercueil et l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure, en le pleurant comme un père. Entre eux ils s'appellent camarades d'école, et ce seul titre entraîne pour chacun des élèves l'obligation morale de rendre à leur commun maître les derniers devoirs.
    L'enseignement officiel est distribué dans chaque arrondissement par un instituer d'arrondissement, dans chaque préfecture par un instituteur de préfecture, dans chaque marche par un instituteur de marche, et dans chaque chef-lieu de province par l'instituteur provincial qui est en même temps le directeur général de l'enseignement pour toute la province.
    Il y a en outre, à la capitale, un collège national appelé école des enfants de la nation, dont les élèves, fils, pour la plupart, de grands mandarins, se préparent aux concours littéraires et aux charges publiques. Le proviseur de ce collège appartient au degré inférieur de la 4e classe des mandarins civils.
    Enfin, au-dessus de toutes ces institutions scolaires, et comme leur couronnement, s'élève l'Académie impériale, pompeusement appelée Han-lam, forêt de plumes, ou Tap-hien, réunion des sages, qui renferme de très nombreux titulaires.
    On pourrait donc dire, en quelque sorte, que les écoles libres représentent l'enseignement primaire, les écoles provinciales officielles, l'enseignement secondaire, et le collège national, l'enseignement supérieur. Mais cette distinction est loin d'être rigoureuse, les écoles privées dispensant également l'enseignement secondaire et, par ailleurs, l'enseignement donné dans le collège national n'offre rien de précisément supérieur.
    Enseignement privé et enseignement officiel ne diffèrent donc que par ceux qui le donnent, la méthode d'enseignement et les matières d'études se trouvant être en l'un et l'autre à peu près les mêmes.
    Faut-il dire un mot de cette méthode ? Elle n'est pas autre que celle que l'on trouve en usage chez presque tous les peuples de l'Asie et de l'Afrique. Les élèves s'assoient en groupe auprès de leur maître, et c'est alors, pour ainsi dire, à qui parmi eux fera le plus de bruit. Chaque écolier chante à tue-tête les monosyllabes de sa leçon, pendant que le pédagogue, de son côté, s'exclame magistralement. Entende qui voudra et attrape qui pourra. Puis le maître d'école prend successivement chacun des élèves et corrige sa leçon au milieu de ce bruit, en accompagnant les fautes de calligraphie ou d'interprétation par quelques coups de rotin ; c'est-à-dire, en somme, que l'enseignement est plutôt individuel.
    Le cercle des études du lettré annamite se renferme en des cours de littérature et d'histoire, auxquels viennent s'adjoindre quelques leçons de droit, de géographie, d'arithmétique, de géométrie et d'astronomie. Mais la littérature prime tout le reste.
    L'étude de la littérature qui se double en même temps d'une étude morale, mais très superficielle, porte principalement sur le livre des Trois lettres, le livre des Mille lettres, les Quatre livres classiques, les Cinq livres canoniques et les Trois mémoires.

    I. TAM-TU-KINH. LIVRE DES TROIS LETTRES. Il fut composé sous la dynastie des Tong (420-479) par le lettré Vuong-ba-hau. Le texte est disposé, comme le titre de cet opuscule l'indique, par vers de trois mots ou syllabes : arrangement qui a pour but de rendre plus facile le jeu de la mémoire.
    C'est le livre par excellence de l'enfant qui débute dans l'étude des belles lettres ; et il contient à son usage, sous la forme d'aphorismes, des notions et des conseils utiles en même temps que très faciles à comprendre. Aussi voit-on des enfants de trois ans en bégayer déjà les premières syllabes.

    II.__ THIEN-TU-VAN. LIVRE DES MILLE LETTRES. C'est là une oeuvre indigeste et bien plus remarquable par les circonstances extraordinaires dans lesquelles elle s'accomplit que par sa valeur littéraire.
    Un lettré célèbre, appelé Chu-huong-tu ou encore Tu-toan, subissait la prison pour un crime grave. L'empereur Vu-de de la dynastie des Luong (502-550), lui promit sa grâce, s'il parvenait à mettre en vers, et sans jamais répéter le même mot, mille caractères que Sa Majesté avait elle-même choisis. Tu-toan releva promptement le défi impérial, car, chose étonnante! En une seule nuit il eut terminé son travail. L'effort fut toutefois si considérable que ses cheveux en devinrent tout blancs.
    On conçoit facilement que, rédigé dans de telles conditions, cet ouvrage brille plutôt par un heureux agencement de mots que par la richesse de l'idée et la clarté de l'expression ; et c'est là, en effet, ce qui le caractérise.

    III. TU-THU. LES QUATRE LIVRES CLASSIQUES.
    Dai-hoc. La grande étude. La grande étude ou science consiste dans la rénovation parfaite de soi-même et du prochain. C'est ce qui est sommairement indiqué dans les mots par lesquels ce livre commence : « L'objet de la grande science consiste à éclairer son esprit, à renouveler le prochain et à se fixer au plus haut sommet de la perfection ».
    L'auteur expose ensuite, en sept points disposés par ordre de gradation, la curieuse économie de ce système de rénovation. Voici ces points. L'homme doit : 1° approfondir les choses ; 2° développer son intelligence ; 3° vouloir sincèrement ; 4° corriger sa personne ; 5° disposer sa maison ; 6° gouverner le royaume ; 7° pacifier l'univers.
    Ce livre a été composé ou plutôt mis en ordre par Tang-tu, un des disciples de Confucius, et au fond, il n'est que la reproduction des idées et de l'enseignement du maître.
    En voici quelques extraits :
    Comme la richesse orne une maison, ainsi la vertu orne un homme.
    Le père ignore les défauts de ses enfants, et l'agriculteur l'abondance de sa moisson
    La vertu est le principal, et la richesse l'accessoire.
    Les biens acquis injustement s'en vont aussi par injustice.
    2. Truong-dong. Le juste milieu. Son auteur Tu-tu, fils de Ba-ngu, fils lui-même de Confucius, enseigne d'abord que le devoir de l'homme, d'après la nature que le ciel a départie à ce dernier, est de se tenir dans un invariable juste milieu.
    Il expose ensuite les lois de cet invariable milieu, c'est-à-dire les règles mêmes du devoir, pour que l'homme, en les observant puisse recouvrer son intégrité native.
    Enfin dans la troisième partie, il montre ce que l'on pourrait appeler « l'état de gloire » c'est-à-dire l'état de perfection complète, obtenu par la pratique du devoir et le recouvrement de l'intégrité naturelle ; état dont le plus haut degré est de rendre l'homme égal au ciel et à la terre.
    3. Suan-ngu. Sentences de Confucius. On a ici, un recueil des plus sages paroles prononcées par Confucius dans le cours de ses entretiens avec ses disciples. Le ton en est sentencieux, et la phrase a tant de concision que le sens est bien souvent très difficile à saisir.
    Voici, pour s'en faire une idée, quelques-unes de ces sentences choisies entre les meilleures :
    Je ne suis guère en peine de n'être pas connu ; ce qui me chagrine c'est de ne pas me connaître moi-même.
    Le sage aime la lenteur dans les paroles et la rapidité dans l'action.
    Une légère impatience gâte de grandes entreprises.
    4. Manh-tu, le philosophe Mencius. Cet ouvrage, qui a pour titre le nom même de son auteur, se divise en sept chapitres, dont les trois premiers ferment la première section, et les quatre autres la deuxième section. Il contient les enseignements plus variés, donnés généralement sous forme de dialogue. La pensée en est quelquefois profonde, le trait spirituel et généralement ironique, et le style toujours coulant, pur, harmonieux.
    Citons un court passage, tiré du chapitre 1er pour montrer le genre ironique dans lequel Mencius se plaisait à donner ses leçons : Etant aller voir le roi de Luong et le trouvant occupé à regarder des cerfs et des cygnes, le philosophe lui dit hardiment : « Vos chiens et vos pourceaux mangent la nourriture de vos sujets, et vous n'y mettez pas obstacle ; les routes sont couvertes de faméliques, et vous ne les secourez pas ; s'ils meurent, vous dites : il n'y a pas de ma faute, c'est à la disette qu'il faut l'attribuer ! N'est-ce pas tenir le langage de l'assassin qui, après avoir frappé un homme à mort, s'écrierait : ce n'est pas moi, c'est l'arme ? Sire, ne rejetez pas la faute sur l'année ».

    IV. NGU-KINH. LES CINQ LIVRES CANONIQUES. Thi-kinh, Thu-kinh, Dich-kinh, Le-ki et Xuan-thu.
    1. Thi-kinh. Livre des vers. C'est un poème de 311 odes dont chacune se compose de plusieurs strophes, et se déroule au moyen d'analogies et d'allégories, ou de descriptions.
    Le vers est assez beau, malgré son tour antique, et la cadence entraînante ; mais l'inspiration puise trop souvent son souffle dans une sensiblerie dévergondée. La composition de ce livre a commencé vers le XIVe siècle avant Jésus-Christ.
    2. Thu-kinh. Livre des Annales. Ce livre, entièrement refondu par Confucius, fut perdu en 213 avant Jésus-Christ, lors de l'incendie des livres chinois, allumé en tous lieux par ordre de l'empereur Tan-thuy, qui voulait se venger ainsi des censures des lettrés. Mais, en l'an 176 de notre ère, l'empereur Van-de parvint à en reconstituer le texte, à l'aide d'un vieillard nonagénaire qui le possédait de mémoire. De plus, sous le règne suivant, on aurait découvert dans les ruines de la maison de Confucius, un exemplaire du texte primitif.
    Les Annales renferment de nombreuses et utiles instructions de morale politique, et la composition des premières remonterait, dit-on, à plus de 20 siècles avant Jésus-Christ.
    3. Dich-kinh. Livre des Transformations. Nous voici en présence de l'ouvrage qui est, aux yeux des Annamites, le plus important et le plus précieux des livres sacrés. Il contient, en effet, du moins en apparence, quelque chose de mystérieux, d'extraordinaire et de magique, qui correspond parfaitement aux sentiments de ce peuple superstitieux.
    Le fond repose sur ce principe de cosmogonie chinoisé : que tous les êtres, tous les faits, toutes les évolutions, tous les phénomènes de l'ordre physique, moral et politique sont le produit des combinaisons diverses de deux agents contraires et coexistants l'un parfait, mâle, actif, etc..., et l'autre imparfait, femelle, passif, etc...
    Là dessus, ce livre expose d'abord les figures représentant le jeu de ces deux principes ; et il donne ensuite, avec la manière de les former, la signification qui en a été tirée par Confucius ; et ces significations, qui varient avec les diverses combinaisons obtenues, sont comme autant d'oracles, servant à découvrir les secrets de la nature et à résoudre les plus difficiles problèmes de l'existence.
    N'est-il pas vrai, en effet, que, si par le moyen de ces figures, on parvenait à expliquer le jeu des lois qui gouvernent le monde, il n'y aurait plus rien de cacher ?
    Le Dich-kinh a été composé du moins pour ses grandes lignes, entre le XIIIe et le XIIe siècle avant Jésus-Christ.
    4. Le-ki. Mémorial des Rites. Ce livre qui remonte, en partie du moins, à une très haute antiquité, constitue comme l'arsenal des us et coutumes de tous les peuples de l'Extrême-Orient.
    5. Xuan-thu. Printemps et automne. Nous avons ici, non un livre proprement dit, mais une simple liste chronologique, établie par Confucius, des principaux faits et gestes de douze princes de Lo.

    V TAM-TRUYEN. LES TROIS MÉMOIRES. Ces mémoires ne sont pas autre chose que le commentaire du printemps et de l'automne.

    VI SU-KI. ANNALES HISTORIQUES. Il y a les annales chinoises et les annales annamites. Les premières, qui sont de beaucoup les plus lues, se divisent en autant des parties que la Chine a possédées de dynasties régnantes. Chaque partie comprend plusieurs volumes, et les Annales forment ainsi un ouvrage très considérable, dont le style clair, élégant et harmonieux en fait une oeuvre littéraire autant qu'historique.

    VII LE DROIT. Nous ne dirons point que l'Annamite fait un cours de droit ; le mot serait prétentieux et la chose inexacte. Mais il n'en est pas moins vrai que les Annamites sont beaucoup plus au courant qu'on ne se l'imagine, des lois et décrets qui les régissent. Ce pays n'est-il pas, en effet, le sol classique de la chicane ? N'est-ce pas ici que l'on dit couramment : perdre ses champs pour gagner une borne ? Or, comment chicaner et plaider habilement, si l'on ne connaît pas le code ? Aussi les Annamites prennent-ils soigneusement copie de celui-ci, tout en s'attachant moins à la loi elle-même, qu'aux nombreux décrets, qui l'accompagnent et la précisent, en donnant la solution des cas particuliers.

    Composition littéraire.

    Il y a deux genres de composition : la composition en prose et la composition en vers.
    Un thème de composition se divise en thème d'amplification, en thème de dissertation, en thème de poésie, en thème de description poétique, etc.

    I. COMPOSITION EN PROSE. La composition en prose est de trois sortes principales :
    L'amplification ou simplement amplification littéraire, en rigueur des règles, doit contenir huit membres : le membre initial, le membre du milieu, le membre postérieur, le membre final, dont chacun se subdivise à son tour en deux parties. Voilà pour le corps même de l'amplification, qui se trouve encore précédé d'un assez long préambule et suivi d'une courte conclusion.
    Les amplifications proposées dans les concours littéraires, roulent toujours sur des textes empruntés aux quatre classiques on aux cinq canoniques.
    Dissertation. Il y a deux genres de dissertation littéraire, se déroulant sur des questions d'histoire, de littérature, sur les classiques ou les canoniques, sur l'administration et l'économie politique, etc. Le premier de ces genres se compose d'une série de questions auxquelles il faut répondre point par point, tandis que le second est le développement d'une seule question.

    II. COMPOSITION EN VERS. Le Parnasse chinois comprend les poésies proprement dites, les descriptions poétiques et les inscriptions parallèles.
    1. Poésie proprement dite. La poésie proprement dite se divise en plusieurs genres : le chant, les marches, les cantilènes, les chansonnettes, les élégies, les lamentations, etc.
    Le vers est à la fois métrique et syllabique ; car il faut observer en lui, non seulement le nombre des syllabes et la rime, mais encore l'accent de ces syllabes, c'est-à-dire la cadence, le rythme.
    Donnons quelques explications sur la mesure, la rime, le rythme et la césure :
    Mesure. La poésie chinoise contient des vers de différentes mesures ou quantités de syllabes, depuis le vers de deux syllabes jusqu'au vers de onze syllabes. On y trouve même des vers libres, c'est-à-dire d'inégale longueur. Toutefois les genres adoptés de préférence dans les concours littéraires, sont ceux des vers à sept ou à cinq syllabes.
    Rime. On peut dire qu'en règle générale la rime tombe seulement sur la finale des vers pairs, c'est-à-dire sur le dernier mot des second, quatrième, sixième et huitième vers de chaque strophe. Mais toutes ces rimes doivent posséder la même désinence : soit, par exemple, les mots cu, nhu, lu, ngu. La finale du premier vers reste généralement libre Cependant il est requis, dans les concours, qu'elle rime également.
    Ajoutons que les vers sont disposés par couples, à l'instar des disques latins, mais avec cette différence que les deux vers de chaque couple possèdent ici le même nombre de pieds.
    Rythme. Pour entendre le rythme, c'est-à-dire la cadence de la poésie annamite, il faut d'abord savoir que les six tons de la langue se ramènent à deux tons principaux ou dominants, appelés, l'un ton plein et l'autre ton varié. Le ton plein comprend le recto tono et un autre ton1, tandis que le ton varié renferme tous les autres2.

    1. Le huyen.
    2. Hoi, nga, sac, nang.

    Le rythme consiste donc en ce que les mots correspondants des deux vers de chaque distique diffèrent du ton principal ; c'est dans cette opposition de son, qui remplace ici l'harmonieux contraste produit par les longues et les brèves dans les langues non chantantes, que repose la cadence : ainsi le second mot du premier vers possédant le ton plein, le mot correspondant du second vers devra donner la note du ton varié et vice-versa. Le rythme n'affecte cependant pas tous les mots : il y en a qui restent libres. Mais la rime elle-même est rythmique ; car elle doit différer de ton d'avec la finale du vers précédent.
    Césure. Le vers enfin est partagé en deux hémistiches entre lesquels se place la césure. Ainsi, dans les vers de sept syllabes, la césure tombe après le quatrième mot.
    2. Description poétique. On appelle descriptions poétiques des descriptions qui, sans être soumises aux lois de la mesure, ne manquent cependant ni de rime, ni de rythme. Ce sont, en quelques sortes, des vers irréguliers. Ces descriptions embrassent toujours des sujets qui se prêtent facilement à la poésie. C'est, par exemple, une description du vent, une description des adieux, une description des blanches hirondelles, etc.
    3. Inscriptions parallèles. Il n'est pas de poésie pour laquelle Chinois et Annamites montrent autant d'engouement que celle de ces inscriptions parallèles dessinées sur de longues tablettes verticales, ou encore sur de larges rubans de soie ou de papier, que l'on append ou colle deux à deux aux colonnes et aux murs des maisons. Ce sont comme autant de distiques, mais d'égale longueur. On les appelle inscriptions parallèles, parce que les mots de chaque vers du même distique sont disposés parallèlement et symétriquement, de manière que, de part et d'autre, le substantif corresponde au substantif, le verbe au verbe, l'adjectif à l'adjectif, la particule à la particule, et que le son binh s'y trouve en opposition avec le son trac ; car ces vers doivent obéir, comme la poésie proprement dite, à la loi rythmique.

    CONCLUSION. Nous sera-t-il permis, à la fin de ce chapitre, d'apprécier rapidement ces compositions littéraires ?
    L'Annamite, sans être un penseur remarquable, comme nous l'avons dit plus haut, n'en a pas moins son rang dans le monde des lettres. Sa composition est facile et ne manque pas de valeur. La forme toutefois lui importe plus que le fond. Il se contente, pour celui-ci, du trait ingénieux, mais trop souvent puéril, et de quelques textes des anciens, généralement cités à tort et à travers, tandis qu'il recherche, pour celle-là, la profusion des couleurs voyantes et les plus originales touches du pinceau ; car le littérateur chinois ou annamite est surtout un coloriste brillant, doublé d'un mélomane. Il excelle à peindre les choses qui tombent sous les sens, il se complaît dans les analogies et les symboles tirés de la nature, il adore les mots à facettes brillantes et à cliquetis sonore, il raffole de la cadence. Aussi sa composition a-t-elle cela de particulier d'éblouir agréablement les yeux en même temps de charmer délicieusement l'oreille : c'est comme un accord magique dans un jardin enchanteur.
    L'Annamite réussit surtout dans le genre ironique. Il semble ne vous dire allégoriquement que des choses quelconques, des riens inoffensifs, et vous allez déjà vous moquer de lui, quand, subitement, le trait vous arrive en dessous, cuisant, mortel.
    Mais il se surpasse en quelque sorte dans le genre cornique. Quel plaisir, en effet, de le voir grimacer derrière chaque mot et vous faire, sous chaque figure, d'ineffables malices !
    Ne surfaisons point, cependant, notre littérateur. Le style, c'est l'homme, a dit Buffon. Or l'homme, ici, c'est le fabricant de cet article plus joli que beau, plus curieux que précieux et plus brillant que riche, qu'on appelle le bibelot. Et vraiment, n'est-ce pas au même coin qu'il marque son oeuvre littéraire ?

    CONCOURS LITTÉRAIRES

    Il y a cinq sortes d'examens ou concours littéraires : 1° l'examen annuel ; 2° l'épreuve provinciale, pour le concours de baccalauréat et de licence ; 3° le concours de baccalauréat et de licence ; 4° l'épreuve préalable au concours de doctorat ; 5° le concours de doctorat.
    Ainsi, comme on le voit, deux de ces concours seulement, le 3e et le 5e, comportent la collation des grades littéraires, à savoir des grades de beau talent ou bachelier et d'homme élevé ou licencié, qui s'acquièrent au concours de baccalauréat et de licence, et du grade de lettré ou docteur qui s'obtient au concours de doctorat.
    Nous exposerons successivement et en détail ces cinq séries d'examens.

    1. Examen annuel.

    Cet examen s'ouvre, dans chaque province, une fois par an, sous la double présidence du chef de service administratif et du directeur provincial de l'enseignement. Il a pour but d'encourager l'étude des lettres en même temps que d'initier l'étudiant à la pratique des grands concours littéraires.
    Les matières de composition sont une amplification littéraire sur un texte emprunté aux classiques ou aux canoniques, une pièce de vers ou une description poétique ; et c'est le directeur provincial de l'enseignement qui, assisté des instituteurs de préfecture et de sous-préfecture, examine les cahiers de composition.
    Toutefois il n'est conféré, à la suite de cet examen, ni brevet, ni certificat, et le lauréat, pour toute récompense, obtient d'être exempt, pendant une année, de toute corvée publique. Mais cette exemption, en ce pays, vaut bien une palme.

    2. Epreuve provinciale.

    C'est ici un examen d'épreuve pour l'admissibilité au grand concours de baccalauréat et de licence. Aussi a-t-il lieu tous les trois ans seulement, quelques mois avant ce dernier. Il roule sur le même genre de matières que celles qui sont proposées à l'examen annuel et se passe à peu près dans les mêmes conditions. Nous ajouterons seulement que le directeur provincial, après avoir classé et proclamé les noms des lauréats, les porte ensuite sur une liste commune qu'il expédie aussitôt au ministère des Rites et cette liste constituera ; pour ces étudiants, leur certificat d'admissibilité au concours régional.

    3. Concours régional de baccalauréat et de licence.

    Le concours de baccalauréat et de licence a lieu régulièrement tous les trois ans. On l'appelle alors concours régulier, par opposition au concours de faveur ou supplémentaire qui est accordé à l'avènement d'un empereur ou à l'occasion d'un fait mémorable. Il est encore appelé, du moins par les Européens, concours triennal, parce qu'il s'ouvre, comme nous l'avons dit, une fois tous les trois ans, et concours régional, parce qu'il a lieu entre les candidats de toutes les provinces formant une même région littéraire. Les centres de ces régions et de ces concours sont actuellement au nombre de six : le chef-lieu de Thua-thien, pour la préfecture de Thua-thien et les Ngu-quang : provinces de Quang-binh, Quang-tri, Quang-duc, Quang-nam et Quang-ngai ; le chef-lieu de Binh-dinh, pour les provinces de Binh-dinh, Phu-yen et Khanh-hoa ; le chef-lieu de Nghe-an, pour le Nghe-an et le Ha-tinh ; le chef-lieu de Thanh hoa, pour les provinces de Thanh hoa et de Ninh-binh ; le chef-lieu de Nam-dinh, pour Nam-dinh et les autres provinces du Tonkin. Enfin l'époque de l'année où s'ouvrent ces concours varie avec chaque région. C'est le 4e mois pour Thua-thien, le 6e pour Nghe-an, le 7 e pour Thanh hoa et le 10 e pour Nam dinh.
    Voici, à présent, la marche de cet examen. Mais comme elle se complique de nombreuses formalités et de minutieux détails, nous parlerons séparément, pour plus de clarté, du local des examens, des examinateurs impériaux, du surveillant général et du censeur impérial, des cahiers de composition, des noms prohibés, des trois épreuves pour le baccalauréat, de la quatrième épreuve pour la licence, de l'examen, des notes et du classement des compositions, et en dernier lieu, de la proclamation des lauréats.
    1. Local du concours ou camp des Lettrés. Ce local affecte généralement la forme d'un rectangle, clos de tous côtés, et divisé par un mur transversal en deux grandes enceintes : l'enceinte intérieure réservée aux examinateurs, au surveillant général et au censeur impérial, et l'enceinte extérieure, qui est le local même du concours ; et ces deux enceintes ne communiquent ensemble que par une seule porte dont le surveillant général tient les clefs.
    L'enceinte extérieure se divise à son tour en quatre carrés égaux, entourés de murs, au milieu desquels s'ouvrent et se croisent deux larges avenues ; et c'est au point de rencontre de ces deux avenues que s'élève le pavillon où, pendant les épreuves, le surveillant général, les principaux examinateurs et le censeur viendront prendre place.
    Chaque carré est désigné respectivement par les caractères qiap, at, ta, huu, et dans chaque carré sont plantées, en lignes parallèles, des fiches de bambou marquées du nom des candidats et indiquant ainsi à chacun de ceux-ci la place qu'il devra occuper. Mais notons bien que la disposition de ces fiches n'a rien d'arbitraire, car on les a préalablement réunies en un grand tas, pour les brasser consciencieusement sous les yeux du surveillant général et les partager ensuite en quatre paquets, correspondant aux quatre carrés ou gymnases, à l'intérieur desquels elles doivent être plantées. On empêche ainsi toute rencontre possible entre camarades. Ce n'est pas à tort que les missionnaires ont donné à ce local le nom du camp des lettrés ; car il s'agit bien d'un véritable campement. Le lettré apporte avec lui, en effet, une tente pour s'abriter contre le soleil et la pluie, un banc qui lui servira de siège en même temps que de bureau, quelques provisions de bouche et les quatre choses précieuses : papier, encre, encrier et pinceaux ; et il va s'installer à l'endroit que le sort lui a assigné et qu'il connaît d'avance, pour l'avoir reconnu sur une liste affichée en dehors de l'enceinte.
    Quelle immense multitude de candidats ! Ils sont là des milliers, plus de dix mille même, chacun sous sa petite tente ? Et il est facile de concevoir combien l'exiguïté de l'installation, jointe à une si grande foule de personnes, est malsaine pour le corps et enfiévrant pour l'esprit. Aussi en meurt-on quelquefois ?
    2. Examinateurs, surveillant et censeur. Les examinateurs et le surveillant général sont choisis et délégués par la Cour. Les premiers sont des mandarins très instruits et possédant pour la plupart, le grade de docteur ou du moins celui de licencié. Chacun d'eux reçoit une allocation proportionnée à son rang et fixée par les règlements.
    Il y a quatre rangs d'examinateurs : 1° un examinateur principal ou président des examens, assisté d'un coadjuteur ; et ces deux magistrats sont en outre secondés par deux examinateurs particuliers ; 2° deux examinateurs inspecteurs ; 3° huit examinateurs réviseurs ; 4° enfin, seize premiers examinateurs. Les uns et les autres sont logés, comme nous l'avons dit, dans l'enceinte intérieure : le président des examens et son coadjuteur au milieu et dans la partie antérieure, et les deux examinateurs inspecteurs au fond, entre les huit examinateurs réviseurs à droite et les seize premiers examinateurs à gauche. Quant aux deux examinateurs particuliers, ils demeurent à côté de l'examinateur principal. Nous verrons plus loin comment tous ces examinateurs procèdent.
    Le surveillant général loge également dans l'enceinte intérieure. Mais, au moment des épreuves, il se transporte, avec les examinateurs principaux et le censeur, dans le pavillon qui se dresse au milieu du camp des lettrés. Ses droits de surveillance s'étendent dans les deux enceintes, sur les examinateurs aussi bien que sur les candidats. Il tient les clefs des portes, il veille à ce que les lettrés ne communiquent ni entre eux, ni avec le dehors, il observe, par les yeux de ses nombreux agents postés en haut du pavillon, leurs allées et venues, il préside en un mot, à tout ce qui regarde la police des examens ; et, s'il se commet quelque fraude ou autre infraction contre les règles, c'est à lui de verbaliser, de punir et d'en informer la Cour. C'est encore lui qui est chargé, comme on le verra bientôt, de la réception des cahiers, du découpage des noms des candidats et de la distribution des compositions entre les examinateurs de 4e classe1.

    1. Mais dans la pratique, par une tolérance passée en usage, la surveillance exercée sur les lettrés se borne, pour ainsi dire, à empêcher les communications d'un gymnase à l'autre ; car, dans le même gymnase, du moins pendant les trois premières épreuves, les lettrés vont librement un peu partout, aspirant en commun le souffle de l'inspiration et se communiquant même leurs cahiers.

    Signalons enfin la présence, si on ne l'a pas encore suffisamment remarquée, d'un magistrat aux yeux d'Argus, qui, bien que peu élevé en grade, puisqu'il est seulement du degré supérieur de la 5e classe, n'en inspire pas moins la plus vive crainte. C'est le censeur impérial. Son rôle est de voir si tout se passe conformément aux règles prescrites et d'adresser ensuite, sur ce qu'il a remarqué de bien ou de mal, un long rapport à l'empereur.
    3. Cahiers de composition. L'étudiant qui a subi avec succès l'épreuve provinciale, dont nous avons déjà parlé, doit ensuite, s'il veut se présenter au concours, acheté trois cahiers de composition.
    Chaque cahier contient environ dix feuilles doubles, reliées sur la tranche et tournant ainsi le dos à l'extérieur. Ce papier est d'une qualité spéciale et d'un format déterminé. Ce dernier présente environ 0m32 de hauteur sur 0m18 de largeur.
    Le candidat inscrit, à gauche de la première page de chaque cahier, son nom de famille, son prénom, son propre nom ; et, au-dessous sur deux lignes et en caractères plus petits, le nom de sa province, de sa préfecture, de son arrondissement et de son village natal, et son âge. Un peu plus à gauche encore, il décline, les noms particuliers de ses ascendants directs jusqu'au 3e degré, tout en ayant soin de mentionner à la suite de leurs noms, s'ils sont encore en vie ou déjà morts.
    C'est quelque temps avant l'ouverture du concours que les candidats doivent remettre des cahiers à leur directeur provincial de l'enseignement, pour que celui-ci les expédie ensuite au chef-lieu du concours à l'adresse de l'examinateur.
    Ce dernier fait alors apposer son timbre sur le nom des candidats et procéder au numérotage des cahiers ; et voici de quelle manière. On les divise d'abord en huit séries, désignées chacune par une des huit lettres symboliques, qu'on marque en double sur le recto du premier feuillet, l'une à droite, l'autre à gauche.
    Puis on inscrit, sous le nom de la série, le numéro d'ordre que chaque cahier occupe dans sa propre série. Enfin on trace encore un petit rond au milieu du premier feuillet. Nous verrons, quand viendra le classement des compositions, la raison d'être de ce petit cercle ainsi que de la double inscription du numéro d'ordre.

    4. Lettres prohibées. Les Annamites sont très jaloux de leur nom privé. Le prononcer, c'est le profaner. Aussi le cachent-ils avec soin, se servant à sa place de noms d'emprunt. Ainsi le père s'appelle volontiers du nom de son fils, le fonctionnaire du titre de sa charge, l'artisan du nom de sa profession, etc. ; et ce serait faire une injure à son supérieur où a son égal que de l'appeler par son propre nom.
    Il ne faut donc pas s'étonner qu'il soit rigoureusement défendu de prononcer et à fortiori d'écrire les noms des empereurs de la dynastie actuellement régnante. Mais, pour comprendre clairement cette défense, il est bon de savoir que chaque empereur poste au moires cinq noms ou titres : 1° le chiffre de règne ; 2° le nom personnel que l'empereur portait avant son élévation au trône ; 3° le nom personnel d'avènement ; 4° le nom choisi pour le temple des ancêtres ou titre dynastique ; 5° le titre honorifique posthume. Ce sont seulement les deux noms personnels que les candidats doivent s'abstenir d'employer, sous peine d'exclusion et même de châtiment.
    A ces noms il faut encore ajouter ceux qui servent à désigner le palais de l'impératrice, les tombes impériales, le petit nom de Confucius, etc., etc., qu'il est également interdit de prononcer et d'écrire, ou que l'on doit altérer, si on, les écrit, en retranchant un trait ou deux des caractères qui les représentent, et, si on les prononce, en modifiant légèrement leur prononciation. On affiche, d'ailleurs, dans tous les concours, une liste des noms, et il serait inutile d'entrer ici dans de plus amples, détails.
    5. Première épreuves. Le concours de baccalauréat comporte trois épreuves, espacées l'une de l'autre de huit a dix jours. Chaque épreuve dure un seul jour, du matin au soir.
    L'entrée générale commence après minuit. Pour éviter le désordre, on a eu soin de partager les candidats en quatre sections, correspondantes aux quatre gymnases, et des tableaux portant le nom de chaque section, sont affichés à droite et à gauche des portes extérieures de chaque gymnase correspondant, de sorte que les lettrés savent tous d'avance de quel coté ils doivent se présenter. Aussi se pressent-ils déjà ici et là, à l'endroit voulu, attendant l'ouverture de la session. Enfin, à un signal donné, les portes s'ouvrent et les examinateurs apparaissent, accompagnés de nombreux employés qui portent les cahiers de composition. L'appel nominal commence. Chaque candidat, en entendant prononcer son nom, s'avance aussitôt et vient recevoir, en présence de son directeur provincial de l'enseignement, chargé de constater son identité, le premier de ses trois cahiers de composition ; puis, franchissant la porte, ou, au passage, des satellites le fouillent minutieusement, s'en va planter sa tente. Cette cérémonie de l'entrée se prolonge jusqu'au matin. Dès qu'elle est terminée, on ferme et on scelle, toutes les portes extérieures, et les candidats s'installent de leur mieux, en attendant le commencement de l'épreuve.
    Vers 7 heures du matin, trois roulements prolongés de grosse caisse se font entendre ; c'est le signal de l'ouverture des examens. Aussitôt quelques officiers subalternes viennent planter dans chaque gymnase un poteau élevé, portant, à l'ombre d'un grand parasol, une tablette horizontale sur laquelle sont écrits les sujets de composition. Les candidats en prennent aussitôt connaissance et mettent, sans tarder, la main à leurs pinceaux.
    On propose, en cette première épreuve, sept thèmes d'amplification, dont deux tirés des quatre classiques et les cinq autres des cinq canoniques. Ces amplifications sont encore appelés, comme nous l'avons dit ailleurs, interprétations des textes empruntés aux classiques et canoniques.
    Il est requis de traiter au moins deux des thèmes proposes. Mais le candidat qui parviendrait a les développer tous, n'en serait évidemment que mieux noté.
    A midi, la grosse caisse retentit encore a trois reprises successives ; et à ce signal, les examinateurs et leurs employés s'en vont parcourir les tenter, pour timbrer les cahiers à l'endroit ou le candidat en est arrivé de son travail. C'est une manière de contrôler les compositions et de stimuler en même temps l'ardeur à l'ouvrage.
    Le soir, aux premières ombres de la nuit, trois nouveaux roulements de caisse, plus longs et plus sonores que jamais, annoncent la clôture de la première épreuve. Les candidats s'empressent d'apporter leurs cahiers au pavillon central, et, sortant ensuite par les portes des deux grandes avenues, ils se retirent dans les hôtels du chef-lieu ou ils avaient pris logement.
    Les examinateurs procèdent alors pendant plusieurs jours, à l'examen des compositions. Puis on dresse la liste des candidats admissibles à l'épreuve suivante.
    Nous bornerons là-dessus à ces courtes données, nous réservant de les compléter plus loin.
    6. Deuxième épreuve. Tout se passe comme dans la première épreuve, pour l'appel des noms, la distribution des cahiers, l'ouverture et la clôture de l'examen ; il n'y a de différence que pour le nombre des candidats, qui est beaucoup moindre, la moitié environ ayant été éliminée à la suite de la première épreuve, et pour les sujets de composition. Cette fois-ci deux thèmes seulement sont proposés : l'un de description poétique et l'autre de poésie ; mais il est requis de les développer tous les deux.
    7. Troisième épreuve. Celle-là ne diffère également des deux précédentes que par le nombre des candidats qui est de plus en plus restreint, et les matières de composition qui se réduisent, cette fois-ci, à une dissertation se composant d'une série de questions.
    8. Quatrième épreuve. Cette épreuve est spéciale pour la licence. Elle Porte le nom de contre-épreuve, parce qu'elle est un résumé des épreuves précédentes, en ce sens qu'elle se déroule sur des sujets appartenant aux trois genres de ceux qui ont été proposés dans les épreuves antérieures. C'est donc : 1° une amplification sur les classiques ou canoniques ; 2° une pièce de vers ou une description poétique ; 3° une dissertation ; et ces trois compositions sont obligatoires.
    Seuls les candidats qui, dans les précédentes épreuves, ont obtenu, au moins une fois, une des deux notes, très bien, bien, prennent part à ce dernier examen ; et ceux qui le subissent avec succès, seront promus, comme on le verra bientôt au grade de licencié.
    9. Présentation, examen, notes et classement des cahiers de composition. Nous avons vu précédemment que les candidats, à la fin de chaque épreuve, déposaient leur cahier au pavillon central, entre les mains du surveillant général. Celui-ci et ses employés, à mesure qu'ils les reçoivent, découpent le dos de la première feuille, et, repliant le premier feuillet en deux, ils en détachent la première partie, pour la mettre dans un coffre spécial. Cette partie-là, ce coupon, contient, comme on le sait, le nom du candidat, et ainsi les examinateurs ne pourront pas connaître les auteurs des compositions qui vont leur être remises.
    Le surveillant général partage, en effet, toutes ces compositions en 16 paquets, qu'il fait porter dans l'enceinte intérieure et distribuer entre les 16 premiers examinateurs. Les examinateurs, après les avoirs lues et notées, en forment huit paquets, quils passent aux huit réviseurs. Les réviseurs les corrigent à leur tour et les réunissent ensuite en deux paquets qui sont remis aux deux inspecteurs. Enfin les inspecteurs, leur examen terminé, font présenter les cahiers aux deux examinateurs à qui appartient l'examen et le classement définitifs des compositions. Ils sont aidés par les deux examinateurs particuliers, qui ont pour tâche spéciale de réviser les compositions rejetées, c'est-à-dire marquées de la note mal.
    L'encre employée dans la notation diffère de couleur avec chaque classe d'examinateurs. C'est le rouge pâle pour les premiers examinateurs, le bleu pour les réviseurs, le violet pour les inspecteurs et le vermillon pour les examinateurs particuliers. On évite de cette manière toute confusion entre les notes des uns et des autres.
    Ces notes sont de deux sortes ; les notes générales et les notes de détail.
    Ces dernières sont de simples remarques, consignées à l'intérieur des pages et au cours de la composition. Elles revêtent les formes les plus diverses : celles-ci par exemple : non coulant, dur, manque de sens, vers excellents, sens subtil et locution pleine, idée ingénieuse et profonde, etc.
    Les notes générales, au contraire, sont seulement au nombre de quatre : très bien, bien, assez bien, mal.
    Il est nécessaire pour être admissible d'une épreuve à l'autre, d'avoir obtenu une des trois premières notes1. La dernière entraîne l'exclusion. Ces notes sont inscrites sur le verso (c'est-à-dire à l'intérieur) du second feuillet, en bas et de droite à gauche, d'abord par les premiers examinateurs et ensuite par les réviseurs et les inspecteurs. L'examinateur marque la sienne au-dessus de ces dernières et tout a fait au milieu de la page. C'est, comme on le pense, la note dominante. Puis on remet tous les cahiers au surveillant général.

    1. Il faut excepter la quatrième épreuve, à laquelle on est admis qu'avec une des deux notes très bien, bien.

    Celui-ci tire de leur coffre les coupons qui contiennent les noms des candidats. Ces coupons, avons-nous dit, portent le même numéro d'ordre que leurs souches respectives ; on les rattache donc à celles-ci, en se guidant sur l'identité des deux chiffres correspondants ainsi que sur la correspondance des deux parties du petit rond tracé au milieu au feuillet, etc.
    Il est ensuite dressé une liste des noms de tous les candidats qui ont obtenu une des notes très bien, bien, assez bien, et ces noms, après avoir été divisés en quatre séries, sont portés sur différents tableaux qu'on affiche en dehors de l'enceinte. Les candidats qui ont le plaisir d'y voir figurer leur nom, reconnaissent, de ce fait, qu'ils sont admissibles à l'épreuve suivante, tandis que les autres apprennent, par l'absence de leur nom, qu'ils ont été refusés.
    Tout ce que nous venons de dire ne concerne donc que le classement relatif à l'admissibilité, qui a lieu à chacune des trois premières épreuves. Quant au classement définitif, accompagné de la collation des grades, il se fait seulement à la fin de la quatrième épreuve.
    C'est l'examinateur lui-même qui procède à cette dernière opération. Il se base, à cette fin, sur l'ordre des notes générales de chaque cahier. Puis il inscrit sur la composition classée au premier rang : « premier lauréat de la catégorie des licenciés ; » sur la seconde ; « second lauréat de la catégorie des licenciés ; » etc., jusqu'à concurrence du nombre des promotions accordées pour ce grade. Vient ensuite la catégorie des bacheliers. Sur le premier cahier l'examinateur écrit : « premier bachelier » ; sur le second ; « second bachelier » ; et ainsi de suite, jusqu'à épuisement du nombre de grades fixé pour cette promotion. Cela fait, tous les cahiers sont expédiés au surveillant, pour que celui-ci réunisse les coupons à leurs souches et dresse la liste des lauréats1.
    Cette liste une fois arrêtée, on porte les noms des lauréats sur deux tableaux ; les noms des licenciés sur un tableau de bois laqué en rouge, et les noms des bacheliers sur un tableau fait de tambours tressés et blanchi à l'eau de chaux. Puis on les expose, le jour de la proclamation des lauréats, sur les murs de l'enceinte. C'est ce qu'on appelle publier les tableaux.
    Ajoutons encore que le premier des licenciés reçoit le nom de « premier de l'expédition ». A la suite de cet examen, en effet, les licenciés seront expédiés à la capitale pour y prendre part à l'épreuve préalable au concours de doctorat.
    10. Proclamation des Lauréats. Cette cérémonie s'accomplit avec la plus grande solennité. Au jour et à l'heure fixés, les examinateurs impériaux et les mandarins de tous grades viennent, en grand apparat, prendre place sur une estrade qui s'élève à l'entrée du camp. Tout contribue à donner à cette assemblée un spectacle imposant : la richesse des costumes, la multitude des parasols, les sons de la musique, la garde d'honneur en grande tenue et la foule immense des spectateurs. Debout, là-haut, sur tine tribune élevée, un héraut tient à la main la liste des lauréats, pendant que deux sergents-majors, armés chacun d'un long porte-voix, paradent à cheval sur leurs éléphants. Trois roulements de caisse annoncent l'ouverture de la séance. Le héraut lit la liste et les porte-voix jettent au loin les noms des vainqueurs. « Présent ! » répond chaque lauréat, à l'appel de son nom ; et il se dégage de la foule pour venir se placer au pied de l'estrade. C'est, dit-on, le plus beau moment de sa vie.
    La proclamation terminée, les licenciés entrent dans l'enceinte intérieure, à la suite des examinateurs ; et là, dans une nouvelle séance, il leur est distribué à chacun un bel habit de soie offert par l'Empereur.

    1. Le nombre de nominations accordé pour ces deux grades varie avec chaque région littéraire ; mais, en règle générale, il est fixé dans la proportion de trois bacheliers sur un licencié.

    Licenciés et bacheliers prennent ensuite part à un petit régal qui leur est servi dans le camp même des lettrés. Enfin leur journée se termine par de nombreuses cérémonies ; salutations aux examinateurs, salutations à la tablette de Confucius dans le temple de la littérature ; salutations à l'Empereur dans la pagode qui lui est dédiée, etc. Toutefois ces diverses formalités ne sont pas obligatoires.
    Ajoutons que, par un usage assez bizarre, il n'est pas délivré de diplôme des grades littéraires obtenus. On se contente de notifier dans chaque province, par lettres officielles, la nomination des lauréats ; et ces lettres sont conservées aux archives du gouvernement.

    4. Examen préalable pour le doctorat.

    Nous mentionnerons seulement les particularités les plus saillantes.
    Le concours s'ouvre à la capitale même, entre tous les licenciés nouvellement promus des diverses provinces du royaume.
    L'enceinte des examens se compose de nombreux corps de logis sans étage, rangés parallèlement et distribués en petites cellules.
    Chaque candidat occupe une cellule particulière.
    Il y a un examinateur principal, un examinateur en second, et quatre examinateurs auxiliaires.
    Les épreuves sont au nombre de quatre, et, comme dans le concours régional, chacune d'elles dure un jour du matin an soir.
    Le programme est chargé et varie avec chaque épreuve. Qu'on en juge plutôt par les détails suivants :
    Première épreuve. Sept interprétations de textes des classiques et des canoniques, c'est-à-dire sept amplifications ; et le candidat doit traiter, au minimum, trois des sujets proposés.
    Deuxième épreuve. Composition d'une instruction impériale ; composition d'un mémoire adressé à la Cour par un grand mandarin ; enfin une dissertation comprenant le développement d'une seule question.
    Troisième épreuve. Une pièce de vers et une description poétique.
    Quatrième épreuve. Une longue dissertation se composant d'une série de questions.
    A la fin de chaque épreuve, des employés du ministère des Rites viennent ramasser les cahiers de composition, pour les remettre à des copistes chargés de les transcrire en encre rouge, à l'exception du premier feuillet qui contient le nom du compositeur ; et ces copies, une fois terminées et soigneusement contrôlées, sont remises aux examinateurs.
    La manière de noter et de classer est spéciale. Il n'est plus question ici de notes très bien, bien, assez bien, mal ; on compte par points, et on se base sur le nombre de points obtenus pour classer les compositions.
    Dès que les examinateurs ont terminé leur pointage et classé les compositions par ordre de mérite, on apporte les cahiers originaux pour les confronter avec leurs copies, et l'on dresse ensuite la liste des candidats déclarés admissibles à l'épreuve suivante.
    Lors du classement définitif qui se fait à la suite de la quatrième épreuve, les noms des lauréats sont portés sur deux listes : l'une pour les lauréats de première classe et l'autre pour les lauréats de deuxième classe. Mais il faut bien remarquer que, dans ce concours, il n'est conféré aucun grade littéraire proprement dit ; il y a seulement proposition de candidats pour les grades et accessits de doctorat. Ainsi les lauréats dont nous venons de parler, sont proposés : ceux de la première liste, pour le grade de docteur (lettré), et ceux de la seconde liste, pour les accessits de ce grade.

    5. Concours de doctorat.

    Ce concours s'ouvre au bruit du canon, dans une salle du palais impérial. Il ne comporte qu'une épreuve, et cette épreuve ne comprend qu'une seule composition, qui consiste en une très longue dissertation dont le thème a été choisi par l'Empereur.
    Seuls les lauréats de l'examen préalable ont droit de prendre part à ce concours.
    Le papier des cahiers est de qualité supérieure et rayée en rouge.
    Il y a deux examinateurs principaux, dont l'un est appelé réviseur des compositions, et l'autre lecteur des compositions ; mais, comme leur titre même le laisse soupçonner, ils ne font que prêter assistance à l'Empereur, à qui appartient l'examen et le classement définitifs des cahiers.
    Avant de remettre ces cahiers aux examinateurs, on enroule le premier feuillet et on le colle sur le coté, de manière à cacher le nom du compositeur ; et ce n'est qu'après le classement que les noms sont démasqués.
    Les noms des lauréats, c'est à dire des docteurs, sont alors portés sur un tableau jaune. Un second tableau reçoit ensuite les noms des candidats qui ont obtenu un accessit. Ce sont des demi docteurs.
    Les docteurs proprement dits sont divisés en trois classes :
    1. La première classe comprend seulement trois lauréats, rangés comme il suit, sur le tableau :
    Premier docteur de la première classe.
    Deuxième docteur de la première classe.
    Troisième docteur de la première classe.
    Suit le nom personnel de Chacun.
    On les désigne souvent par les seuls mots : docteurs de première classe.
    Honorifiquement on les appelle : le premier ou la tête de la liste ; le second : l'oeil du tableau ; le troisième : celui qui a cueilli la fleur (de l'abricotier).
    S'il arrive qu'un même lettré ait successivement conquis le premier rang dans les trois concours de baccalauréat et de licence, de l'examen préalable pour le doctorat et du doctorat, on le nomme alors trois fois premier.
    Les docteurs nouvellement promus sont gratifiés de récompenses diverses : bonnet de cérémonie, soieries, drapeaux, tablettes, etc., données par l'empereur, et ils assistent ensuite à un grand banquet qui leur est servi par les cuisiniers impériaux dans une salle du palais.
    Enfin, à la suite de ce concours, docteurs, et licenciés (qui out subi avec succès l'examen préalable) sont nommés, à divers titres, membres de l'Académie impériale ; à savoir, les docteurs de première classe : officiers d'académie ; les docteurs de seconde classe : compilateurs d'académie ; les docteurs de troisième classe ; annotateurs d'académie ; les demi docteurs réviseurs d'académie ; les licenciés : archivistes d'académie. Puis au bout d'un an, ces titulaires sont élevés à un rang supérieur. Ainsi les officiers d'académie deviennent lecteurs de 2e classe, etc.

    CONCLUSION. On aura remarqué à la lecture de ce qui précède, que les concours littéraires des Annamites contiennent sans doute plus de sérieux qu'on ne croyait probablement y en trouver. Cette institution, quoique défectueuse sous bien des rapports, mérite donc d'être conservée. Nous n'avons, certes, aucun engouement pour les classiques païens ; nous serions même d'avis d'en réduire la part pour faire entrer dans les programmes des examens quelques questions d'un enseignement plus pratique et moins suranné. Mais serait-il opportun, comme l'ont prôné quelques novateurs, de faire table rase de l'antiquité païenne et par là même de la littérature chinoise ? La langue et la littérature annamites sont-elles donc si riches qu'il soit loisible de leur enlever le grand appoint qu'elles reçoivent de leur langue et littérature soeurs ? Non.

    1910/282-307
    282-307
    Vietnam
    1910
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