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De la charité des missionnaires

De la charité des missionnaires
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    De la charité des missionnaires

    Tout en parcourant les vieux papiers et les livres anciens, j'ai fait une cueillette d'actes de cette charité bien claire et bien pratique, telle que la conçoivent et l'exercent les missionnaires ; il y a aussi des réflexions, des observations, des conseils dont la charité est le but. Je ne dirai pas tout ce que j'ai relevé, car j'écrirais un volume ; je ne parlerai pas davantage des oeuvres générales : hôpitaux, hospices, orphelinats qui appartiennent à une collectivité ou en dépendent ; je me contenterai d'enseignements ou d'exemples pris dans la vie des particuliers.
    La parole de charité la plus lointaine semée dans la Société des Missions Etrangères est celle de son principal fondateur, Mgr Pallu, écrivant en 1684 à ses collaborateurs1 :
    « Tant que la charité sera dans la Mission, tout ira bien ; ce sera le principal objet de mes prières et de mes voeux quand je serai devant Notre Seigneur, si je suis assez heureux d'obtenir le pardon de mes péchés,
    Et ailleurs il écrite2 :
    « Si les choses ne vont pas toujours comme nous le souhaitons, et même comme elles devraient aller, prenons un peu de patience, ne condamnons pas aisément ce que nous ne connaissons pas tout à fait, et représentons-nous mutuellement, selon les occurrences, ce que nous croirons être de notre obligation commune et du bon plaisir de Dieu ».
    Un siècle plus tard, un Vicaire apostolique du Tonkin qui vivra et travaillera plus de 50 ans sur la terre d'Annam, l'évêque Longer, ou comme ce saint homme aimait à signer ses lettres à la fin de sa longue carrière, le vieux pécheur Longer, réveillait l'écho de la parole de son prédécesseur en disant3 :
    « Je prie Dieu de nous unir tous par les liens de la plus parfaite charité. Je crois qu'un missionnaire a grand besoin de cette vertu : exposé à vivre parmi les hommes, il perdra bientôt l'esprit de son état, s'il néglige une vertu aussi précieuse. C'est la charité qui nous unit à Dieu et nous précautionne contre la dissipation qu'entraînent les exercices du saint Ministère ; c'est elle qui nous unit à nos frères en nous entretenant dans un esprit de douceur et de paix. O chère union d'une âme avec son Dieu, d'un frère avec ses frères. Notre bon Maître nous assure qu'un amour mutuel sera la marque à laquelle on nous reconnaîtra pour ses disciples ; ne nous lassons point d'examiner si nous portons cette marque sainte ; s'il est permis d'avoir quelque scrupule, c'est au sujet de la charité ; cette vertu est extrêmement délicate, on la blesse souvent sans y faire attention. J'ai cru déjà remarquer que la plupart des hommes, même de ceux qui vivent dans l'état le plus saint, ne s'étudient point assez à n'avoir qu'un coeur et qu'une âme. Cependant quel fruit pouvons-nous faire dans les missions, si nous ne sommes intimement unis? Comment prêcher aux peuples l'amour de Dieu, l'amour du prochain, si notre propre coeur ne brûle de l'amour le plus pur, soit envers notre Père céleste, soit envers nos frères? Pour moi j'espère les plus grands succès, tant que les missionnaires vivront dans la charité ».

    1. Histoire générale de la Société des M.-E., vol. 1, p. 301.
    2. A.-M.-E., vol. 103, p. 377. Lettre à Mgr de la Motte Lambert, 15 novembre 1677.
    3. A.-M.-E., vol. 138. p. 649. Lettre à M. Alary, 14 juin 1776.

    Un missionnaire de la même époque, Steiner, est moins prolixe, et si sa charité paraît moins large, elle s'exprime bien gracieusement1 : « Je ne veux pour amis particuliers que ceux qui aiment la charité ».
    Avec Godelle, évêque de Thermopolis, Vicaire apostolique de Pondichéry, nous revenons aux conseils pratique2 :
    « Ne voyons jamais dans nos frères les défauts que la nature déchue y a laissés, mais voyons-y ce que la foi nous découvre : des images de Dieu, des frères de Notre Seigneur Jésus-Christ, des temples du Saint Esprit, des hommes participants de la nature divine, et, plus que cela, des prêtres du Très-Haut. Qu'il n'y ait jamais de place dans notre esprit pour une pensée de mépris, d'envie, de jalousie ; mais que dans tous nos rapports, dans toutes nos paroles comme dans nos pensées et nos sentiments, la plus grande charité, la plus aimable cordialité, la plus affable prévenance, soient pour nous un allègement à nos peines et un sujet d'édification pour les autres ; et, ainsi unis, nous formerons un lien compact, assez fort pour faire la guerre à la chair, au monde et au démon ».
    De ces conseils qui sont la théorie, toujours aisément belle et élevée, passons aux actes, plus appréciés et aussi plus convaincants.
    Nous sommes en 1688, à Juthia la capitale du royaume de Siam ; contre les Français envoyés en expédition militaire et commerciale par Louis XIV, la haine bat son plein ; les marins restés en arrière, les commerçants, les missionnaires sont emprisonnés, traités comme des esclaves, réduits presque à mourir de faim ; alors les moins éprouvés parmi les prédicateurs de l'Evangile, Chevreuil et Paumard, implorent comme une grâce et obtiennent la permission d'aller chaque jour, dans la ville, mendier pendant une heure pour leurs frères.
    Dans ce même royaume de Siam, en 1767, à l'époque de l'invasion des Birmans, le prix des vivres s'étant élevé à un taux extraordinaire, l'évêque, Mgr Brigot, prisonnier des vainqueurs, vendit tout ce qu'il avait pu sauver du pillage, et quand il n'eut plus rien et que les malheureux vinrent lui tendre la main, il vendit son anneau pastoral 3.
    En Cochinchine, en 1784, Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, le précurseur de l'expansion française en Extrême-Orient, alors fugitif et proscrit, partagea ses maigres ressources avec un autre proscrit, le prince annamite Nguyen anh1, qui deviendra le roi Gia long.

    1. A. M.-E vol. 298, p. 24, 14 janvier 1774.
    2. Histoire des Missions de l'Inde, vol 3 p. 446.
    3. Histoire générale de la Société des M -E., y. 2, p. 56.

    En 1833, c'est Etienne Charbonnaux, le futur Vicaire apostolique du Maïssour, qui montra une telle générosité envers les affamés de l'Inde, que le chef du col lectorat, anglais et protestant, lui adresse une lettre officielle de félicitations et de remerciements en lui disant «qu'il est réellement devenu le père et le bienfaiteur du peuple ».
    Joseph Theurel, évêque d'Acanthe, coadjuteur et Vicaire apostolique du Tonkin occidental de 1859 à 1868, donne un exemple de grande charité. Sa mission, ses prêtres, lui-même sont ruinés par les persécutions qui se succèdent depuis trente ans. Après avoir épuisé toutes les ressources dont il pouvait disposer pour secourir les exilés, nourrir les veuves et les orphelins, soulager les prisonniers et les malades, il se souvint qu'au temps des persécutions et de l'invasion des barbares, les évêques de la primitive Eglise n'hésitaient point à vendre les vases sacrés pour subvenir aux besoins des malheureux. Aucun chrétien n'était en état d'acheter les calices et les ciboires de la mission, il fallait les vendre aux païens. Pour éviter toute difficulté, l'évêque les fit mettre en lingots et convertir en barres d'argent, monnaie du pays ; il vendit même sa croix pectorale, qui était celle de Mgr Retord et à laquelle il tenait extrêmement2.
    Un simple missionnaire du Kouang-tong agira comme le chef du Tonkin occidental. En 1885, Marie Murcier, à qui il ne reste plus que son calice, le calice de sa première messe, le vend pour nourrir les affamés ; deux ans après, le souvenir de ce sacrifice lui arrachait encore des larmes 3.
    Un autre missionnaire du Kouang-tong, Louis Octave Barrois, accueillait les chrétiens avec tant de charité, que ses confrères lui en faisaient des reproches ; et lui tranquillement répondait : « Nos catholiques sont malheureux, persécutés par les païens, c'est la moindre des choses qu'ils soient bien reçus par le missionnaire 4 ».
    M. Godet, qui travailla dans l'Inde, pendant plus de 50 ans, ne raisonnait et n'agissait pas autrement, peut-être même allait il plus loin, car son biographe trace de lui ce portrait5:

    1. Histoire générale de la Société des M.-E., v. 2, p. 133.
    2. Histoire des Mission, de l'Inde, vol. 1, p. 292.
    3. Vie de Mgr Theurel, p. 142.
    4. Compte-rendu de la Société des M.-E. Année 1890, p. 291.
    5. Id. Année 1898, p. 393.
    6. Id. Année 1901, p. 299.

    « A titre de prêtre et de curé de Pondichéry (paroisse blanche), il se regardait comme spécialement chargé de venir en aide aux membres souffrants de Jésus-Christ. Il écoutait avec intérêt le long récit de leurs misères et savait accompagner son aumône d'un bon avis. Tout ce qu'il possédait s'en allait ainsi peu à peu dans le sein des pauvres. Il lui arriva quelquefois, dans un moment de vivacité, de renvoyer les mains vides des pauvres, dont les demandes trop fréquentes avaient fini par le fatiguer. Il en eut toujours du regret, et, à la première occasion, il leur faisait souvent une aumône plus forte que celle qu'il leur avait d'abord refusée, voulant réparer de la sorte une faute que des consciences même délicates n'auraient pas songé à se reprocher. On abusait de sa bonté, surtout dans les dernières années, car, sa vue ayant baissé, il ne distinguait pas suffisamment les physionomies. Plus d'une fois, un pauvre peu délicat, après avoir reçu une première aumône, faisait un tour au dehors et revenait bientôt, avec une nouvelle histoire et un ton de voix différent, solliciter la charité du pasteur.
    « L'un des vicaires de la paroisse, s'étant aperçu de cette supercherie, en avertit, M. Godet qui prit la résolution de se tenir sur ses gardes, et d'examiner avec plus de soin la figure de ses clients, mais ce fut tout. Il n'en continua pas moins à donner l'aumône, même à ceux qui l'avaient indignement trompé. « J'aime mieux, disait-il, faire dix fois l'aumône à tort, que de m'exposer à la refuser une seule fois à qui la demande avec raison ».
    Missionnaire au Su-tchuen occidental de 1890 à 1898 Amans Louis Gria-lou n'avait ni anneau pastoral, ni croix pectorale à vendre, il n'avait point les ressources du curé de Pondichéry, mais il possédait des vêtements d'hiver bien chauds, et un jour que les enfants de l'orphelinat grelottaient, il vendit ses habits pour procurer quelque bien-être aux pauvres petit1.
    Voici la charité sous une autre forme : elle se donna libre carrière sur les navires, au temps où les missionnaires, en route pour l'Extrême-Orient, faisaient le tour par le Cap de Bonne Espérance, quand il fallait dix mois, un an et parfois plus, pour arriver à Macao. Ces longues traversées engendraient souvent la maladie parmi les équipages des voiliers que fatiguaient une nourriture de viande salée et une boisson d'eau à peine potable. Un missionnaire, Claude Guiart, avait été embarqué sur un vaisseau dont l'équipage, composé de plusieurs centaines d'hommes, fut attaqué du scorbut 2.

    1. Compte-rendu des M.-E. Année 1898, p. 364.
    2. Mémoires de Bén. Vachet, p. 148.

    « M. Guiart, voyant que le mal s'augmentait, que la plupart de ses confrère en étaient atteints, que l'officier comme le matelot n'en était pas exempt, qu'il ne restait plus que trois ou quatre personnes pour les soigner, encore très faiblement, entreprit, pour ainsi dire lui seul, de s'en faire le cuisinier, le chirurgien, et l'infirmier Il les changeait de linge et les nettoyait de leurs saletés, balayait le pont et l'arrosait de vinaigre, et n'épargnait point ses bras pour les tenir le plus proprement qu'il pouvait. Il ne dormait ni jour ni nuit que par intervalle. Tout le monde avait peur pour lui, et lui seul agissait sans crainte. Le capitaine du vaisseau fut obligé de le prier un peu fortement de se ménager, d'assister régulièrement aux repas et de prendre un peu plus de repos. Sa charité, qui n'avait point de bornes, le rendit sourd à toutes leurs remontrances. L'aumônier du navire mourut, les missionnaires étaient tous si faibles qu'ils ne pouvaient quasi plus agir ; il resta seul auprès des malades pour leur administrer les sacrements, les consoler, les préparer à la mort, les ensevelir et pour leur rendre les derniers devoirs.
    « Ce fut dans cette triste conjoncture qu'on aborda à la baie de Tous les Saints du Brésil. Les autres vaisseaux, au nombre de dix, n'étaient pas moins maltraités que celui où était M. Guiart, en sorte que l'on mit à terre plus de sept cents malades ».
    Nous retrouvons le même dévouement deux siècles plus tard, non sur un navire français, mais au Su-tchuen et en Corée.
    Au Su-tchuen méridional, sur les rives du fleuve Bleu, dans la ville de Lou-tcheou, la famine et la fièvre typhoïde font des ravages tels que l'on compte en peu de temps plus de dix mille victimes. Le provicaire de la mission, Julien Nicolas Clerc, mort en 1885, se dépense pour les malheureux avec une activité qui va jusqu'à l'héroïsme. Il tombe à son tour atteint de la fièvre ; cependant, des chrétiens viennent le chercher pour visiter des malades. Il se relève une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, mais quand il revient de cette quatrième visite, il se couche et meurt, donnant ainsi « la vie du Pasteur pour le troupeau1 ». En Corée, le P. Le Viel obtient d'un mandarin la permission de soigner,dans un soi-disant hôpital du gouvernement, qui était simplement une maison abandonnée dans un recoin de montagne en dehors de la ville, tous les ouvriers et portefaix coréens blessés ou malades qui n'avaient personne pour s'occuper d'eux. Son coeur se dilatait dans ce ministère répugnant. Il lavait leurs plaies, pansait leurs ulcères, nettoyait leur case ; lui dont le coeur se soulevait devant une table coréenne, semblait n'éprouver aucun dégoût au contact des malades les plus sordides et les plus repoussants : c'est qu'il arrivait ainsi à les préparer au baptême. Une fois même, au plus fort de l'été, on vint lui dire qu'un pauvre vieux, tout couvert de lèpre, était abandonné dans la rue et sur le point de mourir. Impossible de trouver un abri pour ce malheureux dont le corps n'était qu'un amas de pourriture. Mais la charité ne s'épouvante de rien. Le P. Le Viel fit déposer ce pauvre homme dans le sous-sol de sa maison. Pendant quelques jours, des chrétiens de bonne volonté aidèrent le Père à le soigner ; mais bientôt l'odeur des plaies, la vue des vers qui rongeaient ces chairs déjà mortes, les éloigna complètement : personne autre que le Père n'osait en supporter l'approche. Il continua seul ses visites ; plusieurs fois le jour, il allait porter quelque nourriture au bon vieillard qui écoutait volontiers ses exhortations.

    1. Lettres du P. Clerc, notice biog, p. 43.

    « Toute la maison était imprégnée des émanations putrides que répandait le malade, à ce point qu'une religieuse française, tout en admirant la charité du bon Père, ne put s'empêcher de lui faire remarquer à quelle imprudence il s'exposait par ce voisinage. Enfin le pauvre lépreux reçut le baptême avant de mourir. Le Père se crut ainsi largement payé de ses peines, et chose merveilleuse qu'il racontait presque les larmes aux yeux, dès que son protégé eut rendu à Dieu son âme fraîchement purifiée par le saint baptême, toute mauvaise odeur disparut, plus de trace de vers sur ce corps qui apparaissait sanctifié lui-même par la grâce1 ».
    Citons encore ce fait : En 1899 le choléra éclata à Hanoi, au Tonkin ; ce fut une véritable épidémie. Les soldats succombaient en grand nombre ; aussi les autorités médicales résolurent-elles d'établir un lazaret spécial pour les cholériques, et défense fut faite aux personnes qui les soignaient de communiquer avec le reste de l'hôpital. L'aumônier se trouvait donc dans la nécessité d'abandonner les blessés et les malades ordinaires, ou bien de laisser sans secours et sans consolations les malheureuses victimes du fléau. Le P. Idiart s'installa bravement au milieu des contaminés, afin de leur assurer tous les secours religieux. La nuis il reposait, comme il pouvait, sur une chaise longue, afin d'être prêt au premier appel 2.
    Les époques de famine, de choléra, de peste sont particulièrement riches en épisodes charitables, la guerre en offre également. On se rappelle les expéditions françaises au Tonkin et en Cochinchine et les épouvantables massacres de chrétiens qui en 1885 ensanglantèrent nos missions. Les prédicateurs de l'Evangile tentèrent, au péril de leur vie, de défendre les fidèles ; plusieurs y réussirent 1 :

    1. Compte-rendu de la Société des 111.-E. Année '1893, p. 334.
    2. Id. Année '1893, p. 318.

    Sur le plateau de Tra-ké, à Gay-gia, les catholiques étaient 900 qui résistaient depuis plus d'un mois à une armée de 6.000 hommes. Le P. Auger arme tant bien que mal 300 chrétiens et s'engage à leur tête dans les difficiles sentiers des montagnes. Après deux jours de marche, il fait sa jonction avec les assiégés, bat l'ennemi, lui prend six canons et ramène à Qui-nhon les restes des chrétientés mutilées du Phu-yen.
    A An-ninh, le petit séminaire de la Cochinchine septentrionale, trois missionnaires, Dangelzer, Girard, Closset, soutiennent avec 4000 chrétiens un siège héroïque. Enfermés dans un espace de quelques pieds carrés, derrière des haies de bambous, des palissades faites avec les poutrelles des maisons, ou des levées de terre sans consistance ; ayant pour toute arme, un fusil, quelques piques et des bâtons durcis au feu, ils repoussent sept assauts.
    Quand les assiégés n'ont plus de munitions, ils font une sortie pour en prendre à l'ennemi. Quand ils ne peuvent en prendre, un missionnaire, le P. Héry, leur en apporte, jusqu'à ce que le P. Mathey, guidant une compagnie de soldats français commandée par le capitaine Dallier, vienne les délivrer.
    Dans le Tonkin, au milieu de malheurs analogues, Pierre Pinabel, apprenant le massacre de ses catéchistes et pressé par ses chrétiens de prendre la fuite, leur répond1 : « Nous avons vécu avec vous en temps de paix, je ne veux pas vous abandonner dans le malheur ; comprenez par là qu'à la vie et à la mort, nous sommes avec vous : le pasteur n'abandonnera pas son troupeau ».
    Je ne terminerai pas sans reproduire le récit qu'a fait Maxime Du camp du dévouement, qui est de la charité au degré héroïque, d'un directeur du Séminaire, le P. Guerrin, enfermé pendant la Commune à la Roquette, avec le proviseur du lycée de Vanves, M. Chevriaux :
    « Pendant la nuit qui suivit l'assassinat de l'archevêque, M. Guerrin appela M. Chevriaux avec lequel il pouvait causer, grâce à la disposition des fenêtres ; il lui dit alors : « Ici nul ne nous connaît ; comme vous je suis vêtu en laïque : on ne vérifie pas l'identité ; lorsqu'on vous appellera, laissez-moi répondre à votre place ; ma vie est vouée au martyre et ma mort sera utile, si elle sauve un père de famille. M. Chevriaux refusa ; M. Guerrin, avec une instance héroïque, supplia son compagnon de lui promettre d'accomplir ce sacrifie, qu'il trouvait tout simple. M. Chevriaux fut inflexible, et M. Guerrin le blâma doucement de ce qu'il appelait son obstination. Chacun d'eux, sans doute, lorsque Ramain vint faire l'appel de ceux qui allaient mourir rue Haxo, écouta avec angoisse s'il n'entendrait pas le nom de son voisin de captivité. Ni l'un ni l'autre de ces hommes de bien ne fut désigné. Leur dévouement resta inutile, mais il n'en est pas moins admirable, car c'est du fond du cœur et d'une inébranlable résolution que tous deux avaient fait l'abandon de leur existence ».

    1. La Société des M.-E., pendant la guerre du Tonkin, p. 33.

    Que de choses il y aurait à dire sur les époques des persécutions au XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle ; de Saint-Martin évêque de Caradre, Dufresse, Devaut, Delpon, au Su-tchuen, se livrent en 1785 pour que l'on épargnent leurs chrétiens ; en Corée, Imbert, évêque de Capse, Maubant et Chastan les imitent, pour le même motif, en 1839.
    Nous n'insisterons pas, ce sont des faits connus de tous ceux qui s'intéressent aux missions.
    Sur la charité des missionnaires entre eux je ne m'étendrai pas non plus; je ne veux pas cependant la passer totalement sous silence. Commençons par le Règlement de la Société des Missions Etrangères qui recommande la charité, puisque j'y lis ces lignes datant du XVIIe siècle :
    « La charité est d'autant plus nécessaire à ceux qui composent la Société des Missions Étrangères, que c'est presque le seul lien qui les unit les uns aux autres, et que, sans cette union, ils ne pourront ni subsister entre eux, ni se soutenir contre les attaques du dehors, ni être des missionnaires en état d'édifier parmi les infidèles. Ils auront donc pour l'acquisition, pour la conservation et pour l'augmentation de cette vertu, une véritable délicatesse de conscience, évitant tout ce qui pourrait la blesser ou la diminuer : les mépris, les hauteurs, les brusqueries, les rapports, les plaintes, les railleries, les contestations trop vives, agissant les uns envers les autres non seulement avec support, mais avec honnêteté et avec respect.
    « Ils se traiteront comme frères, se rendant tous les services que la charité demandera d'eux, soit dans la maladie, soit dans la santé, sans pourtant souffrir d'être servis dans les choses qu'ils pourront faire eux-mêmes ».
    Assurément ces avis tombent souvent dans des natures bien disposées, témoins, entre beaucoup d'autres, ces faits que racontent les biographes de deux enfants qui deviendront deux de nos évêques, Vicaires apostoliques de la Cochinchine orientale : Martin Jean Pont Vianne et Louis Galibert :
    « ... C'était un jour d'hiver1. La froide bise soufflait : — Martin Jean était seul dans la maison paternelle. Un indigent se présente à la porte ; il le fait entrer, lui allume un bon feu et le restaure avec tout ce qu'il trouve de mieux dans les armoires. Ce n'est pas tout : pendant que son hôte mange du meilleur appétit, Martin Jean prend son sac, le remplit de vivres, et, lorsque le pauvre a bien dîné, il le lui porte jusqu'à mi-chemin de la ville, par un sentier solitaire. En quittant son bienfaiteur, le malheureux — confus, — lui baisait les mains ».
    Un jour, Louis Galibert, alors écolier se rendait au village, emportant dans son sac, à côté de ses livres, le pain et les petites provisions de la journée. Comme il suivait le sentier bordé de houx et couvert de verglas qui mène d'Angles à Fombelle, il rencontre un pauvre transi de froid et pressé par la faim. « Vous allez à Fombelle, peut-être? Lui dit l'enfant. — Oui, répond le mendiant, j'ai froid et je n'ai pas mangé. — Ma mère n'y est pas, reprend l'écolier ; elle est partie avant le jour pour la messe, mais voici mon pain, et voilà du fromage : mangez ». Et, comme le pauvre hésitait à recevoir des mains de Louis ce qui devait être sa nourriture de la journée : « Prenez donc, vous dis-je ; moi je n'aurai pas faim, et, si j'ai faim, j'ai un sou que Jeanty m'a donné, et j'irai acheter du pain 2 ».
    On comprend bien que, devenus chefs de missions, de tels coeurs donneront aisément des preuves de bonté. Tel aussi, Mgr Pottier, Vicaire apostolique du Su-tchuen, empruntant 1200 fr. pour obtenir la délivrance d'un de ses missionnaires, M. Gleyo, prisonnier pendant de longues années ; puis comme cette somme était insuffisante, l'élevant jusqu'à 2000 et écrivant: « Si elle ne suffit pas, on vendra la nouvelle maison et jusqu'aux habits des missionnaires3 ». Tel Mgr Retord, le Vicaire apostolique du Tonkin occidental, écrivant à ses missionnaires, à ses prêtres indigènes emprisonnés, des lettres si belles et dépensant ses modestes ressources pour adoucir leurs misères. Un de ses successeurs, Mgr Puginier, sera admirable d'attentions et de délicatesses pour ses prêtres. « Il veillait, dit son biographe, à ce que chacun d'eux eût toujours ce qu'il' lui fallait, et quand ils étaient fatigués ou malades, il avait pour eux des prévenances vraiment maternelles : il leur envoyait du vin, du sucre, des médicaments, et il faisait cela de lui-même, sans attendre les demandes ; il ajoutait à ces petites gâteries, ces bonnes paroles, qui, venant d'un supérieur, font tant de bien au coeur d'un prêtre et lui sont cent fois plus précieuses que tous les présents1 ».

    1. Vie de Mgr Pontvianne, p. 35.
    2. Vie de Mgr Galibert, p. 17.
    3. Vie de Mgr Pottier, p. 221.

    Et Mgr Berneux, Vicaire apostolique de la Corée, qui n'ayant ordinairement que du riz sur sa table, pétrissait et cuisait du pain pour les missionnaires qui venaient le voir2.
    Et Mgr Bonnand, évêque de Drusipare, Vicaire apostolique de Pondichéry, visiteur des Missions de l'Inde en 1859, sur lequel un Jésuite, Louis de Saint-Cyr, s'exprime en ces termes3 :
    « C'était lui qui nous servait à la fois de pourvoyeur et d'interprète : le matin, il était le premier sur pied, disposait tout pour le départ, pressait ou retardait la marche de la caravane selon les circonstances et les localités, prenait les devants pour tout faire préparer dans les stations où nous devions passer la nuit. Quelle leçon il nous a donnée ! Quelle odeur de vertu il a laissée parmi nous ! »
    Et le P. Bertrand, missionnaire en Birmanie méridionale, qui écrivait à un autre missionnaire forcé de mettre son cheval en loterie : « Je prends tous les billets de votre loterie. Gardez donc votre cheval. Surtout n'en dites rien à personne ». Plus récemment, alors que son Vicaire apostolique, Mgr Cardot, se trouvait en France pour refaire sa santé, le P. Bertrand lui envoya ces quelques lignes : « Votre Grandeur doit avoir des lourdes dépenses, frais de voyage et autres. S'il vous arrivait d'être un tant soit peu dans l'embarras, n'hésitez pas à prendre le montant de mon prochain viatique. Il est à votre disposition 4 ».
    Les paroles et les actes de J.-B. Rabeau jeté à la mer par des pirates en 1809 ne valent-ils pas ceux de Bertrand5 :
    .... Un jour que ses amis se plaignaient à lui de l'insuffisance de la nourriture à laquelle ils étaient réduits à cause de leur pauvreté, il leur dit : « Je ne puis m'associer à vos plaintes : sur les 30 sols que je reçois pour la semaine, j'en prends 6 pour acheter de la morue, j'en fais un bon plat le dimanche, mais comme mon estomac ne peut supporter cet aliment tous les jours, je suis malade le reste de la semaine, je ne mange point ou peu, et je me trouve le samedi suivant avec un reliquat que je vous offre de partager ».
    Arrêtons ici ces exemples d'édifiante charité, dont M. Ambruster, supérieur du Séminaire des Missions Etrangères, résumait en ces termes les moyens, le but et la récompense1 : « Voir Jésus-Christ dans chacun de nos frères, les respecter, les aimer, supporter avec patience les contrariétés, fermer les yeux sur les défauts pour ne jamais voir que les qualités, voilà le ciel sur la terre ».

    1. Vie de Mgr Puginier, p. 354.
    2. Histoire de l'Eglise de Corée, vol. 2, p. 533.
    3. Histoire des Mission de l'Inde, vol. 2, p. 97.
    4. Compte-rendu de la Société des M.-E. Année 1899, p. 362.
    5. Vie de M. Rabeau, p. 140.

    1911/23-33
    23-33
    France
    1911
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