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Dans l'est du Yunnan 3 (Suite)

Dans l'est du Yunnan (Suite).
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    Dans l'est du Yunnan

    (Suite).

    Un dernier col enfin nous met en présence d'un vallon où paraissent de nombreux villages. Nous en distinguons quatre. Deux enfants passent, nous leur demandons s'ils connaissent A in li. « A in li ! Le voilà ! » nous répondent-ils en nous indiquant du doigt le village au centre,droit devant nous, parole la plus agréable qui ait résonné à mes oreilles pendant ces quatre jours de voyages en pays inconnus. Voilà donc le village que nous cherchons depuis si longtemps et sur lequel jusqu'ici on avait pu nous donner si peu de précisions ! Il comprend plusieurs agglomérations. Près de lui, sur notre droite, le village de Tou-kia ou de la « Famille unique » fondé sans doute jadis par les membres d'une seule famille. De tous côtés nous voyons sur les sentiers qui convergent vers A-in-li de longues théories de campagnards qui se rendent tous au marché sur l'emplacement duquel nous arrivons bientôt nous-mêmes. Mais il nous tarde d'être arrivés à destination, nous partons au trot. Une maison blanche se détache, un peu en arrière des maisons du village ; une croix noire, nous précise suffisamment que c'est là la demeure de notre confrère. Bientôt notre arrivée est signalée par les domestiques. Une seconde fois, nous voici réunis en famille sous un toit hospitalier. Il est 11 heures. La joie de se retrouver ensemble dans ces pays perdus fait vite oublier les fatigues et les ennuis du voyage. Le P. Souyris, titulaire du poste ne peut en croire ses yeux. Il ne pensait guère possible que je tienne ma promesse d'aller chez lui lui faire visite, étant donné que personne auparavant ne connaissait la route qui reliait son nouveau poste avec ses confrères du Nord. Mais c'était bien nous, venant de San-pé-fou et de Y-o-fong, lui apportant l'assurance qu'il était à trois jours de Y-o-fong et, en ligne droite, pareillement à trois jours de San-pé-fou. Au lieu d'un confrère comme voisin, il en avait deux, et nous lui apportions les précisions voulues pour refaire le trajet que nous venions de parcourir.
    Ce jour-là, 30 juin, c'était jour de marché à A-in-li, même nous avions fait route deux heures durant avec des caravanes qui venaient y apporter des marchandises Après dîner, en guise de promenade, nous sortîmes du village pour aller sur le terrain de la foire jouir du coup d'oeil de cette réunion unique, composée de tous les types des diverses tribus de la région. (Cf. photographies Nos. 5 et 6). J'y vois pour la première fois des Lolos blancs appelés aussi Kou ou K'o-pou chez qui nous aurons l'occasion de loger et dont je reparlerai plus tard. Tous sont là, rassemblés, faisant un peu de commerce, surtout des échanges de chèvres, de moutons, chevaux, d'instruments en fer et de toutes sortes de bibelots, de riz, de maïs, de sarrasin, fèves, de pois soja, de sel, de médecines, d'étoffes aux couleurs voyantes. Des auberges sont installées sur place pour l'occasion; on y cuisine toute la journée, car l'appétit des montagnards est toujours bon. Cependant tout est très cher à cause de la rareté des provisions par ces temps de famine, il ne se traitera aujourd'hui que les affaires forcées. Nous quittons la foire pour aller faire un petit tour dans le village, mais le soleil donne en plein, nous regagnons bientôt la résidence.
    Le soir les chrétiens viennent pour saluer les nouveaux arrivés. Les lampés à pétrole sont inconnues dans les maisons du village, inutile de préciser que l'éclairage des rues est inconnu. Pour s'éclairer en cours de route certains ont des lanternes à huile, mais la plupart se servent de lamelles de bois de pin, un peu plus épaisses que des copeaux mesurant 3 à 4 centimètres de large sur 30 à 40 centimètres de long. Ils en emportent un paquet avec eux et éclairent leur route en les faisant brûler les unes après les autres. Arrivés au lieu où ils vont passer la veillée, ils s'en servent encore pour fumer la pipe à l'eau. Les allumettes sont encore peu répandues dans le pays et c'est le briquet qui les remplace.
    Dès 4 h. 1/2 du matin je suis réveillé par des voix d'enfants qui crient tranquillement, leur leçon, je me lève tout édifié de cette belle ardeur au travail. Le missionnaire a ici une école où les enfants viennent ainsi dès le grand matin répéter leurs leçons en attendant l'heure de la sainte messe. Puis tous se rendent à la chapelle pour y faire leur prière. A L'offertoire, à l'élévation et à la communion je suis profondément remué dans tout mon être en entendant ces enfants chanter des cantiques en chinois sur les airs bien connus de nos cantiques de France. Dans ce milieu, ces voix d'enfants chantant tout seuls et très bien sur des airs français nous rendent plus sensible la belle unité, l'imposante catholicité de notre sainte religion. Après l'élévation ils chantent l'O Salutaris en latin, et après la communion un cantique sur l'air de Volez! Volez, anges de la prière; demain ce sera sur l'air connu : Le voici l'Agneau si doux. Et ainsi chaque jour. Les enfants sont contents de chanter, le missionnaire est heureux et le bon Dieu les bénit tous.
    Après le déjeuner nous allons visiter le bois auquel est adossé le village, on se croirait dans un magnifique parc de vieux château, seule une lumière indécise pénètre jusqu'au sol. De vieux arbres à la taille élancée, au tronc moussu plongent leurs racines dans les crevasses des rochers. Certaines de ces crevasses sont très profondes, il serait dangereux de s'y hasarder. Partout c'est la roche siliceuse recouverte de détritus de feuilles, de branches décomposées, de mousses fraîches, d'une infinie variété de fougères ravissantes, de bégonias sauvages. Le village tient énormément à ce bois, rideau puissant qui le protège contre les grands coups de vent et c'est pourquoi il existe depuis si longtemps, préservé avec précaution contre toute main sacrilège. En sortant du bois, nous passons sur ce qui fut l'emplacement d'une pagode, il n'en reste que deux jolies touffes de buis encadrant un vase en pierre dans lequel on faisait brûler des bâtonnets d'encens. La pagode fut démolie après la Révolution de Chine, par les habitants du village, alors que le vent était à la destruction de tout ce qui pouvait rappeler la domination des bonzes et leur influence néfaste. Nous n'avons rencontré aucun animal dans le bois, cependant il en existe dans les bois de la région : on y trouve le faisan doré, le chevreuil, le daim, le cerf, le sanglier, le loup, la panthère. Mais les indigènes adorent la chasse et n'hésitent pas à faire plusieurs jours de voyage s'il le faut, pour se procurer du bon gibier, en sorte qu'il y a pour ainsi dire plus de chasseurs que de gibier actuellement dans la région.
    2 juillet. Mais toute chose a une fin ici-bas, il va falloir me séparer de P. Letourmy qui fut mon compagnon de route depuis Yunnansen jusqu'ici et mon guide éclairé dans les régions inexplorées que nous avons dû franchir. Il va s'en retourner à Son-pé-fou dans sa résidence, en prenant le chemin le plus direct. Notre guide servira à lui indiquer le bon chemin pour son second jour de voyage, car le premier jour il n'aura qu'à faire à rebours la route suivie par nous dimanche et lundi dernier en fondant les deux petites étapes en une seule. Nous partons tous trois ensemble pour aller le reconduire pendant quelques kilomètres. Il part ce matin pour le Nord-Ouest; ce soir, ce sera mon tour, mais pour la direction de l'Ouest. Puisqu'il ne sera plus là, la suite de mon voyage se présente à moi sous de nouvelles apparences, très incertaines. Volontiers je lui dirais avec le poète japonais : « Il faut que je m'en retourne; je ne retrouverai pas mon chemin, mon coeur voyage avec vous ! »
    Je ne redirai pas l'itinéraire suivi par mon confrère le premier jour, il retourna coucher à Shan-long. Le second jour, départ à 8 h. 3/4; à 9 h. 10 il passa devant Tsé-la sur sa gauche et à la hauteur de K'ong-san invisible sur sa droite. A 9 h.1/2 il était à San-ma-kiao, un quart d'heure plus tard, à Tchoutse et Yan-tse-shan. Quelques lis plus loin il entrait dans les montagnes, arrivait à une heure a P'ou-ka, pays de forgerons comme Tié-tchang dont j'ai parlé plus haut, sur sa droite au fond de la vallée, le village de Ta-shé. A 4 heures, il traversait Hè-mou, dépassait Gni-t'eu-eul et faisait halte à 6 h. 1/2 du soir à Maou-shoui-tong dans une famille de chrétiens.
    Le troisième jour, il repartait à 6 h. 1/2 du matin de Mahoshoui-tong, arrivait a 8 heures au village des chrétiens de Famé-ta-tch'ai, passait à 10 h. 1/2 à Mao-mao-she célèbre dans tout le pays pour sa poterie. En face, à quelques pas se trouve Yin-she; une demi-heure plus tard il entrait dans O-tongtin et à quelques pas plus loin, dépassait les villages de Yan-kouen-tien et de Tchou-yuen. Il était à Yun-tchéou à midi, traversait ensuite Pé-kouan, puis T'éou-Tch'ai à midi et demi Il se trouvait dès lors dans son propre district, passait à une heure Siao-ma-fang, puis à Ta-ma-fang. Une heure après il traversait P'in-kia-t'ien, puis, à 2 h. 1/4 Shang-P'o. A 2 h. 1/2 il arrivait à Long-tan-ou appelé aussi Ouan-tse, puis à Ouan-tse-T'éou à 3 heures. Enfin 3 h. 1/2 sonnait quand il rentra dans sa résidence de San-pé-fou-yin après deux semaines de voyage, ayant reconnu une nouvelle route qui le mettait en relation avec un confrère de plus.
    Pour nous, nous rentrons dans A in li pour préparer notre petit voyage de ce soir. Nous allons partir, le P. Souyris et moi pour aller visiter le missionnaire le plus rapproché, le P. Rossillon, à Hai-yi à une distance d'environ 135 lis. Il serait difficile de faire le tout d'une seule traite, aussi pour ne pas avoir une étape épuisante demain avons-nous résolu d'aller coucher ce soir à 20 lis de A in li. Un violent orage qui éclate vers 3 heures de l'après midi retarde notre départ jusqu'à 5 heures, nous avons juste le temps de marcher à la suite des deruières gouttes de pluie, pour arriver avant la nuit.
    En sortant d'A in li nous gravissons les hauteurs qui entourent le village dans la direction de l'ouest. Au bout d'un quart d'heure nous sommes à la limite des deux sous-préfectures de Sze-tsong que nous quittons et de Kouangsi-tcheou dans le territoire de laquelle nous allons voyager. A côté et à droite du chemin, quelques maisons appartenant au village de Si-o ; le groupe le plus important se trouve par delà le massif conique qui se dresse près de nous. Si-o est un village qui a perdu son importance depuis que, pour plus de commodité le marché régional a été transféré près d'A-in-li. Les champs au milieu desquels nous passons sont tous plantés de maïs. De ma vie je n'avais vu des régions entières ainsi plantées avec uniquement du blé de Turquie : ici il remplace notre froment d'où nous tirons notre pain et le riz dont les Chinois font la base de leur alimentation. Parvenus au sommet de la dernière colline un peu plus longue à escalader, nous inclinons franchement vers l'ouest et descendons la côte par un chemin hérissé de rochers rugueux : même délestés de tout, la marche sur ces blocs mal en place est très pénible pour les chevaux. Nous sommes ici dans des terres incultes ou seuls les buissons et les arbres parviennent à enfoncer leurs racines dans les anfractuosités des rochers.
    A 6 h. 3/4 nous voici dans le village de Ta-shan-kio ou le « Pied de la grande montagne », situé comme son nom l'indique au bas des pentes. Heureusement notre gîte n'est plus bien loin, car le temps est resté couvert et la nuit descend plutôt que les jours précédents. A 7 heures je n'y vois plus pour diriger ma monture, j'entends ses fers résonner sur des dalles de pierre, nous entrons dans un village. C'est Siao-tchéyi, où nous allons passer la nuit me dit mon confrère : je laisse donc mon brave coursier me conduire jusque devant la maison des bons indigènes K'ou chez qui nous descendons. Aussitôt arrivés on nous fait monter à l'étage, un grenier somme toute, qui a été préparé pour nous recevoir, car on connaissait notre arrivée. Nous avons apporté du thé avec nous, nous en faisons chauffer une tasse pour nous reposer du voyage. Puis c'est toute la maisonnée qui vient nous saluer, les femmes pourtant ne paraissent pas, elles n'osent point se montrer selon la coutume des membres de cette tribu. L'évangélisation est par là rendue très difficile et dans de pareilles conditions la mère de famille ne peut guère inculquer des principes chrétiens à ses enfants. C'est le contraire qui se produit, c'est seulement par le mari et tes enfants que l'ont peut arriver à donner l'instruction chrétienne aux mères de familles. En fait les chrétiens sont rares dans cette tribu, qui, elle-même est assez réduite. La tribu des K'ou ou K'ou-pou ne compte guère que trois mille familles, toutes dispersées dans les divers villages de la contrée par petits groupes de 3, ou 5 au plus de 10 familles, mais jamais assez nombreuses pour former un village à elles seules, purement K'ou-pou. Ces gens du reste sont pauvres, ils ne possèdent pas généralement de terres et sont plutôt fermiers des Chinois. Ces gens sont peu instruits pour ne pas dire très ignorants de toutes choses, même de leur propre histoire, de leurs origines. Les plus intelligents parmi eux savent simplement qu'il est question au commencement de leurs légendes d'un guerrier fameux qui battit les Chinois, et dont le nom pourrait bien ressembler de loin à celui de Gengis Khan. Pour le reste inutile de les questionner, ils ne savent que cultiver les champs qu'on leur a donnés en fermage. Comme la plupart des indigènes leurs vêtements sont faits de chanvre blanc, et la principale ornementation de leur chevelure ce sont des rubans de couleur voyante, bleu ou rouge, des perles en verroterie et une certaine espèce de coquillage. (Voir photographies n° 7, 8 et 9.) Nous sommes ici chez les K'ou à (Tête Pointue) un peu plus au sud habitent les K'ou ou « Noirs » se rattachant à la même tribu.

    (A suivre.)
    SOUVEY.
    1920/522-527
    522-527
    Chine
    1920
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