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De la messe au martyre

DE LA MESSE AU MARTYRE (1) « Nobis quoque peccatoribus... partem aliguam et societatem donare digneris cum tuis sanctis Apostolis et Martyribus (2) ».
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    DE LA MESSE AU MARTYRE (1)



    « Nobis quoque peccatoribus... partem aliguam et societatem donare digneris cum tuis sanctis Apostolis et Martyribus (2) ».



    Après la consécration, quand nous avons demandé, par la bouche du prêtre. d'avoir une part à la vie glorieuse des saints Apôtres et Martyrs, ne pourrions-nous pas demander aussi de participer à leur esprit de sacrifice, qui est l'esprit même du Sacrifice de la Messe ? Dans l'Eglise du Christ Jésus, le rôle des martyrs n'est pas simplement de confirmer la sincérité et la loyauté de leur témoignage en faveur d'une doctrine vraie, le martyre n'est pas un simple affirmation de foi intellectuelle. Sans doute l'étudiant qui m'avouait, après une visite à la Salle des Martyrs : « Mon Père, voilà ceux qui ont sauvé ma foi », cet étudiant avait raison de voir que la constance des martyrs dans l'Eglise du Christ est un signe saisissant de la pureté de leur affirmation et de leur foi. Ce signe frappe fortement les âmes religieuses qui cherchent l'Absolu où l'on accroche tout, il convertit mieux que toute parole et tout écrit. Mais le martyre possède une richesse plus intime et plus précieuse : c'est un acte de vie chrétienne et sacerdotale par sa relation étroite au Sacrifice de la Messe.

    Où donc la Salle des Martyrs serait-elle mieux placée qu'au Séminaire des Martyrs ?



    ***



    Séminaire et Salle des Martyrs sont deux réalités à unir aussi étroitement que Pierre d'autel et Reliques des Martyrs.

    Séminaire et Salle des Martyrs ne forment qu'une seule et même école de formation sacerdotale et missionnaire.

    Pierre d'autel et Reliques des Martyrs sont deux objets sacrés que l'Eglise, dans sa pratique liturgique, a voulu inséparables, pour nous montrer que l'immolation sanglante des martyrs ne fait qu'un à la messe avec l'offrande du premier et du plus grand des martyrs, la Victime sanglante du Calvaire, offerte à la Trinité sainte en hommage d'amour rédempteur.

    Pierre d'autel et Reliques des Martyrs, précieuse leçon de chose spirituelle, qui nous fait palper les liens intimes du martyre et du Sacrifice de la Messe.

    Nos martyrs ont d'ailleurs perçu, mieux, ils ont vécu ce lien étroit de la messe et du martyre.

    Tel, Just de Bretenières, tué pour le Christ en terre de Corée. Au lendemain de son martyre, un de ses amis, le P. Dubernard, missionnaire au Thibet, pouvait confier à la mère du héros : « Nous avions parlé souvent du martyre. Ce cher ami ne se sentait pas porté à demander cette grâce : Je ne suis pas, disait-il, du bois dont on fait les martyrs, il faut des victimes innocentes, et vous savez ce que je suis. Mais, à peine descendu de l'autel pour la première fois, son langage fut tout autre : « Demandez le martyre, m'écrivait-il, c'est la volonté de Dieu que nous implorions cette faveur. N'est-ce pas la prière que nous lui adressons chaque jour après le Memento des morts, lorsque nous lui demandons de nous faire part à la vie glorieuse en la compagnie des Saints Apôtres et Martyrs ? »

    Eh bien, oui, le P. de Bretenières avait vu clairement le lien étroit de la messe et du martyre. Demander le martyre à la messe, c'est la volonté de Dieu, et c'est en même temps la logique du Sacrifice de la Messe. Celui qui veut s'incorporer à l'offrande du Christ Victime doit vouloir le faire jusqu'à la consommation sanglante, si c'est nécessaire. Une messe sera bien dite, si notre identification au Christ Victime va jusque-là, jusqu'au désir d'être victime sanglante avec Lui.



    (1) Sermon donné le jour de la Fête de la Trinité, le 20 juin 1943, par le P. Debedan à l'occasion du centenaire de la Salle des Martyrs

    (2) « A nous aussi, pécheurs, daignez accorder une part à la vie glorieuse de vos saints

    Apôtres et Martyrs... » (Prière de la messe, après le Memento des morts).



    Au séminaire, nous devons dès lors garder avec reconnaissance le souvenir de nos martyrs, qui nous apprennent à si bien dire la messe ou à y assister si généreusement. Le séminaire des Missions Etrangères, parce qu'école de formation sacerdotale et missionnaire, se devait d'avoir la Salle des Martyrs, où l'on conserverait fidèlement le souvenir vivant des aînés tombés en disant leur dernière messe, la messe sanglante de leur martyre. Ainsi, la Salle des Martyrs accomplit parmi nous son oeuvre d'éducatrice de vie chrétienne et de vie sacerdotale.

    En ces fêtes du centenaire de la Salle des Martyrs, où une coïncidence a ajouté Ordination et Première messe (1), ne faut-il pas remercier ceux qui ont eu l'idée de recueillir les reliques de nos martyrs pour nous faire entendre « la voix de leur souvenir » et nous aider à revivre leur esprit? Le P. Masson, futur évêque du Tonkin méridional, qui proposa d'envoyer les premières reliques à la Rue du Bac, et ensuite ces directeurs du séminaire des Missions Etrangères qui, par la plume de leur supérieur, exprimèrent à Mgr Retord le désir de posséder le corps de Mgr Borie, sont restés fidèles au plus pur esprit de l'Eglise primitive : les premiers chrétiens conservaient jalousement le souvenir des martyrs pour revivre leur esprit de sacrifice.

    Et en restant fidèles à l'esprit de l'Eglise primitive par la création de la Salle des Martyrs, ces directeurs sont encore et surtout demeurés fidèles à leur rôle de formateurs d'âmes sacerdotales et missionnaires : ils ont ainsi mis sous nos yeux les traces sanglantes de cette continuation réelle de la Passion du Christ, renouvelée en son Corps mystique dans tout l'Extrême-Orient, où cent dix et quelques missionnaires, et une foule innombrable de chrétiens, Coréens, Chinois, Annamites, Tonkinois, Cochinchinois, ont mêlé leur sang au sang du grand sacrifié du Calvaire.

    Depuis cette année 1843, où le corps du Bienheureux Borie fut exposé à la vénération des fidèles, de nombreuses reliques sont venues s'y ajouter. La Salle des Martyrs deviendra trop étroite, et bientôt elle aura, pour ainsi dire, essaimé. A l'occasion des béatifications de 1900 et de 1909, les reliques ayant appartenu aux nouveaux Bienheureux seront exposées dans une chapelle spéciale, pendant que la plupart de leurs ossements seront placés sous les autels de la Crypte des Martyrs.

    Sous les autels de la Crypte des Martyrs, n'était-ce pas le lieu prédestiné pour elles? N'était-il pas juste que ceux qui avaient revécu en leur chair l'immolation sanglante du Christ en Croix, fussent étroitement associés au Sacrifice de la Messe?

    Du martyre à l'autel de la Messe et de la gloire, il y a un cheminement nécessaire.

    De la Salle des Martyrs à l'autel de la Messe et de la Victime glorifiée, il y a une montée toute naturelle.

    Victimes sanglantes avec le Christ, nos martyrs ne seront sur nos autels qu'une seule et même victime glorifiée avec Lui, ajoutant, à l'efficacité de notre sacrifice, leur puissante intercession.

    Nos martyrs, en allant de la messe au martyre ou à la Salle des Martyrs, et en montant de la Salle des Martyrs à l'autel de la Messe et de la gloire, ont suivi pas à pas le même chemin que le Christ : à la Cène, le Christ a demandé désiré, voulu le martyre ; à la Croix, il est devenu Victime sanglante pour revenir sur nos autels comme Victime glorifiée.



    ***



    Comme le Christ, nos martyrs sont allés de la Cène à la Croix, en demandant à leur messe la grâce du martyre, en faisant de leur messe un martyre de désir, l'offrande volontaire d'une victime douloureuse et sanglante.



    (1) Le 19 juin eut Feu au séminaire de la Rue du Bac une ordination à laquelle prirent part des aspirants missionnaires appelés à tous les Ordres ; l'un d'entre eux y célébra sa première messe le lendemain, jour des fêtes du centenaire.



    Nous avons parlé déjà du P. Just de Bretenières.

    A son tour, le Bienheureux Schoeffler, décapité au Tonkin le 1er mai 1851, comprend que l'offrande de la messe doit aller jusqu'au sang. Trois ans avant son martyre, il écrivait : «Le petit coup de sabre serait-il réservé à quelqu'un d'entre nous ? Oh ! Quelle grâce ! Jusqu'ici je n'ai osé la demander ; mais maintenant, chaque jour, au saint Sacrifice, j'offre mon sang à Jésus pour celui qu'il a versé pour moi. Oh ! Qu'il est doux de présenter un petit verre de sang à Jésus ! »

    Même geste chez le Bienheureux Gagelin. En apprenant qu'il est condamné, il voit ainsi la réalisation de sa prière faite à la messe : « La nouvelle que vous m'annoncez que je suis irrévocablement condamné à mort me pénètre de joie jusqu'au fond du coeur. Mais, je ne crains pas de le dire, jamais nouvelle ne me fit tant de plaisir ; les mandarins n'en éprouveront jamais de pareille. Loetatus sum in his quoe dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus. La grâce dont je suis bien indigne a été dès ma plus tendre enfance l'objet de mes voeux les plus ardents, je l'ai spécialement demandée toutes les fois que j'ai levé le Précieux Sang au saint Sacrifice de la Messe ».

    Et Théophane Vénard pouvait utiliser les symboles eucharistiques pour parler du martyre, sa dernière messe, messe sanglante où il serait « le grain de blé moulu », « la grappe de raisin pressée pour le plaisir du Père de famille ». En vérité, nos martyrs ont vu et ils ont vécu les liens intimes qui vont de la messe au martyre. Et les jeunes partants qui, selon la coutume, disent une messe avec le calice du Bienheureux Borie, apprennent avec le calice d'un martyr la meilleure manière de célébrer la messe, celle où l'on offre sincèrement son propre sang et sa vie avec celui de la Victime du Calvaire.

    Mais pourquoi est-ce la meilleure façon de dire la messe? La messe, c'est le renouvellement du Sacrifice de la Croix par l'Eglise et dans l'Eglise. A la messe, l'Eglise, Christ mystique, en reprenant, en renouvelant, en faisant sienne l'oblation victimale du Christ Jésus, doit ajouter sa propre offrande. Elle doit s'offrir, elle aussi, en victime et en victime douloureuse, et même en victime sanglante pour compléter la double fécondité du sacrifice du Christ. Elle ajoute sa propre coopération libre au suprême hommage d'amour du Christ Jésus à la Trinité sainte, méprisée en son amour infini, et elle complète ainsi la fécondité apostolique de cet acte d'expiation rédemptrice : « Adimpleo quoe desunt passionum Christi ». Cette volonté, cette offrande, ce désir d'être victime, comme et dans le Christ, devient réalité pour l'Eglise dans sa souffrance de chaque jour, et tout spécialement dans le martyre qui imite si près, qui reproduit la passion sanglante de son Chef mystique. Le prêtre doit s'identifier au Christ crucifié comme le martyr qui renouvelle en sa chair l'acte sanglant du Calvaire. Selon le mot du Bienheureux Dufresse, l'illustre évêque du Setchoan, « le martyr s'assimile au Christ».

    La messe est une offrande volontaire pour être assimilée comme victime au Christ Jésus. Comme la Cène, la messe sera un désir sincère de devenir réellement martyr. Dans le sacrifice du Christ, la Cène et la Croix sont inséparables comme signification et réalité signifiée, comme désir et exécution.

    A la Cène, le Christ exprime son désir, sa volonté d'être victime d'amour, d'être un vrai martyr. A la Croix, il devient réellement martyr. Il est victime sanglante : « Sine sanguine non fit redemptio ».

    Dans le sacrifice de l'Eglise, la messe et le martyre sont indissolublement unis à leur tour. On peut dire que le martyre est à la messe ce que la Croix est à la Cène. A la messe, l'Eglise exprime sa volonté d'être martyre avec le Christ, jusqu'au martyre et à la mort, et dans la souffrance, elle devient réellement cette victime, Hostie sanglante que le Christ glorifié continue en ces membres mystiques, crucifié jusqu'à la fin des temps. Ils ne sont qu'une seule et même Hostie sanglante, et cette Hostie regarde le ciel.

    Cène et Croix, messe et martyre, s'unissent en un même acte religieux et social, offrande de la même victime qui veut rendre un digne hommage d'amour à la Trinité sainte et Lui présenter une juste réparation d'amour pour les péchés du monde. C'est le plus grand acte religieux que la terre ait porté. Prêtres et martyrs sont dans le Christ co-adorateurs de l'amour infini de la Trinité sainte, et co-rédempteurs des âmes en participant à l'unique sacrifice du Christ, du Christ à la Cène, à la Croix, au ciel, source de tout acte d'adoration et sommet de toute la religion.

    Nos martyrs ont fait implicitement de leur mort un acte de religion. « Voulez-vous vous repentir d'être catholique, demandait le président du tribunal à une chrétienne auxiliaire de l'Eglise ? Je ne me repens pas, répondit-elle, ma religion est l'hommage suprême de tous les êtres au Souverain principe. Comment pourrais-je renoncer à, une telle religion ? Je ne me repens pas ! » Et son martyre sera, comme la messe, l'hommage suprême de tous les êtres à l'amour du Souverain Seigneur du ciel, c'est-à-dire à l'amour de la Trinité sainte qui nous invite à participer à sa vie de lumière et d'amour !

    La messe et le martyre se rejoignent dans la même réalité, dans le renouvellement du Sacrifice de la Croix, son suprême acte religieux continué par son Eglise et ses membres mystiques. La messe et la Salle des Martyrs nous présentent de la façon la plus vivante ce crucifiement du Christ mystique continué sur l'autel et dans les immenses pays d'Extrême-Orient. C'est plus qu'une émouvante similitude, c'est une réelle reproduction. Devenus victimes avec le Christ, et victimes avec l'Eglise, nos martyrs seront sur nos autels une seule victime glorifiée avec le Christ ressuscité. Offrir l'un, ce sera offrir l'autre. N'est-ce pas dire qu'à la messe, avec la Victime parfaite, nous devons offrir tout le sang des martyrs. Il est juste que nos martyrs aillent de la Salle de Martyrs à l'autel de la messe et de la gloire.



    ***



    Après avoir été de la messe au martyre, de la Cène à la Croix, nos martyrs reviendront à l'autel de la messe et de la gloire. Comme le sacrifice eucharistique nous donne droit de participer à la transfiguration de la Victime glorifiée, le martyre donne un droit à la résurrection glorieuse.

    Nos martyrs le savaient : « Ils ont prié dans les tortures, refusant la délivrance terrestre pour obtenir la résurrection glorieuse (Héb. XI) ». Le Bienheureux Mgr. Dufresse pouvait écrire ces paroles triomphales : « Si odio sumus malis, si contempti sumus, si calumniati, si opprobriis satiati, summo nobis gaudio est, si quidem ita divino nostro magistro conformes efficimur et jus acquirimus ad mercedem illorum qui persecutionem patiuntur propter justitiam, gaudete et exsultate (1) ». Réjouissez-vous donc, celui qui devient conforme au Christ crucifié sera un jour transfiguré dans le Christ ressuscité ; le martyre donne droit à cette transfiguration comme la participation à l'Hostie de la messe, la communion au corps et au sang de la Victime glorifiée. L'Eglise a toujours eu une haute idée de cette survie glorieuse des martyrs et de leur puissante intercession. En un sens, l'empereur Minh-mang faisait bien de s'assurer, quelques jours après le massacre, de la mort du Bienheureux Gagelin, en faisant exhumer son cadavre pour la constatation officielle, de peur que le martyr ne ressuscitât comme son Maître. Le sacrifice du martyr donne en espérance cette joie de la résurrection.



    (1). « Si les méchants nous haïssent, s'ils nous méprisent, nous calomnient, si nous sommes rassasiés d'opprobres, réjouissons-nous-en grandement, car ainsi nous ressemblons à notre divin Maître et nous acquérons un droit à la récompense de ceux gui souffrent persécution pour la justice, réjouissez-vous et bondissez de joie ».



    Le rosier de Just de Bretenières est un gracieux symbole : « Un jour, à Dijon, raconte Mgr d'Hulst, Just encore enfant avait planté un jeune rosier dans la maison des Surs de Saint Vincent de Paul de la paroisse Notre-Dame. Les rosiers vivent longtemps. Vingt ans plus tard, celui-là vivait toujours, mais chose étonnante, on ne l'avait jamais vu fleurir, et maintes fois le jardinier, comme celui dont parle l'Evangile, avait voulu arracher cet arbuste stérile, mais les Soeurs tenaient à le garder en souvenir du jeune missionnaire. Tout d'un coup, au printemps de 1866, on le vit se parer pour la première fois de quatre boutons qui s'épanouirent en quatre belles roses. C'était le moment où l'âme du martyr, transplantée dans la patrie du ciel, se parait à son tour des fleurs de l'éternité ». Gracieux symbole, Just de Bretenières avait part étroite à la société glorieuse des martyrs. Comme tous les martyrs, il était définitivement assimilé à la Victime glorifiée : si tamen compatimur ut et conglorificemur (Rom. VIII).

    Les martyrs ne font qu'une seule Hostie avec le Ressuscité et ils reviennent à l'autel de la messe pour être offerts avec Lui et augmenter la puissance d'intercession de notre offrande sociale. Avec le martyr du Calvaire, voyons, sur l'autel de l'Eglise qui veut que toute pierre d'autel contienne, sous peine d'être invalidement consacrée, une parcelle du corps d'un martyr, voyons « les âmes de ceux qui ont été égorgés à cause de la parole de Dieu et du témoignage dont ils étaient détenteurs ». Suivant la vision de saint Jean, retrouvons sur nos autels « ceux qui vienent de la grande tribulation, qui ont lavé leur robe dans le sang de l'agneau, et qui restent devant le trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son temple (Apoc. VII) ».

    Comme l'ange de l'Apocalypse, comme les chrétiens des premiers siècles, nous offrirons, pour hâter la conversion des âmes, toute cette immense souffrance que nous rappelle la Salle des Martyrs.

    Offrir à Dieu le sang des martyrs, c'est en effet la leçon que nous donne la Salle des Martyrs. Croyons-en le témoignage et l'affirmation de ceux qui sont venus y prier avant de devenir martyrs à leur tour.

    Le Bienheureux Chapdelaine, qui mourut en cage dans les pénibles souffrances de la suspension, pouvait dire de cette Salle : « Je vous assure que ce lieu parle à l'esprit et encore plus au coeur. C'est prosterné au pied de ces reliques que je recommande d'une façon spéciale toutes les personnes qui me sont chères. Avec quelle confiance ne peut-on pas s'adresser à Dieu en lui présentant le sang des martyrs ! »

    Présenter à Dieu le sang des martyrs ! Mais quel moment mieux choisi que celui de la consécration à la messe, le moment où l'Eglise offre le sang du premier et du plus grand des martyrs? C'est alors qu'il faut plus spécialement présenter le sang de tous les autres martyrs, qui ne sont « qu'un avec Lui ». Le sang de toutes ces victimes de la Salle des Martyrs, quelle offrande !

    Tous les genres de supplices y sont représentés : chaînes, cangues, cages en bambou, cordes pour la strangulation, supplice des cent plaies, sabres, tenailles, poignards, c'est bien l'émouvante énumération de l'Epitre aux Hébreux : « Ils ont enduré les moqueries, les fouets, les chaînes, les prisons... Ils ont été lapidés, sciés en morceaux (tel le Bienheureux Cornay), passés au fil de l'épée... Ils ont mené une vie errante, dénuée de tout, angoissés, maltraités. Eux, dont le monde n'était pas digne, ils ont erré dans les déserts, dans les montagnes, dans les cavernes (tel Mgr Retord mourant de fièvre en exil dans les montagnes) ».

    Le peuple chrétien tout entier y apporte son sang : évêques, missionnaires, prêtres indigènes, religieuses, catéchistes, laïques, femmes et même des enfants en leur innocence virginale. Voilà tout ce que nous devons offrir avec l'oblation du Christ Jésus et de l'Eglise. En un sens très profond, le sang des martyrs devient « l'arôme où l'Eglise se rajeunit » (LACORDAIRE, conférence sur l'indéfectibilité).

    Sans doute, tous ces laïques, Coréens, Chinois ou Indochinois, n'ont pas perçu clairement les relations étroites du martyre et de la messe. Mais leurs missionnaires leur avaient appris qu'ils renouvelaient et continuaient par leur martyre la Passion du Christ, et ils s'offraient pour les âmes dans le même esprit sacerdotal. Telle Agathe Lin, cette Chinoise qui sera punie de mort pour avoir prêché et pratiqué la « religion du Maître du ciel » ; au missionnaire qui lui représentait les difficultés de l'apostolat, elle répondait : « Vous n'avez pas hésité à quitter vos parents, vos amis, votre famille pour venir dans ce pays sauvage du Kouytchéou afin de sauver nos âmes, et moi, pécheresse, je n'oserais souffrir quelque chose pour la gloire de Dieu et vous seconder dans l'oeuvre du salut des âmes ! »

    Leurs Pères dans la foi les avaient instruits de la valeur rédemptrice de la souffrance et du martyre, en s'assimilant au Christ. Mort, et fécondité par la mort, c'est la loi de l'apostolat missionnaire : « Voilà le pont commencé, s'écriait Mgr Pallu au début de son apostolat, trop heureux si nos carcasses et nos os, aussi bien que ceux de nos chers frères, pouvaient servir de pilotis pour l'affermir, et faire un chemin plein et ouvert à de braves missionnaires et moissonneurs pour venir faire une ample récolte en ces champs si fertiles ».

    Le pont a été affermi par « les carcasses et les os » des missionnaires. Tous ont cru à la victoire et à la fécondité de leur sacrifice : « Plus ça durera, mieux ça vaudra », répliquait fièrement Théophane Vénard au satellite qui lui proposait d'aller chercher un sabre plus affilé pour abréger les souffrances de son agonie.

    Apostolat par la souffrance, et même par la mort, voilà le mot d'ordre que se sont transmis nos martyrs. Et à ce titre, la Salle des Martyrs méritait de devenir le centre de l'Union des Malades Missionnaires, qui offrent leurs souffrances pour le succès de l'apostolat missionnaire.

    La Salle des Martyrs, école de souffrance apostolique, méritait de voir épanouir sur ses rameaux épineux cette belle rose toute teintée de sang elle aussi : missionnaires, les malades sont si apparentés aux martyrs ! « La souffrance physique, offerte en esprit de réparation, est une sorte de martyre, nous dit saint Bernard, c'est presque une effusion de sang ».

    A la suite de nos martyrs, ces malades missionnaires ont compris le mot d'ordre donné par Mgr de Guébriant à Noël 1930 : « Pour servir la cause des missions, le pieux chrétien dispose de trois moyens, l'aumône, la prière, la souffrance, et le plus nécessaire des trois, c'est le dernier. C'est le plus nécessaire, car c'est celui que Notre Seigneur lui-même a établi pour nous racheter ».



    ***



    Refaisons le même chemin que nos martyrs, nous aussi, nous allons de la messe au martyre quotidien , et offrons-nous, comme les martyrs se sont offerts, au saint sacrifice de la messe.

    En modifiant la formule du P. de Foucauld, qui conseillait « de vivre comme si le soir on devait mourir martyr », faites vôtre ce principe : « Assistez à la messe comme si vous deviez être martyrs avec le Christ et avec tous les martyrs », en mêlant votre sang au sang du Christ et de toute l'Église qui est offert dans le calice du prêtre.

    Réjouissons-nous au contact de nos martyrs. En visitant « ces lieux pleins de leurs souvenirs », en palpant leurs chaînes et leurs instruments de supplice, en voyant leurs vêtements, leurs livres, leurs objets personnels, « ces objets inanimés qui ont des âmes », en lisant leurs écrits qui exprimaient leurs pensées, leurs derniers sentiments, revivons en nos vies l'esprit des martyrs.

    Comment les approcher, si ce n'est en nous offrant avec eux à la messe, en présentant sur la patène du prêtre toutes nos souffrances de chaque jour en hommage d'amour à la Trinité sainte dont nous célébrons la fête, et en juste réparation d'amour pour les péchés du monde ! Les membres de l'Union des Malades Missionnaires ont compris la richesse surnaturelle d'une pareille offrande.

    Certes, le martyre peut nous sembler trop au-dessus de nos forces : notre faible courage est si souvent battu en brèche par les petites souffrances de chaque jour. Mais ce n'est pas présomption de s'offrir totalement à la messe, parce que cette messe nous apporte la force intérieure dont nous avons besoin.



    Comme nous, nos martyrs ont connu les faiblesses quotidiennes, ils ont eu à combattre les défauts de leur âge, à lutter contre la mauvaise nature, à surmonter le découragement, la fatigue ou la lassitude : le Bienheureux Gagelin est têtu et espiègle, le Bienheureux Vénard doux et sensible. Le Bienheureux Borie sera plus rude ; enfant, il ne poussera pas un cri quand une servante laissera tomber sur son bras de l'eau bouillante. Chacun réagit selon son caractère ou la diversité de l'éducation reçue : Théophane, naturellement expansif, écrit des lettres sublimes ; le Bienheureux Néron, qui parlait peu, ne veut rien écrire de sa prison où il reste vingt-trois jours sans prendre d'autre nourriture que l'Eucharistie ; le Bienheureux Bonnard au contraire, réclame des lettres et avoue sa faiblesse : « La seule pensée que je vais vous quitter tous m'arrache quelquefois de grosses larmes ». Ils ne sont pas des stoïciens, ils sentent la souffrance physique et morale ; un martyr coréen apostasiera même une fois sous la violence de la douleur, mais, pris de remords, il ira se livrer à nouveau pour s'offrir définitivement.

    Comme nous, ils étaient faibles, passant inaperçus au milieu des autres, et reconnaissant leurs faiblesses. Ils ont connu l'insuccès, la fatigue, des difficultés de toutes sortes. Ils n'ont fait ni prouesses ni prodiges, mais simplement, obscurément, ils ont cheminé dans cette voie commune dont sainte Thérèse de l'Enfant Jésus nous a révélé les obscures richesses. Ils se sont repris dix fois, vingt fois, cent fois pour lutter contre leur naturel et vaincre leur découragement. La gloire du martyre était déjà dans ces petits actes quotidiens accomplis par amour.

    Avant de réaliser pleinement le don d'eux-mêmes par le martyre, ils ont dû recommencer chaque jour à la messe leur offrande de désir en se donnant en victimes d'amour avec Jésus. Ils ont su vouloir et re-vouloir jusqu'au bout l'offrande de leur messe, recommencée sans cesse jusqu'à l'offrande définitive du martyre.

    Faisons de même, recommençons sans cesse.

    Dans un monde sans générosité, sans idéal, sans loyauté, sans fidélité, mettons la générosité, l'idéal, la loyauté, la fidélité de notre offrande sans cesse renouvelée ; offrons nos efforts dix fois, vingt fois, cent fois repris contre notre égoïsme et notre lâcheté, offrons toute la souffrance de l'épreuve présente, souffrance de nos chers prisonniers et de nos travailleurs, souffrance de tant de familles séparées, souffrance de nos pauvres malades, toute cette souffrance qui doit être nôtre.

    Avec confiance, présentons nos vies au Seigneur dans le calice rempli du sang du Christ et du sang des martyrs, sang qui purifie, enrichit et rajeunit ; il sera assez puissant pour rechristianiser, et même pour ressusciter un monde paganisé où règne l'égoïsme avec la recherche d'une vie bassement matérialiste, alors que tout, ici-bas, ne s'explique que par la grande manifestation à venir de la résurrection.

    Pour cela, il faut pousser à fond la logique de la messe, elle va jusqu'au martyre. Elle peut paraître exigeante, mais elle est normale. Elle mettra dans nos vies et dans la société cette séduction spirituelle et cette contagion glorieuse du martyre : « Mourir m'est un gain, notre vie est sur les sommets », pouvait écrire saint Paul aux Philippiens.

    Et si votre faiblesse paraît trop grande, allez chercher la force auprès de la Reine des Martyrs. Voici comment la priait le Bienheureux Bonnard : « O Coeur de Marie, après le Coeur de Jésus le plus aimable, le plus compatissant et le plus miséricordieux de tous les coeurs, présentez au Coeur de votre Fils ma consécration, mon amour, mes résolutions. Il s'attendrira sur mes misères et m'en délivrera. Puis, après avoir été notre protectrice sur la terre, ô Mère, vous serez notre Reine dans les cieux. Amen, amen, amen ! »

    Marie saura soutenir notre offrande et nous aider à la renouveler sans cesse. Elle nous donnera de participer à la messe, comme elle a su participer, en Reine des Martyrs, à l'oblation sanglante de son Jésus et de tous ses autres enfants. Elle nous aidera à devenir, dans toute notre vie, Hostie de blé moulu et Vin consacré, elle fera que notre offrande liturgique de la messe devienne réalité dans notre vie.

    N'est-ce pas ce que demandait Théophane Vénard : « Il faut que le grain de froment soit moulu, que la grappe de raisin soit pressée. Serai-je un pain, un vin selon le goût du Père de famille? Je l'espère par la grâce de Dieu et de la protection de sa Mère immaculée ; c'est pourquoi, bien qu'encore dans l'arène, j'ose entonner ce chant de triomphe, comme si j'étais déjà couronné vainqueur ».

    Et Théophane chanta le Magnificat dans cette dernière messe qui s'achevait dans les bras de Marie : « Quand ma tête tombera sous la hache du bourreau, ô Mère Immaculée, recevez votre petit serviteur, comme la grappe de raisin tombée sous le tranchant, comme une rose épanouie cueillie en votre honneur. Ave Maria ! »

    La Vierge Immaculée nous donnera, à notre dernière messe, à notre mort, de participer à sa joie et gloire, et à celle de son Fils. Joie insondable d'un tel épanouissement ! « L'oeil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a point entendu, et son coeur n'a point compris ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment (I Cor.) ».

    A la messe, en mêlant notre vie à la vie des martyrs, et en mêlant notre offrande à celle de Jésus crucifié et de ses martyrs, nous aurons part à leur vie glorieuse et à leur victoire signalée par des manifestations extraordinaires.

    Nous aurons part à la croix rayonnante et à la couronne glorieuse qui apparut à la mort du Bienheureux Chapdelaine ; nous aurons part à la nuée lumineuse qui descendit du ciel et resta immobile, comme suspendue par un fil, au-dessus du corps décapité du Bienheureux Néel : « Cet homme avait une étoile, et je me suis trompé en le tuant », s'était écrié le président du supplice. Tout chrétien qui s'offre à la messe avec les martyrs a une étoile, l'étoile de la résurrection glorieuse, l'étoile de la transfiguration avec le Christ ressuscité !

    Et à la dernière offrande de notre vie, au dernier effort que nous ferons, comme le martyr coréen, pour nous donner pleinement et définitivement en victimes d'amour à l'amour infini du Père, notre étoile jettera un éclat sans pareil, et nous pourrons redire avec Théophane : « Je vais entrer dans le séjour des élus, voir des beautés que l'oeil de l'homme n'a point vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir des joies que le coeur n'a jamais goûtées ».

    Voilà ce que l'amour ressuscitant de la Trinité sainte réserve à ceux qui ont part à la vie des martyrs, à ceux qui savent aller de la messe au martyre en offrant avec le sang du Christ et de nos martyrs leur propre sang, à ceux qui ont la générosité d'offrir le sang de leur âme, tous ces efforts renouvelés chaque jour ; et, bien qu'encore dans l'arène, ils peuvent entonner le chant du triomphe, le Magnificat de la Reine des Martyrs qui les couronne vainqueurs.



    GEORGES DEDEBAN,

    Missionnaire apostolique


    1943/342-335
    342-335
    France
    1943
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