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Dans l'est du Yunnan 4 (Suite).

Dans l'est du Yunnan (Suite).
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    Dans l'est du Yunnan

    (Suite).

    Le grenier où nous logeons ne comprend que les quatre murs, en briques faites de terre battue et simplement séchée au soleil. Dans la charpente des tiges de bambous passées entre les poutres forment une claie solide qui comprend toute la longueur du grenier. On y fait sécher le maïs, cependant ce soir elle est vide et les hommes, les enfants de la maison avec nos domestiques y passeront la nuit pour nous faire les honneurs du grenier tout entier. Nous avons soupé par précaution avant de quitter la résidence de mon confrère, il ne nous reste qu'à passer la soirée en causant tranquillement avec nos hôtes. Ce sont de bons catholiques, leur famille est assez nombreuse, elle comprend une trentaine de membres qui tous se réunissent chaque soir dans la grande chambre du milieu de la maison, au rez-de-chaussée pour y faire en commun les prières du soir, de même pour sanctifier leurs dimanches lorsque le missionnaire n'est pas de passage. Les enfants sont nombreux, ils viennent tous et nous approchent familièrement, malheureusement ils ne connaissent pas d'autre langue que le Lolo et il n'y a pas moyen de tenir une conversation. Le plus jeune, croyant sans doute que je suis un nouveau missionnaire destiné à la région, me prend sous sa direction et cherche à tout prix à m'enseigner la langue, m'indiquant et me répétant deux fois et plus le nom de tous les objets qui tombent sous sa main. Il me fait répéter jusqu'à ce que j'aie bien prononcé, puis il s'épanouit dans un bon rire, franchement joyeux, pour continuer aussitôt sa leçon sur d'autres noms. Avec une telle méthode, on apprendrait rapidement les mots les plus usuels, malheureusement je ne puis profiter d'un si excellent maître qui, dans sa naïveté, ne laisse passer aucune faute. Mais il se fait tard, on se sépare pour faire la prière du soir.
    3 Juillet; longue est l'étape aujourd'hui, environ 115 lis; aussi nous levons-nous de grand matin, et, après avoir cassé la croûte et pris congé de nos charmants hôtes, nous nous mettons à cheval à 5 heures. Cette fois changement de décors : la pluie qui jusqu'ici avait toujours cessé quand nous nous mettions en route continue à tomber fortement. Mais nous ne pouvons hésiter, il faut que nous soyons ce soir à Hai-yi, nous causerions ici une gêne énorme aux pauvres gens dont nous avons accepté l'hospitalité cette nuit. Je vais pouvoir de cette façon me rendre compte de la différence qu'il y a à voyager par le beau temps et par la pluie, rien n'aura manqué à mon voyage. Le temps est partout bas, assombri par les nuages gris, l'horizon est partout bouché par un épais brouillard qui cache à mes yeux le paysage. Le chemin est boueux, glissant, à peine visible à travers la pluie. J'ai bien un imperméable mais il serait vite traversé, j'ouvre par surcroît mon parapluie. De la sorte me voilà très occupé, il me faudrait presque une troisième main. Avec cela comme l'imperméable colle sur les genoux la pluie le traversé, me voici donc au frais. Il me semble que cette expérience de la pluie à peine commencée est parfaitement suffisante pour que je sache ce qu'il faut en penser, quand reverrons-nous le beau temps, le soleil? Hélas, on ne voit même pas « un peu de jour, embrumé, luire au bout de la route ». Nous passons ainsi des champs, des pelouses, une forêt de pins au sommet d'une colline et arrivons ainsi, sans trop savoir comment, au village de To-po-ho à 5 h. 3/4 où nous n'avons d'autre agrément que celui d'entendre les aboiements des chiens sur notre passage. La route se poursuit anxieusement monotone sous la pluie, on se demande avec quelle vitesse nous marchons par ce temps là et si nous pourrons ournir aujourd'hui toute l'étape prévue. Nous pourrons pourtant s'il le faut nous arrêter à quelques 15 lis du terme de notre voyage chez des chrétiens indigènes, au sommet d'une montagne. La pluie nous poursuit de la sorte pendant deux heures par monts et par vaux. Un long chemin creux transformé en torrent frémissant nous conduit à l'entrée du village de Ka-leu que nous laissons sur notre droite. Nous longeons une forêt pour entrer ensuite dans les champs et traverser un ruisseau aux eaux déjà gonflées par les pluies. Nous passons sans difficulté et bientôt commençons l'escalade d'une longue côte en montagne sur un terrain d'aspect sombre, ocre, noirâtre. La pente est raide, mais la crête, franchie, nous restons enfermés entre deux collines, le chemin encaissé nous fait ensuite grimper un autre col du haut duquel nous découvrons une belle plaine toute verdoyante de riz, au fond s'étage sur une croupe de collines, le village de Ki-sou-tchai ou du « Gésier de Poulet » prononcé dans le pays « Tchi-siou-Tcheu ». Après avoir traversé la plaine des rizières et franchi un pont nous arrivons à Tchi-siou-tche à 7 h.1/4. Nous prenons ici les devants sur la pluie qui semble rester derrière nous et qui nous accompagnera de loin tout le reste de la journée.
    Dès l'entrée du village nous tournons à droite pour prendre le chemin de la forêt et débouchons ensuite sur un petit plateau fortement entamé par les eaux qui ont même creusé une sorte de petit précipice en travers de la route : les hommes peuvent bien y passer, mais nos chevaux n'en sortiraient pas. Nous allons faire un détour de près de deux kilomètres pour éviter ce passage dangereux et rejoignons nos domestiques à l'entrée d'un fourré où de hauts buissons bordent et encaissent notre chemin. Enfin l'horizon s'ouvre de nouveau devant nous, une descente va nous permettre d'entrer dans une très jolie vallée qui s'étend depuis Szetsong jusqu'à Kouangsi-tchéou et dans laquelle passe la route reliant ces deux petites villes de provinces. Nous ne sommes guère éloignés de Kouangsi-tchéou que de 20 lis. La ville est sur notre gauche, au Sud Ouest, juste derrière le dernier contrefort où vient expirer la chaîne dé collines que nous venons de franchir et qui encadre la vallée. La vallée est toute en champs de maïs dans sa partie plus élevée, à la naissance des hauteurs, et en rizières dans sa partie plus facilement irrigable. Malheureusement toutes les rizières ne sont pas encore plantées, faute d'eau en quantité suffisante. Nous traversons la vallée dans toute sa largeur, croisons bientôt la grande route préfectorale, nous nous dirigeons vers le village de I-ko-ho qui s'aperçoit au pied des collines de l'autre côté. Il est 8 h. 1 /4, quand nous entrons dans ce village : un païen complaisant met sa maison à notre disposition.
    C'est là que nous faisons une petite halte d'environ un quart pour permettre à nos domestiques de remettre en état leurs chaussures faites de paille tressée, détrempée par l'eau et alourdies par la boue des chemins.
    Nous remettons en route à 9 heures pour gravir aussitôt la colline qui se dresse près du village et arrivons en un quart d'heure sur un plateau de peu d'étendue au delà duquel nous voyons se dérouler l'un des compartiments de la plaine de Sze-Tsong. Tout en cheminant sur ce plateau étroit nous passons devant une source dont des mains fidèles ont pris soin, elle est encadrée d'une margelle de pierres. Son eau passe pour avoir la vertu de guérir toutes les maladies; elle constitue pour les païens une sorte d'eau miraculeuse. Au-dessus de la source un pagodon a été élevé à la mémoire du génie tutélaire qui protège ces ondes salutaires.
    Une légère dépression nous amène dans la plaine où nous trouvons un gué pour traverser le torrent qui la fertilise. Puis nous nous engageons au travers de vastes rizières, toutes plantées, permettant d'espérer une riche moisson. Les canards sauvages prennent tranquillement leurs ébats à l'abri du rideau de verdure que tendent les tiges élancées du riz. Figé sur ses longs pieds, le héron immobile semble perdu dans une rêverie sans fin aux bords des rizières remplies d'eau, il passe ainsi de longues heures à guetter sa proie. De nombreux petits bosquets rompent la monotonie de la plaine, renfermant en leur gracieux écrin de paisibles villages. Seuls les brigands viennent parfois troubler le calme de cette région. Voici Sin-Po où mon compagnon de route faillit être dévalisé au commencement de l'année. Plusieurs bandes de brigands, en quête d'aventures parcouraient alors la plaine; leur présence était signalée partout. Les habitants de Sin-po voyant arriver des porteurs chargés de colis pensèrent se trouver en présence de complices transportant le butin fait par les voleurs, et ils allaient faire aux porteurs un mauvais parti pour s'emparer de ces objets qu'ils croyaient volés. Mais sur ces entrefaites, le missionnaire rejoignit ses porteurs de bagages, les gens de Sin-po reconnurent leur méprise et rentrèrent aussitôt leurs armes.
    Aux flancs d'une chaîne de collines qui nous ferme l'horizon s'étage Pé-she-teou ou village du « Blanc Rocher » et plus près de nous, devant ces mêmes collines, c'est le gros village de Kio-tsen qui commande la passe. Kio-tsen nous apparaît comme une sentinelle vigilante retranchée derrière un fossé que surmonte un mur en terre percé de meurtrières et flanqué de tours carrées permettant d'explorer au loin les mouvements dans la vallée. Passant de l'autre côté de la colline sans entrer dans le village, nous arrivons au cimetière où nous voyons de nombreux groupes de chinoises qui s'en vont dans une pagode voisine brûler des bâtonnets d'encens en accomplissement d'un voeu fait pour implorer la pluie. Nous faisons la halte un peu plus loin dans un bouquet de châtaigniers et de chênes.
    Notre repas terminé nous reprenons notre route un peu après-midi. Le chemin large et carrossable côtoie d'abord un étang, puis franchit un seuil peu élevé pour entrer ensuite sur un vaste plateau. En nous retournant nous voyons sur notre gauche, de ce côté des collines Sin-miao-tsen ou le « village de la Nouvelle Pagode ». La route reste très agréable tandis que le temps devient menaçant, derrière nous gronde le tonnerre, il pleut là même où il faisait si bon tout à l'heure prendre notre repas champêtre. Des buissons qui bordent notre chemin attirent les affamés. Je vois beaucoup de femmes et d'enfants y venir munis de paniers où ils déposent soigneusement les petites haies rouges que produisent ces ronces. Tout ce qui peut servir d'alimentation est précieusement recueilli, et ces baies ont du reste une certaine saveur qui rappelle assez discrètement le goût des pommes. Je les ai vues en France ces mêmes petites baies, et les petits bergers qui les connaissaient bien les croquaient avec plaisir. A l'extrémité du plateau nous gravissons une légère pente qui donne accès dans un pays beaucoup plus vallonné. Il est 1 heure, nous pouvons entrevoir sur notre droite et en contrebas le village de Pélou-pa (prononcé aussi Pé-long-pa ou plaine du Dragon Blanc) tandis que l'appellation précédente signifierait « plaine du Loup Blanc ».

    Ce village eut dernièrement son épopée héroïque? 500 bandits armés de fusils et de canons vinrent essayer de le surprendre, mais Pé-lou-pa soutint vaillamment un siège de 4 jours. Entouré d'ennemis et se rendant compte qu'il ne pourrait tenir indéfiniment, il fit demander du secours dans les villages de la vallée voisine, à Kio-tsen en particulier, mais personne n'osa bouger. Heureusement que dans sa détresse il avait réussi à dépêcher des messagers dans les pays Lolos parmi les indigènes Sa-gni, à 50 lis de là, de l'autre côté des montagnes qui barrent son horizon. Le missionnaire français qui résidait dans le village où arrivèrent les messagers de Pé-loupa et qui, après 30 années de résidence au milieu des aborigènes, a voix au chapitre de la tribu, crut utile de prendre immédiatement en considération les demandes du village assiégé. On fit des plans de campagne, chaque village Sa-gni dut fournir son contingent d'hommes armés de fusils, et les chefs prirent le commandement de cette petite armée qui pouvait s'élever à un millier d'hommes. Les brigands en imposaient aux villages de la vallée car ils passaient pour invincibles, mais les Lolos sont de leurs côté renommés pour leur habileté consommée à la chasse. Le quatrième jour du siège les brigands apprennent soudain avec terreur que les Lolos en armes descendent des montagnes contre eux, une dernière attaque contre le village encerclé échoue, la lutte va donc s'engager sanglante et les bandits seront pris entre deux feux. Mais aux âmes lâches la valeur est souvent inférieure à la tâche. Ces terribles brigands lèvent aussitôt le siège; des deux canons rayés à leur disposition ils réussissent à en faire éclater un, mais l'autre est abandonné tel quel. Les bandits détalent laissant derrière eux tout ce qui pourrait ralentir leur fuite éperdue, tandis que les Lolos arrivent triomphant et sans avoir tirer un coup de fusil, au village délivré qui les reçut en vainqueurs. La victoire de Pé-lou-pa avait été facile, elle n'en porta qu'un plus rude coup au prestige d'invincibilité dont les bandits aimaient à se glorifier. Non seulement Pé-lou-pa, mais toute la région jusqu'à A-in-li ; c'est à dire à près de 100 lis à la ronde fut débarrassée des brigands qui jugèrent prudent d'alter tenter fortune ailleurs. Les Sa-gni rapportèrent les deux canons pris sur les brigands, et on pouvait les voir naguère encore à A-inli ; car maintenant ils sont chez le mandarin qui prétend vouloir punir les bandits. A l'époque il n'y avait pas de titulaire au poste de sous-préfet de Kouang-si-tchéou, et l'intérimaire se souciait fort peu d'avoir affaire avec les brigands.

    A quelques centaines de mètres plus loin notre chemin passe en bordure du village de Siao-pé-lou, ou Pé-lou-le-Petit : une vallée bien cultivée, toute plantée de maïs nous sépare d'une première chaîne de montagnes au bas de laquelle nous entrons, à 1 h. 3/4 dans le village de Lou-tsi-pa. Nous tournons aussitôt à gauche au milieu de rizières dont les unes sont déjà plantées, tandis que les autres restent incultes, faute d'eau : les jeunes plants de riz qui devaient servir à les planter sont devenus trop grands, et faute de pouvoir en tirer parti autrement, ces plants ont été arrachés à poignée et jetés sur le chemin dont ils renforcent le talus! Au lieu de riz on plantera des légumes dans ces rizières à sec. A notre gauche on aperçoit le village de Lou-sa au bas des pentes. Mais voici la montagne à franchir. Nous montons assez rapidement, car la route est belle jusqu'au sommet du premier col. Une pluie fine rend alors la route plus glissante. Une fois de l'autre côté du col, le regard découvre partout des affleurements de charbon auxquels conduisent plusieurs sentiers. Nous passons devant des galeries ouvertes par les indigènes pour extraire le charbon dont ils ont besoin et qu'ils n'exploitent qu'à la saison sèche. Nous surplombons ici presque à pic une vallée si étroite, qu'elle ne permet même pas le passage d'une route. En quelques minutes nous sommes au fond de cette crevasse où nous rencontrons, blotti dans une hutte un chinois qui, fusil en main, semble être le gardien de ces lieux. A droite et à gauche, des troupeaux paissent sur les flancs de la montagne, sous l'oeil vigilant de jeunes bergers. Nous sommes ici dans le bassin houiller qui s'étend depuis Tou-dza jusque dans les environs du point où nous passons et affecte une direction générale N.-E. S.-O. Poussé par la curiosité, le gardien armé est sorti de sa hutte pour savoir qui nous sommes. Il nous aide à retrouver le passage qui nous permettra de sortir de ce cul-de-sac. Nous voici sur un vrai sentier de chèvres à peine marqué sur le rebord de la montagne, se glissant parmi les rochers à quelques cinq ou six mètres au-dessus du lit d'un torrent. Il y a déjà longtemps que nous avons dû quitter nos montures, et il est inutile de songer à les employer encore, car la sente est si mal établie qu'à tout instant un faux pas pourrait faire rouler bêtes et gens dans le torrent. Nos chevaux s'engagent dans le lit du torrent : des éboulements ont coupé par endroits le sentier que nous suivons. Au bout d'un quart d'heure de cette marche nous commençons à sortir du défilé : devant nous des rizières où les indigènes repiquent le riz. Toujours pas de route, mais nous empruntons cette fois le lit du torrent. Des canalisations en bois pour assurer l'irrigation des rizières barrent notre route, nos domestiques les soulèvent par une extrémité, en sorte que nous pouvons passer sous ces fourches caudines d'un nouveau genre. Les conduits d'eau sont ensuite remis en place. Nous arrivons alors devant une rivière d'une vingtaine de mètres de largeur sur laquelle est jeté un pont rustique formé d'une simple poutre où les chevaux ne pourraient passer. Nous traversons le gué à cheval. Bien qu'il n'ait pas plu beaucoup, l'eau monte jusqu'au poitrail de nos montures : quelques jours de grandes pluies et ce passage serait impraticable avec des animaux de bât. Aussitôt ce gué traversé nous avons à grimper la seconde grande chaîne de montagnes rencontrée par nous aujourd'hui. Son sommet nous semble se perdre dans les nuages. Il nous faut une heure pour en gravir à cheval la pente rocailleuse où notre chemin circule au milieu de petits bois et de terres en friche. Une belle forêt de pins couronne la cime et sert d'écran pour abriter le village de Oui-shao contre les grands vents. Juste avant d'arriver au village nous croisons trois chariotstraïnés par les petits boeufs du pays. Les véhicules sont massifs, ils cahotent d'une façon inquiétante sur les rocs en saillie qui forment tout l'empierrement de la route que nous venons de faire. Dans ces conditions je préfère être à cheval qu'en voiture.

    Comme la plupart des villages indigènes de la région, I-Ouishao est fortifié : un mur de terre, des amoncellements de pierres forment son enceinte : des meurtrières percées dans le mur et des tours pour les guetteurs assurent sa défense. C'est par une porte en bois de chêne massif que nous pénétrons à l'intérieur du village à 3 h. 1/4 ; les balles de fusil ordinaire ne peuvent traverser ces portes; l'expérience a été faite. Une heure de route suffirait pour nous amener chez notre confrère au bas de la montagne, mais nous allons nous reposer ici quelque peu en attendant que nos domestiques et nos porteurs qui montent plus lentement, nous aient rejoints. Nous entrons dans une famille de Sa-gni chrétiens : au lieu de l'autel de Bouddha c'est l'image du Sacré Coeur qui occupe la place d'honneur au centre de la grande chambre du milieu. Nous sommes très courtoisement reçus par ces bonnes gens qui se mettent en frais pour nous témoigner toute leur satisfaction de nous voir. Bientôt on nous sert un petit plat sucré, dessert très en vogue dans la tribu Sa-gni : ce sont tout simplement des oeufs pochés cuits dans de l'eau sucrée. Après une étape fatigante, sous la pluie, cet aliment est vraiment le bienvenu, car il est réconfortant et réchauffant; de plus, il est très agréable au goût, ce qui ne gâte rien. Il n'a pas plu ici depuis quinze jours et l'on a grandement besoin d'eau. On vient à peine de nous adresser cette plainte qu'une bonne averse tombe sur la montagne tandis que nous sommes à l'abri. Après les oeufs, on nous offre de belles petites pommes rouges qui commencent à mûrir, ce sont les Oua-hong, pommes sucrées dont on peut faire du cidre. Je note à I-ouishao pour la première fois un nouveau genre de constructions : comme dans les autres maisons chinoises les toits sont recouverts de tuiles convexes mais les deux murs sur lesquels reposent les poutres de la charpente s'élèvent plus haut que le toit, et, comme ils sont tout en terre rouge, pour empêcher leur désagrégation sous la pluie, ils sont recouverts de belles pierres plates, sortes de dalles carrées posées l'une sur l'autre en escaliers, de façon à ménager l'écoulement rapide des eaux de pluie. Ce mode de construction est particulier à la tribu des Sa-gni il est occasionné par la présence dans le voisinage de belles carrières d'une pierre spéciale, facilement taillable en grandes plaques pour daller les cours, ou en petits carrés de la largeur des murs à protéger.

    Nos domestiques sont arrivés; ils se sont restaurés un peu. Il nous faut prendre congé de nos hôtes si aimables. Nous quittons le sommet de la « Montagne de la Grande Tortue » Ta-kouishan à 3 h. 3/4. Nous sommes ici à 2 600 mètres d'altitude et apercevons au loin sur notre droite les sommets qui font comme le pendant de celui-ci, ce sont les contours de la dernière montagne où la ligne du chemin de fer du Tonkin au Yunnan atteint son point culminant. Le Ta-koui-shan ainsi appelé à cause de l'immense carapace qu'il forme au-dessus des pays environnants est de forme semi-circulaire, allongé du N.-E. au S.-E. Nous ne sommes plus qu'à une quinzaine de lis du but de notre voyage et d'ici Hay-yi il ne nous reste plus qu'à descendre sans arrêt les pentes du Ta-koui-shan. La montagne est plus à pic de ce côté que sur les pentes que nous venons de gravir; un seul sentier y circule à mi-hauteur dans la direction du S.-E. Heureusement la route que nous suivons a été mieux calculée; elle coupe la montagne en une longue oblique bien prise pour ménager une pente facile à gravir pour les chars à boeufs, ce qui était exactement le contraire sur l'autre versant où le gué de la rivière imposa le point d'aboutissement du chemin et nécessita une escalade plus directe de la montagne. Nous laissons donc descendre à présent sur une pente très douce, par un beau chemin serpentant au milieu de bosquets de pins, nous dirigeant vers des mamelons derrière lesquels se tient caché Hay-yi. En face de nous à l'horizon la première chaîne de montagne visible est le Lac-tchou-shan ou « Montagne du Vieux Bambou » : elle ferme tout l'espace qui s'étend devant nous, s'ouvrant sur la droite, vers le Nord, pour céder la place à la vallée de Lou-leang. A 4 h 1/2 nous passons en face le village de Li ma tong sur un coteau séparé de nous par un ravin peu accentué. Nous sommes en bas de la côte, un torrent, une pente à monter, et nous arrivons devant les diverses agglomérations qui forment la commune de Hay-yi. Il y a là quatre groupements : l'un purement chinois s'appelle le « Vieux Village » les autres ont des dénominations différentes comme le « Grand », le « Petit » village, appellations purement locales.

    Comme il convient au centre d'ou sont partis les vainqueurs de Pé-lou-pa le village de Hay-yi est fortifié. Les travaux de défense sont toujours construits d'après les mêmes principes : murs avec meurtrières et tours de flanquement. Ce point est important car il commande la route des caravanes qui vont de Mongtse au nord de Ku-tsing-fu : parfois des caravanes comptant jusqu'à 1.000 chevaux passent à Hay-yi. C'est dans ce centre que le missionnaire de la région a établi sa résidence principale sur un petit plateau adossé à un monticule recouvert d'un joli bosquet.
    A l'entrée du village nous croisons sur notre droite une cinquantaine de personnes occupées à cuisiner en plein air derrière une haie, dans les champs. Ce sont les représentants de toutes les familles du village qui préparent un repas commun, chaque famille ayant délégué un de ses membres. Une femme dun trentain d'années a été enterrée aujourd'hui, et, selon la coutume des indigènes, la famille de la défunte pave à tout le village le repas des funérailles. Nous entrons enfin dans la cour de la mission à 5 h. 1/4 : un cordial accueil et une bonne nuit nous remettront vite des fatigues de la route.
    Le mauvais temps commence pendant notre séjour à Hay-yi, nous en profitons pour nous reposer tranquillement à la maison.
    Samedi 15-6 19. Le missionnaire chargé du district voisin, le P. Badie, successeur de l'apôtre des Lolos, le P. Vial, est venu au-devant de moi pour me faire faire une excursion à travers son joli district où il compte 25 villages et de nombreux chrétiens. Nous partons donc après dîner pour aller passer le dimanche au milieu des chrétiens de Hé-gni-tsen distant de 25 lis seulement. Un gros orage vient de prendre fin lorsque nous nous mettons en route. Nous marchons dans la direction du Sud Ouest, quittons Hay-yi à 2 heures en longeant un ravin étroit et très profond sur la face sud-ouest du village. Bientôt nous gravissons des pentes douces sur lesquelles on cultive le blé noir. Le pays est composé d'un plateau très vallonné, parsemé de petites montagnes formant îlots. Vers 3 h. 1/ 4, au bout d'une petite montée, nous voyons dans le lointain à environ 4 kilomètres à vol d'oiseau le village de No-hé situe à 5 lis seulement de Hay-yi. Un quart d'heure plus tard nous sommes dans un défilé. Je compte à notre droite jusqu'à 8 îlots rocheux qui forment une ceinture de ce côté. Le pays est bien cultivé en sarrasin et maïs. A 4 heures nous arrivons au village de Hé-gni-tsen-le Petit. Une tour d'observation a été construite sur un mamelon qui domine le village, pour assurer la défense des habitants contre les bandits. Le temps de faire savoir notre arrivée aux gens du village, pour qu'ils puissent venir entendre la sainte Messe demain et nous repartons. Au sortir du village la route passe un étroit couloir bordé sur notre droite par des champs de maïs qui se poursuivent jusqu'au village où nous allons, il est 4 h. 1/2 quand nous arrivons à Hé-gni-tsen appelé aussi en langue Lolo Heu-neu. Une mare d'eau boueuse à l'entrée du village est toute la ressource dont on dispose ici en fait d'eau potable ; nous n'en aurons pas d'autre. Heu-neu est protégé, lui aussi, par une enceinte faite de pierres amoncelées ; le mur de la résidence de la mission se trouve sur la ligne même des fortifications et en cas d'attaque elle se trouverait ainsi très exposée. Les habitants sont purement indigènes, très rares même sont ceux qui, parmi eux, connaissent le chinois, ils ne parlent que le lolo, dialecte Sa-gni. Les gens sont très simples, sans mauvais esprit, mais un peu « processifs » peut-être. Nous passons au milieu d'eux la matinée du dimanche et l'assistance aux offices est très nombreuse, la chapelle est bien remplie tant par les gens du grand que par ceux du petit village, à 25 minutes d'ici. Pour la première fois de ma vie j'entends chanter les prières en Lolo, et j'en éprouve une douce émotion car les modulations harmonieuses de cette langue primitive invitent au recueillement. Toute l'harmonie de ces prières repose sur l'accord parfait avec toutes les variantes qu'il peut comporter. Un joli cadeau à faire à ces bons chrétiens serait un petit carillon ; trois cloches donnant l'accord montant mi sol do suffiraient pour faire chanter à l'airain toutes les prières lolos, aux jours de fêtes. Hier au soir et ce matin c'est une vraie petite mission que mon compagnon de route a donnée, à ces braves Sa-gni. A trois différentes reprises il leur a adressé des exhortations et nombre de personnes se sont approchées des sacrements. C'est là une matinée de dimanche bien remplie et, qui laisse tout le monde bien heureux. Après les prières qui se récitent encore vers 11 heures, les chrétiens viennent trouver le Père et s'entretenir avec lui comme des enfants avec leur chef de famille, des affaires qui ont pu surgir, afin d'avoir l'avis du Père. La solution n'est pas toujours facile à trouver, et souvent de vieux vestiges de superstition, reste de leur nature païenne d'il y a quelques années, viennent compliquer les choses.
    (A suivre.)
    SOUVEY.
    1920/541-552
    541-552
    Chine
    1920
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