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Dans l'est du Yunnan 5 (Suite)

Dans l'est du Yunnan Par le P. SOUVEY (Suite)
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    Dans l'est du Yunnan

    Par le P. SOUVEY

    (Suite)

    Dimanche 6 juillet 1919. Nous devons nous transporter pour demain à 15 lis d'ici. Vers 2 heures, donc, nous partons accompagnés jusqu'à la sortie du village par presque toute la population, nous traversons Heu-neu d'un bout à l'autre. Le village n'est pas très grand, il comprend une cinquantaine de maisons. Récemment, une demi-douzaine de ces maisons ont été incendiées par les brigands qui déclanchèrent une attaque de nuit sur la face opposée à celle où est établie la Mission. Les indigènes résistèrent vaillamment ; si les bandits réussirent à incendier quelques maisons, l'incendie lui même les desservit, car à la lueur des flammes, les Lolos purent ajuster leur tir et mettre leurs assaillants en déroute. Le chef des bandits fut même blessé à la main, et furieux de sa déconfiture, il tança ensuite vertement ses hommes : «Je vous avais bien dit qu'il ne fallait pas s'attaquer aux Lolos, car il n'y a rien à gagner avec eux ». Déjà deux ou trois maisons ont été reconstruites, mais les traces de l'incendie se voient encore. A partir d'ici, ce sont les chrétiens eux-mêmes qui se chargent du soin de nous guider et de porter nos bagages, ils ne permettraient pas qu'on leur fît l'injure de prendre des païens.

    Nous allons dans la direction du sud : au delà d'une légère pente qui ferme l'horizon de Heu-neu, nous entrons de nouveau dans une région rocailleuse, au milieu de la terre rouge : ce sont les agglomérats de calcaire qui continuent toujours. Ca et là quelques vallons cultivés autant que faire se peut.
    Nous visitons, en passant, l'école chrétienne de Dje-djou
    Voici Gi-tchai, appelé en lolo Shou-mou-peu. Une grande place s'étend devant le réservoir d'eau, et donnant sur cette place, le presbytère. Désirant se faire chrétiens, les habitants de Shou-mou-peu s'en allèrent trouver le missionnaire le plus voisin, alors le P. Vial, fondateur de tous les postes que nous parcourons présentement, et lui demandèrent à se convertir. Le P. Vial leur répondit que s'ils désiraient vraiment se faire chrétiens, il leur fallait bâtir une maison de prières « Kin-tang ». Sans plus consulter le missionnaire, les indigènes s'en retournèrent chez eux, et dans leur belle ardeur bâtirent aussitôt le presbytère et la chapelle tels qu'ils sont encore. Aussi ces constructions laissent-elles beaucoup à désirer au point de vue de l'hygiène, de l'emplacement et de la lumière. La chapelle est si humide que l'eau y séjourne dès qu'il pleut, elle est en contrebas d'un talus qui y déverse toutes ses eaux. Placés quelques mètres plus en arrière, les constructions de la Mission eussent été très bien situées. Mais les Lolos n'avaient pas fait tant de calculs. Telles qu'elles sont, ces bâtisses restent du moins comme le témoignage de la grande bonne volonté des néophytes.
    Le soir, en attendant la prière qui se fait en commun, les gens du village et des groupements voisins viennent pour nous saluer et causer « avec leur Père ». Le lendemain, malgré la pluie qui tombe, ils reviennent des hameaux voisins pour assister à la sainte messe. Hommes, femmes et enfants sont heureux de pouvoir s'approcher des sacrements. Nombreux sont les indigènes qui possèdent un fusil, ils arrivent donc en armes et pour faire honneur à Notre Seigneur substantiellement présent au milieu d'eux par la sainte eucharistie, ils déchargent quelques salves à l'élévation et pendant la communion.

    ***
    Lundi 7. Une fois notre déjeuner pris, nous nous mettons en route à 9 h. 4/1, la pluie cesse. Nous remontons dans la direction du nord-ouest, car nous allons faire un détour pour visiter en passant le village de Houi-tche appelé Vé-tcheu en langue lolo. Nous en sommes à 10 lis seulement. Nous allons faire un petit pèlerinage au tombeau du P. Vial qui fut le premier apôtre de toute cette région.
    Le village de Vé-tcheu est très bien situé, sur une petite éminence qui, par delà les mamelons voisins, domine la vallée large de deux à trois kilomètres, située entre Vé-tcheu et la chaîne de montagnes qui le sépare de la plaine de Lou-nan. Au sommet de cette chaîne de montagnes, au point culminant, on aperçoit la colonne rappelant la présence à Lou-nan d'un sous-préfet. Le presbytère est situé à l'extrémité du village. La résidence est spacieuse, bien construite. La chapelle est peut-être la mieux faite de la région : elle aussi a été élevée par les soins des habitants, mais on put heureusement diriger leurs travaux pour éviter les défauts de celle de Gni-tchai. Dans l'un des angles de la cour, est l'école où un maître chrétien enseigne la langue chinoise aux enfants chrétiens et païens. Le chinois est davantage parlé dans ce village que dans les deux précédents, parce que Vé-tcheu se trouve en rapports plus fréquents avec les Chinois de la plaine de Lou-nan. Une perpendiculaire partant du milieu exact du mur latéral de la chapelle passerait juste par le centre de la tombe où, depuis décembre 1917, repose le regretté P. Vial. C'est là l'emplacement qu'il s'était choisi lui-même, afin de rester au centre du pays des Lolos qu'il a tant aimés. Sur un tertre de gazon une simple croix de bois rappelle, par une inscription en chinois, qu'il repose en ce lieu. Nous récitons un De profundis et nous repartons.
    En face la résidence de Vé-tcheu se dresse un rocher couronné de blocs calcaires, formant comme les créneaux d'un château fort. C'est dans cette véritable citadelle qu'au temps de la révolte des musulmans, un Lolo plus intrépide que les autres tint tête pendant une dizaine d'années à la tempête qui dévastait le Yunnan. Tout était pillé, égorgé, saccagé, brûlé dans le reste du pays, mais le brave Lolo demeura indemne sur son rocher inexpugnable. Il était venu se fortifier sur cette hauteur parce qu'elle forme un véritable bastion d'où il pouvait garder les routes conduisant dans l'intérieur du pays lolo. Pendant ces années de vives luttes, de nombreuses maisons furent construites tant sur l'étroit plateau qui s'étend au sommet du rocher qu'au pied même de cette citadelle naturelle. Une fois l'ordre rétabli, ces constructions furent abandonnées et devinrent inutiles, toutefois elles avaient une certaine valeur parce que leurs assises étaient toutes en pierre de taille. Le chef lolo, qui fut l'âme de cette résistance contre les musulmans et le sauveur de son pays, fit don de ces ruines au P. Vial pour l'aider à construire sa chapelle et sa résidence.
    En faisant le tour de la résidence, je ne relève des traces de houille sur le rebord de la colline; rien d'étonnant dans ces pays où les dépôts houillers abondent, mais ne sont pas exploités.

    (A suivre).






    1921/70-73
    70-73
    Chine
    1921
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