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De France à Pondichéry en 1746 (Suite et Fin)

De France à Pondichéry en 1746 M. LE BON AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DES MISSIONS ETRANGÈRES (fin)1. De Lorient à l'Ile-de-France.
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    De France à Pondichéry en 1746



    M. LE BON AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DES

    MISSIONS ETRANGÈRES



    (fin)1.



    De Lorient à l'Ile-de-France.



    Ce fut à peu près dans ce temps là que la flotte qui va tous les ans de Portugal au Brésil, étant sur le point de partir de Rio-de-Janeiro, on nous dit que c'était une occasion de donner de nos nouvelles en Europe. J'écrivis à la hâte à M. l'abbé de Combes un petit mot sans cachet, car cela nous avait été recommandé. Je souhaite qu'il lait reçu par Messieurs de la Compagnie au mois de janvier ou février 1746.

    Enfin le 4 novembre, un officier portugais accompagné d'un greffier et d'un huissier vint trouver M. Pennelon, notre commandant, et le sommer juridiquement de la part du gouverneur de Rio-de-Janeiro de sortir de lIle Grande et de nous rendre si nous voulions à Rio-de-Janeiro. Nos capitaines assemblés lui donnèrent acte de sa sommation, comme il le demanda, et en même temps protestèrent contre et déclarèrent que n'étant ni forbans, ni aventuriers, mais munis de commissions en forme de la part du roi de France, leur maître, ils n'étaient venus et ne restaient à lIle Grande, non pour commercer, ni pour aucun mauvais dessein, mais seulement par nécessité de rétablir près de 400 malades de nos équipages, et de faire du bois et de l'eau pour achever notre traversée. Malgré tout cela, il fut défendu aux habitants de nous donner des vivres ; cinq ou six jours après seulement, en conséquence d'une grande lettre de notre commandant, on nous permit encore pour trois jours de traiter des provisions de bouche.

    En un mot nous fûmes si mal reçois de ces Messieurs Portugais, ils avaient tant de défiance de nous voir cinq vaisseaux sur leur côte, et cela leur faisait si grand mal au coeur, qu'ils envoyèrent de Rio-de-Janeiro des détachements de troupes à Villa-Granda vis à vis l'Ile Grande, et qu'ils firent même passer quelques soldats dans l'île pour nous observer ; et tout le temps que nous sommes restés là, il a fallu batailler pour avoir des vivres même en payant, et les enlever pour ainsi dire à la pointe de l'épée.



    1. Voir Annales de janvier février, n° 173, p. 274.



    DE FRANCE A PONDICHERY EN 1746



    Notre arrivée avait réellement répandu l'alarme dans Rio-de-Janeiro. Nous avons reçu à notre bord, avant de partir, quelques matelots français qui se trouvaient alors dans cette ville, ayant fait naufrage sur la côte. Ils nous ont rapporté que les riches habitants de cette ville commençaient déjà à cacher leur or et ce qu'ils avaient de plus précieux. On se souvient encore dans ce pays de rai taque imprévue de M. Duguay-Trouin, et du ravage qu'il y fit sous Louis XIV.

    Après avoir ainsi arraché notre vie pendant six semaines et avoir rétabli nos malades, nous mîmes à la voile les premiers jours de novembre, et allant toujours lentement, comme il ne se peut guère faire autrement en escadre; au bout de trois mois nous sommes enfin arrivés ici heureusement le 30 janvier 1746.

    Mais que de fâcheuses nouvelles nous y attendaient ! Que de morts dans cette colonie depuis deux ans ! Tel qui était venu de France pour trouver ici son protecteur, a beau le chercher, le demander, ou ne lui montre que le tombeau qui renferme ses cendres. Une jeune demoiselle qui était sur le Phénix, et qui venait rejoindre son père et sa mère, se voit privée tout à la fois de l'un et de l'autre. Mademoiselle Vincent, de Saint-Malo, que nous avions à notre bord, avait fait le voyage pour épouser un officier de troupes qui la connaissait depuis longtemps et qui l'avant demandée avec instance. Mais cet officier n'est plus ; et la pauvre demoiselle se trouve veuve avant d'avoir été mariée.

    Enfin la disette était dans l'île : plus de vin, et presque point de pain; et les maîtres se trouvaient réduits en tout ou en partie à la nourriture de leurs noirs et à vivre de millet. C'est une suite de la perte du Saint-Géran, qui fit naufrage en arrivant ici il y a près de deux ans, et qui était chargé de provisions pour la colonie; ajoutez à cela la perte de trois vaisseaux de la Compagnie revenant de Chine et pris par les Anglais clans l'Inde même, comme on le savait depuis quelque temps dans l'île, nouvelle qui me fut d'autant plus sensible que Madame Surville ayant son dernier fils sur un de ces vaisseaux, c'était un surcroît d'affliction pour cette vertueuse dame, éprouvée déjà par tant d'autres endroits.

    Nous ne tardâmes point, M. Dubois et moi, à descendre à terre. Il y a dans cette île trois paroisses desservies par les prêtres de la Congrégation de la Mission ; celle du port où nous sommes s'appelle la paroisse Saint-Louis, dont le curé nommé M. Igore est un des premiers habitants de cette colonie, étant venu ici dès 1721. Il y a deux autres prêtres de la même maison avec lui pour le soulager. C'est chez ces Messieurs que nous sommes descendus, el que nous avons demeuré tout le temps de notre relâche ici. Nous y avons trouvé une hospitalité convenable, tranquille et gracieuse. C'est leur coutume d'en agir ainsi avec les missionnaires passagers, et surtout avec ceux de notre maison, à cause des droits communs d'hospitalité que nous avons les uns et les autres au Port-Louis chez Madame Surville, où il se trouve souvent en même temps des sujets de l'une et l'autre Congrégations.

    Les deux mois qu'il y a que nous sommes ici ont été employés à armer et à remettre en état, outre nos cinq vaisseaux, quatre ou cinq autres qui étaient ici dans le port, afin d'aller tous ensemble à la poursuite des Anglais dans l'Inde. C'est M. de la Bourdonnais, de Saint-Malo, gouverneur de cette île-ci et de Bourbon qui est à la.- tête de cette entreprise; il montera l'Achille où au lieu de 500 hommes nous en avons 750. Ce sera avec ces forces et en cette bonne compagnie qu'on nous rendra, Dieu aidant, d'ici à Pondichéry; et au lieu que jusqu'à notre arrivée ici nous faisions tout pour éviter les Anglais, nous allons tout faire pour les rencontrer. Plaise à Dieu que cette entreprise réussisse et rétablisse la sûreté de nos vaisseaux et la liberté du commerce dans l'Inde ! Nous comptons en passant nous arrêter quelques jours à Bourbon, et de là nous pousserons jusqu'à Madagascar pour faire provision de boeufs.



    De l'Ile de France à Pondichéry



    Pondichéry 15 aout 1746.



    Voici la suite de cette première lettre et de notre voyage. Le 20 mars, veille de notre départ, M. le gouverneur et nouveau commandant de notre escadre me proposa de nous changer de navire M. Dubois et moi, à cause de la grande quantité de monde qu'il y avait dans l'Achille, où ils se trouvaient même 55 à table. Cela ne souffrit point de difficulté, et nous embarquâmes le lendemain à bord du vaisseau le Duc d'Orléans où il y avait moins de monde. Vous verrez par la suite quel bonheur ç'a été pour nous qu'il fût venu dans l'esprit à M. de la Bourdonnais de nous changer de navire.



    1. A.-M.-E. vol. 137, p. 682.



    Nous arrêtâmes, en passant, deux ou trois jours à Bourbon, où j'ai trouvé dans le commandant de cette île un de mes anciens amis et compagnons d'étude avec qui j'ai fait ma philosophie au Plessis. C'est M. Ballade, conseiller de la Cour des Aides au parlement de Paris. Cette rencontre nous a fait plaisir à tous deux. Le 30 mars nous partîmes de Bourbon au nombre de 7 vaisseaux : l'Achille, le Neptune de France, le Saint-Louis, le Duc d'Orléans, le Lys, le Neptune de lInde et la Marie-Joseph, pour aller à Madagascar rejoindre le Phénix, le Bourbon, l'Insulaire, la Renommée et la Parfaite qui avaient pris les devants. Au bout de cinq jours nous arrivons où la Parfaite était mouillée, l'Achille, le, Lys et le Saint-Louis mouillent au même endroit. Mais ni nous, ni les autres ne pûmes attraper le mouillage, le vent nous en empêchant ; ce fut heureux. Voilà tout à-coup un vent furieux qui s'élève. Nous gagnons le large sur-le-champ, et nous éloignons de la terre le plus possible, tandis que les vaisseaux mouillés se trouvent en danger de se briser, et sont obligés de couper leurs câbles et d'abandonner les ancres. Le gros temps dura trois ou quatre jours pendant lesquels la nier était bien mauvaise et nous fatiguait beaucoup. L'eau embarquait par-dessus notre bord; deux de nos matelots se trouvent emportés par un même coup de lame; un des deux se sauva heureusement et regagna notre bord ; mais nous eûmes la douleur de voir l'autre se débattre en vain bien longtemps sur les flots sans pouvoir le secourir. Notre misaine fut déchirée par la violence du vent, et nous recommencions la plupart à être malades du mal de mer.

    Enfin le jour de Pâques, ennuyés d'être ainsi ballotes par le mauvais temps et par les vagues, nous nous déterminons à aller nous mettre à l'abri dans une baie que nous savions n'être pas loin de nous, c'est la baie d'Anton gille, sur la côte de l'île de Saint-Laurent ou de Madagascar, au fond de laquelle est une petite île Marotte et où les vaisseaux sont à l'abri et en sûreté.

    En passant, nous apercevons, à l'entrée de cette baie, pour premier effet de la tempête, un de nos vaisseaux échoué sur la côte : c'était le Neptune de l'Inde qui faisant eau de toutes parts s'était échoué là pour sauver son monde et ce qu'il pourrait de ses effets. Nous n'étions guère tranquilles sur le compte de nos autres vaisseaux.

    Nous vîmes bien autre chose le lendemain, en arrivant dans le fond de la baie. Grand Dieu quel spectacle ! L'Achille lui-même démâté de tous mâts, et le Lys à côté de lui dans le même état! L'Achille surtout s'était vu sur le point de périr et de couler bas. Jugez si M. Dubois et moi, nous nous félicitâmes alors de ne nous y être pas trouvés. Les autres vaisseaux se rendirent au même endroit les uns après les autres, et le 20 avril nous nous y trouvâmes tous réunis. Les navires travaillèrent vivement à se remettre en état : et au bout de 50 jours nous partîmes de ce mauvais pays, où il ne fit que pleuvoir à gros grains tout le temps que nous y fûmes. Nous sortîmes de la baie le 30 mai au nombre de 10 voiles, dont le Lys mal rajusté, et la Marie-Joseph, petit vaisseau marchand de l'Inde, ne doivent pas être comptés pour vaisseaux armés, ou en état de se battre; la Parfaite s'en retourna aux îles.

    Après un mois et quelques jours de traversée, le 6 juillet, n'étant environ qu'à 50 lieues de Pondichéry, nous voyons dès le matin 6 vaisseaux anglais faisant voile sur nous ; nous avançons aussi vers eux. Mais au lieu d'arriver tout d'un coup sur nous, ils ne font pour ainsi dire que nous entretenir, et il était déjà 4 heures 1/2 du soir lorsqu'on s'est trouvé à portée de se battre. Le feu a été violent pendant 2 heures 1/2 jusqu'à la nuit ; mais notre plus grand mal nous est venu de nous-mêmes, c'est que pendant le combat le feu a pris à des poudres sur trois de nos vaisseaux, l'Achille, le Saint-Louis, et celui où nous étions. Heureusement aucun des trois n'a sauté, parce que c'était dans le haut, mais cela nous a mis bien du monde hors de combat ; plusieurs en sont morts, et quantité en ont été bien malades.

    Au premier feu qui commença le combat, nous nous rangeâmes à notre poste, c'est-à-dire M. Dubois et moi à l'endroit où l'on met les malades, et nous y fûmes bientôt suivis par une trop nombreuse compagnie. L'un venait soutenant d'une main sa mâchoire abattue par un gros éclis de bois ; un autre nous montrait la place du bras qui venait de lui être enlevé; d'autres traînant après eux une cuisse qui ne tenait plus à leur corps que par quelques filets de chair. Enfin il en vint tout d'un coup une quantité de brûlés par cet accident du feu qui prit aux poudres; c'était ceux qui faisaient le plus de bruit; ils jetaient des cris affreux, les uns avaient tout le visage grillé ; d'autres les pieds et les mains, et quelques-uns le corps tout entier. Mais un spectacle qui me surprit étrangement, ce fut de voir notre pauvre capitaine, que nous avions laissé bien malade dans son lit, se présenter à nous en chemise, appuyé sur son maître d'hôtel et prêt à tomber en défaillance « Est-ce que vous êtes blessé, Monsieur ? », lui criai-je, dès que je le vis. « Non, répondit-il, mais je me sauve du feu qui vient de prendre là-haut et de la fumée qui m'étouffait dans ma chambre ».

    Ajoutez à cela, que comme on n'avait point préparé de place dans la cale, comme on fait ordinairement, l'endroit où nous étions dans l'entrepont ne nous mettait point en sûreté ; nous y étions exposés aux boulets de l'ennemi, et il en vint même quelques-uns assez près. Aussi je m'étais recommandé à Dieu, et préparé à tout événement.

    Cependant les chirurgiens travaillaient à panser les blessés, et nous tâchions de les consoler, de leur faire élever leur coeur à Dieu, pour lui offrir leurs souffrances, les rendre méritoires devant lui, et en tirer avantage pour l'expiation de leurs fautes. Sur latin de ce rude combat, un de nos vaisseaux nommé l'Insulaire fut démâté de son grand mât de hune, et nous fit signal qu'il coulait bas. On lui envoya quelques chaloupes et du monde ; il découvrit ses voies d'eau et les referma.

    La nuit ayant fait cesser le feu, nous joignîmes plusieurs de nos vaisseaux pour leur parler. On s'encouragea de nouveau pour le lendemain ; mais l'ennemi n'en voulut plus; et nous avons aussi appris depuis qu'il avait été bien plus endommagé que nous; il ne fit que nous entretenir de loin toute la journées, de sorte qu'à la nuit nous prîmes le parti de faire route pour Pondichéry où nous sommes enfin arrivés le 9 juillet. Nos vaisseaux ont mis à terre 500 ou 600 hommes, tant blessés, brûlés et estropiés, que malades de langueur et du scorbut. Ils ont remis à terre l'argent dont ils étaient chargés, ils ont été regréés au plus vite, et ils sont repartis le 4 de ce mois avec du monde tout frais qu'on a pris ici, pour rechercher les Anglais et faire les entreprises qu'on jugera à propos. Pour nous, nous sommes restés à terre.




    1927/310-314
    310-314
    Inde
    1927
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