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De Hong-Kong au Su-Tchuen par le Tonkin 2 (Suite)

De Hong-Kong au Su-Tchuen par le Tonkin SOUVENIRS DE M. DE GUÉBRIANT Provicaire apostolique du Su-tchuen méridional. (SUITE)1
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    De Hong-Kong au Su-Tchuen par le Tonkin
    SOUVENIRS DE M. DE GUÉBRIANT
    Provicaire apostolique du Su-tchuen méridional.
    (SUITE)1
    Nous débarquons devant un groupe de légionnaires qui nous regardent avec surprise, et commençons l'ascension dune côte qui, rendue glissante par la pluie, nous semble interminable. Mis en garde par mes aventures du matin, j'ai chaussé mes souliers setchoanais armés d'énormes crampons, mais mies compagnons ne tiennent pas debout. De glissades en glissades, suivis par les regards curieux des officiers ou soldats, dispersés çà et là sur les mamelons qu'environne l'enceinte du fort, nous atteignons péniblement le bas de la dernière butte. Là enfin, le commandant de Beylié, nous ayant aperçus, vient à notre rencontre. Accueil très gracieux, promesse d'assistance, invitation à dîner, c'est parfait. Nous demandons la permission d'aller nous nettoyer un peu.
    « Voulez-vous coucher au fort dès ce soir ?
    Oh ! Avec reconnaissance ! »
    Eh bien ! Jai juste votre affaire, l'armurerie qu'on vient d'arranger dernièrement pour y coffrer un prisonnier. Mais elle est vide à présent, vous y serez chez vous. Prenez des coolies pour vous aider et venez souper avec moi à 7 heures ».
    Nous remercions chaleureusement. Deux d'entre nous vont prendre possession de l'armurerie, je vais avec un troisième surveiller le débarquement des caisses puis nous rejoignons les premiers. Voyons cette armurerie miséricorde ! Un cachot humide divisé en cieux pièces de dix pieds de long sur huit de large, tout en pierres de taille comme les souterrains de Kernevès, deux portes étroites et pas une fenêtre. Une fois nos bagages entassés là, il nous reste juste la place de nous regarder d'un oeil navré. De meuble, aucune trace ; d'eau, pas un cruchon ; et pour rejoindre le pavillon du commandant, 300 mètres à gravir sur une pente raide et glissante ! Découragés, nous renonçons à nos beaux projets d'installation et de toi-lette, nous partageons parcimonieusement un peu d'eau obtenue d'un annamite compatissant, et laissant à la garde de nos effets l'infortuné Hoang-eul-ko, nous nous hissons tristement à travers la pluie et les ténèbres jusqu'à la salle à, manger. Le commandant nous attend, joyeux, devant une table plantureusement servie. L'entrain de sa conversation, la manière dont il en use avec nous, nous montre en peu d'instants que, si notre hôte est quelque peu original, il est à notre égard, animé des meilleures intentions et entend nous très bien traiter. Alors pourquoi ne pas s'expliquer ? La conversation allant au mieux, je m'enhardis à poser au commandant diverses questions insidieuses sur l'hygiène du couchage au Tonkin ? En colonne, par exemple, au bivouac, comment s'isoler de la terre nue ou de la pierre toujours humide en ces pays malsains ? « Mais, c'est bien simple ! On a des lits portatifs ! « Ah ! Voilà, des lits c'est bien encore ce qu'il y a de mieux pour dormir.... » Nous en disons tant que le brave commandant, mis sur la voie, s'informe de notre installation à l'armurerie. Tout s'explique et s'arrange. Le souper fini, on nous ouvre au dessus de la salle à manger une grande chambre à quatre lits où nous transportons nous-mêmes notre literie chinoise. Il y a encore quelques points qui laissent à désirer : le lit de Jacques, entre autres, qui s'effondre a peine chargé ; mais comparé à l'armurerie c'est un paradis, et nous dormons de bon cur.
    A peine réveillé, le jour de Pâques, je me trouve en présence d'un grave embarras. Nous en sommes tous encore à nos vêtements malpropres et à nos chaussures trempées de la veille. Comment rentrer là dedans ? Mais nos caisses, toujours à l'armurerie, comment les .hisser jusqu'ici ? Je prends un parti sérieux et, pendant que les jeunes gens s'étirent, chaussant mes gros crampons, je descends à l'armurerie, suivi de « Petit Chinois ». Nous suspendons une caisse de 30 kilos à une pièce de bois que nous mettons en travers chacun sur une épaule, et en route ! De divers points du fort ; soldats, officiers, boys tout le monde contemple cette bizarre ascension. Si plutôt ils songeaient à donner un coup de main ! La première caisse transportée, nous attaquons la deuxième, niais je suis à bout de forces ; soudain levant la tête pour mesurer du coup d'il la dernière terrasse à escalader, j'aperçois l'excellent commandant les mains dans les poches, le sourire aux lèvres, suivant mon opération avec le plus vif intérêt
    Eh bien ! Mon Père, vous voilà clone en train de faire le coolie, ce matin ? »
    Cette bonhomie me désarme, et je me prends à rire, quoique un peu jaune.
    La côte grimpée il vient au commandant une idée lumineuse.
    « Ne voudriez-vous pas des coolies pour vous aider ?
    Eh!! Tout de même..»
    Cinq minutes plus tard, nos 10 ou 15 coolies sont réunis dans notre chambre et nous procédons à un nettoyage à fond.
    Le reste du jour se passe gaiement. Le commandant nous gâte à table. Il promène partout les jeunes gens dans l'enceinte immense de cet étrange fort.
    Dans l'après-midi, j'écris quelques lettres et vais regarder de loin le sampan qui nous est destiné pour le voyage de Laokai. Il paraît bien petit et bien sale, mais le poste n'en possède pas d'autre... Enfin ! ... Le soir arrive une dépêche de Hien-cong. Hier sur la rive gauche du fleuve, à deux lieues du point où nous estimons nous être trouvés alors, un chaud engage-ment a eu lieu entre les pirates et une colonne française. Celle-ci a eu douze hommes hors de combat...
    La conversation mise sur ce chapitre, j'apprends sur le système des colonnes et autres questions connexes, des détails instructifs, inattendus, que je garde pour moi...

    ***

    Nos vraies misères commencent le lundi de Pâques, 30 mars. En nous conduisant à l'embarcadère, le commandant nous fait entrer à l'ambulance annamite, pour nous faire constater le cas d'un indigène qui, ayant eu la tête tranchée, est depuis un mois en voie de guérison. A la vérité, il n'a eu que trois artères de coupées. Les adieux faits, nous embarquons.
    Pauvre sampan 136 ! Je ne l'oublierai pas de si tôt ! Seul avec un domestique et deux ou trois mariniers, un voyageur peu difficile s'en fût contenté. Mais pour quatre voyageurs, un domestique, une dizaine de pontonniers ou soldats d'escorte et les bagages, il n'y avait vraiment pas de place ! A sa vue, Hoang-eul-ko, homme excellent, mais irascible, se livre à un noir désespoir, et il n'est pas le seul à manifester son mécontentement. Qu'y puis-je faire? Toutes les barques de Yen-bay sont en route pour le service des colonnes ; trop heureux qu'il nous reste celle-ci. Nous installons nos affaires en économisant rigoureusement l'espace et, à 10 heures, on démarre. La lenteur de l'allure est tout à fait consternante. Le fleuve n'a plus d'eau et le peu qui lui en reste coule avec une rapidité dont les perches de nos pontonniers ne triomphent qu'à grand peine.
    « Petit Chinois » essaie en vain d'allumer du feu pour cuire notre popote, il n'a pas même de bois.
    Vers midi on jette l'ancre. Les Annamites sautent à terre, improvisent un fourneau sur le sable de la rive, coupent clans la forêt quelques bambous secs qu'ils font flamber du premier coup et mettent leur frugal pot-au-feu. Ranimé par cet exemple, notre Chinois, à son tour, nous prépare un modeste repas. Mais au moment où nous avalons notre première cuillerée de soupe, nos gens remontent à bord, lèvent l'ancre et recommencent à percher. De la méchante paillasse en feuilles de bananier qui nous sert d'abri et qu'ils piétinent sans trêve, tombent à chaque instant mille petites saletés. Bientôt même la fragile carcasse cède à l'effort et toute une jambe d'annamite passée jusqu'au genou au travers du toit vient menacer à quelques pouces la soupe de Bernard. Cette fois le comique l'emporte sur le tragique et nous nous pâmons de rire.
    Un peu plus tard nous croisons un convoi descendant de Baoha. Le pays a complètement changé, non pas configuration, ce sont toujours à peu près les mêmes accidents de terrain ; mais au lieu des champs cultivés, des rizières, des villages à droite et à gauche, c'est la forêt : palmiers, bananiers, bambous hautes herbes, lianes, fourrés inextricables, qui viennent plonger jusque dans l'eau du fleuve, ne laissant pas même la place d'un sentier de halage. Aussi lorsque, dans les endroits rapides, la perche ne suffit plus, nos pontonniers sont réduits à se mettre à l'eau et à tirer dans le lit même du fleuve.
    A la nuit tombante, on choisit pour bivouaquer un banc de saïte laissé à découvert. On amarre le sampan à quelques mètres du rivage, par crainte de surprise, et plus de quarante « paniers » ou petit bateaux annamites qui nous suivent de puis Yen-bay se groupent autour de nous, en se serrant le plus possible. La nuit une fois close, rien de plus bizarre et de plus pittoresque que notre campement. Un soldat, l'arme au pied monte la garde sur le toit du sampan ; sur chacun des paniers où brille une petite lampe, les Annamites préparent le riz soir en causant à voix basse ; on entend retentir les cris les plus étranges d'animaux sauvages, et la forêt encadre le tout. ,
    Les malles qui, pendant le jour, ont tenu lieu de bancs et de table, vont nous servir de lits pour la nuit : une pour chacun ; car il est impossible de s'étendre sur le plancher de la barque qui se couvre d'eau dès que l'on cesse d'écoper.
    Le 31 mars nous trouve malgré tout bien portants ; le Chinois seul, en voulant coucher sur le plancher, s'est fait tremper. La perspective d'atteindre avant le soir le poste de Goï-tié soutient notre courage. Le temps est beau, l'allure un peu moins lente.
    Vers deux heures, étant descendu à terre avec Bernard, nous trouvons un sentier dans la forêt et nous nous risquons à le suivre parallèlement au fleuve. Cette promenade est fort pittoresque; et aux environs de quatre heures nous débarquons au poste de Goï-tié. Je pense encore avec reconnaissance à l'accueil excellent, presque paternel, que nous trouvâmes là près du capitaine Poilliard et du lieutenant de la Bolardière. Cinq minutes après notre arrivée, tout le poste et ses petites ressources étaient à notre disposition. Jamais hospitalité plus cordiale et plus pratique ne vint plus à propos. Dans le repos d'esprit que me procurait cette halte sous un toit ami, tout me parut délicieux à Goï-lié.
    Pour comble de bonheur, le lendemain matin, se trouve arrangée, grâce aux intrigués de Guy et sans ma participation, une combinaison dont nous avions parlé entre nous la veille. Sans détriment de l'escorte prise à Ven-bay, laquelle continuerait à veiller sur notre barque, le poste de Goï-tié nous en fournissait une seconde, composée d'un doï (sergent) avec 10 hommes, et chargée de nous conduire à pied par la forêt jusqu'au poste de Tray-hut, où le sampan nous rejoindrait le lendemain. Par là, tout en faisant une promenade intéressante, nous évitions une nuit à bord.
    A 8 heures donc, après avoir remercié nos hôtes si obligeants, notre modeste caravane pénétrait dans la fora : de tant d'excursions faites avant et pendant ce voyage, bien peu, je crois, m'ont autant intéressé. Ce sentier étroit, serpentant à travers le majestueux fouillis d'une végétation incomparable, avait un Charme tout nouveau pour moi. Si les arbres ne frappaient pas précisément par leurs dimensions, la vigueur des feuillages et Fenchevrètement des plantes donnaient bien l'idée de la fora vierge.
    A une lieue environ de Goï-tié, nous rencontrâmes, en pleine savane, deux télégraphistes français occupés avec une petite escouade indigène à visiter le fil de Hanoi à Lao-kai. Puis quelques difficultés se présentèrent ; le sentier coupant à tout instant des ruisseaux assez larges, il fallait se décider à mettre à l'eau ses chaussures ou à marcher nu-pieds. Chaque parti eut ses tenants. A midi, le sergent fit faire halte. On était au bivouac de Goï-vai, simple cagna inhabitée, bâtie en pleine forêt au bord du ruisseau appelé Goï-vai. Encore un charmant petit dîner que nous fîmes là avec nos provisions. On trinqua avec le vieux sergent qui, de loin, nous indiqua les hauteurs de Ke-dinh, théâtre récent d'une des plus chaudes affaires de la campagne.
    Après deux heures de halte, on repartit à travers bois, et ces dix kilomètres me semblèrent trop courts, tant me plaisait le charme sauvage de ce désert de verdure. Puis la forêt s'éclaircit et le poste de Tray-hut, but de la journée, fut atteint bien avant la nuit. Le capitaine Morel, chef du poste, n'avait pas été avisé de notre passage. Il répondit, néanmoins, avec bienveillance a nos demandes d'hospitalité et nous donna deux chambres.
    Le 2 avril compte parmi les mauvais jours du voyage. De- puis la veille au soir, le temps était horriblement lourd. Tray-hut passe pour un endroit malsain ; il justifiait sa réputation. Quand, au lever, nous échangeâmes les nouvelles de la nuit, il se trouva que j'étais seul à avoir bien dormi, mes trois compagnons avaient l'air fatigué. On déjeuna du bout des dents, puis tous quatre nous descendîmes au bord du fleuve pour aller jusqu'au Tac-cai, le plus fort rapide avant Lao-kai.
    Bientôt un peu fatigués de la route, nous revînmes au poste où nous passâmes une seconde nuit meilleure que la première.
    Le soir une épouvantable bataille entre les habitants d'un village indigène de l'autre côté du fleuve nous offrit pendant plus d'une heure un spectacle d'une rare sauvagerie.
    Notre navigation recommence le 3. Sur le fleuve, l'atmosphère semble plus respirable qu'à terre, mais les rapides succèdent aux rapides. Nos pontonniers qui n'ont pas d'intérêt à se presser, se laissent aller à leur nonchalance annamite. On s'y prend à deux ou trois fois pour passer le même rapide et il y en a parfois plusieurs dans le même jour ! Cette première journée après Trayhut, il nous fallut demeurer emprisonnés à bord ; la brousse, trop épaisse, ne permettant par la moindre excursion à terre. On choisit pour l'arrêt de nuit une grève à découvert ; des traces fraîches de tous les fauves imaginables y couvraient littéralement le sable ; celles des buffles et des daims abondaient sur-tout, nous ne pûmes reconnaître celles des éléphants que la contrée renferme, dit-on.
    Au moment du coucher, nous eûmes .presque une alerte : sur la rive gauche toute la zone du ciel semblait éclairée par un immense incendie. Nous crûmes d'abord aux pirates. Ce n'étaient que des Muong, nomades habitants de la forêt, qui brûlaient un coin de bois pour y semer leur riz. Nous essayâmes enfin de dormir, moins surpris que la première fois par l'étrange ramage qui sortait de la forêt, fait des voix de cent bêtes différentes, grenouille, buf, daim, djokko surtout ; ce dernier faisant parfois entendre à quelques pas de nous le cri bizarre que représente exactement son nom. Quant au fameux Klop Klop ! Klop ! Du tigre en chasse, il n'est guère de nuit où nous ne l'entendîmes entre Yen-bay et Lao-kay.

    ***

    Le lendemain, on s'éveilla dispos, grâce à une nuit assez bonne. Un peu de vent nous fit grand bien, malgré le triste état de la voile. Nous stimulons du mieux possible nos Annamites, tantôt promettant des piastres tantôt affectant de nous fâcher, le tout avec très peu de succès. A la fin du dîner nous aperçûmes sur la rive droite une pagode misérable, paillote abandonnée que l'on nous avait dit être à deux lieues de Bao-ha. Cette vue nous mit en joie et, le vent fraîchissant toujours, nous découvrîmes vers deux heures le poste de Bao-ha, très pittoresquement juché au sommet d'une colline pointue émergeant de la forêt au bord de l'eau.
    L'accueil qui nous y fut fait dépassa nos espérances. Grâce au capitaine Lambert, l'un des officiers les plus aimables que nous ayons rencontrés au Tonkin, le reste du jour fut le plus agréable du monde. Pendant qu'il emmenait les jeunes gens visiter un mandarin eau dans le village voisin, j'entamai des pourparlers avec des barques chinoises de Man-hao, mouillées en assez grand nombre au pied du poste. Comme elles étaient incomparablement plus propres et plus vastes que la nôtre, j'aurais voulu en louer une pour continuer le voyage. Les Chinois me firent des prix inabordables, mais j'eus le plaisir de retrouver là, pour la première fois depuis plusieurs mois, des gens avec qui je pouvais communiquer sans intermédiaire. Tout cela me fit dîner de bon appétit et dormir de meilleur cur encore. On nous avait logés clans une grande case en bambou, bâtie sur pilotis, au-dessus d'une vallée profonde, d'où montait jusqu'à nous la musique nocturne de la savane.
    Il fallut, avant de repartir, perdre quelques heures pour réparer notre gouvernail, cassé la veille au passage d'un rapide. Pendant que nous pressions l'opération, le capitaine Lambert nous expliquait la raison de cette affluence inusitée de jonques chinoises. Elles allaient à la rencontre d'un convoi destiné au vice-roi du Yun-nan, convoi que nous avions rencontré à Tray-hut et qui portait au Yun-nan, devinez quoi ?... Une cartoucherie ! Elle sera installée à Song-phong, vis-à-vis Laokay ! Et qui en recevra les cartouches ? On peut le soupçonner...
    A dix heures nous quittâmes nos hôtes, comblés de leurs bontés : impossible de faire même accepter à l'intendance le prix des provisions de pain, viande et légumes que nous en emportions. Mais le reste de la journée fut moins satisfaisant. Jamais l'allure ne fut plus lente, jamais les pontonniers ne nous agacèrent davantage par leur nonchalance et leurs maladresses. Il fallut bivouaquer à 7 kilomètres de Bao-ha. Pour surcroît d'infortune, la pluie nous empêchant d'utiliser l'espace libre de l'avant, nous dûmes rester toute la nuit entassés dans l'intérieur, malgré une température humide, étouffante et malsaine.
    Après une nuit pareille, nous n'avions qu'une idée en tête arriver le jour même à Pho-lu, le dernier poste avant Lao-kai. Mais tout semble contrarier ce projet. C'est d'abord trois longues heures perdues à franchir un rapide sans fin. Ensuite nos gens s'arrêtent, on ne sait pourquoi, clans un village Muong qui, par une exception rare, se trouve là, au bord de l'eau. Nous demandons la cause de cet arrêt ; les gens ne s'expliquent pas. Mais bientôt l'un d'entre eux nous donne la clef du mystère : il revient du village portant une poule. Espérons qu'il l'a payée. Aussitôt nos hommes de sauter à terre. Ils installent un fourneau dans le sable, plument la poule, la tuent ensuite avec divers raffinements de cruauté et commencent leur pot-au-feu avec un calme que nous ne partageons pas. A cela, je ne vois qu'un remède : faire une scène au caporal, avec de grandes démonstrations de colère, en réunissant toutes mes connaissances en « sabir ».
    « Caï, lui dis-je, y en a foutacamp tout de-suite, faire mao len ou bien y en a donner cadouille à Pho-lu. Toi croire nous pas connaisse, beaucoup bêtes ; dire partir, y s'en fou, dire arrêter y s'en fou. Eh bien, aujourd'hui Kesuyen par dîné Pho-lu, moi dire commandant Pho-lu, fourrer toi cagnafa 10 jours... »
    C'est ainsi que s'expriment au Tonkin les Français qui savent l'annamite el les Annamites qui savent le français. On termine par : « Biet, combietl ».
    Mon discours ayant fait quelque impression, nous repartons avec une heure de perdue.
    Quelques heures se passent : nous estimons a deux lieues la distance qui nous sépare encore de Pho-lu. Il est trois heures : notre allure moyenne ne dépassant pas 12 ou 1500 mètres à l'heure, il faut prendre un parti. Je demande un compagnon pour gagner le poste à pied, et laisser aux deux autres la place de dormir. Guy s'offrant sans concurrent, nous exigeons du Cai qu'il nous donne un de ses tirailleurs pour nous guider et nous procédons au débarquement. Seulement, la barque ne peut approcher à plus de dix mètres du bord. Un pontonnier me prend sur son dos et me dépose sur la rive. Mais j'enfonce jusqu'aux genoux dans ce sol vaseux et n'atteins la terre ferme que dans un état déplorable.

    1. Biet signifie savoir : combiet pour kong biet ne pas pas savoir.

    Encore une pittoresque, mais pénible excursion. Le sentier complètement envahi par les hautes herbes n'est visible presque nulle part ; toutes les cinq minutes, il faut faire halte pour arracher les sangsues collées à nos jambes, seul moyen pour éviter la « plaie annamite » aussi facile à attraper que difficile à guérir. Mais partout c'est la même splendeur de végétation, le même fouillis de forêt vierge. Soudain, le bois s'éclaircit et nous apercevons les palissades du poste. Après une pareille course, nous étions dans un état de saleté indescriptible, crottés, mouillés, déchirés. Quand le sous-lieutenant Parizot, qui causait à vingt pas plus loin avec un sergent, me vit franchir la poterne précédé d'un soldat, il dut, sur ma bonne mine, me prendre pour un pirate chinois surpris dans la brousse. Il nous reçut pourtant avec la plus parfaite obligeance ; et une réconfortante soirée nous fit oublier les fatigues du jour.
    Le 7 avril dès le matin, une pluie battante tombait. Confinés dans le poste, nous pûmes apprécier ce que doit être l'existence de ces pauvres officiers, isolés dans la forêt, sans aucune ressource matérielle ou morale. Celui qui nous donnait une hospitalité si cordiale était depuis plusieurs mois à Pho-lu, sans autre société que son sergent français et ses 30 tirailleurs indigènes : aussi comptait-il les jours elles heures qui lui restaient à passer au Tonkin. Tous les jours, un « train » ou courrier lui apportait deux pains de Lao-kai et c'était tout. Il nous mena, malgré la pluie, visiter le village de Pho-lu, ramassis de paillotes habitées par une vingtaine de ménages chinois, gens suspects et pourris d'opium.
    De Pho-lu à Lao-kai il y a 12 lieues, plus qu'on ne peut faire en un jour dans la forêt. Nous partîmes le 8, vers 8 h. 1 /2, accompagnés d'une bonne moitié de la garnison et du sous-lieutenant lui-même, qui, par manière de promenade, voulut faire une moitié de l'étape avec nous. Pendant la première heure, la marche fut des plus dures ; les herbes, hautes de six pieds et plus, étaient encore tout humides de pluie, nous prenions un bain complet. Puis le sentier s'améliora, l'on put circuler à peu près à sec et le soleil était encore haut quand nous arrivâmes au village muong de Lang-mouk où nous devions passer la nuit.

    ***

    Avec quelle satisfaction nous songeâmes en nous éveillant le 9 avril que cette longue traversée du Tonkin allait prendre fin le jour même.
    Aussi nous marchâmes gaillardement vers Lao-kai. En forêt, nous croisâmes un groupe de gens armés, c'étaient, on nous l'a dit plus tard, des soldats du Phu Doa, mandarin annamite de Coc-leou ; puis nous rejoignîmes les bords du fleuve. Avant 10 heures nous traversions le dernier village tonkinois à une lieue de Lao-kai, et 20 minutes plus tard, Guy, qui marchait de l'avant, signalait le but tant désiré. Vraiment inattendu, ce premier aspect de Lao-kay : à voir de loin, on eut dit que toute une petite ville se pressait autour de la grande forteresse ; depuis 20 jours, nous n'avions rien entrevu de semblable. Seulement cela se réduisit à peu de chose et même à presque rien, à mesure que diminua la distance. Les maisons que nous avions d'abord aperçus appartenaient, en réalité, au marché chinois de Song-phong séparé de la citadelle française par un petit affluent de gauche du fleuve Rouge.
    Une douzaine de pauvres paillotes annamites composent, avec la citadelle, tout le Lao-kay français. Enfin, c'était toujours le fond du Tonkin ; et puis cette citadelle avait encore assez bon air. Le commandant Monniot, qui nous attendait d'un jour à l'autre, nous reçut à bras ouverts. Excellent homme, tout rond, tout simple, il nous mit à l'aise du premier coup, nous fit faire connaissance avec les nombreux officiers de la forteresse et n'oublia rien de ce qui pouvait nous obliger.
    Vers quatre heures, avait lieu un enterrement : un jeune soldat, bavarois de naissance, était mort la veille : je ne pus que l'accompagner à sa dernière demeure, bien fâché de n'être pas arrivé 24 heures plus tôt. Après la triste cérémonie, nous allâmes, Guy et moi, rendre visite au Résident civil, dont la demeure ancienne pagode, est dans l'enceinte même du fort. M. Laroze, qui a été l'hôte du prince d'Orléans et de Mgr Fenouil a, dans tout le Tonkin, la réputation d'homme bien élevé et comprenant les choses. Nous avons trouvé qu'il méritait au moins cela. Dès la première entrevue et pendant les quatre jours qui suivirent, il se montra pour nous on ne peut plus sympathique.
    Bien reposé par une nuit excellente, je ne me sentais pas de joie de me voir à Lao-kay, sur la frontière de ce Yun-nan qui par l'autre extrémité, touche à mon Kuin-lin. La citadelle cons-truite jadis par des négociants cantonnais, puis longtemps occupée par Lieou-vinh-phuoc, qui en avait fait le pivot de sa résistance, est bâtie clans un site superbe au confluent du fleuve Rouge et du Nam-ti. Ce dernier cours d'eau, grosse rivière l'été, maigre ruisseau l'hiver, sert de frontière entre la Chine et le Tonkin du côté gauche du fleuve Rouge ; le côté droit reste encore français plus de vingt lieues au delà. On n'y aperçoit que le hameau de Coc-leou, faisant face à la forteresse, et résidence d'un mandarin annamite. Au contraire, la rive droite du Nam-ti couverte par les cabanes du gros village chinois de Song-phong, présente l'aspect le plus animé. De hautes montagnes se montrent de divers côtés. Vu des hauteurs qui avoisinent Lao-kai, tout cet ensemble de montagnes, forêts, rivières, forteresses, villages, offre un point de vue admirable. Tandis qu'un jeune sous-lieutenant menait Guy faire une petite excursion à cheval, j'allai expédier au général Godin un télégramme de remerciements, puis commencer des négociations avec les mariniers chinois en vue du voyage de Man-hao. Sur ces entre-faites le sampan arriva à son tour avec Jacques et Bernard, et sans le moindre regret nous dîmes aux jonques annamites un adieu définitif.
    Aidé d'un marchand cantonnais logé à la citadelle. Le commandant fréta pour quarante piastres la barque d'un mahométan de Sin-kai nommé Wanh. Le départ fut fixé au surlendemain, lundi.
    Ce jour-là, en effet, conduits à l'embarcadère par le commandant, le résident et tous les officiers, nous levâmes l'ancre, emportant le plus reconnaissant souvenir des quelques journées passées à Lao-kai.

    ***

    Notre barque beaucoup plus longue, plus haute et plus propre que les sampans annamites était aussi beaucoup plus légère, grâce à la construction spéciale aux jonques de Man-hao. Elle nous fit, par comparaison, l'effet d'un yacht de plaisance. La frontière franchie, il fallut s'arrêter à Song-phong pour faire viser les passeports. Deux gratte-papier du mandarinat vinrent à bord, copièrent nos noms chinois, Koang-jo-wang, Koang-ngy-pan, Koang-tou-fang et Koang-lô-ngi, et nous laissèrent passer, le font avec une politesse irréprochable.
    Dès le premier kilomètre, malgré l'état de moins en moins navigable du fleuve, l'extrême légèreté de l'embarcation, l'adresse et l'activité des mariniers chinois donnèrent une allure relativement passable. Bientôt un léger vent s'éleva : on hissa une immense voile et l'allure fut doublée. Quant aux rives du fleuve, elles ne semblaient guère plus habitées qu'en aval, mais la brousse était beaucoup moins épaisse. Vers 3 heures, la brise étant tombée et le fleuve s'encaissant de plus en plus, la température devint extrêmement lourde et pénible. Deux heures plus tard on mouilla sous le poste de Ba-xat, le dernier du Tonkin. Nous grimpâmes, non sans fatigue, la pente abrupte qui y conduit et partageâmes encore une fois le souper de deux officiers franc ais.
    Le 14 avril, nous nous éveillâmes une dernière fois au son de la diane, puis quelques coups d'aviron nous firent passer au Ba-xat chinois, village situé à 200 mètres en amont du Ba-xat français, et sur la rive opposée. Une douane nous y fit encore perdre une grande heure, puis l'on se remit en route.
    Le soleil, bien que voilé par une espèce de brouillard, était bruant. La température atteignit 34° à 35° sous notre abri de bambou et cette chaleur semblait atroce. La brise, ce jour-là, fut très molle ; on ne gagna que quelques lieues. Notre barque s'amarra pour la nuit sur la rive française, à côté d'une autre à peu près de même taille. Pour la dernière fois nous foulions le sol du Tonkin. Nous avions été impatients d'en sortir, mais en le quittant nous reconnaissons avec joie qu'il a été pour nous bien hospitalier.
    Le 15 avril, une brise magnifique, soufflant dès le lever du soleil se mit à nous pousser avec une vitesse qui nous jeta dans le ravissement. Sans les rapides qui, à chaque instant, embarrassent la navigation, nous eussions à ce train, vu Man-hao le jour même. Mais sil est rare, par là, de faire 500 mètres de suite en eau calme. Grâce pourtant à l'adresse des mariniers, on s'en tirait sans trop de peine, et vraiment il leur fallait une dextérité remarquable pour faire glisser, sans accroc, leur longue embarcation à travers les roches aiguës, qui embarrassent le lit étroit et à demi desséché du fleuve.
    A Long-po, nous dîmes adieu au Tonkin dont nous franchissions définitivement la frontière : désormais, de droite comme de gauche, c'était terre chinoise. Dans l'après-midi, un rapide plus fort faillit gâter notre journée : nos tireurs ne réussissaient pas à faire monter à la barque un seuil de 2 à 3 pieds de haut. Mis en train par la route déjà faite, nous sautâmes tous quatre à terre, et le bateau halé par huit bras de plus franchit le mauvais pas. A 5 heures, arrêt à Sin-kai. Ce village, le seul qui mérite mention entre Lao-kai et Man-hao, était la patrie du « capitaine » Wanh. Il tenait à passer la nuit chez lui. Nous en profitâmes pour circuler un peu dans le village et aux alentours, et à cette occasion mes compagnons firent une première connaissance avec la curiosité chinoise.
    Le lendemain, le patron nous fit attendre indéfiniment, et finalement se fit remplacer à bord par un de ses frères. Le vent était moins fort que la veille, le fleuve de plus en plus à sec et le courant plus rapide que jamais. Vers 10 heures pourtant, la brise ayant fraîchi nous poussa lestement jusqu'au rapide appelé par les chinois Ta-tan, c'est-à-dire grand rapide : c'est en effet le plus mauvais pas de la navigation au-dessus de Lao-kai. Il n'était pas encore midi, les riverains, misérables habitants de deux ou trois pauvres huttes perdues dans cette savane, accoururent aussitôt pour aider au passage moyennant rétribution. Joints à notre équipage, ils formaient un effectif d'environ 30 personnes. Tout ce monde commence par dîner à bord, pour se donner du cur ; ensuite nous transportâmes à terre le poids inutile de nos quatre personnes et le patron donna le signal. A voir le fleuve réduit à un mince filet d'eau, large de quelques mètres et laissant voir, à moins d'un pied de profondeur, son lit rocailleux, nous ne comprenions nullement comment cette opération pourrait aboutir. Nos gens ne s'en démenaient pas moins, tirant, criant, comme s'ils n'eussent pas douté du succès. Cependant après deux heures d'efforts il trouva que la jonque était sensiblement au même point. Le patron vint à moi :
    « L'eau, me dit-il, est exceptionnellement basse, impossible de passer.
    Eh bien, que décides-tu ?
    Rien. Il y a force majeure.
    Qu'il y ait force majeure ou non, c'est à toi d'aviser.
    Que faire ?
    Va-t'en à pied chercher au-dessus du rapide quelque autre bateau qui consente à descendre ce soir ou demain matin : nous transborderons les bagages au plus vite ».
    Il réfléchit un instant, puis, se rangeant à ce parti, se mit aussitôt en route. Mais la position n'était pas gaie. Voir prolonger de plusieurs journées, peut-être, notre arrêt en ce ravin malsain, sous une chaleur toujours plus forte, c'était pour moi la plus fâcheuse des aventures. A 5 heures, le patron rentre inopinément à bord :
    « La seule barque, sur laquelle on pouvait compter à deux lieues d'ici, est en voyage ; impossible d'en trouver d'autre.
    Que faire alors ?
    Rien ce soir, on verra demain ».
    A 6 heures moins 20, au moment où « Petit Chinois » s'apprêtait à servir la soupe, nouveau branle-bas ; nos gens, dispersés à terre, reviennent précipitamment à la jonque, nous crient de sauter à terre disposent leurs cordes et se préparent à tenter une deuxième fois le passage. Ahuris, n'y comprenant rien, nous descendons machinalement ; en cherchant l'explication du phénomène, nous nous apercevons que, depuis peu d'heures, le fleuve a très sensiblement monté : de gros cailloux sur lesquels nous étions assis auparavant sont maintenant entourés d'eau. Mais déjà la barque touche au pas difficile ; excités par le patron, les hommes tirent de toutes leurs fores ; un bon vent souffle d'arrière ; on hisse la voile ; le rapide est franchi. O bonne Providence Après une dernière nuit en brousse et en barque, la brise aidant, les 5 ou 6 lieues qui restaient furent vite expédiées.
    Aux approches de 11 heures, Man-hao nous apparut subitement à un coude brusque du fleuve. Deux minutes plus tard nous étions arrivés. De Lao-liai j'avais eu l'idée de télégraphier à Mong-tse pour prier le consul, M. Leduc, de nous envoyer neuf chevaux à Man-hao. J'envoyai sans retard « Petit Chinois » au télé-graphe s'informer s'il y avait ou non une réponse. Il me revint un quart d'heure après tout joyeux : on m'attendait au télégraphe avec de bonnes nouvelles. J'y courus immédiatement, accompagner de Bernard et de Jacques. Le chef du télégraphe nous fit un excellent accueil et dans son chinois, ni cantonnais, ni mandarin, que je comprenais à peine, il m'apprit que le Tao-tai de Mong-tse, à la requête du consulat, avait envoyé une caravane de mulets prête à nous conduire. Nous pensions partir le jour même.... Quelle chance ! Quitter sans délai ce vilain trou dont l'insalubrité fait la terreur des Chinois non indigènes et coucher le soir même à 1.500 mètres plus haut, dans une atmosphère fraîche et saine, c'était mon rêve. Les mandarinats du télégraphe et de la douane vinrent obligeamment à notre bord où nous les régalâmes d'un verre de tafia ; puis, quand ils eurent vu nos bagages, ils nous expédièrent les muletiers. Ceux-ci mirent deux bonnes heures à ficeler les colis sur les bâts : l'opération est, en effet, délicate, car, le harnachement des mules ne comportant pas de sangle, toute la solidité dépend de l'équilibre. Cela fait, les gens s'en allèrent quérir leurs bêtes.
    Pendant leur absence qui n'en finissait pas, nous pûmes examiner à loisir la curieuse population de Man-hao, ramassis des peuplades refoulées aux confins de l'empire par la conquête chinoise : Pa-y, Lo-lo, gens du Kouang-long ou du Kouang-si, Annamites, tous dans leur costume national. Le plus rare est encore le Chinois du Yun -nan, qui craint de coucher, même une seule nuit dans la vallée du fleuve Rouge. Sur le port, les bateaux chargeaient de grandes quantités d'étain, la richesse du pays.

    ***

    Cependant, à trois heures passées, rien n'apparaissant, j'allai réclamer à notre ami du télégraphe. Grâce à lui, nos muletiers, qui s'oubliaient à table, se décidèrent à descendre au fleuve avec leurs bêtes, grandes et solides mules, qui avaient l'air fort éveillées. Lorsque, attardé par un dernier bout de conversation chez le télégraphiste, je redescendis à l'embarcadère, le spectacle qui s'offrit à mes yeux n'était pas banal. Sur le dos d'une grande mule, mes deux caissons, toute ma fortune, décrivaient dans les airs des sauts fantastiques ; deux ou trois autres mules, chargées de nos colis, se livraient à des acrobaties non moins invraisemblables, et, à mesure que de nouvelles bêtes recevaient de nouvelles charges, les proportions de ce carrousel devenaient étourdissantes ; Guy, Bernard, Jacques se tordaient de rire ; j'en fis bientôt autant. A la longue, Guy ayant réussi à joindre une mule moins inabordable, mit une couverture sur son bât et s'installa dessus ; je parvins à l'imiter, non sans peine. Les deux cousins préférèrent monter la côte à pied. On partit. La pente est atrocement raide, à peine interrompue à 500 mètres par une terrasse large d'un quart de lieue. Grâce à l'entrain de nos mules, Guy et moi grimpions lestement. Bernard et Jacques, sur leurs jambes, peinaient davantage, mais la nouveauté du voyage faisait oublier le reste.
    A 5 heures, le fleuve Rouge n'était plus pour nous qu'un mince filet d'eau au fond d'un gigantesque entonnoir. Le gîte qui nous attendait à Ya-teou n'était autre qu'une vaste étable disposée en forme de cloître autour d'une tour carrée ; aucune chambre pour les voyageurs, point de table, point de banc point de lit, point de lumière ; sous la porte d'entrée un seul espace libre de 10 pieds en carré, à l'abri par le haut, mais ouvert du côté de la cour. Je soupçonnais bien à l'avance quelque chose comme cela, pas si misérable cependant.
    Le lever du jour éclaira, le lendemain, une scène curieuse. Tandis que les mules, allongeant leurs tètes par dessus leurs mangeoires, éternuaient sur nos figures à l'air frais du matin, une truie et sa jeune famille circulaient entre nos lits étendus à terre.
    On reficela les colis et en route. Malheureusement, le temps était maussade et humide, un brouillard épais voilait le paysage qui, dans un pays aussi mouvementé, devait avoir son cachet. Au col de Choui-tien, à plus de 2000 mètres, nous rencontrâmes un Français, M. T... employé de la douane chinoise de Mong-tse, qui allait prendre quelques jours devances à Lao-kai.
    Après deux heures de halle dans une chaumière au bord du chemin, nous fîmes, sans fatigue, les trois dernières lieues de l'étape. A. l'auberge de Sang-tchai, mous eûmes la satisfaction de trouver une chambre. Il est vrai que le vent, tri, fort et pas mal froid, y entrait à peu près de toits les côtés ; néanmoins, le progrès sur la veille étai t assez sensible pour que l'on s'estimât heureux.
    Il restait 3 lieues à raire pour atteindre Mong-tse ; mais les lieues de ce pays-là sont d'une belle longueur. En voyant devant nous une assez forte agglomération de maisons entourées de mu railles, nous pensions arriver à Mong-tse. C'était seulement, Sin-gan-so, à mi-chemin. Heureusement, la seconde moitié de la route était en plaine. Malgré l'inconvénient d'une forte ondée et quelques démêlés entre Jacques et sa mule, nous allions gaillardement et, vers 10 heures, nous entrions en ville. Nous demandâmes le Y-ho-tchan, établissement qu'on nous avait recommandé comme la meilleure hôtellerie de Mong-tse. Les chambres qu'on nous y donna, au premier étage, étaient fort convenables pour le pays et, nonobstant, très loin de répondre à l'attente de mes compagnons de voyage : un châlit, un banc, une table composaient tout l'ameublement. Evidemment pas l'ombre d'une comparaison à faire avec un hôtel Cook quel conque... Après un repas frugal, nous allâmes en chaise rendre visite au vice-consul français. Le Consulat est une bien modeste maison chinoise, basse et mal éclairée comme elles le sont toutes ; outre le titulaire, deux Français employés l'un au Consulat, l'autre à la douane, y ont également domicile. L'accueil de ces compatriotes fut naturelle nient des plus chauds. Grâce à eux, diverses formalités de passeports à viser, de piastres tonkinoises à changer en argent indigène, furent expédiées en un clin dil. Le reste de la journée, tandis que ces Messieurs emmenaient mes compagnons faire une excursion extra-muros, je m'occupai d'organiser une nouvelle caravane. Tout se trouva à point, et l'on convînt du départ pour le lendemain.
    Le consul nous avait gracieusement invités à prolonger notre séjour, offrant de nous recevoir trois fois par jour à sa table. Cette proposition était fort aimable, mais nous avions hâte de continuer notre route.
    Le lendemain, on perdit de longues heures pour réunir les chevaux, disposer les charges, improviser avec de la grosse toile et de la paille hachée, des coussins qui rendissent plus supportable le contact de nos bâts. Quand, enfin, la caravane s'ébranla, il était près de midi et toute la journée se passa en plaine. Vers 5 heures, nos gens voulurent s'arrêter au village mahométan de Tsi-kai. Je refusai, calculant que si nous n'atteignions pas le soir même le bourg de Che-gai-tchai, à 15 lis plus loin, il deviendrait impossible d'arriver à Yun-nan-sen en S étapes, selon le plan convenu. Par malheur, Bernard avait pour monture une affreuse bête qui se traînait péniblement derrière ses camarades. Elle se laissa distancer de plus en plus et quand, à la nuit tombante, nous entrâmes à Che-gai-tchai Bernard manquait. Je ne m'en inquiétais guère sachant le Hoang-eul-ko resté avec lui.
    Vers neuf heures, cependant, je commençais, à m'en préoccuper, quand il arriva enfin, harassé. Trop loin de nous, il avait perdu sa route et son compagnon, n'ayant pu réussir à se faire comprendre des habitants, s'était trouvé incapable de la retrouver. Il avait tiré plusieurs coups de revolver en appel, mais inutilement, et c'était par un heureux hasard qu'il était tombé sur le village où nous l'attendions.
    Pendant l'étape suivante Bernard ayant changé de monture, les choses allèrent mieux.
    Nous traversâmes le village de Pan-che-hao et d'autres encore, dont l'état de délabrement et d'abandon nous frappèrent. À Mien-tien, lieu non moins misérable, où nous devions dîner nous n'arrivâmes que vers 3 heures ; mais les dernières heur esse passèrent plus facilement dans une plaine assez riche, arrosée par un gros cours d'eau. Nous le traversâmes sur un vieux pont de pierres des plus pittoresques et à un kilomètre au-de là nous entrâmes au marché de Ma-kia-yn, but de la journée.
    L'aspect n'en était pas plis gai que celui des précédents. Beaucoup de maisons, toutes bâties en terre, et la plupart en ruines et abandonnées. Nos gens frappèrent à la porte de l'unique auberge du lieu. On ne réussit qu'après de très longs pourparlers à la faire ouvrir ; mais, une fois dedans, était-on beaucoup mieux que dehors ? Ni chambre, ni lit, ni table, ni chaise, ni banc, ni feu, ni eau.... cela dépassait tout ce que nous avions vu jusque-là. Au village rien à acheter, sinon du man vais riz.
    Le 22 avril, il fut décidé qu'on forcerait l'étape pour atteindre Koai-y, lieu où l'on nous promettait un gîte acceptable et quelques ressources. Charmante matinée en plaine ; et le soir nous atteignons le gros bourg de Koai-y : gros par le nombre des maisons, non par celui des habitants, ceux-ci ne paraissant guère occuper plus d'un tiers de celles-là. Nous y trouvons, d'ailleurs le bien-être promis, sous la forme d'une chambrette, sans fenêtre à quatre lits, de quelques légumes frais et de viande séchée.
    L'étape suivante, moins longue, devait en outre aboutir à une ville, Tong-hai-hien. Dans la matinée, je trouvai encore aux villages traversés le même aspect d'abandon et de ruine. L'insurrection mahométane déjà vieille do vingt ans, un tremblement de terre en 1885, de fréquentes épidémies de peste, tout cela suffit-il à expliquer un tel degré de misère ? J'ai peine à le croire, étant donné l'aspect général du pays, qui paraît assez fertile. Il est vrai que c'est un plateau fort élevé : nous étions là à plus de 2000 mètres d'altitude. Soudain, vers trois heures de l'après-midi, alors que nous étions loin de songer .encore au re post du soir, du haut d'un col peu élevé nous aperçûmes Tong-liai, dans une large et riante vallée, à quelques pas de nous. Oh ! La bonne soirée que nous passâmes ! Quel bien elle me fit ! Deux chambrettes presque propres dans une auberge tranquille, tout mon monde content, en bon état, reposé, j'étais aux anges.
    A peine repartis le lendemain matin, nous rencontrâmes le mandarin de Tong-bai, en chaise à quatre porteurs et avec nombreuse escorte. Le plus étonné ce fut bien lui, à la vue de nos costumes hétéroclites et du sang-gène, tout européen, avec le-quel nous circulions dans ses états. Le pays se faisait joli. Après avoir contourné le beau lac de Tong-hai nous en découvrîmes un second, plus gracieux encore, dont nous longeâmes le bord tout le reste du jour.
    De l'auberge de filai-men-kiao, je garde deux souvenirs d'abord, celui d'une fumée intense qui, du fourneau montant droit à notre chambre, y empoisonnait l'existence, supportable par ailleurs, puis celui d'une bonne vieille, mère ou grand' mère du patron, et qui, prise de tendresse pour mes compagnons, les suivait partout, s'asseyait près d'eux et tenait si absolument à lier connaissance, qu'elle eut avec eux un entretien fort animé, et parfaitement incompréhensible, tandis que je ré-citais mon bréviaire.
    Le 25 avril, conduits jusqu'à la sortie du village par notre vieille amie, nous commençons la journée par une agréable cavalcade au bord du lac, suivie d'une pénible ascension qui nous mène à 2100 mètres. Au delà, nous effleurons une ville, une bien pauvre ville, Kiang-tcheou-fou, et, chemin faisant, nous élaborons un plan qui, supprimant la dernière étape, doit nous amener le lendemain soir à Yun-nan-sen. On arrive vers 5 heures à l'entrée du village de Hoa-lo-tsen. Tandis que nos gens parlementent avec l'aubergiste sur le seuil de son établissement une vingtaine de curieux s'amassent. De la maison en face, un villageois s'exclame : « Tiens! Des diables d'Europe ! » Je me retourne vivement et lui crie d'un ton sec : « Méfie-toi, faiseur d'embarras ! Tu as dit une parole malsonnante ; si d'autres la répètent, tu paieras pour tous ». Personne ne souffla mot. A l'auberge nous trouvons encore une bonne chambre et la soirée se passe gaiement; on goûte une dernière fois du pain de Lao-kai... ce qu'il était dur !
    Avec quelle ardeur, aux premières lueurs du jour, nous en-fourchâmes pour un effort décisif les bâts qui, depuis dix jours, nous tenaient lieu de selles ! Un seul muletier nous accompagnait, son dernier camarade restant avec « Petit Chinois » pour suivre la caravane. Nous fîmes route en plaine, si je ne me trompe ; mais mon attention n'était pas au paysage ; elle se concentrait partie sur les aiguilles de ma montre, partie sur le point de l'horizon d'où j'espérais voir surgir les villages échelonnés aux abords de Yun-nan-sen.
    A 2 heures, halte à Tcheun-kong-hien. C'était un jour de marché et les rues regorgeaient de monde ; nous nous attablâmes dans un débit, de thé, comble lui aussi. Mais il faut rendre cette justice aux indigènes que tous nous firent bonne figure et que leur curiosité se tint dans des limites fort acceptables.
    Une longue plaine suivait, la plaine de Yun-nan-sen, l'un des plus riches morceaux de la province, mais d'une richesse bien relative. Un vent violent nous aveuglait de poussière et rendait plus dures à passer ces dernières heures. Enfin des symptômes non équivoques signalèrent l'approche de la ville et réveillèrent notre courage. Bientôt un jeune homme qui marchait à notre rencontre vint droit à moi et me fit le salut à deux genoux, C'était l'estafette de l'Evêque que j'avais prévenu récemment. Nous étions en bonne voie. Mais les faubourgs n'en finissaient Pas. Nos chevaux éreintés ne se suivaient qu'à de longs intervalles. Au milieu d'une rue populeuse je vis que le muletier pie nous accompagnait plus : à peine l'apercevais-je à cent pas en arrière, entouré d'un groupe qui l'empêchait de passer en vociférant ; les trois jeunes gens étaient en avant ; gesticulant sur ma bête qui refusait absolument de revenir sur ses pas, hélant Guy, appelant le muletier, je devais offrir un spectacle vraiment divertissant pour tout autre que pour moi-même. Je dus mettre pied à terre, et tirant mon cheval par la bride, aller délivrer notre homme auquel ses patrons, gens de Yun-nan-sen, reprochaient de nous avoir loué les chevaux à un prix dérisoire. Nous rejoignîmes les autres, et un peu plus loin, à mon grand soulagement, rencontrâmes les quatre palanquins envoyés de la Mission.
    Il était temps ; dix minutes plus tard les portes de la ville étaient fermées et nous étions réduits à coucher dans les faubourgs. Après vingt minutes de course à travers rues et ruelles, on nous déposa devant un grand portail, lequel en s'ouvrant me mit en présence du P. de Gorostarzu, jadis mon voisin sur la frontière nord de sa mission, aujourd'hui chargé de la procure. A un étage plus haut, nous saluâmes le bon et vénérable Mgr Fenouil, et puis nous nous laissâmes faire. On fit si bien, qu'en moins de deux heures nous avions passé tous quatre d'une extrême fatigue au bien-être le plus satisfaisant. Oui, il faut avoir parcouru la Chine pour comprendre avec quelle impression de rafraîchissement, de détente morale et physique on passe le seuil d'une de ces tranquilles oasis appelée Tien-tchou-tang, après avoir traversé la fourmilière humaine d'une ville chinoise où l'Européen se sent si seul, si vrai-ment étranger. Mais quand on a derrière soi de fatigantes étapes, de mauvaises nuits d'auberge et les inquiétudes d'un voyage difficile, c'est bien autre chose encore.

    ***

    Nous avions compté rester trois jours à Yun-nan-sen ; nous y sommes demeurés plus d'une semaine sans en parler entre nous, par un accord silencieux et unanime. Il est vrai que l'hospitalité y était si large et si bonne ! Toutes les ressources de la maison furent mises pour nous à un pillage véritable. Le P. de Gorostarzu pourvoyant à tout, je n'eus à m'occuper de rien. Costumes chinois pour mes compagnons, harnais neufs selles rembourrées, tout se prépara peu à peu sans nul souci de notre part.
    Enfin le lundi 4 mai, comblés des bontés de nos hôtes, retapés au dedans et au dehors, nous reprîmes le cours du voyage.
    Une nouvelle caravane de chevaux était louée jusqu'à Tchaotong ; pour aider « Petit Chinois » j'avais pris jusqu'à Kuin-lin un deuxième domestique chrétien. Un troisième domestique portait dans des paniers distincts les vivres et objets d'un usage plus fréquent, et sa consigne était de ne jamais nous perdre de vue. Par là, aussitôt arrivés soit à la halte de midi, soit à l'étape du soir, nous avions sous la main tout ce dont besoin était, sans renouveler deux fois le jour la besogne fastidieuse du paquetage et dépaquetage des colis. En outre, mes compagnons avaient définitivement revêtu leurs costumes chinois, et grâce à leurs grands chapeaux de bambou tressé, à leurs robes bleues, à leurs selles rouges et à leurs harnais verts notre caravane, assez piteuse jusque-là, offrait un coup dil fort pittoresque. Le P. de Gorostarzu nous accompagna jusqu'au séminaire qui est sur la grande route du Su-tchuen. Un peu attardés par la séance d'adieux, nous réussîmes néanmoins à remplir notre programme qui était d'arriver à Yaing-lin.
    Le jour d'après, nous nous égarâmes clans une plaine interminable, où notre nouveau domestique chrétien, sous prétexte de nous faire prendre un raccourci, nous laissa perdre deux heures avant d'avouer qu'il était désorienté. Nous couchons à Yang-kai, puis à Kong-chan. Au sortir de ce dernier village nous commençons à grimper.
    L'horizon est très menaçant. Mais l'atmosphère, parfaitement claire, laisse découvrir de trois côtés sur quatre, un âpre panorama de montagnes sauvages et dénudées. Sur la droite, à mi côte du précipice, nous apercevons un cheval mort que les oiseaux de proie achèvent de manger .Un orage violent é sur nous et ajoute au grandiose du paysage. La foudre, une fois, tombe à quelques centaines de pas. Puis le temps se remet. Nous montons toujours. Si parfois un ravin nous force à descendre, c'est pour remonter plus haut, de l'autre bord ; mon baromètre indique 2.500 mètres, 2.600, 2.700, 2.800 et ne s'arrête qu'à 2.980, peu avant le village de Tie-tchang où nous arrivons à une heure.
    Le reste de l'étape sur le plateau étant beaucoup plus facile, nous atteignons sans peine Lay-teou-po, gagnant encore une journée sur les étapes ordinaires.
    De là, jusqu'à Tong-tchoan, aucun incident remarquable. La route se maintient entre 2.500 et 2.800 mètres, sur un plateau dénudé où la marche est facile quand un vent trop violent ne soulève pas la poussière. Par-ci par-lit, de belles échappées de vues sur les montagnes ; mais partout un aspect désolé dont je n'ai pas vu l'analogue en Chine. La population très clairsemée fait mal à voir ; elle manque absolument de tout, habite des huttes ouvertes à tous les vents ; chaque jour, nous rencontrons sur les routes des familles entières d'émigrants allant au hasard. Des femmes mêmes n'ont pour vêtement qu'une loque à la ceinture. La pomme de terre, dernière ressource de ces malheureux, a complètement manqué cette année : c'est la famine. A Tse-ki nous traversons une petite vallée un peu plus gaie ; et enfin le 9 mai nous sommes aux portes de Tong-tchoan-fou, ville assez importante où nous nous reposerons un jour. Pour arriver au Tien-tchou-tang, il nous faut traverser la ville de part en part. On nous prend pour des ministres protestants, mais aucun mot malsonnant n'est prononcé sur notre passage. Grande est la surprise du P. Maire, missionnaire du lieu, u l'arrivée de notre bande bruyante. Mais la présentation est vite faite et nous nous installons dans les trois chambres qu'offre l'établissement.
    Nous consacrons au repos le Dimanche 10 mai. Le P. Maire conduit les jeunes gens faire le tour des remparts et visiter les principales pagodes, celle entre autres où mourut, il y a 20 ans, M. de L agrée, chef de l'expédition du Mékong, privé des secours religieux qu'un missionnaire lui offrit inutilement : le vaillant explorateur ne voulait pas croire à la gravité de son mal.
    L'oratoire de Tong-tchoan est vaste et commode, et pourvu d'un jardinet, vraie merveille pour le pays ; mais la chrétienté de la ville paraît offrir peu de ressources es trois compagnons qui depuis Man-hao, sentent naître et grandir en eux une assez vive antipathie contre le Chinois, trouvent à qui causer, et pendant les repas j'en entends de belles sur le compte de mes compatriotes d'adoption. Je les défends, tout en me disant quils nen ont guère besoin. Après s'être promené, la cravache à la main, chez les peuples à souple échine de l'Inde et de l'Annam, l'amateur européen a le droit d'être interloqué en entrant en Chine. Là les gens prétendent encore être chez eux dans leur pays et estiment que l'étranger est celui qui vient d'ailleurs. Un homme ne les intimide pas par cela seul qu'il est vêtu ou coiffé autrement qu'eux, et si, d'ordinaire, ils conservent des égards pour ce qui leur semble en mériter, ils remarqueront, pour en rire, ce qui choque leurs idées..... Pauvres Chinois ! Je ne veux pas dire, Dieu sait, qu'ils soient sans défauts, ni même essayer le plus lointain rapprochement avec un peuple chrétien quelconque. Ce que je vois bien, c'est que plusieurs Européens, chez ces Chinois faciles à détester, haïssent moins ce qui est vraiment exécrable, le paganisme et ses conséquences, que certains petits détails dont souffre leur amour-propre. Qui sait, si les Célestes étaient plus bêtes, ils les aimeraient peut-être mieux ?
    Le 11, attardés par une forte pluie, nous remercions le P. Maire de son hospitalité charitable et répliquons vers le Sutchuen. Sur la route nous laissons derrière nous la chaise d'un mandarin qui va, comme nous, à Tchao-tong. Nous couchons à Hong-che-ngay, village pittoresque, entouré de montagnes sauvages et escarpées. Nous en sortons le lendemain par une rude et fatigante montée suivie d'une journée en plaine. Après l'étape de Ye-tche-suin vient celle de Kiang-ti. Vers 5 heures, après un dernier détour de la route vertigineuse que nous suivons depuis quelque temps, nous apercevons soudain le village à 1500 pieds au-dessous de nous. Les pauvres cabanes, réduites à 10 ou 12 par un incendie récent, s'étendent en une ruelle unique de l'autre côté d'un torrent, au pied d'une côte aussi haute, aussi abrupte que celle qui nous reste à descendre. Tout cela est d'un rocailleux, d'un dépouillé, qui dépasse ce que nous avons vu ailleurs.
    Nous descendons par un raidillon d'une pente extravagante et passons le torrent sur un pont suspendu d'un travail assez remarquable pour le pays : quant à la solidité, un jour quelque caravane fera voir à ses dépens ce qu'elle laisse à désirer. La nôtre étant passée sans encombre, nous nous installons dans une des trois auberges respectées par le feu, heureux d'y trouver une chambrette. Il reste deux étapes jusqu'à Tchao-tong. Poussé par mes compagnons, je promets un fort pourboire aux muletiers et l'on décide d'atteindre Tchao-tong le lendemain. Si du moins on pouvait auparavant goûter une nuit de bon sommeil ! Mais des joueurs s'attablent dans la pièce voisine et font un tapage infernal.
    Le jour levé, nous enlevons vaillamment la terrible côte, qui domine Kiang-ti et retrouvons sur le plateau une route moins fatigante. A Tao-yuen où nous dînons, c'est jour de marché ; nous faisons sensation et maintes fois la queue de la caravane risque d'écraser les gens encore ébahis dans la contemplation de l'avant-garde. Nous laissons sur la droite une grande lagune à demi desséchée, qui devient chaque été un assez joli lac, puis Tchao-tong apparaît au fin bout d'une plaine interminable. Je me sens presque rapatrié, Tchao-tong est si près de Kuin-lin ! Mais je crains quelque bruit sur notre passage, sachant cette ville assez mal disposée pour les Européens. Dans les rues cependant, nous n'entendons que fort peu de chose et avant 5 heures les portes de la Mission se referment sur nous. Le premier qui me salue est un chrétien de Kuin-lin venu à ma rencontre. Malheureusement, le P. Mathon, en tournée pastorale, n'est pas là pour nous recevoir. Grâce, pourtant, aux instructions laissées par lui, toutes les portes nous sont ouvertes et le catéchiste du lieu se met à notre disposition.

    ***

    Après ma messe, le 15 mai, grande délibération. De Tchaotong à Ko-koui, la dernière mission avant Kuin-lin, il faut au moins une journée et demie. Or, après-demain c'est la Pentecôte, nous ne pouvons voyager ce jour-là. Il faut ou rester ici jusqu'à lundi, ou arriver demain à Ko-koui, en repartant aujourd'hui même. Ce dernier parti l'emporte après mure réflexion. La matinée suffit à peine à organiser une nouvelle caravane, celle de Yun-san-sen ne dépassant pas Tchao-tong. Le catéchiste nous procure quatre mauvaises montures, chevaux ou mules ; des chrétiens porteront nos bagages. Nous partons à midi. Le ciel est très menaçant vers le nord, puis peu à peu se prend de tous les côtés. A six kilomètres de la ville, la pluie tombe froide et torrentielle et s'établit bientôt de manière à ne plus laisser d'espoir pour le reste du jour. Un vent de nord s'élève de plus en plus glacial. Vraiment cette étape est la plus dure de celles que nous avons faites jusqu'à ce jour. Enfin nous arrivons à Ou-ma-hay, où nous couchons.
    Le 16 mai, départ au petit jour sous une pluie line un peu moins froide que la veille. A Siao-gai-tong, où nous aurions du coucher, nous quittons la route ordinaire de Souy-fou par Lao-ou a tan'pour prendre la traverse de Ko-koui. Le temps s'améliore. Après avoir franchi un col assez élevé et très rocailleux, nous nous reposons près d'une heure sur une belle pelouse au fond d'un ravin solitaire où nous ne rencontrons que deux vieilles femmes de la tribu demi-sauvage des Miao-tse. Une deuxième halte vers midi est suivie d'une descente atrocement raide, qui nous prend plusieurs heures et éreinte nos chevaux. Au bas, une petite vallée, étroite mais très cultivée, réjouit la vue par son aspect de bien-être relatif. Mais notre pauvre caravane est à bout. La mule de Guy se laisse tomber de fatigue les autres ne valent guère mieux et les hommes aspirent au repos non moins que les bêtes. J'essaie de prendre les devants à pied, mais la nécessité de passer la rivière en bac me fait perdre mon avance. Je précède pourtant mon monde de quelques minutes au marché de Ko-koui et me mets en rapport avec les chrétiens qui l'habitent. Ta-ouan-tse, résidence du P. Trovel, est à une lieue encore au-delà et il est six heures du soir. A l'arrivée des jeunes gens, les croyant à bout de forces, je leur propose de s'arrêter là et d'accepter l'hospitalité des chrétiens. Ils préfèrent donner un dernier .coup de collier. Je repars de l'avant, pour ne pas être pris par la nuit et envoyer si possible des lanternes à la rencontre de la bande. Trois quarts d'heure plus tard, je serre enfin la main du P. Trovel, qui envoie aussitôt des renforts à la caravane. Bientôt nous sommes tous réunis sous un toit hospitalier .Il était temps ; depuis trois jours toutes nos étapes avaient été forcées et le besoin de repos se faisait impérieusement sentir.
    Construite au temps encore peu éloigné, où les incursions des Lolos obligeaient fréquemment les habitants du pays à chercher un refuge pour leurs personnes et leurs objets précieux, la résidence du P. Trovel ressemble moins à une église qu'à une forteresse. Des remparts crénelés qui l'environnent, la vue se repose agréablement sur des pentes verdoyantes et de beaux horizons de montagnes.
    Malgré le peu de ressources qu'offre l'endroit, notre hôte, à force de bonté, sut rendre réconfortantes les deux journées passées chez lui clans un farniente absolu. Il voulait nous retenir davantage. N'y réussissant pas, il nous accompagna le 19, jour du départ, jusqu'à la première moitié de l'étape. Il nous avait prêté deux chevaux, dont fun servait à « Petit Chinois » et l'autre, un peu à tout le monde. Nos bagages étaient portés à dos d'hommes. Quant aux jeunes gens, dégoûtés des chevaux, ils avaient demandé des chaises à porteurs et on leur en avait procuré trois, telles qu'on en peut trouver dans les campagnes reculées, mal ficelées et encore plus mal portées par des gens peu habiles en un métier qu'ils ont trop rarement l'occasion d'exercer. En pays plat, on s'en serait encore tiré, mais dans les casse-cous de cette contrée chaotique, nos novices du palanquin étaient à la torture ; ils en faisaient voir de cruelles à leurs hommes, car si c'est un art de porter ce genre de boites, c'en est un autre de s'y tenir. J'eus donc tout le long du jour à entendre les plaintes en diverses langues et à les garder pour moi seul, les jugeant également fondées de part et d'autre. L'auberge qui nous attendait à Ho-chao-pa représentait un nouveau degré descendu sur l'échelle du confortable, car depuis Siaogai-tong, nous suivions une traverse que prennent uniquement tes porteurs de sel, les brigands et les missionnaires. La nuit fut pourtant bonne ; ce ravin était si calme ; et puis notre bande à elle seule occupait toute l'auberge, nous étions les maîtres.
    Le soir, déjà couché, je traduisis à nies compagnons une conversation fort animée à laquelle se livraient nos gens, dans la pièce voisine on parlait du Lao-kiun-chan, montagne connue pour le plus Fameux coupe-gorge à 25 lieues à la ronde et où notre itinéraire du lendemain nous faisait passer vers la fin de la journée. De là grande préoccupation et discussion des précautions à prendre : la principale des conditions adopté fut qu'on partirait le plus tôt possible afin de passer au grand jour le -défilé périlleux.
    Le 20, en effet, départ dès l'aube et bonne route plate pour commencer. A Ou-pao-lin j'aperçois « Petit Chinois » et son second : causer à voix basse avec des notables du lieu. Bientôt ils s'approchent de moi d'un air sombre : « Père, cette nuit même un voyageur a été assassiné au Lao-kiun-chan ! Eh bien, après ? Veux-tu retourner au Tonkin ? » On se remet en marche. La frayeur de nos gens nous fait dévorer l'espace. Mais c'est en vain, car les bagages ne peuvent suivre. Force nous est de les attendre deux heures dans une pauvre cabane. Les caisses n'arrivant pas; nous continuons la marche tout doucement. Il est 4 heures du soir ; nous nous arrêtons encore dans un groupe- de baraques auprès d'un pont. Au-delà le sentier s'enfonce dans les broussailles aux flancs d'une colline escarpée : c'est le Lao-kiu-chan. «Petit Chinois » et les autres regardent alternativement la montagne et l'horizon avec un air d'inquiétude qui nous amuse- beaucoup. Nous nous lassons pourtant après une- nouvelle heure d'attente, et, laissant les bagages se débrouiller, nous commençons le passage. Pour faire les choses en règle, les revolvers sont chargés et apparents..... Ce sol rocailleux et solitaire est d'un sauvage vraiment grandiose. C'est tout ce que nous y remarquons. Avant 6 heures nous entrons intacts au village de Long-hay et les bagages nous y rejoignent à la nuit close.
    Le lendemain c'est encore une journée d'escalades sans trêve dans dès sentiers impossibles. On dirait que cela empire toujours. Mes compagnons n'ajoutent plus aucune foi à mes assertions, surtout au sujet du confort relatif que je leur ai promis au Sut-chuen. Kuin-lin est devenu pour eux, presque pour moi, car j'ai mon compte aussi, une sorte de Pôle nord dont on approche plus ou moins, sans y atteindre jamais. Dans un ravin excessivement creux, entonnoir brûlant où se concentrent les rayons du soleil, une petite ville s'est blottie pourtant : Nieou-kai. C'est jour de marché, nous la traversons au milieu d'une de ces foules grouillantes, fourmillantes, comme on n'en voit qu'en Chine. Nous franchissons une rivière, une nouvelle chaîne de montagnes et nous nous arrêtons dans une auberge en rase campagne, à une portée de fusil de la frontière du Su-tchuen.
    Quelques pas de plus, un torrent passé, et, le 22 à 8 heures du matin, mon voyage est fini : je suis dans ma mission qui plus est, dans ma paroisse. Il y a 173 jours que j'en suis sorti.
    Mais les chemins ne sont pas plus beaux pour cela. Montées pic, cols à 1800 mètres d'altitude, villages misérables, c'est toujours à peu près le même régime. Après les baraques de Ya- keou-chang, le pays change brusquement : c'est la vraie frontière naturelle du Yun-nan et du Su-tchuen ; les Chinois, dans leur division administrative se sont trompés de quatre lieues. Le paysage est extrêmement curieux et grandiose. Les eaux, roulant du plateau de Hao-pa, ont creusé dans l'immense terrasse que nous descendons, trois ou quatre brèches gigantesques, et découpé dans ce sol calcaire des pyramides du plus étrange effet ; au delà, la vue se perd dans les ravins qui convergent vers la vallée du fleuve Bleu.
    Sans être insensibles aux beautés de cet âpre paysage, mes compagnons me semblent sous l'empire d'une préoccupation moins artistique. Cette dépression là-bas, à l'horizon, c'est la plaine de Kuin-lin, et Kuin-lin pour eux c'est la fin des misères.
    Enfin nous voici à Ou-kia-po qui n'est plus qu'à six lieues de ma résidence.
    Connaissant bien la route, je pris le lendemain le plus valide des chevaux, et laissant la caravane suivre son petit train, j'arrivai pour midi à l'entrée de la ville où le P. Gire m'attendait avec un groupe de chrétiens. Force bombes et pétards étaient préparés pour me recevoir. On les garda pour les jeunes agents qui firent ainsi leur entrée vers heures, au milieu d'un va carme assourdissant.
    Ils avaient bien mérité le repos des quinze jours qui sui virent ; sans parler de la reconnaissance quo je leur garde, ils ont droit à des éloges pour le courage avec loque ils ont poussé jusqu'au bout ce difficile, mais peu banal voyage. Puisse-t-il leur être toujours un bon souvenir.
    1903/321-352
    321-352
    Chine
    1903
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