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De France à Moudros

De France à Moudros PAR LE LIEUTENANT BOXBERGER, Missionnaire de Cochinchine occidentale.
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    De France à Moudros

    PAR LE LIEUTENANT BOXBERGER,

    Missionnaire de Cochinchine occidentale.

    Le dimanche 5 septembre au matin, nous étions dans l'Archipel. Les îles qui nous apparurent nous semblèrent bien peu répondre aux idées que s'en faisaient jadis nos imaginations d'étudiants. Ce qui pourtant était joli, c'était les voiliers gracieux, légèrement posés sur l'eau, glissant doucement, s'inclinant harmonieusement, émaillant de petites plaques blanches le bleu profond de la mer et du ciel confondus. Et lorsqu'ils apparaissaient entre deux îles, on cherchait le paysagiste de génie, qui dans un cadre si pittoresque avait su faire tenir un si reposant tableau.
    Tandis que nos yeux ne se lassaient pas de ces beautés, le commandant du bord inquiet, lui, demeurait sur la passerelle, et ne lâchait pas sa jumelle. C'est que là, derrière ces frêles barques, aux dehors si inoffensifs, à l'air si pacifique, pouvait se dissimuler traîtreusement un sous-marin allemand.
    Heureusement la nuit tomba sans que rien de suspect eût été aperçu. J'en remerciais le bon Dieu, quand, tout à coup, un éclair jeta sa lueur blafarde et crue sur les eaux. Un peu d'inquiétude passa dans les coeurs des passagers. Etait-ce le réflecteur d'un bateau ennemi ? Cela dura une minute, puis la nuit se fit plus noire. Dix minutes plus tard, la lueur réapparut, et lentement tourna. Lorsqu'elle tomba sur nous elle resta une minute accrochée à notre bateau. Aussitôt fut hissé notre pavillon.
    Alors tout rentra dans l'obscurité. C'était quelque torpilleur allié, sentinelle vigilante sur notre route.
    Le lundi 6 septembre à 5 heures du matin, nous entrions dans le port de Moudros. C'est une double rade naturelle, magnifique, bien close. On dit pourtant qu'à la mauvaise saison, les bateaux ne peuvent y séjourner, ils rompraient leurs amarres. On aperçoit Moudros et son église au sommet, église à deux larges tours. Des camps de tous côtés. Pas ou presque pas d'arbres, végétation rare.
    On nous montre un petit coin de terre qui appartient encore au roi de Grèce, trois cabanes auprès d'une batterie ; encore la batterie est elle maintenant nôtre, défendant l'entrée de la rade que ferme un filet. Nombreux vaisseaux de guerre parmi lesquels un navire russe à cinq cheminées. Nombreux transports aussi que l'on décharge dans le port.
    Des torpilleurs et sous-marins entrent et sortent. Au fond de la grande rade un transport est échoué qui fut torpillé peu auparavant au moment de sa sortie. A 4 heures du soir, nous entrons dans la rade intérieure, passant en revue, revue imposante, toute l'escadre alliée groupée là. Et le soleil couchant donnait aux hauteurs de l'île des teintes cuivrées et violacées douces comme le velours.

    Le lendemain matin 7, à h. 1/2, les chalands arrivent qui nous débarquent, vraies maisons flottantes de hauteur d'homme, en planches, divisées en compartiment avec grand couloir central. Une partie est aménagée en boxes pour chevaux ; 250 hommes prennent place là. Puis un remorqueur nous conduit jusqu'au débarcadère de l'hôpital de campagne, où nous attendent un officier du Dépôt et des voitures. Je range la compagnie sur la route et nous attendons que les autres débarquent à leur tour.
    Ce n'est que vers 10 heures et demie que nous nous mettons en marche. Route de sable toute défoncée, extrêmement pénible à la marche, sous un soleil accablant. Nous apercevons sur les hauteurs des moulins groupés en escouades, les uns tournent, les autres sont immobiles. Que peuvent-ils moudre ? Car la moisson est faite, le blé est rentré, l'orge également. Quelques pieds de maïs encore. Quelques champs bien maigres de haricots, de cotonniers.
    Nous traversons une bourgade, les maisons sont basses mais toutes ont un étage. Portes et fenêtres sont petites. Au-dessus de la porte d'entrée, un balcon rustique donne un cachet d'aisance à ce qui semble si pauvre ; point de crépissage, point de mortier entre les pierres, du moins en général. Les toits, de tuiles rouges, sont à double pente, mais de pente très faible. De temps en temps, une petite maison de cet aspect misérable, sans étage ; à côté, tout contre, une fontaine où l'on descend par un escalier ; au fond de la maison une sorte de niche ronde qui du dehors ressemble à une petite tour de flanquement ou à un contrefort, rond et bas. C'est quelque chapelle grecque. Nous traversons plus loin l'extrémité d'un autre village. Enfin on aperçoit, à flanc de colline, le camp qui nous attend. La montagne est élevée. Auprès d'un col on a établi le camp colonial. Des marabouts bien alignés, séparés par de larges allées. A terre de gros galets, de ceux dont on s'imagine sans peine que Satan montra à Jésus lorsqu'il lui dit : « Dis que ces pierres deviennent du pain ». Le capitaine des G... me reçoit. Il est l'heure du repos.
    Dès le lendemain de mon arrivée, un travail m'incombe : aller dans la direction de l'est à la recherche de sources et de puits pour le lavage du linge. A la suite de ce travail, je suis chargé d'un cours pratique de topographie. Le 10 septembre, on nous présente, officiers nouvellement arrivés, au colonel commandant les dépôts coloniaux et métropolitains.
    Après la présentation nous visitons l'église grecque : façade de temple grec très large, bas côtés étroits. Tout le long de la nef, et des bas côtés, des stalles de bois blanc non sculpté couvert de peinture jaune. Le choeur est complètement fermé par de grands panneaux avec icônes de couleur ; devant chaque icône une lampe est suspendue, Je passe à la sacristie formée simplement du fond de chaque bas côté. De là je vais dans le choeur. Un autel, un petit tabernacle de bois, une lampe indique la présence du Maître. Tout e mal tenu, lamentablement sale. Les ornements sont pliés sans soin et laissés à l'intérieur dans la sacristie.
    Je trouve des Grecs dans l'église. L'un d'eux parle un peu le français. Il me présente l'instituteur du village. J'en profite pour visiter l'école, vaste, aérée, ornée intérieurement d'un grand drapeau grec et d'un chromo représentant le roi Constantin. Cet instituteur me donna sa carte : Konstantinos-Konstantinidès, didaskalos. Il est, comme nos vieux instituteurs dé France, chantre à l'église.
    Au retour, je rencontre un pope, avec sa soutane noire légère, et sa toque orientale noire aussi. Sur sa bourrique, des raisins, et lui assis en amazone. Il est aussi peu propre que son église.
    Une belle matinée, celle du dimanche 12 septembre. La veille, au rapport du dépôt, une note avait paru, annonçant que, le lendemain, la messe serait dite au camp par le lieutenant Boxberger, et ordonnant au caporal clairon de mettre des clairons volontaires à ma disposition. Un chanteur de café concert organisa un choeur. L'autel fut dressé contre une petite chapelle grecque, et à 9 heures devant une très nombreuse assistance, j'ai célébré le saint Sacrifice, pendant lequel on chanta des cantiques dont beaucoup d'assistants reprenaient le refrain. Les clairons ont sonné aux champs pendant l'élévation et une marche à la sortie.
    Et maintenant quelques remarques sur le pays : Les hommes portent des culottes très amples ; les femmes ont le visage à demi voilé ; on ne voit souvent que leurs yeux. On les rencontre, l'amphore sur l'épaule, allant puiser de l'eau au puits du village. Les rues sont étroites et tortueuses, sans autre pavé que de la terre ou du sable. Beaucoup de bourricots montés par les indigènes transportant des marchandises, du raisin surtout. Ce raisin est très doux, les grappes fournies, les grains petits. Mais le vin grec est très fort, désagréable à boire, difficile à supporter sous ce soleil violent.
    Le dépôt est un lieu de passage. Des troupes et des officiers arrivent chaque jour pour repartir peu après. Le lundi viennent des contingents du 22e et du 7e colonial. Il y à parmi eux des soldats avec qui j'ai voyagé sur l'Euphrate, de Saigon à Marseille.
    Le lundi 13, à midi, je reçois l'ordre d'aller assister à un enterrement à l'hôpital d'évacuation de Moudros. Un sous-lieutenant voulut bien me prêter son cheval pour m'y rendre.
    L'hôpital est composé de marabouts et de quelques baraques de planches nouvellement construites. Il est à flanc de coteau derrière la ville de Moudros (petite ville sale, grande église toute neuve), rues étroites, tortueuses, montantes, des soldats anglais gardent les puits, des prisonniers turcs font des corvées.
    Un piquet de zouaves a été commandé. Deux sections, en colonne par quatre, marchent en avant après avoir rendu les honneurs. Viennent ensuite un zouave portant une croix de bois grossièrement sculptée, puis un adjudant de zouaves, à grande barbe blonde, orné d'une étole noire, ayant entre les mains un petit livre, puis une petite voiture à bourricot, sur laquelle est placé le cercueil, pauvre cercueil fragile, de bois blanc, recouvert d'un drapeau tricolore (on enterre un capitaine de zouaves). Une section, l'arme abaissée, marche de chaque côté. Une dernière section par quatre suit le cercueil ; viennent ensuite les délégations de chaque régiment. Et lentement nous allons dans le sable, à travers la plaine, jusqu'à la cité des morts où se dressent des croix blanches.
    Au cimetière, le prêtre chante le Libera que tous écoutent la tête découverte, puis une dernière fois la troupe rend les honneurs, et chacun défile, jetant à défaut d'eau bénite un peu de terre dans la tombe.

    1916/109-111
    109-111
    France
    1916
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