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De France à Pondichéry en 1746

De France à Pondichéry en 1746 M. LE BON AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DES MISSIONS-ETRANGÈRES1 M. Le Bon, Olivier Simon, né le 17 mars 1710, à Saint-Malo, parti pour la mission de Siam le 18 mai 1745 procureur à Macao en 1754, évêque de Métellopolis en 1764, sacré à Rome le 28 décembre 1766, coadjuteur de Mgr Brigot à Siam, Vicaire apostolique de Siam en 1776. De Lorient à l'Ile de France. De l'Ile de France, 20 mars 1746.
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    De France à Pondichéry en 1746



    M. LE BON AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DES

    MISSIONS-ETRANGÈRES1



    M. Le Bon, Olivier Simon, né le 17 mars 1710, à Saint-Malo, parti pour la mission de Siam le 18 mai 1745 procureur à Macao en 1754, évêque de Métellopolis en 1764, sacré à Rome le 28 décembre 1766, coadjuteur de Mgr Brigot à Siam, Vicaire apostolique de Siam en 1776.



    De Lorient à l'Ile de France.



    De l'Ile de France, 20 mars 1746.



    Partis du Port-Louis2 le 18 mai, nous fûmes obligés par suite des vents contraires d'y revenir au commencement de juin.

    Nous partîmes pour la deuxième fois le 14 juin, et tout le reste du mois nous n'eûmes guère beau temps. Nous ne faisions que de fausses routes, et nous courions tantôt une bordée et tantôt l'autre avec le désagrément de nous voir ainsi retenus dans des parages dangereux. Mais il était dit que ce n'était pas assez pour nous d'avoir tant de mers à traverser pour nous rendre dans l'Inde, et nous ne devions y arriver qu'à travers le feu et les boulets de l'ennemi.

    Dès le 28 juin un vaisseau voulut venir sur nous; quand il se fut un peu approché, nous virâmes nous-mêmes sur lui ; ce qui lui fit prendre le parti de fuir à toutes voiles; nous commencions de le gagner, et dans deux ou trois heures de temps nous l'aurions atteint, mais notre commandant, suivant les ordres précis qu'il avait d'éviter tout combat autant que faire se pourrait, donna le signal de nous remettre en route ; ce qu'il fallut faire au grand dépit de nos marins, tant officiers que matelots, qui regardaient déjà ce vaisseau comme une proie assurée et qui eût peu coûté. A les voir on les eût pris pour des gens qui venaient d'être vaincus, parce qu'on ne leur avait pas permis de vaincre.



    1. A. M.-E., vol. 137, p. 672.

    2. Près de Lorient.



    Trois jours après, nous trouvant dans un calme plat et notre vaisseau n'ayant presque aucun mouvement, nous apercevons à 3 ou 4 lieues de nous 3 vaisseaux de moyenne grandeur, qui nous observèrent, nous suivirent et nous tinrent en haleine deux jours et deux nuits. Enfin le 2 juillet il en fallut venir au feu à 5 heures 1/2 du matin.

    L'ennemi se trouvant bien près de nous, nous nous mîmes en ligne de combat, l'un derrière l'autre pour l'attendre. Nous étions au centre, le Duc d'Orléans et le Saint-Louis devant nous, et nous avions en queue le Phénix et le Lys, qui essuyèrent tous deux les premières bordées des trois Anglais. Il nous passa quelques boulets par-dessus la tête sans rien offenser; nous fîmes feu à outrance, et il n'y avait guère qu'une heure et demie que le combat était commencé lorsque nos trois corsaires jugèrent à propos de s'enfuir : nous courons dessus, et nous en tenions bientôt un, et le Phénix un autre, lorsque le commandant mit encore son signal pour cesser de poursuivre et se remettre en route, ce qui causa encore bien du murmure à notre bord, et sans doute aussi à bord des autres vaisseaux, car on était presque sûr de pouvoir prendre les deux qui marchaient le moins.

    Nous apprîmes dans le cours de la journée que le plus grand dommage que nous avions reçu de ce combat dans nos 5 vaisseaux, c'est qu'à bord du Phénix il y eut un bras d'emporté à un homme qui en mourut quelques jours après ; que ce même vaisseau eut ses haubans assez maltraités, et que le Lys avait eu son grand hunier percé de plusieurs boulets.

    Huit ou neuf jours après, vers la hauteur des Canaries, nous fûmes encore sur le point de nous battre contre deux vaisseaux qui s'approchèrent bien près de nous avec pavillon français, que nous mîmes aussi de notre côté, et qui après nous avoir observés de près pendant 2 ou 3 heures prirent le parti de faire leur route, et de nous laisser faire la nôtre. Voilà tout ce que nous avons rencontré de vaisseaux jusqu'ici. Cela ne laissait pas de faire faire de sérieuses réflexions à plusieurs gens de notre équipage qui venaient nous exposer l'état de leur conscience, et nous donnaient lieu d'exercer notre ministère à leur égard.

    Mais quand nous fûmes vers la fin du mois d'août, notre vaisseau n'était plus pour ainsi dire qu'un grand hôpital, et un hôpital bien triste et bien dépourvu de tous les secours nécessaires aux malades, auxquels nous ne pouvions même donner de l'eau que par mesure. Le scorbut se mit parmi nos soldats et nos matelots ; et d'un équipage de près de 500 hommes, la plupart ne pouvaient plus sortir de leurs hamacs ou de leurs cadres, où ils demeuraient dans la pourriture et mangés par les poux ; ceux qui se traînaient encore jusque sur le gaillard faisaient pitié rien qu'à les voir, tant ils étaient défaits et languissants. Tous les jours, pendant un mois, nous en jetions au moins un à la mer et quelquefois deux ou trois. Enfin, si alors quelque ennemi nous eût attaqué, ou quelque coup de vent nous eût surpris, nous étions à plaindre faute d'avoir assez de inonde sur pied pour la manoeuvre. Voilà la misère où s'est trouvé notre vaisseau.

    Mais je ne saurais m'en taire, c'est le bel endroit de M. Dubois. C'est ici que de trois prêtres que nous étions dans le vaisseau, le plus jeune s'est montré le plus rempli de courage, de zèle et de charité. L'obscurité, la puanteur et l'infection de l'entrepont, où les malades presque entassés les uns sur les autres ne laissaient pas moyen d'enlever leurs propres ordures, ne l'empêchaient pas d'aller souvent passer plusieurs heures avec eux le soir et Je matin. J'admirais sa constance, et n'avais la force de la suivre que de loin pour seconder l'aumônier qui ne manquait pas non plus à son devoir, mais qui se trouvait surchargé. Ce que je vous mets ici par écrit c'est le langage que tout le monde tenait sur le compte de M. Dubois, tant l'état-major que tout l'équipage. Les heures qui lui restaient dans la journée, il les donnait à quelques enfants qui se trouvaient dans le vaisseau, auxquels il apprenait à lire, à prier, à connaître et à aimer Dieu, tandis que je m'amusais à repasser avec un de nos officiers les éléments de mathématiques, non sans craindre d'être traité en profane comme le fut saint Jérôme pour être trop cicéronien.

    Enfin, le 16 septembre nous aperçûmes la côte du Brésil; le lendemain nous doublâmes Rio-de-Janeiro qui en est la capitale, et nous allâmes, toujours en côtoyant, chercher l'île Grande à 12 ou 15 lieues de Rio-de-Janeiro, et nous mouillâmes tous cinq dans une anse de cette île déserte, à 4 ou 5 lieues de la pleine terre.

    Nous mîmes aussitôt nos malades à terre, chaque vaisseau y dressa son hôpital sous des tentes, et pour procurer à tout le monde les rafraîchissements nécessaires, on envoya nos chaloupes chercher des boeufs dans les endroits les plus voisins où il était possible d'en trouver ; il fallut pour cela aller jusqu'à Santa-Cruce, pays appartenant aux Jésuites qui n'ont dans cette maison que 3 d'entre eux avec 1.400 ou 1.500 esclaves noirs, et de vastes campagnes remplies de chevaux, de boeufs et d'autres animaux. Nous leur avons payé 10 piastres chaque boeuf.

    Nous ne pensions qu'à rétablir nos malades et à profiter nous-mêmes du repos de notre relâche, lorsqu'un capitaine de troupes vint de la part du gouverneur de Rio-de-Janeiro nous déclarer que l'intention du roi de Portugal était de ne plus laisser séjourner aucun vaisseau étranger dans les rades de l'île Grande, et qu'ainsi au bout de trois jours nous eussions à en partir; qu'au reste il ne tiendrait qu'à nous de nous rendre dans le port de Rio-de-Janeiro, et qu'on nous y recevrait volontiers.

    Surpris de cette nouvelle, on mena à terre le capitaine portugais, et on le conduisit dans les hôpitaux que nous y avions dressés, afin que par la quantité et l'état pitoyable de nos malades, il vit de ses propres yeux combien nous étions peu en état de changer de lieu; et notre commandant le chargea d'une lettre pour M. le gouverneur.

    Huit jours après, nouvel avis de sa part, portant que le terme qu'il nous avait donné étant expiré, il n'était plus permis à personne de nous vendre des vivres et que si nous en voulions avoir, il fallait nous rendre à Rio-de-Janeiro. On prit le parti de récrire encore et de faire de nouvelles représentations; en attendant nous vécûmes des provisions déjà faites.



    (À suivre.)




    1927/274-276
    274-276
    Inde
    1927
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