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Dans l'est du Yunnan 6 (Suite et Fin)

Dans l'est du Yunnan Par le P. SOUVEY (Fin.)
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    Dans l'est du Yunnan

    Par le P. SOUVEY
    (Fin.)

    Prenant congé des chrétiens de Vé-tcheu, nous partons pour le village voisin distant de 8 lis, appelé Téou-hé-tsuen en chinois, et Deu-heu en lolo. Nous y arrivons à 2 h. 20. La plupart des habitants sont occupés dans les champs aux travaux de la saison. Mais nous savons que l'un d'eux ne peut sortir de chez lui, et sûrs de le rencontrer nous allons à la cabane où il habite; il sera chargé de faire connaître aux chrétiens la prochaine visite du missionnaire. Le chrétien que nous visitons ainsi est un pauvre reclus, banni de la société humaine ; son corps est déjà atteint de décomposition. C'est un lépreux. Il vit à l'écart comme un véritable ermite : autour de sa hutte misérable est un jardinet cultivé par les soins de sa mère, qui assure
    sa nourriture quotidienne. Ce lépreux a tellement souffert du pied, l'an dernier, que pour enrayer les progrès du mal et essayer de se guérir radicalement, il profita d'une absence de sa mère pour se trancher lui-même avec un couperet toute la partie entamée. Il en fit une maladie de plusieurs mois, et maintenant qu'il s'est bien remis, il ne peut plus marcher sinon à la manière des culs-de-jatte. Très énergique et très instruit de sa religion, c'est un excellent chrétien. Très intelligent, on recherche son avis dans les affaires difficiles. Comme il lit beaucoup, il fut un jour épris des mortifications des moines du désert, et se voyant condamné à une réclusion forcée, il voulut les imiter en tout. Il disparut donc subitement pendant une huitaine de jours, mais le mal qui le dévore sans relâche le mit dans l'impossibilité d'assurer sa subsistance, et le força à revenir chez les siens. Au moment où nous arrivons près de sa cabane, un autre lépreux, accroupi devant l'entrée, fait la causette avec lui. Nous passons une dizaine de minutes à nous entretenir avec nôtre brave lépreux chrétien, puis nous repartons.
    Après une heure de route, nous apercevons Sa-yi (Say-jeu), le village du Lolo qui nous accompagne. Celui-ci nous invite à y aller, mais il faudrait faire un très long détour. Et puis le P. Badie ayant récemment fait l'administration à Sa-yi, rien ne nous attire dans cette bourgade. Cette visite de notre confrère fut l'occasion d'une réconciliation entre chrétiens et païens.
    Des païens, en effet, ayant pénétré dans la chapelle pendant les prières des chrétiens, avaient déchiré les images pieuses en menaçant les fidèles. L'affaire fut portée au mandarin qui, au lieu d'arrêter les auteurs du méfait, fit détenir en prison les chrétiens. A la longue, l'affaire finit par s'arranger à la satisfaction de tous, et des fêtes à la manière lolote furent célébrées à cette Occasion. Lutte, procession du Lion, danse du Sabre, danse des Sapèques, rien n'y manqua. Les indigènes sont très avides, de ces grandes démonstrations, auxquelles ils assistent avec leurs plus beaux costumes nationaux. C'est le village où se célèbrent les jeux qui assume aussi la charge de nourrir à ses frais tous tes invités des environs.
    Prenant congé de notre guide qui retourne à Sa-yi, nous franchissons le col, du haut duquel le regard plonge dans la belle petite plaine de Lou-nan : malheureusement, la pluie tombée aujourd'hui a recouvert au loin la campagne d'une légère buée qui rend flou tout le paysage. Nous distinguons pourtant la ville de Lou-nan au milieu de la vallée. Nous jetons un dernier coup d'oeil derrière nous, pour contempler encore une fois la montagne de Hay-yi, le Ta-koui-shan qui va disparaître à nos yeux. Une belle forêt de pins recouvre les sommets que nous traversons.
    Quelle n'est pas ma surprise d'apercevoir soudain à travers les arbres une trentaine d'hommes sur notre route. En nous approchant, je distingue devant eux un vrai bataillon scolaire. J'ai vite l'explication de ce rassemblement. Ce sont les chrétiens du village de Ta-wan-tsin qui sont venus jusqu'au sommet de la montagne au devant du Père. On leur a dit qu'un Père venant de Hong-kong allait passer par leur village, et ils se sont mis en frais pour nous recevoir en grande pompe. Tous les musiciens, les enfants de l'école et une vingtaine de spectateurs sont là. Ils nous saluent respectueusement et aussitôt, sous la direction du maître d'école, forment un cortège bruyant au-devant de nous. Deux gongs ouvrent la marche ainsi que deux longues trompettes droites pouvant mesurer 1 m. 1 /2, puis viennent deux fifres, deux flûtes, quatre petits violons, sans oublier les cymbales chinoises. En avant donc la musique! Tout le long du chemin en descendant la côte, ils vont jouer en notre honneur jusqu'au village. De leur côté, les enfants de l'école, rangés devant nous à la file indienne, se mettent à chanter. La descente dure ainsi une vingtaine de minutes. A l'entrée du village, les chrétiennes viennent à leur tour nous saluer au passage. On nous conduit au presbytère. Une fois que notre cortège nous a rendu les honneurs dans la cour du presbytère, nous remercions ces braves gens de la grande politesse qu'ils nous font, et nous montons nous reposer quelque temps à l'étage. Tout le village vient alors pour nous voir et causer un peu. Rien n'a été oublié; on nous sert notre repas du soir, ce qui nous permet de rester un peu plus longtemps avec les bons habitants de Ta-wan-tsin.
    Mais tout a une fin ici-bas ; il faut que nous arrivions au terme de notre voyage ce soir, et nous devons nous séparer de nos hôtes si aimables et si obligeants. Nous pensions continuer tranquillement, mais aussitôt que nous sommes descendus dans la cour, le cortège d'honneur se reforme pour nous reconduire solennellement. Il faut bien nous y prêter, autrement ce serait faire injure. Musique et chants recommencent donc et durent jusqu'au delà du village. Cependant, nous marchons à petits pas, et comme il est déjà 5 h. 1/2, le temps nous presse de faire un peu de galop pour arriver avant la nuit. Remerciant donc une seconde fois enfants et musiciens, nous prenons congé de notre cortège, qui se range alors de chaque côté de la route pour nous faire un dernier salut. Voici l'espace libre devant nous et nous allons à bonne allure. La route côtoie d'abord le lit encaissé d'un torrent, puis une sorte d'entonnoir cultivable, mais où, cette année, faute d'eau, on n'a pu planter le riz. Nous escaladons une première colline formée de cailloux roulés. Du haut de cette colline, la vue se repose sur un magnifique tapis de verdure; c'est le riz qui pousse avec vigueur. De ce côté-ci de la plaine et plus près de nous, s'élève une digue imposante. Toute en terre battue, large, solide, avec un chemin au sommet, elle est l'oeuvre non pas des indigènes, mais du P. Vial, qui l'entreprit clans le but d'aider ses chers Lolos, en leur permettant de transformer en rizières toute cette partie de la plaine. Et c'est grâce à cette digue que le riz a pu être planté cette année.
    Avant 7 heures du soir, nous sommes en vue de Pao-lou-tsen, ou « village de Paul », ainsi appelé du prénom du P. Vial son fondateur. Les indigènes le désignent sous le nom de Po-li-tsen Il est situé au sommet d'un éperon montagneux qui s'enfonce comme un coin dans la plaine verdoyante. Sur les pentes opposées à celles que nous voyons, est installé le village chinois de Tsin-shan-k'eou ou « l'Epanouissement de la Montagne Verdoyante ». A travers les arbres nous apercevons la résidence centrale du P. Badie chargé de tout ce district, et aussi sa chapelle. Un peu plus sur la gauche, c'est le noviciat où sont formées les vierges chinoises, qui feront un jour d'excellentes maîtresses d'école, et assureront l'éducation chrétienne des jeunes Lolotes et des jeunes Chinoises. Elles sont actuellement une douzaine au noviciat, sous l'habile direction d'une Lolote très distinguée, et une demi-douzaine perfectionnent leurs études à l'école supérieure de Yun-nan sen.
    Il est environ 7 h. quand nous entrons dans la cour spacieuse de la résidence. Les constructions sont bien distribuées et fournissent tout le logement nécessaire pour le missionnaire, une école, la domesticité, et aussi pour les chevaux.
    La chapelle est très coquette et bien proportionnée. Son vaisseau est formé de trois nefs. La nef centrale est entourée d'une tribune qui court sur trois de ses côtés, et du haut de laquelle les fidèles peuvent suivre toutes les cérémonies. Le choeur est de bonnes dimensions; l'autel bien orné. Au lieu de peintures plus ou moins réussies, sur le mur derrière le maître-autel, un immense tapis, dont le dessin représente de belles fleurs, fait un décor inattendu, et que je n'avais encore rencontré nulle part en Chine.

    La chrétienté de Po-li-tsen a été fondée de toutes pièces par le P Vial.
    Nous allions nous retirer pour prendre notre repos, lorsque deux chrétiens arrivèrent à la dérobée pour conter au Père leur malheur. L'un d'eux, un notable, avait un neveu qui, pour faire du commerce, était parti-il y a quelque temps dans les régions voisines, avec un autre camarade de Lou nan. Au bout de plusieurs mois, ayant fait de bonnes affaires, ils revinrent ensemble; mais à un certain endroit, tandis que le neveu de notre chrétien continuait directement sa route et rentrait tranquillement, l'autre voulut faire un détour avant d'arriver chez lui. Ils se séparèrent donc. Quelques mois se sont écoulés sans que l'on en- tende parler du compagnon qui avait voulu allonger sa route.
    En conséquence, la famille de ce dernier accuse tout bonnement au mandarinat le chrétien rentré, d'être cause de la disparition de son compagnon, et demande de ce fait une indemnité de $ 25, soit actuellement 200 francs.
    On a pu se rendre compte combien les brigands abondent dans le pays : un voyageur solitaire et porteur d'un petit pécule devait nécessairement les attirer. Aucune preuve, du reste, ne contre le chrétien.
    Mais en Chine ceci importe peu. Le chrétien est revenu avec des profits, l'autre en rapportait aussi, la famille qui n'a pas vu rentrer son fils demande à partager l'argent, et pour cela elle accuse; au chrétien de faire la preuve de sa non culpabilité. C'est très simple!
    Oui, mais le chrétien, apprenant aussitôt qu'il e été accusé au prétoire, sait que le mandarin va, par conséquent, l'envoyer prendre sans délai pour le mettre en prison, en attendant qu'il plaise aux autorités de juger le cas. Il prévoit que, pendant son emprisonnement, on cherchera à embrouiller l'affaire le plus possible, et que, finalement, pour se tirer de ce mauvais pas, il faudra qu'il multiplie les « pots de vin ». Dans ces conditions, notre chrétien juge prudent de disparaître sans laisser de trace, lui non plus.
    Nullement arrêtés pour si peu, les païens déposent une nouvelle accusation au mandarinat, en tenant responsable notre chrétien notable, oncle de celui qui vient de disparaître, et pour corser le cas, ils affirment que leur fils disparu avait confié au chrétien un manteau dans lequel il avait placé une somme de $ 9,50, soit 76 francs, et que cette somme doit être ajoutée aux dommages intérêts.
    L'oncle à son tour, pris de peur, s'est enfui pour éviter toutes les misères de la procédure mandarinale, et il vient ce soir exposer son cas. La chose paraît au fond tellement plaisante, que pour montrer à ces gens tout le ridicule de ces accusations faites à tort et à travers, je suggère que le notable chrétien pourrait parfaitement aussi accuser les païens de la disparition de son neveu, dont il est actuellement sans nouvelles, et demander, de son côté, comme dommages intérêts, exactement la même somme que celle requise par les païens. C'est bien, en effet, à cause de la crainte des païens et de leurs mauvais procédés que le jeune chrétien a disparu subitement, sans qu'on sache ce qui lui est arrivé depuis dans un pays infesté par les brigands. Le fond de ces affaires est une véritable comédie, mais les effets en sont désastreux.

    Mercredi 9. Le P. Badie et moi quittons Po-li-tsen à 10 h. 1/4 du matin, et nous dirigeons vers le nord pour remonter la plaine de Lou nan. Notre chemin passe au milieu de champs couverts de maïs, de haricots, de fèves; plus loin, voici des aubergines, des pêchers, des grenadiers. Nous approchons du marché de Pan-kiao, où nous entrons à 10 h. 1/2. Au-dessus de la grande porte d'entrée, je remarque, collées contre le mur par la boue de leurs racines déjà desséchées par le soleil, quantité de petites touffes de plants de riz. C'est ici une coutume superstitieuse; pour ces pauvres gens c'est le moyen de se plaindre au ciel du manque d'eau qui dessèche toutes leurs rizières. Nous traversons rapidement cette bourgade et continuons à travers la vallée, bordée à l'est et à l'ouest par des falaises de terre rouge, tandis qu'au fond de la cuvette où nous marchons, la terre est plus foncée et plus productive. La vallée va en se relevant progressivement dans la direction du nord où elle est moins fertile.
    Nous apercevons trois groupements de maisons sur notre gauche, c'est le village de T'ai-ping-tien, à un petit kilomètre de notre route. Un mamelon que nous gravissons nous fait dominer la plaine. A peu de distance devant nous, la ville murée de Lou nan, et sur notre droite les deux villages de Pi-lo-tien et de Lao-tchang-po. Il est 11 h. 1/2 quand nous passons dans le village de A-ou-tsuen, d'où nous redescendons par une légère pente dans la vallée toute couverte ici de rizières, car elle a pu être irriguée grâce à la rivière de Pan-kiao. Vingt minutes plus tard nous laissons sur notre droite le village de San-pankiao ou le « Pont aux Trois Planches ». Les villages sont très nombreux dans cette vallée; cinq minutes plus loin, nous passons à la lisière du village de I-tsong-tang, en bordure à droite du chemin; 500 mètres plus loin, vers l'est, se trouve le gros bourg de Ta-touen, et nous voici aux portes de la ville sous-préfecture de Lou nan, dont nous apercevons devant nous un petit fortin magnifiquement situé pour surveiller la vallée, au loin; il est juste à l'entrée de la ville du côté ouest.
    Lou nan est une ville d'apparence très coquette, telle qu'on aime à se représenter les bonnes vieilles villes d'antan. Une muraille bien régulière et bien entretenue, surmontée d'un collier de verdure composé d'arbres de toutes sortes, les maisons apparaissant çà et là au travers du feuillage, puis dominant le tout, une tour de pagode, tel est l'aspect de Lou nan. La ville semble ainsi agréable, bien ramassée, compacte et entourée d'un décor naturel.
    Nous entrons par la porte de l'Ouest, en Contrebas du fortin signalé tout à l'heure. Devant la porte, un bel arc de triomphe en pierres sculptées et ajourées rappelle aux générations actuelles le souvenir d'une veuve qui sut conserver pieusement la mémoire de son époux. Ce cas de fidélité conjugale est chose remarquable en Chine, et autrefois les Empereurs aimaient à le donner en exemple aux populations, en faisant dresser en l'honneur des veuves fidèles ces sortes d'arcs de triomphe.
    Dès que l'on a franchi une cinquantaine de mètres, on se trouve à un carrefour, avec, à sa droite, une porte bien décorée, c'est celle du Sud, et, à sa gauche, la rue principale. Deux gros cubes de maçonnerie devant une maison sont destinés à recevoir un mât de pavillon, indiquant que l'hôte qui réside en ce lieu appartient à une classe distinguée, et jouit de grades ou d'emplois officiels. J'ai remarqué dans Lou nan ces cubes de maçonnerie devant une demi-douzaine de maisons.
    Nous traversons la ville du sud au nord en remontant la grande rue. La circulation est très active aujourd'hui; plus nous avançons et plus la foule augmente. C'est jour de marché et des milliers de personnes sont venues augmenter pour quelques heures la population. Les étalages sont installés le long des rues de chaque côté. On vend de tout, depuis l'herbe pour nourrir les chevaux, jusqu'aux chevaux eux-mêmes. On peut ainsi, d'un coup d'oeil, observer en passant tous les produits du pays en cette saison : pêches, prunes grosses et petites, aubergines, haricots, beaux choux pommés, tomates, navets, pois, fèves, carottes, potirons, courges de différentes espèces, champignons, sans oublier l'indispensable riz. Au centre dé la ville une pièce d'eau, qui serait vraiment belle et pittoresque si son eau était renouvelée un peu plus souvent ; elle me rappelle le Lac de Jade de Pékin, et c'est tout dire. Tout près de là est la belle pagode que nous apercevions tout à l'heure dominant la ville de sa haute tour.
    Nous sortons de Lou nan par la porte du Nord, et nous voici à nouveau dans les rizières.
    Après deux heures de marche, nous arrivons à la hauteur de Pe-shan, la Montagne Blanche, puis nous descendons dans un petit vallon où nous retrouvons des terres cultivées. Devant nous, un groupe au-dessus duquel flottent des étendards me semble tout d'abord des soldats chinois au repos. En fait, ce sont les jeunes gens de Lou-mei qui viennent nous chercher. Ils nous précèdent et nous font cortège jusqu'à la résidence. Le presbytère est à l'entrée du village, juste en face de l'étang qui sert de lavoir ; il domine la colline tandis que les maisons de Lou-mei s'étagent sur les pentes à l'est. Je me repose un jour entier dans la chrétienté de Lou-mei. Si j'osais risquer un chiffre, je dirais qu'il y a de 50 % à 60 % des habitants qui souffrent des yeux, depuis les plus petits que leur mère porte encore dans les bras, jusqu'aux vieillards dont ce mal vient accroître les infirmités. Et pourtant ce n'est pas simplement au manque d'hygiène que l'on peut attribuer un mal aussi répandu.
    J'ai ici l'occasion d'aller prendre un repas dans une famille chrétienne. On a tout mis en oeuvre pour nous traiter le mieux possible. Je ne parlerai pas autrement du menu, sinon pour dire que ce repas valait mieux que beaucoup de ceux dont nous dûmes nous contenter pendant notre voyage, dans les maisons où l'on nous accordait l'hospitalité le soir.

    Vendredi, 11. Je quitte Lou-mei, accompagné du P. Badie pendant quelques lis. Non loin de Qua-tse, mon confrère et moi nous disons adieu. Nous reverrons-nous ? En tout cas j'emporte de mon compagnon de route le plus charmant souvenir.
    Désormais me voici seul Européen avec mon porteur de bagages et mon domestique; un paysan de Lou-mei se joint à nous, et paisiblement nous, arpentons les routes de Lolotie, nous dirigeant vers Y-leang.
    Nous escaladons les rocailles qui se dressent devant nous, et sur l'autre versant de cette colline nous descendons presque à pic sur le village de Anou Shang. A partir de là, nous inclinons vers le nord ouest, au milieu d'une vallée étroite bien cultivée et toute plantée de riz.
    Je compte dans la vallée trois hameaux composés de quelques maisons seulement; ils relèvent du village que nous venons de dépasser. Le sentier qui nous mène au sommet des monts est ménagé en pente assez douce. Tous les 500 mètres nous découvrons, dans les replis de la montagne, de petits hameaux de 4 et parfois 8 à 10 maisons. Nous parvenons dans une sorte de défilé, à l'endroit où viennent expirer les contreforts des diverses montagnes qui nous environnent. Après quelques Minutes seulement en route plate dans ce défilé, nous montons vers un autre col.
    Je remarque en passant trois maisons à notre gauche ; ce sont trois fermes complètement séparées l'une de l'autre et entourées d'immenses champs de maïs de très belle venue.
    Continuant notre marche, nous arrivons au point culminant de la montagne, dans des roches noires, d'apparence marneuse et éveillant l'idée de formations carbonifères. A l'horizon, ce sont partout des chaînes de montagnes, des pics sans nombre. Une belle vallée nous apparaît au loin sur notre droite et un peu en arrière, mais elle n'est pas sur notre chemin. Aux deux extrémités d'un berceau qui découpe les sommets du plateau où nous descendons, voici à notre gauche les deux groupes qui forment le village de Hou-kia-shang. Un kilomètre plus loin nous longeons, sans y pénétrer, le village de She-titsen. Nous passons entre ce village et un étang qui se trouve sur sa face nord, et où l'on prend en ce moment l'eau à l'aide de « norias », pour irriguer les rizières. Il y a là une batterie de 6 norias fonctionnant en même temps pour remplir le petit canal d'irrigation. Contournant l'étang, nous passons sur une énorme carapace de roc, c'est le toit d'une belle caverne s'ouvrant sur un gouffre en bordure de notre chemin.
    Bientôt nous arrivons à un col d'où nous découvrons soudain un coin de la très riche plaine de Y-leang, toute plantée de riz et magnifiquement verdoyante.
    Dès lors noire route, large sur les hauteurs, se rétrécit en un étroit sentier s'insinuant aux parois de là montagne et surplombant un précipice à pic d'environ 200 mètres de profondeur, sur notre gauche. On pourrait par delà ce gouffre lancer une pierre sur la montagne voisine, tant les parois sont à pic. C'est une longue crevasse au fond de laquelle mugit un torrent. « Appuyés majestueusement à l'espace, les monts s'entre ouvrent pour laisser se précipiter dans la plaine de petites sources torrentielles qui s'abattent en bouillonnant, en chuchotant comme pour porter aux champs de la plaine je ne sais quelle heureuse nouvelle des sommets ». C'est du moins ainsi que nos romanciers décriraient pareil spectacle.
    Le sentier est en pente facile à descendre ; je mets donc pied à terre pour me dégourdir les jambes, et jouir à mon aise de la sauvage beauté de cet étroit corridor. Au bout de vingt minutes, un petit bosquet de pins marque l'extrémité de ce passage si pittoresque. Passant à droite du bosquet, je vois s'épanouir devant moi toute la partie nord de la plaine Y-leang, avec la tache blanche dentelée de pagodes que forme la sous-préfecture, environ à 5 kilomètres à vol d'oiseau. La descente devient plus abrupte. Frappé par la beauté et la fertilité de cette plaine, je m'arrête un instant pour en mieux saisir les détails, et mes yeux surpris comptent l'un après l'autre 47 villages dans la partie de la vallée qui est devant moi. Le grand nombre de ces villages indique suffisamment la force de production de cette terre fertile, où s'étale en interminables méandres le Pata-ho. La ligne du chemin de fer reste invisible, un bourrelet de collines la cache à la vue.
    Déjà nous sommes au bas des pentes ; à notre droite c'est te village de Lou-kia-yin ou du « Camp des six Familles ». Aussitôt commencent les vergers qui sont un dés traits caractéristiques de cette région. Poiriers, jujubiers, grenadiers y poussent à merveille. C'est la saison des fruits, et les grenades d'un beau rouge forment un décor inattendu coupant la monotonie du feuillage vert. Plus loin nous passons dans des plantations de pêchers. Une rencontre faite inopinément jette tout à coup une note de tristesse parmi les belles impressions que je ressentais ici. En sortant d'un fourré, nous voyons à quelques mètres de notre chemin, en contrebas d'un talus, un pauvre malheureux qui creuse une fosse. Sa femme est là avec lui, près d'une natte roulée d'où je vois sortir les jambes d'un enfant qui pouvait avoir une dizaine d'années. Seuls, en ce lieu écarté, sans nul apparat, sans témoins amis, ils déposent dans la fosse le corps de leur enfant. Pas le moindre honneur rendu à ce pauvre petit cadavre ; c'est le paganisme dans tout ce qu'il a de plus glacial. Mes guides pressent le pas pour ne pas voir plus longtemps ce lamentable spectacle.
    Vers midi nous entrons dans le village de Tchen tso-teou et atteignons la rive gauche du Pa-ta-ho. Il faut traverser le fleuve en barque, c'est l'affaire de 10 minutes. Mon cheval ne fait aucune difficulté ni à l'embarquement, ni à l'arrivée sur l'autre rive. Les fleuves sont si nombreux et les ponts si rares, que les chevaux sont bien habitués dans ces pays à quitter la terre ferme pour s'abandonner au fil de l'eau. Nous passons ici à quelques kilomètres en aval du point où nous traversions le Pa-ta-ho, au commencement de cette excursion qui va prendre fin; le circuit que j'ai tait est donc une boucle complète. Afin de franchir la plaine toute plantée de haricots, de maïs et de riz, qui nous sépare de Y-leang, je me remets en selle pour mieux jouir du coup d'oeil que peuvent m'offrir ces derniers kilomètres. Du milieu de la plaine, Y-leang m'apparaît comme formant nettement deux villes : l'une en plaine, et l'autre s'étageant sur la colline qui horde la vallée de ce côté. La ville haute est entourée d'une muraille en briques, qui escalade la colline et entoure les demeures mandarinales. Vers la partie inférieure de cette muraille, on distingue comme une sorte de cadre en bois qui a toutes lés apparences d'un gibet, et je songe que c'est sans doute là que les autorités chinoises montrent à leur « bon peuple » les effets de la justice. Nous traversons rapidement la ville commerçante au bas de cette colline, et sachant que je ne trouverai personne à la mission aujourd'hui, je ne m'arrête qu'à la gare où, en attendant le train, je prends un frugal repas assis sur mes bagages. Tandis que mon domestique va continuer avec mon cheval jusqu'à Yun- nan sen par la route des caravanes,je prends congé des deux chrétiens de Lou-mei qui sont venus m'accompagner jusqu'ici. Il est 2 h. 1/4, voici le train qui en trois heures va me déposer à Yun-nan-sen ; j'ai retrouvé la civilisation qui emporte le voyageur sans lui permettre de jouir à son aise de la beauté des sites. Adieu la belle nature ! Mes vacances sont terminées. Puissé-je du moins les avoir bien employées à faire mieux connaître et aimer les pays Lolos, avec leurs habitants au coeur simple et droit, qui ne demandent qu'à « voir Dieu ».
    1921/83-95
    83-95
    Chine
    1921
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