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De Hong-Kong au Su-Tchuen par le Tonkin 1

De Hong-Kong au Su-Tchuen par le Tonk SOUVENIRS DE M. DE GUÉBRIANT Pro vicaire apostolique du Su-tchuen méridional En 1891, un missionnaire du Su-tchuen méridional fit avec plusieurs de ses parents le voyage, alors beaucoup plus difficile qu'aujourd'hui, de Hongkong au Su-tchuen en passant par le Tonkin et le Yun-nan. La famille de notre cher confrère a bien voulu nous permettre de copier et de publier les pages nombreuses et fort intéressantes que le voyageur lui écrivit en cette circonstance.
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    De Hong-Kong au Su-Tchuen par le Tonk

    SOUVENIRS DE M. DE GUÉBRIANT

    Pro vicaire apostolique du Su-tchuen méridional

    En 1891, un missionnaire du Su-tchuen méridional fit avec plusieurs de ses parents le voyage, alors beaucoup plus difficile qu'aujourd'hui, de Hongkong au Su-tchuen en passant par le Tonkin et le Yun-nan.
    La famille de notre cher confrère a bien voulu nous permettre de copier et de publier les pages nombreuses et fort intéressantes que le voyageur lui écrivit en cette circonstance.
    Ceux de nos lecteurs qui ont habité le Tonkin à cette époque, déjà lointaine, retrouveront dans ce récit quelques-unes des impressions qu'ils éprouvaient presque chaque jour, lorsque nos soldats échangeaient des coups de fusils avec les pirates du haut fleuve Rouge, et que les difficultés des débuts faisaient encore douter de la valeur et de l'avenir de notre conquête.
    C'est le passé du Tonkin qui va revivre dans la première partie de ce travail. Le présent ne lui ressemble pas, heureusement. De larges routes, des chemins de fer sillonnent maintenant notre colonie et les villes et les villages, que la piraterie désolait, jouissent de la paix et des bienfaits qu'elle apporte avec elle ; des vapeurs font pendant plusieurs mois de l'année un service régulier entre Hanoi et Lao-kaï.
    Quant à la province du Yun-nan, parcourue du sud au nord par M. de Guébriant et par ses compagnons, elle est, hélas ! Restée la même; ce sont toujours. ces chemins difficiles qui gravissent ].es montagnes, serpentent dans les vallées, s'arrêtent en face d'un fleuve sans pont, ces auberges petites, sales, enfumées, où l'on trouve quelquefois le nécessaire et jamais l'agréable, mais, hélas ! Trop souvent... le superflu.
    Donc, j'avais dans les .derniers jours de janvier, (1891) télégraphié à Calcutta: « Venez Hong-kong. Attendrai, Festinâtes flans l'espoir d'une prompte réponse, je prenais patience... Mais quand le 20 février passé, je ne vis venir aucune dépêche, je commençai à me décourager. La fièvre de Hong-kong m'ayan fait 2 ou 3 visites, je craignis d'être pris sérieusement et mis hors d'état d'effectuer mon voyage de retour avant la mauvaise saison. Chaque nouveau jour écoulé augmentait ma contrariété, et c'est sous cette impression que je vous adressai mes dernières lettres, manifestant l'intention de renoncer à une attente inutile et de partir seul.

    1. Hâtez- vous

    Ma résolution était en effet prise dans ce sens et je me serais embarqué le 2 mars pour Haiphong sans le P. Martinet, notre procureur à Hong-kong. Résidant en ville il ne venait que le manche à Nazareth. Un jour il remarqua mon agacement et, sans me donner encore mon billet pour le Tonkin, me fit déménager de Nazareth à la procure. Ce changement d'air me débarrassa net de la fièvre, et, par là, me rendit moins inquiet. Puis un soir, le 2e ou 3e après mon déplacement, arriva de Singapore la dépêche tant désirée.
    Pendant que la mer de Chine faisait cruellement expier à mes trois visiteurs leurs interminables retards, le solde Hongkong me brûlait de plus en plus les pieds. Ces six derniers jours me parurent d'une longueur ! L' « Arratoon Apcar « était attendu pour le 11 mars. Malgré une pluie fine et pénétrante je passai ma journée la lorgnette à lil, sur le toit de la procure mais la nuit était tombée avant que, sur un seul des navires entré en rade, j'eusse reconnu le pavillon de l'Indien Mail. J'étais navré. Un navire appareillait le surlendemain pour Haiphong. Allions-nous le manquer encore ? Marchant de long en large sur le palier du premier étage, je récitais tristement mon chapelet, quand j'entendis en bas la porte du vestibule s'ouvrir et plusieurs personnes entrer. Je n'osais croire... Pourtant dans la demi-obscurité, j'apercevais tout ce monde gravissant l'escalier d'un pas décidé. Je m'arrêtai instinctivement au bout de la rampe. La tête du groupe n'était plus qu'à 5 ou 6 marches : Jean ! Guy ! Ce fut un bon moment et je me sentis remué au delà de toutes mes prévisions.
    On se réunit dans ma chambre. Guy ne me semblait aucunement changé. Jacques, bien différend du moutard que j'avais connu jadis, était encore pour moi reconnaissable. Bernard seul ne me rappelait pas de souvenir bien précis. Mais il fallu abréger cette première séance.
    LApcar, à son entrée en rade, avait le feu à bord. Les passagers avaient pu débarquer, non sans quelque émotion, mais I s'agissait de savoir où étaient leurs bagages.

    Tandis que les domestiques de la procure allaient aux renseignements, le P. Martinet nous retint à souper, vrai repas où de famille, où tout le monde était en joie. J'oubliais mes trois semaines de spleen. Tant d'incertitudes et de malentendus avaient d'autre cause que la transmission, trop tardive aux Indes, de ma première dépêche et la perte de ma deuxième adressée à Calcutta. C'était à tout hasard que Guy, Bernard et Jacques s'étaient rendus à Singapore, à tout hasard aussi qu'ils y avaient été voir le procureur des Missions Étrangères et trouvé entre ses mains une lettre envoyée par moi également à tout hasard. Par là, tout s'était remmanché juste à temps.
    Après souper je conduisis les arrivés au « Hong-kong Hôtel » et leur conseillai de se coucher au plus tôt.
    Le lendemain se passa en excursions dans l'île, le Procureur se chargeant de tout préparer pour notre passage au Tonkin, nous n'avions pas autre chose à faire.
    Ce fut une gaie promenade, malgré un temps assez maussade : ascension du Pic par le fantastique tramway funiculaire, goûter au Pic-hôtel vue splendide, puis descente à Nazareth par le versant opposé, et après adieux faits à cette hospitalière demeure, retour à Victoria en palanquins par la belle route d'Aberdeen.
    A notre arrivée le Procureur tenait déjà tout prêt : nattes, matelas, couvertures à la chinoise... Je parlai à mon monde des fatigues du voyage, des mauvaises nuits d'auberge, des cavalcades monotones et sans fin... On se moqua de moi comme on avait fait la veille. Le voyage du Su-tchuen était décidé ; au lendemain le départ.
    Le 13 mars, vers 9 heures, commence donc l'expédition. Le P. Raclot, second Procureur nous conduit jusqu'à la « Clara », mouillée fort loin des quais. C'est un petit bâtiment et des caisses de pétrole à destination du Tonkin encombrent le pont. Mais l'extrême obligeance du capitaine et des officiers allemands rachète ces inconvénients. Entre 10 et 11 heures l'ancre est levée et je quitte Hong-kong deux mois, jour pour jour, api y être arrivé. J'ai pu tout juste revoir une vieille connaissance, le Melbourne, arrivé le matin même.
    Par cette mousson et le cap que nous taisons, pas de grosse mer à craindre pour mes compagnons, ni à espérer pour moi. Réunis sur la dunette nous causons tout à notre aise. Vers le soir, le capitaine Christinsen me montre Sancian bien visible à l'horizon, mince compensation d'un pèlerinage manqué. De temps en temps, je descends sur le pont pour recueillir les réflexions de mon domestique chinois, Hoang-eul-ko, auquel l'aspect de la mer ouvre des horizons inattendus.
    A table, l'ordinaire tout à la française ne laisse rien à désirer ; mais la conversation manque un peu d'entrain par la faute de Jacques et par la mienne, ou plutôt par celle de nos éducations incomplètes. Comme trois mois auparavant sur le fleuve Bleu, je ne trouve à répondre aux prévenances du capitaine qu'un « no, thanks » par ci, un « yes please » par là ; Bernard et Guy font des frais, mais la houle commence, à opérer des ravages. Au moment du coucher mes compagnons sont mal à l'aise, puis le sommeil l'emporte sur le roulis.
    Le 14, brume épaisse et houle longue, plus longue qu'hier, de plus en plus longue. On approche de Haï-nan ; mais dans ce brouillard où trouver l'entrée des passes ? La Clara n'avance qu'avec une extrême lenteur, en jetant dans le lointain le bruit strident de son sifflet d'alarme. Le capitaine, qui conduit pour la première fois un navire au Tonkin, ne quitte pas sa lunette. Il parle de stopper. Aïe ! Dans cette houle !...
    A déjeuner, on n'est guère serré ce matin ; c'est que, si au grand air on résiste encore, pour braver l'air enfermé de l'entrepont, il faut un estomac plus à l'épreuve.
    Vers 11 heures, les lorgnettes finissent par découvrir Hai-nan. Nous sommes en bonne route, malheureusement, la brume t e laisse pas voir grand chose des beautés du détroit. A peine, durant quelques heures, peut on suivre le contour de la côte vers le sud, et distinguer à la lorgnette la tour de Kiong-tcheou. Le capitaine est tout occupé à tirer des alignements sur sa carte. La situation s'améliore dans la soirée. Hors du détroit, la houle devient beaucoup plus supportable et le jour finit par un admirable clair de lune.

    ***

    Au réveil, le 15, nous apprenons avec plaisir que la Clara n'a pas perdu son temps et que nous pouvons compter arriver d'assez bonne heure à Haiphong. Le temps est plus clair et au sortir du dîner, Guy, le premier, fait remarquer au capitaine, une forme embrumée à l'horizon. C'est une grosse roche, sentinelle avancée des écueils de la baie d'Along. Le cap rectifié, on active l'allure. De nombreux îlots rocheux surgissent vers le nord, puis la grande terre apparaît au ras de l'eau. La mer change de couleur, nous sommes à l'entrée du fleuve Rouge Quelques pêcheurs annamites lèvent des casiers ; un peu à droite, un navire est stoppé, attendant le flot pour entrer en rivière. C'est « l'Aréthuse » des Messageries Maritimes apportant la malle de France. La Clara, qui tire beaucoup moins d'eau, prend le pilote à son bord et se dirige vers la passe. Ainsi, mes compagnons, malgré le détour fait pour me rejoindre, débarqueront au Tonkin avant les passagers du Melbourne qu'ils ont dépasser à Singapore et revu à Hong-kong.
    Nous glissons entre deux rives verdoyantes : le premier aspect du Tonkin, sans frapper beaucoup, n'a rien de désobligeant. A 3 heures on jette l'ancre devant une petite ville assez proprette, Haiphong. Douaniers et gendarmes montent à bord. On me regarde beaucoup, ce qui ne change rien .à mes habitudes. Mais un gendarme n'y tient plus, et s'adresse à Guy : « Pardon, excuse. C'est un missionnaire que vous avez là, à bord, habillé en Chinois ? Oui Qui est-ce ? Savez-vous ? Oui, c'est mon oncle ». Stupeur du gendarme. Son camarade, plus avisé, s'adresse à moi-même. Je le prie, s'il doute, de lire le registre de la Clara. Sur le quai, nous choisissons cinq pousse-pousses entre les vingt qui nous tendent des bras suppliants quelques tours de roue et nous sommes à l'hôtel, un assez bel hôtel tout neuf et bien français.
    Je vais ensuite avec Guy faire une reconnaissance du côté de l'église, pauvre grange à peine aussi haute que les maisons voisines. Le soir, après souper, nous circulons encore dans la ville. Deux choses nous y frappent par le contraste qu'elles font avec les colonies anglaises. Restaurants, salons de coiffure, maisons de fonctionnaires, établissements du gouvernement, il y a bien de tout cela à Hong-kong, à Singapore, aux Indes ; mais on l'aperçoit à peine, perdu dans la multitude des magasins et des maisons d'affaires : ici, c'est toute la ville.
    Le 16, après avoir été dire ma messe à la mission tenue par les PP. Dominicains de Manille, je reviens déjeuner à l'hôtel. La journée menace d'être chaude. Nous décidons à en consacrer les premières heures à la seule promenade qu'offrent les environs de Haiphong : le lac Tray. Plus contents que nous, sont les pauvres Annamites qui ont la bonne fortune de nous prendre dans leurs pousse-pousses. La route est archi plate, rizière à droite, rizière à gauche. Une enceinte, d'aspect misérable, égaie pourtant le voyageur par l'inscription inattendue. « Société hippique de Haiphong ». Une croix ou deux, émergeant de la verdure, indiquent une station catholique. On s'arrête brusquement devant un arroyo. C'est le lac Tray ; l'excursion est finie. Joanne et Boedeker trouveraient certainement quelque chose à en dire ; mais quoi ? Je serais curieux de le savoir. Au vif désappointement de la clame du chalet restaurant, construit près du soi-disant lac, nous remontons en pousse-pousse et sans avoir pris la moindre consommation, rentrons à Haiphong pour midi, par un terrible soleil. Quatre heures de repos et nous faisons nos adieux à l'hôtel au milieu d'un tumulte extraordinaire.
    Pour 8 ou 10 caisses ou caissons que nous avons à transporter sur le vapeur, plus de 40 coolies se ruent dans le vestibule malgré les cris et la cravache du patron. Plus loin autre bataille, chaque canotier voulant accaparer notre pratique. Nous réussissons, malgré tout, à nous installer à bord du « Dragon » qui doit nous déposer le lendemain à Hanoi. Le prix du passage est fort élevé néanmoins, il faut payer encore un supplément pour avoir le droit d'user des cabines et des lits. Nous préférons étrenner nos lits chinois que nous étendons à terre en différents recoins. A souper les passagers, tous militaires ou fonctionnaires civils, passent leur temps à s'agacer les uns les autres ; leur conversation nous apprend que le pauvre Tonkin est vraiment sens dessus dessous. Arriverons-nous à l'autre extrémité ?
    Sommeil excellent malgré la nouveauté de l'installation et les éclats d'un orage formidable. Levé au petit jour, je trouve au paysage le même aspect que la veille : plat, bien cultivé, très peuplé. Nous suivons le canal des Rapides. J'admire l'adresse du timonier annamite qui, pendant toute une nuit noire, nous a dirigés sans broncher à travers ces arroyos étroits et sinueux.

    ***

    Vers 10 heures, nous apercevons devant nous, un peu dans l'intérieur des terres, les deux tours d'une assez belle église ; sur la berge, règne une certaine animation : quelques uniformes émaillent la pelouse verdoyante. Il y a même des pousse-pousses. Voilà évidemment quelque poste militaire important. Accoudés sur le bastingage, nous_ regardons paisiblement. Cependant, tout s'agite à bord : matelots, boys, passagers ; en haut, en bas, le branle-bas est général. Puis, c'est le « Dragon » qui ralentit sa marche et finit par stopper au milieu de sept ou huit barques annamites. Ah çà ! Où nous sommes donc ! A Hanoi, parbleu ! Quoi, cette pelouse ? Pourquoi pas ! Il faut pourtant nous déshabituer des colonies anglaises ; ici, bien sûr, nous n'y sommes plus. Tandis que sur le « Dragon » tout le monde s'agite dans une bousculade assez mal justifiée, nous lais sons le calme se rétablir peu à peu. Bien nous en prend ; au bout de quelques minutes, voici venir une soutane ; c'est le P. Dronet envoyé à notre rencontre par Mgr Puginier. Il amène un régiment de coulis chrétiens qui enlèvent rondement notre bagage et cinq pousse-pousses dans lesquels nous nous installons. La pelouse traversée (c'est une laissée du fleuve Rouge) nous sommes en ville ; même nous enfilons du premier coup, la plus belle rue de Hanoi. Allons, il y a plus de vie, qu'à Haiphong, mais nous sommes loin de Shang-haï ou de Hong-kong. A l'autre extrémité de la ville, nous pénétrons dans l'évêché dominé par la cathédrale. Celle-ci n'est autre que l'église aperçue ce matin de si loin. Au fond d'un immense jardin, Mgr Puginier nous reçoit sur le seuil de son modeste salon. Son accueil est des plus paternels. Il nous défend de chercher dans Hanoi d'autre hospitalité que la sienne. Les Pères nous conduisent dans nos chambres. Les trois jeunes, us sont en dortoir, dans une pièce vaste et claire, mais pauvre lent meublée ; une fois les lits chinois étendus sur les lits annamites, cela fait encore trois couchettes fort passables.
    Je procède ensuite à ma propre installation le P. Dronet cède son lit et arrange sa natte sur une planche. Puis, après un bout de causette avec d'anciennes connaissances que je n'avais pas espéré revoir, je vais rejoindre mes trois compagnons. Surprise désagréable. Tous trois sont assis autour de leur table et se regardent d'un air consterné. « Eh bien ! Quy a-t-il donc ? Ces lits, ce mobilier, cette cuvette unique pour trois ! Et des bains, où en prendre? Est-ce qu'on ne -se baigne pas ici ? » Je console, comme je peux, cette désolation et fais apporter un renfort de cuvettes et pots à eau. La suite de l'expédition formera ces voyageurs impressionnables ? Je passe le reste du jour à m'orienter sur la situation du Tonkin et sur l'état de la route que nous allons suivre.
    Les renseignements que je recueille sont plus fâcheux les uns que les- autres. La situation au Tonkin est bien autrement grave que l'année dernière et elle va en empirant, surtout depuis l'affaire désastreuse de Cho-bo, le 30 janvier dernier. Il n'y a aucune sécurité pour les voyages ; les eaux basses ne laissent pas le vapeur remonter à plus de 15 ou 20 lieues au-dessus de Hanoi ; de là on ne peut passer qu'en s'associant à un convoi de ravitaillement pour le haut fleuve. Or ces convois sont rares... Je me couche en broyant du noir.
    Je dis ma messe le lendemain vers 6 h. 1/2, devant une assez nombreuse assistance indigène. Moins compliquée que la psalmodie chinoise, la psalmodié annamite, quoique monotone, est assez douce à entendre et ne trouble pas la dévotion. L'église est vaste, belle pour l'endroit. A table je suis à droite de Mgr Colomer, évêque espagnol de Bac-ninh, homme vénérable dont le calme contraste avec la vivacité de Mgr Puginier. Nous consacrons la matinée à parcourir la ville indigène, en quête d'étoffes. Il s'agit de faire faire trois costumes chinois. Malgré la présence de mon Hoang-eul-ko, impossible de s'entendre de sentendre avec le marchand chinois qui ne parle absolument que Cantonnais. Après favori crié trois quarts d'heure et fait usage de quatre ou cinq langues différentes, nous nous retirons sans être sûrs d'avoir été compris.
    Trois heures approchent ; c'est l'heure du rendez-vous que nous a fixé, sur notre demande, M. Brière, résident supérieur. Je compte beaucoup sur cette visite pour arranger la suite du voyage. Nous sommes, en effet, on ne peut mieux reçus .Tandis que vingt personnes attendent à l'antichambre, on nous introduit immédiatement au salon. Dans-une conversation de vingt minutes je fais tout mon possible pour intéresser notre interlocuteur à notre entreprise. J'obtiens beaucoup d'excellentes paroles et la promesse d'une réponse pour le lendemain, mais rien précis. En regagnant l'évêché, nous sommes peu satisfaits. Le résident, an fond, n'a été clair que sur un point : le danger et la difficulté qu'il y a à remonter, actuellement, le fleuve Rouge. Pas moyen de passer sans une escorte militaire. Où l'obtenir ? N'aurions-nous pas mieux fait d'aller tout droit au général Godin, commandant en chef l'armée du Tonkin ? Là dessus, nous rentrons à la mission. Mgr Puginier, assis sous la véranda entre deux militaires en uniforme, nous aperçoit et nous appelle. Nous sommes présentés, quelle chance ! Au général Godin, car c'est lui-même. On parle de notre expédition. Aidé des jeunes gens, je m'efforce de suggérer au général l'idée de nous venir en aide. Il répond très aimablement à mes ouvertures, aborde directement le côté pratique de la question et finit par promettre de télégraphier aux postes du haut fleuve et de nous donner réponse le lendemain ou le surlendemain. Ah ! Le digne homme, quel bien il me fait !
    Le 19, fête de Saint-Joseph, messe chantée ; puis, sous la conduite du P. Dronet, visite détaillée des curiosités de Hanoi. C'est maigre. La Pagode dite du « Grand Bouddha » à cause de l'idole monstrueuse qu'elle renferme, offre seule quelque intérêt, avec certaines rues de la ville annamite où nous entrons chez des chrétiens indigènes mâchonner du bétel. Les autres pagodes, peu ou pas entretenues, ont l'air de ruines. Il y a aussi le palais du Kinh-luoc, vice-roi annamite du Tonkin, la statue de Paul Bert, le jardin botanique... De celui-ci, je n'ai retenu qu'une chose, c'est que, n'étant pas dans l'enceinte même de la ville, le gardien, M. Martin, était exposé aux incursions des pirates. A peine rentrés, on nous mande au salon. Nous y trouvons M.Brière en conversation avec l'évêque. Devant eux est assis un Annamite richement vêtu qui ne dit mot. Comme sa chaise barre le passage, force nous est de le déranger en entrant. Le Résident nous assure à nouveau de sa sympathie, mais se plaint des conjonctures défavorables ; « Il faut prendre son temps, on verra peu à peu.... » Heureusement que j'ai une autre corde à mon arc !
    Le Résident nous quitte après un quart d'heure d'entretien. L'Annamite, toujours muet, emboîte le pas derrière lui. « Savez-vous qui c'est ? » nous demande Mgr Puginier. Non, vraiment. C'est le Kinh-luoc1 ». A 5 heures, le salut du Saint-Sacrement fini, les jeunes gens vont écouter la musique militaire. Hoang-eul-ko est de la partie, mais revient cinq minutes plus tard : il est trop gêné dans ce milieu exotique. Quant à moi, j'ai toutes les peines du monde à réciter mon bréviaire, car cette musique me poursuit partout N'ont-ils pas inventé de jouer « le beau Danube bleu ! »

    1. Le vice roi du Tonkin

    A mon lever, le matin du 20, je suis repris de mon idée fixe. C'est à 1l heures que nous devons aller chercher la réponse du général. Le temps me pèse : je combine trente-six plans dans l'hypothèse d'une réponse défavorable. Mgr Puginier m'exhorte à la patience, se met à ma disposition pour nous faire visiter en détail tout ce qui est visitable dans sa mission. Oui, mais mes compagnons qui s'impatientent, et mon Su-tchuen qui m'attend.
    Vers 9 heures, tandis que je délibère avec les miens, on vient m'appeler au salon. J'y trouve M. Maurandy, l'aide de camp du général, en conversation avec l'évêque. A peine l'ai-je salué que Mgr Puginier m'interpelle :
    « Eh bien, vous pouvez partir dès demain si vous voulez ! » J'essaie de dissimuler mon ravissement. Le général a reçu du haut fleuve des télégrammes favorables, avec quelques réserves. Le plus important, celui de Yen-bay, porte simplement : « Voyage Guébriant possible ». Le général se charge du reste, pourvu que nous ne soyons pas difficiles. Il s'agit bien de cela !
    L'officier s'éloigne et je cours porter la nouvelle à mon monde. Joie générale: Nous décidons de partir le lendemain pour profiter du vapeur qui, une fois seulement par semaine, remonte au-dessus de Hanoi. A la vérité, j'aurais préféré retarder deux ou trois jours encore ; mais les circonstances s'y prêtent mal. Nous courons chez Godard, le marchand de conserves alimentaires, pour faire nos provisions. Chez l'armurier, au lieu de quatre winchesters que le général nous a recommandé d'emporter à tout événement, nous nous contentons de louer trois fusils de chasse que nous renverrons de Lao-kay.
    Dans l'après-midi, nous allons porter au général l'expression d'une reconnaissance qui, certes, est bien sincère. Nous recevons en échange d'utiles conseils et une lettre enjoignant péremptoirement à tous les postes du fleuve Rouge de nous recevoir et de nous fournir des moyens de transport. Tout le monde assure que nous ne sortirons pas du Tonkin sans avoir fait le coup de feu. Les j cimes gens sont enchantés. Pour moi, à Dieu va. La journée finit par une visite au bateau qui doit nous emportez vers le nord, puis, par l'épisode comique du travestissement des voyageurs. Les costumes chinois étant prêts, on les essaie. L'effet est satisfaisant, pour Jacques surtout. On met les cos-turnes en caisse ; mais cette séance, dont le secret n'a pas été gardé, a mis toute la mission en gaieté, depuis les Pères jusqu'aux derniers bambins de l'école.
    Le jour du départ est donc arrivé, et maintenant, je trouve presque qu'il est trop vite venu. Nos hôtes de Hanoi étaient si bons ! On eut dit que nous leur rendions grand service en les dérangeant du matin au soir. A table, on nous gâtait et, grâce à. la viande de tortue, les jours les plus maigres du carême passaient inaperçus.
    Mgr Puginier me frappe par sa simplicité si naturelle, sa conversation si intéressante, ses allures si franches, et l'on est content de vivre avec lui. Que de traverses durant ses 30 ou 35 armées de Tonkin, et quelle vie lui est faite par les circonstances actuelles ! Je l'ai vu, au moins deux fois, recevoir des courriers annonçant la ruine d'une ou de plusieurs chrétientés, parfois aux environs mêmes de Hanoi: Depuis un an, il ne passe pas une semaine sans recevoir des messages analogues. Pendant deux ou trois ans, un mouvement magnifique amenait en masse les Annamites à la religion. Les villages venaient, notables en tête, demander l'instruction chrétienne. Alors les résidents français, non pas tous, mais plusieurs, se sont ligués avec les mandarins indigènes pour enrayer cet élan, et, dans ce but, des moyens inimaginables de perfidie, d'intimidation, de mensonge ont été mis en oeuvre ; on a extorqué ainsi des billets d'apostasie à des villages qui s'étaient récemment déclarés chrétiens. Exemple : Un village vient de se convertir en bloc ; 5 familles sur 100, payées peut-être pour cela, ont seules refusé de renoncer aux idoles. Bientôt les notables veulent changer leur pagode en église. Plainte des familles restées païennes. Le mandarin intervient, le résident l'accompagne. « Quels sont ceux qui veulent être chrétiens ? demande-t-il ». La masse du village se présente. Les fonctionnaires ne dissimulent pas leur mécontentement. « Et quels sont ceux qui restent païens ? » 8 ou 10 individus sortent du rang : on leur fait bonne figure. « A présent, dit le résident, reste à savoir si le choix a été libre ». Et il charge le mandarin, son compère, de procéder à la vérification, en attendant que lui-même revienne un peu plus tard. Alors, le mandarin entre en campagne, s'entoure d'un appareil imposant, fait comparaître chacun des néophytes et usant, selon les cas, de la menace ou des promesses, es-saie de faire impression sur ces pauvres gens ahuris. Après quelques jours, tout étant prêt, le résident revient, on recommence l'expérience et, cette fois, la majorité est du côté païen. Les autorités témoignent leur satisfaction, blâment les chrétiens d'avoir excité le trouble en voulant usurper une pagode et affichent des édits qui, ayant l'air de dire simplement que la justice française ne distingue pas entre païens et chrétiens, proclament, en réalité, ce que tout le monde comprend. Ceci n'est qu'un exemple ; s'il a son cachet, d'autres l'emportent par l'odieux.
    Vers 9 heures, les coolies de la mission enlèvent notre bagage, et, prenant congé de Mgr Puginier, nous nous acheminons à pied vers l'embarcadère. Le vapeur qui nous attend n'est autre que le Lao-kay célèbre par son voyage de l'été dernier à la frontière du Yun-nan. Il n'a de remarquable que les meurtrières percées dans de fortes plaques de tôle qui revêtent le bastingage. Des fusils chargés sont à la portée des passagers ; sans autre affiche, on comprend assez ce que cela veut dire. Au moment où les Pères, qui nous ont conduits à bord, s'apprêtent à nous quitter, un Annamite de la mission accourt avec un appareil photographique qu'il veut à toute force nous faire emporter. On s'explique : C'est le P. Lepage qui, ayant trouvé cet objet au parloir après notre départ, s'est persuadé qu'il nous appartenait. Là-dessus arrive un autre Annamite bien plus essoufflé que le premier.... il est envoyé par le P. Méchet, légitime propriétaire de l'instrument et très inquiet pour son bien. Le Lao-kay lève l'ancre sur cet incident.

    ***

    En remontant par un autre bras du fleuve, nous avons de 1a ville un panorama plus avantageux qu'à l'arrivée.
    Puis à droite et à gauche, recommencent les mêmes paysages respirant la fertilité. A table, c'est encore le même genre de convives : officiers et fonctionnaires civils, les premiers disant sur le gouvernement colonial des énormités qui atteignent directement les seconds ; mais ceux-ci étant en minorité, gardent une réserve prudente. Vers le soir, on s'arrête une heure à Son-tay. C'est tout ce qu'il faut pour visiter à fond la ville, donner un coup dil à la citadelle, entrer un instant dans la vaste et pauvre église et faire un bout de causette avec le P. Robert, missionnaire du lieu. Au-delà de Son-tay, le Lao-kay échoue tous les quarts d'heure, nous naviguons moins dans l'eau que dans le sable.
    A souper, M. Marty, chef de la Compagnie de Messageries fluviales du Tonkin, m'entreprend à propos de civilisation ; il a, sous ce rapport, à se plaindre de la Chine, et s'en prend à moi. Bien que ses idées n'aient rien que d'acceptable, elles sont plus exclusives que les miennes. Soutenu par son second M. Fironneau, il s'emballe dans sa thèse et me lance un ou deux pavés, que je relève paisiblement, ce qui fait finir la discussion par une hilarité générale. J'achève de gagner les bonnes grâces de M.' Marty, en lui promettant de lui envoyer du Su-tchuen certaines vieilles sapèques qui manquent à sa collection.
    Le 22 mars, nous nous réveillons devant Viétri au confluent de la rivière Claire. On aperçoit quelques grandes cases en bambou, des uniformes, et c'est tout. D'ailleurs, le temps est fort désagréable, moitié brume, ce qu'on désigne ici par le nom expressif de « crachin ». Passé Viétri, la navigation n'est plus qu'une suite ininterrompue d'échouements et dés échouements. D'un instant à l'autre nous nous attendons à être obligés de quitter le vapeur. Après chaque échouement on envoie mouiller une ancre à 2 ou 300 mètres et l'on vire au cabestan. Le confluent de la rivière Noire est passé. On nous sert à dîner. Les derniers passagers étant descendus à Viétri nous sommes seuls à table, mais le repas n'en est pas moins gai.
    Enfin après quelques heures de cette navigation à l'ancre, le Lao-kay stoppe définitivement le long de la rive droite. Nous ne sommes plus qu'à une petite lieue de Hung-hoa. La berge s'est vite peuplée de militaires et de coolies. Un adjudant se présente, et, s'étant assuré de notre identité, se déclare chargé de nous conduire à la citadelle, où nous sommes attendus. Nous le suivons. Après une courte attente dans un modeste bureau, le commandant vient nous trouver. C'est le capitaine Hoblinger. « Messieurs, nous dit-il sans s'asseoir et sans nous tendre la main, j'ai ordre supérieur de vous recevoir. En conséquence vous avez ici vos chambres prèles et une barque sera demain matin à votre disposition ». Sur ce il nous conduit dans nos chambrettes et nous laisse seuls. Cet accueil, très militaire, nous semble quelque peu froid ; mais nous nous apercevons peu à peu que cette raideur n'est qu'apparente et que nous avons affaire à un homme sympathique et obligeant. Guidés par un légionnaire nous allons au village acheter une petite batterie de cuisine dans la boutique d'un Chinois et commander cinq quarts en fer blanc à un forgeron annamite. Nous soupons avec les officiers qui nous traitent de leur mieux. L'un d'eux part le lendemain en colonne à la recherche de la fameuse bande de Cho-bo. Qu'est-ce donc que cette affaire de Cho-bo dont on parle tant ? Tout simplement une bande de pirates, c'est-à-dire de révoltés, qui se présenta le 30 janvier dernier, devant la résidence de Cho-bo sur la rivière Noire. Les miliciens annamites au nombre de 150, je crois, au lieu de défendre le poste, passent en bloc à l'ennemi, reviennent avec lui à l'attaque, massacrent le Résident et un garde principal et livrent tous les approvisionnements avec 50.000 cartouches et je ne sais combien de fusils. Rien que cela. Beaucoup d'autres affaires, non moins déplorables, ont eu lieu depuis un an. L'effectif des troupes européennes a été réduit trop tôt. On a voulu les suppléer par les miliciens, sorte de gardes nationaux, relevant, non de l'autorité militaire, mais des résidents civils. Ni encadrés, ni suffisamment dirigés, ces miliciens font faux bond avec la plus entière facilité. Grâce à eux l'ennemi n'est jamais exposé à manquer de vivres ni de munitions. Aussi la piraterie est générale. On ne la tient en respect qu'à l'aide de colonnes qui battent le pays en divers sens, sans pouvoir, d'ailleurs prétendre à aucun résultat décisif. La position empire à vue dil. Telle est la conversation ce soir-là. La contrée est si peu sûre que Bernard n'obtient pas d'aller voir la tombe de son cousin de Bien court tué ici même ; pour faire ces quelques centaines de mètres hors de l'enceinte, le soir, il faudrait emmener la moitié de la garnison.
    Le 23, nous nous brouillons décidément avec la civilisation et nous nous transportons avec armes et bagages sur la jonque mise à notre disposition par l'autorité militaire. Bien modeste, notre installation. A nous quatre, nous ne nous réservons qu'une espace de huit pieds en carré. Nos caisses nous servent de sièges et de table. Le reste est occupé par les deux légionnaires qui nous escortent jusqu'à Yen-bay et par mon Hang-eul-ko chargé des ustensiles. A l'arrière, le pilote et sa famille. Le tout, sauf un espace long de 8 à 9 pieds à l'avant, est couvert d'un toit cylindrique en bambous et de feuilles de bananier. Sur ce toit piétineront du matin au soir nos six mariniers qui, armés de longue gaffes, font avancer la barque en poussant trois d'un côté, trois de l'autre.
    Il est 10 heures quand nous démarrons. Aussitôt, quantité de bateaux plus ou moins petits se mettent à notre suite. Ils sont montés par des Annamites qui veulent profiter de la sécurité que leur donne notre présence pour aller faire un peu de commerce dans le haut fleuve. Une de ces barques porte le surplus de notre escorte : 5 ou 6 tirailleurs tonkinois. Nous avançons très lentement. Les mariniers annamites sont loin de valoir les Chinois ; tons les prétextes leur sont bons pour baguenauder. A l'arrière conflit entre Hoang-eul-ko et la femme du patron ; il s'agit du foyer que chacune des deux parties veut accaparer pour sa cuisine. Suit un premier repas à bord. Tout nouveau, tout beau ; on lui fait bon accueil, puis nous sautons à terre pour nous dégourdir les jambes, suivant de plus ou moins près les bords du fleuve.
    Beaucoup de monde sur les routes, sur les sentiers pour mieux dire. En nous croisant, la plupart des gens saluent ; les uns, en nous voyant, se hâtent de passer ; les autres s'attendent pour n'être pas seuls à nous rencontrer ; plusieurs mêmes se cachent derrière les haies. Un bon nombre, les femmes surtout, portent ostensiblement le scapulaire. Nous faisons ainsi plus d'une lieue à pied, prenant une longue avance sur la jonque ; nous l'attendons près d'une heure dans une petite pagode au bord de l'eau. Peu de temps après le rembarquement, nous apercevons encore loin devant nous, le pavillon français flottant au bout d'un mât : c'est le poste de Ngoc-tap où nous allons coucher, car il est trop tard pour aller jusqu'à Phuong-vuc.
    A 4 heures, cette première journée de jonque est finie. Nous montons au poste, juché en haut d'un mamelon au confluent d'une petite rivière. Comme à Viétri et à Hung-hoa, les bâtiments qui le composent ne sont que de grandes cases en bambous, couvertes en chaume, ce qu'on appelle ici des « cagnas1 ». Très cordial est l'accueil du lieutenant Lahire, de l'infanterie de marine. On cause, on parcourt le poste, on recause, cependant nous ne sommes pas invités à souper, ce qui nous eût été fort agréable. Enfin on se sépare.
    Petit Chinois » (c'est le surnom donné à Hoang-eul-ko) se met en devoir de préparer notre popote, et je récite mon bréviaire sur la berge, suivi dans mes allées et venues par les regards curieux des moutards du village, prudemment dissimulés derrière une haie. Mais, pendant ce temps les choses se raccommodent. Le lieutenant, s'étant ravisé, vient avouer à mes compagnons que, s'il n'ose nous inviter à souper, c'est faute d'un nombre suffisant de couverts. On lui suggère le remède et, avant la nuit close, nous voilà tous réunis à sa table.
    On parle des pirates. Où sont-ils ? Partout. La boucle du fleuve Rouge entre Hung-hoa et Cam-khé, avec le pays compris entre le même fleuve Rouge et la rivière Claire, voilà en ce moment la zone la plus troublée. Ce village, là-bas, à 3 kilomètres, sur la petite rivière, c'est Phu-to, un repaire de pirates : ils y ont 70 fusils : le prédécesseur du lieutenant Lahire y a été tué tout récemment. Ici même, à Ngoc-tap, personne sur qui compter. Dimanclie dernier, pour aller à la messe à l'autre bout du village, le lieutenant a cru devoir se faire accompagner d'un détachement armé.
    Pardon, il y- a donc un Père ici ? Pas à poste fixe, mais il passe fréquemment,
    Et il y a des chrétiens ici ?
    Mais tout le village de Ngoc-tap est catholique. Phu-to, là-bas, l'est également. D'autres, ici près, le sont de même. Le pays est plein de villages catholiques.
    Tout ceci me semble peu clair, mais la suite de la conversation amène la lumière.
    Au fond, la population fixe de ces villages est sympathique, mais comme les Français ne peuvent rien et sont décidés à ne rien faire pour eux, ils sont à la merci des révoltés qui, s'en méfient, en tirent rançons sur rançons et y tiennent de véritables garnisons. .Nous précisons nos questions : si les villages amis à 2 ou à 3 kilomètres à la ronde étaient attaqués, le poste irait-il à leur secours ? Non certainement : il n'a qu'une quarantaine de fusils. Si l'on attaquait le poste de Ngoc-tap lui-même, la garnison sortirait-elle ? __ Pas davantage ». Eh bien, voilà qui est assez clair, et nous sons en quoi consiste l'occupation du Tonkin : toutes les ou 5 lieues, une garnison de quelques dizaines d'hommes, juste suffisante pour se défendre elle-même dans une enceinte hors de laquelle elle ne peut se hasarder sans risques à plus de 500 pas !
    Pendant cet entretien la nuit est tombée, on a allumé la lampe. Notre hôte fait baisser un store de peur que la lumière ne serve de point de mire aux fusils de Phu-to. Il nous montre par ci, par là, des feux qui s'allument, nous fait remarquer des appels de trompe : d'après lui, ce sont des signaux de l'ennemi. Profitant de son offre obligeante, nous installons chez lui notre literie chinoise ; il partage sa propre chambre avec Bernard et. Jacques, Guy et moi occupant le cabinet de toilette. Nuit délicieuse embellie de rêves chevaleresques. Jacques seul est inquiété par les rats.

    ***

    En route pour Phuong-vuc. De nos deux légionnaires l'un est assez penaud ; il s'est grisé hier avec du choum-choum (eau-de-vie indigène) et a reçu du lieutenant une verte semonce. « Petit Chinois » sachant que cet homme est catholique, ne peut croire qu'il soit coupable et m'affirme à plusieurs reprises son innocence ; il est seulement malade, et la preuve, à son avis, c'est qu'en sautant à terre, le soldat ne tenait réellement pas sur ses jambes. Je le laisse dans ses illusions charitables, en lui recommandant seulement d'avoir lil sur nos deux caisses de vin. Le' temps, légèrement couvert, est assez agréable. Nous oublions bientôt les conseils du lieutenant Lahire et montons à terre, longeant le fleuve et traversant plusieurs villages.
    Après dîner, ayant aperçu de fort loin le drapeau du poste de Phuong-vuc, je prends les devants avec Bernard et Jacques, laissant Guy à la garde' du bateau.
    Au bout de 2 ou 3 kilomètres, un petit affluent de la rive droite nous barre le passage. Un bac se présente : c'est une embarcation indigène, vrai panier de bambou long de 6 pieds, large de 3, et d'une instabilité peu rassurante. Par bonheur le ruisseau n'est ni bien large ni bien profond et nous risquons le passage qui s'effectue sans encombre. Je donne quelques sous à l'Annamite, que cette attention paraît charmer et surprendre. Vingt minutes de marche nous amènent au pied du poste, installé à la manière des précédents, sur une butte, au bord de l'eau.
    « Hall là ! Qui bib ! » Crie la sentinelle annamite.
    Nous répondons : « France ! » et faisons mine d'avancer. Mais l'Annamite croise la baïonnette.

    Holà, pas de bêtise ! Je recule de 10 pas et nous tentons sans succès d'amener cet intransigeant à des procédés plus parlementaires. Nous y serions encore, si le chef du poste n'était enfin accouru au bruit. C'est un tout jeune homme, M. Michel, naguère sergent d'infanterie de marine, aujourd'hui garde principal de 2e classe. Le poste de Phuong-vuc, en effet, relève, non de l'autorité militaire, mais de la résidence de Hung-hoa : sa garnison est composée exclusivement de miliciens. L'accueil qui nous est fait n'en est pas moins aimable. Nous prenons un rafraîchissement en compagnie de deux autres gardes principaux, qui nous quittent bientôt avec leur petite troupe pour regagner leur poste distant de 3 heures.
    Sur ces entrefaites, la jonque arrive. Il est à peine 3 heures, mais impossible d'aller plus loin ce soir, nous n'atteindrions pas Je poste prochain. Jacques m'accompagne dans une excursion au village de Phuong-vuc. Au moment d'en sortir à l'autre bout, nous nous apercevons, juste à temps pour nous garer, de l'approche d'un troupeau de buffles que des gamins chassent vers nous au grand trot. Après cette alerte, un chien hargneux nous cherche noise, et ses congénères étant accourus à la rescousse, nous voilà soudain poursuivis par une foule innombrable de roquets, aussi bruyants qu'inoffensifs. Croyant trouver la sécurité dans la campagne, nous essayons une promenade dans les rizières ; mais voici que d'un buisson touffu, deux individus s'élancent vers nous en criant. L'un est Guy, l'autre Bernard : ce n'est qu'une plaisanterie.
    Satisfaits de cette série d'aventures, nous rentrons à bord pour faire un bout de toilette et monter ensuite au poste, où M. Michel nous a invités à d nerf. Le jeune garde principal se montre de bonne compagnie. Ses fonctions ne lui laissent pas la liberté d'appréciation dont usent les militaires. On voit pourtant, à rien pas douter, que lui aussi regarde la situation générale comme très grave, le pays comme plein de pirates, et sa propre position comme critique.
    A 9 heures nous réintégrons la barque, où, grâce à des combinaisons savantes, nous réussissons à installer nos quatre lits. Nous fermons l'avant avec une toile cirée, récitons ensemble une courte prière, et nous nous couchons côte à côte.
    Le 25 se passe sans incidents, bien que cette région soit la plus suspecte. Les barques qui nous accompagnent le savent et nous serrent de près. L'une d'elles, M. Michel nous l'a appris, est montée par un Chinois qui fait métier de vendre dans les postes divers articles européens. Nous en profitons pour boucher les trous faits à notre provision de conserves, et, ainsi entrés en rapport avec lui, nous l'employons à nous faire diverses acquisitions au bourg de Yen-da.
    Tous ces villages tonkinois sont faits sur le même modèle : cases en bambou tellement enfouies dans la verdure qu'on a peine à les distinguer et qu'il est impossible de savoir L'importance de l'agglomération. Les haies et les palissades, hérissées de lancettes qui les entourent, montrent sur quel degré de sécurité comptent les habitants.
    Longtemps avant la nuit nous sommes à Cam-khé, poste plus considérable que les deux précédents, mais actuellement vide d'officiers, tous ces messieurs étant partis en colonnes. Le sergent-major, averti à l'avance de notre passage, nous conduit aux chambres qu'il a préparées.
    Il songe visiblement à nous offrir à dîner, mais il n'ose...
    Nous levons peu à peu ses scrupules, nous fraternisons avec les sous-officiers qui paraissent fort heureux de ce surcroît de société.
    Pourtant, au milieu du dîner, la conversation étant tombée sur le P. Girod, missionnaire du voisinage, mon voisin de droite, jeune sergent imberbe, me demande très poliment quel est notre but à nous autres, missionnaires, eu venant habiter ce pays ? Cette question me confond, et peu après nos hôtes s'étant mis parler de l'incurie qui règne dans l'administration du Tonkin, je me lance à ce sujet dans une petite dissertation, ne voulant pour preuve de l'insouciance française que le fait d'un sous-officier français demandant à un missionnaire, son compatriote, ce qu'il vient faire en Annam. Ma sortie n'est comprise que du seul. Sergent-major, beaucoup plus intelligent que les autres. Ceux-ci ouvrent un instant des yeux un peu plus ronds, puis la conversation reprend son cours normal.

    ***

    La matinée du 26 est signalée par le tapage que fait à notre bord un nouveau passager, dont nous ont gratifiés les sous-officiers de Cam-khé. C'est un infirmier militaire, qui, furieux de n'être pas rapatrié aussitôt son temps expiré, a fait un coup de tête et s'est enfui de Yen-ba. Nos deux légionnaires ont mission de l'y reconduire. Un peu plus tard, descendus à terre nous croyons remarquer plusieurs indigènes s'enfuyant à notre approche, en dissimulant certains objets qui ont tout l'air d'être des fusils. Je constate aussi, pour la première fois, chez mon Hoang-eul-ko des signes de découragement. Ne pouvant comprendre personne, ni être compris lui-même, le voyage sur cette jonque étroite lu parait horriblement long. Ce symptôme me préoccupe ; car, plus tard nous aurons besoin de cet homme.
    L'arrivée à Goi-lao fait diversion à mes idées. M.Hitard nit, sous-lieutenant, nous fait les honneurs du poste qu'il commande. On sert l'apéritif ; 5 ou 6 bouteilles sont placées sur la table, les unes contenant, paraît-il, du doux, les autres de l'amer. Seulement les étiquettes ne disent rien .à mon esprit. Bernard m'ayant promis de diriger par signes mes opérations, je me verse une rasade du liquide le plus à portée. Bernard, qui a mal vu, me fait signe de ne pas y mettre de sucre, et, grâce à ce malentendu, je m'escrime pendant toute la séance à ingurgiter une liqueur d'une amertume effroyable, mes compagnons finissent par s'en apercevoir et sont pris de fou rire. M.Hitard nous invite à dîner, seulement, il n'a pas confiance dans son cuisinier. Il demande que le nôtre vienne l'aider. Accordé. Le lieutenant appelle son homme et lui présente le mien :
    «Y en a Chinois Monsieur connaisse faire soupe. Toi pas connaisse, aider Chinois ».
    Nous faisons les cent pas en attendant le dîner. Mais l'attente se prolonge. Les deux cuisiniers ne s'entendent pas : l'Annamite, piqué dans son amour-propre, fait des niches au Chinois, lui apporte le poivre quand il demande le sel, le pain quand il cherche la graisse. Toutes les cinq minutes mon homme vient m'appeler pour lui prêter main forte. A la fin, cette longue comédie aboutit à un fort bon dîner. Mais chaque fois qu'un plat laisse désirer, le boy annamite ne manque pas de dire à son patron d'un ton sec : « Ça faire Chinois.... Chinois beaucoup bête !
    Le jour suivant est le Vendredi-Saint. Nous tenons à observer au moins le maigre de ce jour, d'ailleurs nous commençons à être à court : ni poisson, ni ufs, ni légumes. Nous vivons de pommes de terre bouillies, frites, en soupe... L'après midi se passe à terre ; la jonque va plus lentement que jamais et nous arrivons plus d'une heure avant elle en face de Hien-luong. Mais force nous est de l'attendre pour passer le fleuve. Au poste, le capitaine Baumann nous offre une chambre, que nous acceptons et un dîner gras, que nous refusons. Nous allons seulement passer une partie de la soirée avec lui.
    A peu près à la même heure que nous, est arrivé un jeune sous-lieutenant, revenant d'une expédition fort pénible du côté de Son-la. Les hommes de sa colonne ont des mines bien fatiguées ; le pourtant ils doivent rejoindre demain une autre colonne qui fouille la rive gauche du fleuve, celle du commandant Bergouignoux. Plus triste devient chaque soir l'impression que nous rapportons de ces séjours dans les postes. Aujourd'hui c'est la guerre, guerre d'escarmouches épuisante et incapable de rétablir l'ordre ; demain, quand' la vérité aura triomphé de la politique, ce sera une conquête à recommencer.
    Laissant à Hien-luong notre infirmier déserteur, dont le capitaine Baumann se charge, nous repartons le 28, après un embarquement difficile. Le crachin tombé toute la nuit a rendu atrocement glissants les abords du fleuve sous le poste, et je ne réussis à m'embarquer qu'après une série de chutes, plus égayantes pour l'assistance que pour moi. Impossible aujourd'hui de mettre le nez dehors : le crachin empire et devient pluie. H y a pourtant des deux côtés du fleuve des villages catholiques avec des curés indigènes : ce sont les plus avancés sur le haut fleuve. Mais le pays est trop peu sûr, nous n'avons pas de guide, mieux vaut se tenir coi.
    Nous sommes pressés d'arriver à Yen-bay. Là, nous a-t-on assuré, le commandant de Beylié nous fera le meilleur des accueils et nous rendra facile la suite du voyage. Nous quitterons sans regret cette jonque étroite et sale pour une autre, sans doute mieux conditionnée....
    Vers 5 heures, après un coude brusque du fleuve, nous nous trouvons inopinément presque au pied du fort de Yen-bay. Sur les collines qui bordent la rive gauche s'élèvent, sans ordre apparent, diverses constructions en pierre, dont plusieurs assez vastes ; les pauvres huttes d'un village annamite se pressent au bas ; quelques barques, rares et petites, sont amarrées au bord de l'eau. Cet ensemble n'a rien de bien engageant ; il nous réjouit néanmoins au plus haut degré : c'est la première partie de l'expédition heureusement terminée ; au delà, pensons-nous, les choses ne peuvent aller que mieux.... Hélas !
    (A suivre)




    1903/283-308
    283-308
    Chine
    1903
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