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De Hong kong à Weiswampach par le transsibérien

De Hong kong à weiswampach par le transsibérien JOURNAL DE ROUTE DE M. DELVAUX Missionnaire en Cochinchine septentrionale Lundi, 7 avril 1913. Toute la journée se passe en adieux. Une dernière fois je fais le tour du Sanatorium, où six mois avant j'étais arrivé tout jaune et maigre comme un clou. J'y ai retrouvé quelques vieilles connaissances du Séminaire de Paris ; j'en ai fait d'autres, et je suis tout confus des soins qu'on me prodiguait si fraternellement.
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    De Hong kong à weiswampach

    par le transsibérien

    JOURNAL DE ROUTE DE M. DELVAUX
    Missionnaire en Cochinchine septentrionale

    Lundi, 7 avril 1913.

    Toute la journée se passe en adieux. Une dernière fois je fais le tour du Sanatorium, où six mois avant j'étais arrivé tout jaune et maigre comme un clou. J'y ai retrouvé quelques vieilles connaissances du Séminaire de Paris ; j'en ai fait d'autres, et je suis tout confus des soins qu'on me prodiguait si fraternellement.
    A quelques centaines de mètres du Sanatorium s'élève notre imprimerie qui infatigablement produit tant d'ouvrages écrits dans toutes les langues parlées en Extrême-Orient : en chinois (3 dialectes), en annamite, en français, en anglais, en thibétain, etc., etc.
    Comme notre bateau devait partir le lendemain avant le jour, il fallait faire ses adieux à la procure et aller coucher à bord.
    Vers neuf heures, nous descendons les rues pleines de mouvement et de lumière ; plus on approche du port, plus l'animation devient intense.
    Arrivés au quai, nous prenons place à l'arrière du petit bateau qui nous conduit à bord de l'Amazone, et nous admirons le panorama incomparable que présente Hong-kong pendant la nuit, avec ses mille feux étagés, dont les extrêmes se confondent avec les étoiles.
    Notre installation à bord est vite terminée.
    Nous présentons à quelques officiers du bord, et bientôt nous dormons les poings fermés, malgré le grincement et le cliquetis des grues qui toute la nuit doivent embarquer des montagnes de marchandises entassées sur le quai.

    Mardi, 8 avril.

    A cinq heures, notre bateau commence à démarrer. La manoeuvre ne m'intéresse guère ; je continue de me reposer ; le P. Bourgain, provicaire du Kien-tchang, en fait autant, et doucement bercés par les flots de la mer de Chine, nous voguons vers Shang haï.

    Mercredi et jeudi, 9 et 10 avril.

    Rien d'extraordinaire ; pour toute distraction, j'ai le mal de mer. N'en dralons pas ; c'est un mauvais souvenir.

    Vendredi, 11 avril.

    Dès six heures tout le monde est sur pied. Des deux côtés j'aperçois une terre basse et sablonneuse de plus en plus rapprochée. Nous sommes dans l'estuaire de Wusung. Partout des bateaux de guerre et de commerce, de tout calibre et de toute espèce, appartenant à toutes les nations mondiales. Nous passons devant les lourdes jonques dont beaucoup se font remorquer par de petits vapeurs. Je croyais Shang-hai surtout une ville de commerce, et j'en exprime mon étonnement à un de nos compagnons de voyage qui connaît la ville depuis trente ans. «Oui, dit-il, mais Shang-hai, tout en étant un des plus grands centres de commerce de la Chine, est aussi très importante comme ville industrielle. Ce qu'on y fait d'affaires et trop souvent de spéculations ! Puis c'est aussi une ville de plaisir, tant pour les Chinois que pour les « Etrangers ».
    Nous abordons au quai vers huit heures.
    Quelques ecclésiastiques nous ont déjà aperçus et nous saluent de loin. Bientôt le P. Gerey, notre sous procureur, nous a rejoints, nous aide à descendre nos colis, et à nous installer dans des pousse-pousse qui nous conduisent aux bureaux de notre procure. Le trajet est assez long et nous regardons les hautes et riches maisons qui bordent les deux côtés des rues larges et modernes. Le quai surtout est plein de cercles, de banques, de magasins et d'hôtels luxueux. Quelle animation dans le port européen, et plus loin dans le port chinois ! On se croirait dans une capitale de l'Europe. Nous voilà arrivés ! Quel plaisir de revoir le procureur, le Père Sallou, que j'ai connu à Paris, mais que je n'avais pas vu depuis 11 ans !
    Vers onze heures, nous allons ensemble aux bureaux du Transsibérien, où nos billets avaient été retenus depuis plus d'un mois.
    Grâce à l'obligeance de l'agent, nos affaires sont vite en règle. De là nous allons au consulat français pour la délivrance de nos passeports qui doivent être visés par le consulat russe.
    A une heure, nous sommes à la Procure, rue du P. Robert, bien loin du port et en dehors du tumulte de la ville. C'est une maison de bon goût et bien comprise, où l'on se sent chez soi dès l'arrivée. La soirée est consacrée à la correspondance et aux exercices de piété.

    Samedi, 12 avril.

    Après dîner j'accompagne le sous procureur à travers les diverses concessions étrangères. Chaque nation y a son consulat, ses édifices privés et publics, du meilleur goût généralement. On rencontre de luxueux automobiles, des voitures de tout style, sans parler des nombreux tramways électriques. Nous passons devant un immense champ de course et près du jardin public ; j'essaye vainement de voir un des écrit aux dont j'avais entendu parler à bord, et qui en interdisent l'entrée aux « chiens et aux Chinois ».
    Nous ne faisons que passer dans la ville chinoise, qui, malgré le voisinage des Européens, est restée à peu près telle qu'elle était, il y a 60 ans.
    Juste avant de rentrer au logis, j'aborde un des petits troupiers annamites qui font la police de la concession française. Tout surpris d'entendre sa langue maternelle en plein pays chinois, il ne se possède plus de joie et nous causons un brin comme de vieilles connaissances.

    Dimanche, 13 avril.

    Quoique très fatigué, j'accepte avec plaisir d'accompagner le P. Gerey à travers la banlieue de la ville. On connaît assez la culture intense des champs et des jardins chinois : pas un pouce de terrain perdu! Des enfants vont à la recherche des bouses de vache et autres produits analogues comme on court en d'autres pays après les pépites d'or. Puis ce sont des boutiques, des boucheries, des épiceries ; par-ci, par-là, un restaurant ambulant installé sur une énorme brouette ; un de ces vieux ponts en dos d'âne qui datent de plusieurs siècles ; une pagode délabrée ; un puits séculaire. Ce qui me frappe surtout, ce sont les nombreux cercueils qui souvent restent des années à fleur de terre en pleine campagne, en attendant qu'on les inhume. Parfois ils sont tellement délabrés que les ossements se voient à travers.
    Pendant la soirée, nous faisons nos derniers préparatifs, et vers dix heures une voiture nous conduit à la gare. Une des quatre places de notre compartiment est occupée par un voyageur qui nous cède sa couchette en bas, et monte dans un des lits supérieurs. Vers 11 heures, le train part, berçant notre sommeil de son mouvement rythmé.

    Lundi, 14 avril.

    Nous ne nous réveillons qu'à six heures. La toilette est prestement terminée, et nous regardons le pays plat et monotone, mais rempli de petit gibier. De temps à autre, se voient un gros bourg, une petite ville murée ; sur les routes étroites et détrempées circulent péniblement des brouettes et des chars à deux ou à quatre roues attelés d'un mulet et d'un âne. Vers dix heures, nous approchons de Nankin. Le brouillard et une pluie fine nous empêchent de voir la fameuse tour de porcelaine. Nous prenons des pousse-pousse et nous roulons à travers les rues boueuses et encombrées jusqu'au Yang-tse. Nous regardons à peine ces longues enseignes verticales avec leurs caractères rouges, bleus ou or ; nous ne demandons qu'à arriver au plus vite pour être à l'abri et de la pluie qui ruisselle et de la boue qui nous éclabousse de droite et de gauche.
    Nous voilà tout à coup devant une immense nappe jaune, c'est le Yang-tse (fleuve bleu), l'un des plus grands cours d'eau du monde qui traverse toute la Chine centrale. Mon compagnon, le Père Bourgain, n'habite pas loin de ses bords ; mais c'est à plus de 3000 kilomètres d'ici. Nous installons sur le ponton du ferry-boat, et tout en attendant le bateau qui doit nous transporter sur l'autre rive, nous contemplons ces masses d'eau avec leurs mille embarcations.
    Arrivés sur la rive gauche, nous traversons la gare encore mal organisée, et nous attendons sous notre parapluie qu'on nous assigne nos couchettes. Nous avons comme compagnons un Américain, gros colon du Far West, et un Français qui vient de Calcutta ; nous faisons vite connaissance. Au dining-car, nous nous trouvons avec toute une société de Français. Depuis Shang-hai, nous avons fait 260 kilomètres ; restent 900 kilomètres jusqu'à Tien-tsin.
    On se fatigue vite à regarder le paysage toujours uniforme, les villages entourés de murailles en terre battue, les chars toujours embourbés, les champs toujours bien cultivés ; aussi nous nous couchons de bonne heure.

    Mardi, 15 avril.

    A notre réveil, nous apercevons à notre gauche un pays un peu plus accidenté. Nous avons passé pendant la nuit assez près du Chan-tong, célèbre pour ses soies, et patrie de Confucius. Le fleuve jaune ou Hoang-ho est loin derrière nous. Une brise salée nous avertit du voisinage de la mer, et vers dix heures nous sommes à Tien-tsin. C'est une ville de près d'un million d'habitants. Elle est reliée à la mer par une rivière, et est aussi le point terminus du grand canal.
    Elle possède huit concessions étrangères, des tramways électriques, des clubs, des banques, des hôtels et des magasins modernes.
    Nous allons à Saint-Louis, et, de là, à Notre Dame des Victoires, où nous recevons l'accueil le plus cordial de Mgr Dumond, dont le Vicariat a été créé l'année dernière. A quatre heures nous sommes de retour à la gare pour prendre le train de Pékin. Tout est noir de monde, et c'est à peine si nous arrivons à nous caser.
    Nous y rencontrons une dizaine de sénateurs chinois dont le P. Bourgain avait déjà fait connaissance la veille ; et les discussions politiques commencent.
    Après quatre heures de voyage, nous nous trouvons tout à coup à côté d'un mur nu, long et imposant, garni de quelques meurtrières, que nous longeons un certain temps. Puis nous entrons dans une espèce de chemin couvert, où l'obscurité nous empêche de distinguer quoi que ce soit, jusqu'à l'arrivée en gare de Pékin.
    J'avoue que ces énormes remparts noirs et silencieux, entourés de tous les souvenirs qui se dégagent de la vieille capitale de la Chine, m'impressionnent grandement.
    A la sortie de la gare, nous apercevons des pousse-pousse et une longue file de lourdes charrettes d'un style quelque peu patriarcal, traînées par de beaux mulets.
    Pendant que j'examine ces véhicules étranges, mon compagnon a déjà retenu deux pousse-pousse, et nous voilà partis.
    Nous entrons par une espèce de tunnel dans un carré entouré de hauts murs, pour en sortir de même du côté opposé. « C'est la première porte de la cité impériale », me dit un ancien voyageur qui nous rejoint. Ces voûtes sombres, où fument à peine quelques bâtonnets d'encens, me rappellent les descriptions de l'entrée des Enfers de nos vieux classiques.
    Bientôt, passant sous un arc de triomphe en bois laqué de rouge, nous nous trouvons dans une avenue large et droite, toute noire de monde. Je m'étonne de ce que nos tireurs de pousse n'accrochent pas une de ces brouettes grinçantes ou quelque char de voyage ou de transport. Quelle variété dans cette cohue ! Piétons, soldats, cavaliers, porte-faix, conducteurs d'ânes, de chameaux ou de mulets....
    Des deux côtés se dressent des boutiques à longues enseignes verticales, sans étage, avec fenêtres en papier huilé. C'est la vieille ville chinoise, à laquelle ses habitants gardent jalousement son antique caractère national ; seuls les soldats, baïonnette au canon, nous avertissent que le XXe siècle a sonné.
    Nos coolies s'enfoncent dans des rues latérales, étroites, mal éclairées et presque désertes. Ici, aucune devanture ; parfois à travers les portes ouvertes on entrevoit une, deux, parfois trois cours précédant le véritable corps de logis. Nos hommes se sont trompés de chemin ; ils longent de longs murs sans fin, demandent leur chemin aux soldats qui font la police, et, enfin, finissent par trouver la porte du Pétang.
    Nous passons devant la cathédrale dont le style cadre bien avec la lourde architecture chinoise.
    Nous trouvons Mgr Jarlin, un des héros de 1900, entouré d'une partie de ses missionnaires et de ses prêtres chinois. Ah ! Quel aimable accueil ils nous font ! Monseigneur nous conduit au réfectoire, et, après une longue conversation, nous accompagne jusqu'à notre chambre et nous souhaite bonne nuit.

    Mercredi, 16 avril.

    Les Pères se lèvent dès quatre heures et demie ; mais ils avaient eu soin de nous faire remarquer qu'ils n'entendaient pas y obliger leurs hôtes. Un peu avant six heures, un frère coadjuteur vint m'indigner ma place à la sacristie. Durant la messe je fus coiffé, selon l'usage chinois, d'un haut bonnet carré avec deux fanons retombant sur l'épaule.
    Après déjeuner, Monseigneur nous accompagne à son imprimerie, et là, désigne un frère coadjuteur pour nous faire voir toute l'installation de la « Mission ». Cette immense propriété, au milieu de Pékin, est entourée de forts murs pour pouvoir soutenir un siège au besoin, comme il est arrivé en 1900. Chacune des différentes communautés y a sa place et son organisation spéciale ; mais toutes les oeuvres sont centralisées dans la main de l'Evêque.
    Nous passons au grand et au petit Séminaire. Les soeurs nous présentent leurs orphelins et leurs malades, nous ouvrent leurs dispensaires, leurs ouvroirs, leurs écoles et jusqu'à leur cuisine. La Mère supérieure nous montre le jardin et nous raconte les détails du fameux siège de 1900, la belle mort de l'enseigne de vaisseau Henry. Quel ordre, quelle solidarité, quelle franche gaîté partout !
    Les frères Maristes nous font admirer leur florissante école paroissiale et leur propre installation. Il est midi, vite il faut rejoindre nos aimables hôtes ; à deux heures, départ pour Cha-la. Nous visitons avec le plus grand intérêt Notre Dame des Martyrs et le cimetière attenant, ou l'on a remis les vieilles stèles des PP. Verbiest, Ricci, etc... Nous entrons un instant à la Procure, et de là nous allons chez les Frères Maristes ; nous visitons toute la maison ainsi que le vaste jardin. Les élèves nous font la meilleure impression. Nous restons à souper avec les chers Frères, puis nous rentrons en hâte à Pékin, avant qu'on ne ferme les portes de la ville.

    Jeudi, 17 avril.

    Après le petit déjeuner, un domestique nous conduit voir ses cloisonnés. Il nous montre une foule d'objets en cuivre, où l'on a coulé de l'émail de différentes couleurs. Ce nom de cloisonnés vient des minces cloisons verticales qui bordent les divers motifs. Il y a un peu de tout : calices, ciboires, burettes, services à thé, vases à fleurs, chandeliers, ronds de serviettes, coupe-papier, plateaux et boîtes ; nous achetons quelques bibelots. A midi, Mgr Wittner, un des évêques franciscains du Chan-tong, vient faire visite à Mgr Jarlin. Dans la soirée ce prélat se rend avec le P. Bourgain chez le Ministre de France, et nous allons, le frère coadjuteur et moi, au quartier des légations. Chaque nation y a quelques constructions : une légation, une caserne, une banque, un club. On y rencontre des soldats de tous les pays, montant la garde devant leur guérite ; tous les pavillons flottent. Mais de tous les bâtiments, le lourd hôtel des wagons-lits non excepté, les plus beaux sont l'hôpital Saint Michel et l'église Saint-Michel. Mon compagnon me fait remarquer un ruisseau verdâtre et embourbé. C'est le fameux canal de Jade.

    Vendredi, 18 avril.

    Après la visite de l'église Saint-Joseph, nous traversons la ville chinoise pour nous rendre au temple du Ciel, tout au sud de la ville. Que de petits métiers qui s'exercent en plein air ! Coiffeurs, savetiers, raccommodeurs de faïence et d'habits, restaurateurs ambulants, diseurs de bonne aventure, etc. Des petits marchands vendent de tout : viande, gâteaux froids et chauds, courroies, ferblanterie.
    A droite, se tient une espèce de foire permanente, ou résonne une musique criarde et monotone. Bientôt, au-delà d'un large pont, l'encombrement cesse ; nous ne rencontrons que quelques chameaux chargés de matériaux et quelques voitures. A droite et à gauche s'élèvent de hauts murs au-dessus desquels on aperçoit des cimes d'arbres, C'est là que se trouve le temple de la Terre, où l'empereur allait chaque année tracer quelques sillons ; puis c'est le temple du Ciel, au milieu d'un immense parc, planté de sapins et de cyprès. Ce monument, dit-on, est un des chefs-d'oeuvre de l'art chinois. Pour y arriver, on traverse plusieurs esplanades dallées de marbre, bordées d'arbres séculaires et de pierres sculptées. On monte par un plan incliné jusqu'à une énorme plateforme, entouré d'une belle balustrade en marbre sculpté ; de là, on aperçoit à gauche le temple du Ciel, circulaire et à trois étages. Mais pour y parvenir, il faut passer plusieurs portiques et se faire ouvrir chacune des portes qui donnent accès à de grandes cours dallées. Nous voilà enfin au pied de la butte circulaire qui sert de base à l'édifice. Montons encore les gradins en beau marbre travaillé avec les trois paliers ornés chacun d'une belle balustrade. Une vieille porte assez délabrée et garnie d'énormes clous s'entreouvre et nous sommes à l'intérieur. L'impression est assez imposante : huit énormes colonnes en bois, peintes de rouge vermillon, supportent la triple toiture, surmontée elle-même d'un globe doré.
    Il faut revenir sur ses pas, et remonter jusqu'au temple de la Lune, plateforme circulaire à plusieurs paliers, le tout revêtu et entouré de marbre blanc bien fouillé. Nous trouvons les brûle-parfums du milieu en pièces, détruit quelques jours avant par une bande de vauriens japonais.
    En rentrant vers la mission, nous avons à souffrir du « vent jaune » poussière imperceptible que le vent amène du désert de Gobi. Le soir Mgr. Wittner et le P. Bourgain vont dîner chez le Ministre de France. Nous causons longuement des magnifiques résultats que la mission de Pékin a obtenus. L'année passée, le nombre des nouveaux convertis s'élevait à plus de 30,000. N'est-ce pas merveilleux ? Pour peu qu'on connaisse les missions, on soupçonne quel travail, quels sacrifices et quelle puissante organisation ont été nécessaires pour arriver à un tel résultat.

    Samedi 19 avril.

    Dans la soirée, après avoir passé tout près de la Tour du Tambour, nous allons à la Lamaserie.
    Deux énormes lions en gardent l'entrée. Nous traversons plusieurs cours dallées de marbre et entourées de bâtiments en bois couverts de tuiles vernissées. Ce sont les habitations des lamas.
    Nous arrivons dans un temple noir et obscur, où se trouve logé la statue de 16 à 20 mètres du grand Bouddha. Il faut quelque temps pour s'habituer à ce demi-jour. Nous approchons d'une table ronde, chargée de bas-reliefs représentant des temples, pagode, ponts, montagnes, fleuves, etc. C'est comme une espèce de carte géographique en relief, sur laquelle une demi-douzaine de bonzes sont en train de faire le pèlerinage de Lhassa au moyen d'un stylet à roue.
    A. notre arrivée, un des lamas crie au sacrilège ; mais le P. Bourgain le tranquillise et on nous permet de faire le tour de l'idole et de voir l'étalage des « cent héros ».
    Le plafond, par derrière, est à caissons et repose sur de belles colonnes en bois laqué de rouge.
    Un des lamas reconnaît à l'accent du P. Bourgain, qu'il vient d'une province voisine du Thibet, sa patrie, et plein de joie il nous accompagne partout dans les autres temples, et nous en fait ouvrir les lourdes portes en bois sculpté.
    L'ameublement de ces temples est assez primitif ; quelques tables avec des brûle-parfums ; des inscriptions laquées, des moulins à prières, de grands et de petits bouddhas et plusieurs réductions des temples de Lhassa.
    Combien l'art religieux chinois est loin du nôtre !

    Dimanche, 20 avril.

    Le matin nous assistons à une belle grand'messe chantée par un prêtre chinois, et le soir à deux heures et demie, à un salut solennel.
    L'assistance est nombreuse : tout le clergé de l'évêché, les grands et petits séminaristes, les élèves du collège français et des écoles paroissiales, les religieuses françaises et chinoises avec leurs enfants, sans compter les fidèles. Le chant et les cérémonies sont bien exécutés.

    Lundi, 21 avril.

    Nous devions partir dans la journée pour Tien-tsin ; mais on nous retient pour le salut demandé par le gouvernement chinois à Mgr Jarlin.
    Bien avant l'heure, la vaste cathédrale est pleine, archi pleine de monde.
    Les musiciens d'un régiment chinois, officiers en tête, visitent la résidente des Pères. On dirait qu'ils sont tout surpris de voir la « Mission » que les Boxeurs (1900) croyaient à jamais anéantie, restaurée à neuf, et plus influente que jamais. La place devant la cathédrale est noire de monde. Pendant que les autorités civiles entrent, le cortège s'organise dans la vaste sacristie et se rend au choeur aux sons de la marche de Sambre et Meuse, que la musique militaire enlève avec brio.
    En tête les séminaristes ; puis les prêtres chinois et les missionnaires suivis de trois évêques NN. SS. Jarlin, Wittner et Fabrègues.
    Tous les ecclésiastiques, en tenue de choeur, portent le bonnet chinois orné de fines broderies de soie.
    Les cérémonies se font à la perfection, et le chant s'exécute magistralement par la maîtrise des Frères.
    Ajoutez à cela la tenue irréprochable des fonctionnaires chinois et des assistants, le décor et le luminaire de la cathédrale, ainsi que l'ordre parfait, et vous conviendrez que cette manifestation grandiose n'a pas été en défaveur de la cause catholique.
    Après le salut, les divers fonctionnaires viennent rendre visite à Mgr Jarlin. Le Président de la République chinoise a envoyé son secrétaire particulier pour le représenter. Le Ministre de France est venu avec sa femme et plusieurs de ses attachés, de même que le Ministre des affaires étrangères, M. Lou, récemment baptisé ; ce dernier était suivi de plusieurs officiers chinois, etc.
    La musique d'un régiment chinois donne quelques morceaux, puis la foule s'écoule, le calme se fait et chacun se retire chez soi.

    Mardi, 22 avril.

    Dès cinq heures et demie nous sommes à l'autel ; car il faut être à la gare à huit heures et quart.
    Après déjeuner, nous allons faire nos adieux, et nous remercions de tout coeur Monseigneur et les Pères de leur douce et cordiale hospitalité. Certes ! Ces huit jours nous ont fait grand bien, et nous laisseront un excellent souvenir.

    Mgr Wittner nous rejoint bientôt, et partage notre compartiment.
    Après midi, nous arrivons à Tien-tsin avec quelque retard, et nous recevons le meilleur accueil. Après dîner j'accompagne le P. Bourgain chez le P.Leibbe, professeur à l'Université, journaliste et homme d'action.
    Vers neuf heures, nous allons à la gare accompagnée du Frère coadjuteur et nous nous installons dans nos couchettes. Le train ne part qu'après minuit.

    Mercredi, 23 avril.

    A notre réveil, le pays est presque plat, mais devient un peu plus accidenté à mesure que nous avançons.
    Du côté du soleil levant, la mer ne doit pas être loin ; on la sent à la brise. (Golfe du Pe-tche-li).
    A gauche nous nous rapprochons de la grande muraille qui sépare la Chine chinoise de la Mongolie et d'un coin de la Mandchourie. C'est un énorme travail qui a été entrepris, il y a plus de 2000 ans (an 250 av. J. C.), et qui s'étend sur une longueur de 3000 kilomètres.
    A 8 h. 50 nous sommes à Shan-hai-kuan, où aboutit la grande muraille.
    Adieu la vieille Chine !
    Nous voilà en Mandchourie ! Le pays redevient plus plat. Nul arbre ; partout des paysans ensemencent cette immense région.
    A notre gauche nous saluons une jolie petite église avec sa flèche élancée. Puis, c'est toujours le même coup d'oeil jusqu'à Moukden, où nous arrivons à 8 h. 30 du soir. Nous avons là un arrêt de près de trois heures. S'il n'était pas nuit, nous pourrions aller jusqu'à la ville, où nous trouverions de vieux camarades d'études..... Force nous est d'entrer dans le buffet japonais qui remplace ingénieusement la salle d'attente. Tout en nous promenant sur le quai, le temps passe vite à causer. Le train arrive. Nous trouvons nos places dans un wagon Pulmann, espèce de dortoir à lits superposés avec un couloir au milieu. Un quart d'heure se passe, et l'on entend ronfler de toutes parts. Suivons ce bon exemple.

    Jeudi, 24 avril.

    Je me réveille vers six heures ; j'ouvre discrètement mon rideau : aucun signe de vie. Une heure se passe ainsi, jusqu'à ce que mon vis-à-vis, un gros officier russe, s'ébranle, et peu à peu tout le monde est sur pied ; car à huit heures il faut changer de train à Chang-chun.
    Pendant que nous déménageons, un ancien compagnon du P. Bourgain, le P. Gérard, vient à nous. Après les premiers épanchements de l'amitié, le P. Gérard nous aide à nous installer dans le train de Harbine et nous accompagne jusqu'à la station russe. Nous avons pris entre temps un nouveau compartenaire, M. de Nully, de Bordeaux, receveur des douanes impériales de Chine, qui sera avec nous jusqu'à Moscou.
    Nous parlons de la guerre russo-japonaise dont nous traversons le champ d'action, des lourds impôts et redevances que la Chine extorque, de l'invasion japonaise (à Moukden il y a 3000 Japonais), des nouvelles réformes que le gouvernement essaie au berceau même de l'ancienne dynastie, etc. A une station, nous apercevons des immigrants du Chan-tong et du Tche-li.
    Partout les habitants sont occupés à labourer ou à ensemencer l'immense plaine. Les maisons sont en terre battue et entourée d'un mur d'enceinte. Tous les villages et toutes les gares ressemblent à de petites forteresses, et sont gardés par des soldats d'une allure assez moderne.
    Dans le lointain, je crois voir une église, et je suis comme hanté du souvenir de ceux qui sont tombés victimes de la haine chinoise ou de la peste, et dont j'en ai connu plusieurs : les PP. Le Guével, Bayard, Saffroy, Trécul, Bourlès, Mutillod...
    A quatre heures du soir, nous sommes à Harbine, grande ville moderne qui ne date que de 15 ans, et ou il y a actuellement plus de 40.000 Russes.
    Pendant que nous regardons les édifices bâtis à la russe, les églises aux coupoles vertes ou rouges, le va-et-vient des voyageurs et des indigènes, un quatrième voyageur s'est introduit chez nous : c'est un évêque anglican de Manille, M. Brent, venu par le train de Wladiwostok. Il paraît d'un abord assez raide, mais dès le premier soir nous sommes bons amis.
    Je me tiens aussi chaudement que possible ; car depuis Moukden ma vieille maladie m'a repris. Heureusement les fenêtres et les portes sont doubles ; les wagons sont reliés par des passages à soufflets et le thermo mètre marque uniformément 15° à 16°. Rien que pour aller au diningcar, ne nous avons une vingtaine de portes à ouvrir et à fermer.
    Nous couchons, lorsque le train stoppe à Tsitsikar, la capitale d'une des trois provinces de Mandchourie. C'est, dit-on, le plus riche dépôt de fourrures.

    Vendredi, 25 avril.

    Toute la nuit la maladie m'avait secoué. Mes compagnons demandent au garçon de laisser mon lit tout fait, pour que je puisse y monter au besoin ; mais les règlements s'y opposent et le lit disparaît.
    Des visites arrivent, des connaissances se font, et, tout en causant, on regarde le paysage morne et monotone.
    Vers midi, nous arrivons à Mandchouria. Il faut exhiber son passeport ; car nous sommes en territoire russe.
    Les voyageurs sont consignés ; des soldats russes, baïonnette au canon, sont postés sur le quai et semblent prendre leur métier au sérieux.
    Un officier russe, gros et raide à faire peur, prend nos passeports, puis après une grosse demi-heure, un autre nous les rapporte.
    Gare à l'imprudent qui aurait égaré ses papiers ! Il serait réexpédié sous bonne garde là d'où il est venu ; témoin ce pauvre missionnaire belge qui a été retenu pendant une dizaine de jours à Moscou ; puis réexpédié en Belgique, malgré les télégrammes de son Supérieur, malgré les démarches de son Consul.
    Le train s'ébranle ; nous sommes en Sibérie ; mais c'est l'éternel paysage de Mandchourie ; on dirait un cinématographe reproduisant cent fois le même tableau. Vers trois heures, tout le monde court aux fenêtres : « un arbre ! Un arbre ! ». C'est un pauvre sapin rabougri perdu dans la steppe. Des troupeaux de mulets, de chameaux et de boeufs broutent par-ci par- là. Le sol est à peine dégelé ; des traces de neige sont encore là.

    Samedi, 26 avril.

    Dès sept heures nous allons au wagon-restaurant pour laisser aux deux autres toute la cabine.
    Le maître d'hôtel, un vrai polyglotte, nous fait remarquer en plusieurs endroits des préparatifs de fête. « Mais quelle fête ? » Demandons-nous. « Parbleu, demain c'est Pâques », réplique-t-il tout étonné. En effet, la Pâque russe est cette année juste cinq semaines après la nôtre.
    Le plus petit village a ses chapelles en plein air. On aperçoit même, dans un bourg, des balançoires, des montagnes russes et des étalages de foire. Chaque station a hissé son drapeau et, à travers les portes ouvertes, nous voyons les icônes entourées de lumières. Au milieu du wagon-restaurant se trouve une belle icône de saint Grégorovitsch.
    Peu à peu quelques pins et quelques bouleaux dressent leur silhouette dans la morne plaine. Le pays perd sa platitude et devient plus accidenté.
    Vers trois heures du soir, après Missovaïa, le lac Baïkal apparaît tout glacé encore ; ses rives sont assez élevées.
    Quelques traîneaux attelés de chiens, glissent sur le lac que, pendant plusieurs heures, nous contournons ; par-ci, par-là, un tunnel.
    Il est déjà bien tard, et l'on ne fait pas les lits ; c'est que nous devons changer de train à Irkoutsk, à 11 h. 1/4. Heureusement le déménagement s'opère en quelques minutes et nous nous couchons de suite.

    Dimanche, 27 avril.

    Au lever, de la neige partout ; puis des forêts de sapins et de bouleaux qui deviennent de plus en plus denses. C'est jour de Pâques et la moindre hutte est en liesse.
    Les officiers russes, un général entre autres, qui voyagent avec nous, sont en grande tenue et font bombance.
    Dans beaucoup de gares, la pièce principale ressemble à une véritable chapelle décorée et illuminée avec une profusion inouïe. Bref, l'élément civil et l'élément religieux travaillent de concert pour rehausser l'éclat de la fête.
    Notre, voisin, un allemand, vient avec sa femme nous souhaiter de joyeuses Pâques ; un major anglais en fait autant.
    Nous traversons de vastes étendues de terrain marécageuses. Le bois mort reste là où il est tombé, jusqu'à ce qu'il soit pourri ou qu'un incendie le dévore. Comme les locomotives sont chauffées au bois, les incendies de forêts ne sont pas rares, témoins les innombrables troncs noirs et calcinés qui contrastent singulièrement avec la blanche nappe de neige.

    Lundi, 28 avril.

    Toujours dans la Taïga ou forêt vierge. Nous passons l'lénisséi. Le pays est peu peuplé. Les gares : Krasnoïrask, Marinsk, etc., se ressemblent. Quelques maisons toutes en bois, parfois en briques, un château d'eau, un abri où l'on vend du pain et du lard, des montagnes de bois de chauffage, puis des hommes d'équipe bien bottés portant une toque en fourrures, quelques vendeuses de lait, voilà ce que nous contemplons.
    Dans la soirée c'est l'arrivée à Taïga, d'où un embranchement part pour Tomsk. Des Japonais, qui habitent le même wagon que nous, descendent sur le quai et se promènent devant le train, tout en jetant des regards bien dédaigneux sur les lourds soldats russes qui pèsent deux fois plus qu'eux, et sur les femmes au visage rond et rouge.
    Nous repartons ; bientôt, les forêts disparaissent, et, après avoir passé l'Obi, nous sommes en pleine steppe.

    Mardi, 29 avril.

    Nous réveillons au milieu de la steppe immense ; mais il semble qu'elle est moins triste et plus habitée qu'au delà du Baïkal.
    Avant midi nous arrivons à Omsk. Nous remarquons la vieille cathédrale, où l'on garde jalousement la plus grande relique de la Sibérie, le drapeau d'Ermack, le légendaire conquérant de ces contrées. C'est tout près d'ici qu'il s'est noyé dans l'Irtisch.
    De nombreux troupeaux paissent. C'est la seule distraction que le paysage offre. Pendant que M. de Nully se lamente sur cette « horreur de paysage », l'évêque poursuit ses lectures ou s'occupe de sa correspondance.

    Mercredi, 30 avril.

    Si le paysage était triste jusqu'ici, il le devient encore davantage. Tout est couvert de neige, et il en tombe sans discontinuer.
    Nous arrivons d'assez bon matin à Tchéliabinsk, d'où le train part directement pour Saint-Pétersbourg.
    Le pays devient plus accidenté et le train monte assez péniblement avec une machine de secours, chauffée au pétrole. Tout le monde est étonné d'apprendre que l'on est au versant ouest de l'Oural ; on s'attendait à quelque chose de plus grandiose.
    Après maint lacet, nous arrivons au point culminant de toute la ligne (1400 m.), à Ourjoumka.
    Un obélisque en maçonnerie porte d'un côté «Asia », de l'autre « Europa ». Vive ! Vive la vieille Europe !
    Puis le train dévale avec une rapidité vertigineuse.
    A peine a-t-on le temps de voir les habitations tartares, assez basses à moitié enfouies dans la terre et couvertes de chaume.
    C'est un pays de mines d'or, de platine, de manganèse et de nickel.
    Au lieu des églises de style russe, ce sont partout des minarets.
    Au loin, quelques monts isolés, assez semblables aux ballons d'Alsace, les « sopkas » ou volcans éteints.
    Nous suivons la rivière Aïa, et bientôt nous sommes à Zlatooust, baignée d'un beau lac et tout entourée de collines boisées. Une église blanche domine cet amas de coquettes maisons, d'usines et de fabriques.
    A la gare où sont vendus des pierreries et des bibelots en fer fondu ou forgé, toutes les boutiques sont prises d'assaut ; le train repart. Vers le soir, il s'arrête à Oufa. Après dîner se déchaîne une tempête qui dure toute la nuit.

    Jeudi 1er mai

    La tempête a causé de grands dégâts. Beaucoup de poteaux télégraphiques sont renversés ; quelques fils cassés.
    Un Danois qui loge au bout du wagon a failli perdre son bébé tout bleui par le froid.
    Dans la matinée nous passons à Samara, ville de près de 100.000 habitants, le plus grand entrepôt de bois, d'huile et de fourrures de la Russie orientale. C'est de là que part le chemin de fer pour Tachkent et le Turkestan russe. Partout on voit d'énormes réservoirs de pétrole ; bientôt nous passons la Volga, sur le pont Alexandre, long de deux kilomètres.
    Le soir nous arrivons à Pensa. Encore 450 à 500 kilomètres jusqu'à Moscou!

    Vendredi, 2 mai.

    Au réveil, il n'y a plus trace de neige. Le pays devient de plus en plus peuplé et les maisons de plus en plus belles ; les usines et les églises aux coupoles vertes ou dorées se multiplient
    Tout à coup un cri retentit ! « Moscou » ! « Moscou » ! Un énorme clocher à coupole dorée domine l'ancienne capitale de la Russie ; puis d'autres coupoles, des flèches et des tours apparaissent, bien éclairées par un beau soleil.
    Vers 10 heures on arrive à la gare dite de Brest. Nous laissons nos bagages en consigne, nous prenons une voiture dans laquelle on a peine à se caser deux, tellement elle est étroite ; puis nous nous laissons rudement secouer sur le pavé raboteux.
    De belles maisons alternent avec d'autres plus basses ; mais on ne peut faire une centaine de mètres sans rencontrer une église, un oratoire ou au moins une icône entourée de lampes ou de cierges allumés. Partout les passants se découvrent devant ces images font d'énormes signes de croix et s'éloignent après une grande révérence. De grandes mosaïques aux couleurs brillantes se détachent sur les façades et occupent parfois des murs entiers. En somme, le Russe aime les couleurs et en use et abuse jusque dans la décoration extérieure de ses maisons et de ses édifices.
    Nous arrivons à la place Loubiansky, où sont groupés beaucoup de catholiques, et nous nous rendons à l'église Saint-Louis des Français.

    Monsieur le Curé nous donne son sacristain qui parle assez bien français, pour nous conduire au Kremlin.
    Ce Kremlin, l'ancienne forteresse de Moscou et l'ancienne résidence des Tsars, forme un grand triangle, entouré de hauts murs crénelés et de lourdes tours carrées. A l'intérieur, ce sont des palais impériaux ou gouvernementaux, des musées, des casernes, des églises.
    C'est ici qu'on se fait le mieux une idée de l'art russe, si on ne dispose que de peu de temps.
    Nous passons devant les 700 canons pris sur les Français, lors de la retraite de 1812.
    Nous entrons avec peine dans la vieille cathédrale tellement bondée de monde, que personne ne remarque nos soutanes. C'est un grand carré avec quatre énormes colonnes au milieu. Colonnes et murs sont revêtus de vieilles fresques à fond d'or, de mosaïques, de placages en or et en cuivre. Rarement j'ai vu un tel luxe de décoration. L'énorme affluence serpente lentement le long des tombeaux des patriarches, avec mille signes de vénération. Nous frayons un passage jusque devant le sanctuaire, fermé par une grille d'une richesse inouïe. Nous voyons des reliques de saint Alexis, de saint Vladimir, de saint Alexandre Newsky, etc. L'image de Notre Dame peinte, dit-on, par saint Luc est aussi visible, mais à peine peut-on reconnaître les traits, tellement elle est noircie. Il faut d'ailleurs quelque temps pour s'habituer au demi-jour.
    Au sortir de la cathédrale nous sommes devant le clocher d'Ivan-Véliky qui a 102 mètres, et du haut duquel Napoléon contemplait la ville sainte des Russes.
    Tout près de ce clocher, on admire la plus grande cloche du monde (165.000 kilos).
    En faisant le tour de la colonnade qui entoure le monument d'Alexandre II, et où sont les portraits en mosaïque de tous les souverains russes, on jouit d'une vue splendide sur la Moskowa et sur le quartier sud de Moscou, tout hérissé lui aussi de tours et de coupoles étincelantes.
    Une foule de gens s'inclinent vers chacun de ces sanctuaires et font leurs signes de croix sans se gêner le moins du monde.
    Nous sortons du Kremlin pour aller voir la nouvelle cathédrale du Sauveur, chef-d'oeuvre de l'architecture russe. Elle est surmontée de cinq énormes coupoles dorées, et revêtue complètement de plaques de marbre et de bas-reliefs. L'intérieur dallé en marbre et garni de mosaïques, est de toute beauté. Au centre même, se trouve le trône du métropolitain ; sur la droite, ceux du Tsar et de la Tsarine.
    Un employé nous ouvre le sanctuaire. Sur d'énormes plaques en marbre de Carrare se trouve relatée l'histoire de 1812. Nous faisons le tour du sanctuaire intérieur et des sacristies adjacentes, et nous y admirons les ornements en drap d'or qui ne servent qu'à Pâques.
    L'heure avance ; il faut regagner la gare. Vers deux heures, le train part pour Varsovie.
    Pendant quelques heures nous traversons une contrée semée de villas, de manufactures, de jolies églises! Puis viennent d'immenses campagnes bien cultivées, qui, il y a cent ans, ont vu passer et repasser la Grande
    Armée. Tout bas, nous récitons un De profundis pour tant de victimes tombées dans ces parages.
    Smolensk et la Bérézina ont dû nous trouver bien endormis.

    Samedi, 3 mai.

    Le train file à toute vitesse à travers une immense plaine, parfois coupée de marécages.
    Peu après dix heures nous passons le Bug, affluent de la Vistule, qui formait l'ancienne frontière de la Pologne. Plusieurs messieurs qui se tenaient debout dans le couloir du wagon se découvrent. De coeur nous aussi, nous adressons nos hommages à cette pauvre Pologne qu'on a dépouillée même de sa nationalité. Victis honos !
    Tout en contemplant ces parages mélancoliques, parfois plantés de croix noires, et les habitants dont beaucoup marchent pieds nus, des scènes de l'histoire si héroïque de la Pologne me reviennent à l'esprit.
    A deux heures du soir, nous sommes à Varsovie ; mais il faut traverser toute la ville pour se rendre à la gare de Vienne.
    Un commissaire nous offre, ou plutôt nous impose ses services. En un clin d'oeil, nos effets sont chargés sur un coupé à deux chevaux, et il nous faut monter dedans.
    L'ancienne capitale de la Pologne a un aspect des plus distingués : étalages et enseignes artistiques, toilettes élégantes, édifices et monuments du meilleur goût.
    Tout à coup, un agent de police nous fait signe d'arrêter ; mais notre voiture est trop lancée et trop engagée au milieu d'un fouillis d'autres véhicules. Que vois-je ? Notre malheureux cocher ivre mort est étendu comme un sac sur son siège. Heureusement le commissionnaire a pris les rênes et nous mène sans accroc jusqu'à la gare. Là, il nous demande deux roubles (5 fr.) par tête, avec un fort pourboire. Je fais mine de le livrer à un agent de police, et aussitôt il entend raison.
    Le train se forme et chacun y cherche son numéro.
    Matériel et personnel, tout est allemand.
    Un gendarme russe demande nos papiers. Le train file à travers une plaine assez ondulée et plantée de quelques bouquets d'arbres.
    Vers neuf heures, nous arrivons à Alexandrowo, la dernière station russe. Nouvelle exhibition de nos passeports, agrémentée de la visite des douaniers. Un peu avant onze heures, nous sommes à Thorn, où nous restons une bonne demi-heure. Je vais changer tout ce qui me reste de monnaie russe ; puis chacun essaie de dormir, d'ailleurs sans grand succès.

    Dimanche, 4 mai.

    Au petit jour, notre train parcourt une immense plaine assez sablonneuse, mais bien cultivée, et à peine avons-nous le temps de faire un brin de toilette que nous arrivons à Berlin. Il est six heures.
    Nos bagages, confiés à un homme d'équipe, se sont égarés sans que nous puissions nous rappeler le numéro du porteur, et il faut un bon quart d'heure avant de les retrouver. La même aventure était arrivée à plusieurs autres voyageurs. N'ayant pas assez de temps devant nous, nous ne faisons qu'un petit tour dans les environs.
    On connaît assez les belles rues berlinoises, propres et tirées au cordeau, les hôtels publics et privés numérotés et étiquetés, les lieutenants raides comme des automates ; tout, en un mot, est estampillé au cachet autoritaire et germanique. Au départ nous partageons notre compartiment avec un officier bulgare qui nous apprend que les affaires là-bas, aux Balkans, ne seront pas de si tôt réglées.
    La banlieue de la capitale allemande est bientôt passée, et la plaine recommence, bien cultivée et parsemée de jolies maisons, de villages proprets, de quelques bouquets d'arbres.
    Les gares allemandes sont très confortables ; parfois ce sont de véritables palais.
    A partir de Hanovre, le pays devient plus accidenté jusqu'après Bielefeld. Puis, c'est la plaine de Hamm, suivie de toute la région si populeuse et si industrielle de Dortmund à Essen.
    A Essen, notre officier bulgare regarde avec intérêt les aciéries Krupp, où ont été coulés les canons des Turcs.
    Nous sommes au-delà du Rhin ; puis à Munchen-Gladbach, à Rheydt, à Aix-la-Chapelle. A Herbesthal, à quelques dizaines de mètres de la frontière belge, la tuyauterie de la locomotive ne fonctionne plus, nous perdons plus d'une demi-heure en réparations. A Welkenradt, la douane belge nous fait de nouveau perdre du temps.
    Quelle différence entre les gares belges et allemandes !
    Je fais mes adieux à mon compagnon de route, le P. Bourgain, que je quitte à Verviers.
    A Pepinster je trouve un ingénieur luxembourgeois, et lorsque après onze ans j'entends pour la première fois ma langue maternelle, j'avoue que c'est une vraie joie. A Trois Vierges, il me faut descendre et passer la douane.
    Je commence à retrouver de vieilles connaissances. Un homme d'équipe prend ma valise et m'accompagne jusqu'à un hôtel d'où l'on veut bien me conduire chez moi, quoiqu'il soit près de minuit.
    La voiture arrive à la maison paternelle vers une heure du matin. Je frappe à la porte qui s'ouvre et je tombe dans les bras de ma soeur Victoire et de ma mère bien-aimée.

    1914/17-33
    17-33
    Chine
    1914
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