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Dans l'est du Yunnan 2 (Suite)

Dans l'est du Yunnan
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    Dans l'est du Yunnan

    Jeudi 19 Juin. Nous avons le bonheur de célébrer la Sainte Messe ce matin, jour de la Fête Dieu, dont nous ferons la solennité Dimanche prochain. Nous prenons ici congé du P. Durieu qui va partir directement vers le Nord Est pour rejoindre sa résidence, tandis que nous continuerons, le P. Létourmy et moi, à monter vers le Nord, mais nous irons dans quelques jours retrouver chez lui notre compagnon de route dont nous nous séparons ici. Notre départ se trouve ainsi un peu retardé ce matin, bien que nous ayons une longue étape à accomplir, 90 lis au moins.
    Nous partons à 8 heures. Avant même d'être sortis du village de Siao-pou-tse, les difficultés commencent, les chemins ont été ravinés par la pluie que nous voyions tomber hier, les chevaux se cabrent pour traverser une mare au pied d'une pente qui s'effondre sous leur poids. Comme un malheur n'arrive jamais seul, nous atteignons ensuite des champs où l'eau s'est accumulée derrière une digue et où notre route disparaît sous l'eau d'un jaune terreux. Nos deux chevaux de selle passent bien sans trop de difficulté, mais le cheval qui porte les bagages de mon compagnon sort du droit chemin et s'effondre dans la flaque d'eau. Les paniers qu'il porte baignent dans l'eau boueuse, et, comme il renferment nombre de livres chinois dont le papier fait magnifiquement buvard, le poids de la charge se trouve dès lors déplacé, il faut s'y reprendre à plusieurs fois pour refaire la charge, afin qu'elle reste en équilibre stable sur le dos du cheval. Nous perdons ainsi trois quarts d'heure dans cette misérable lutte avec les désastreux effets de la boue. Pour comble de bonheur, un passant nous prévient entre temps qu'il n'y a plus de barque pour franchir le fleuve vers lequel nous nous dirigeons et que nous ne pourrons pas le passer. Toutefois pour ne pas perdre un temps devenu précieux, vu la longueur de la route qui nous reste à faire, nous voulons voir par nous-même s'il n'est aucun moyen de sortir de cette impasse. Arrivés sur la rive du fleuve, pas de barque en effet, mais en remontant vers notre droite nous finissons par en apercevoir une, complément abandonnée et dépourvue de tout harpon et de toute rame. Nous allons essayer quand même de traverser car le fleuve n'est pas profond et le bâton qui sert à mon porteur de bagages nous aidera à diriger la barque vers l'autre rive, puis pour faciliter la manoeuvre nous ne chargerons pas trop la barque et passerons en plusieurs fois. Les bagages et les domestiques traversent les premiers, et, chance inespérée, tandis qu'ils allaient aborder sur la rive opposée arrivent plusieurs chinois, dont un muni d'une longue perche. Tout redevient normal, ce n'est plus qu'une affaire de quelques minutes pour que nous puissions poursuivre notre route. Il est 9 h. 30 et nous avons mis une heure et demie pour faire à peine 3 kilomètres ; il nous reste encore environ 85 lis à parcourir, or nos chevaux ne font guère que dix lis à l'heure, sans compter l'imprévu et aussi la halte nécessaire au milieu du jour.
    Nous ne sommes pourtant pas à bout de nos peines, car la pluie des jours précédents a transformé les chemins en bourbiers et pendant une heure encore nous irons longeant les talus des rizières, cherchant le moyen de sortir de cette plaine marécageuse, pour atteindre l'entrée des collines qui ferment la vallée et qui vont nous permettre de nous élever sur le plateau voisin. Nous commençons enfin à monter un peu. Nous passons dans le village de Héou-so qui s'étend à flanc de coteau et comprend deux agglomérations de maisons assez dispersées. Un pont de pierre en dos d'âne nous fait franchir un torrent et nous arrivons au village de Shang-ti-houi. Nous grimpons la colline droit devant nous tandis que nos domestiques et les bagages s'en vont par la gauche pour la contourner. Après avoir traversé une vallée bien cultivée, une pente raide nous amène dans une forêt de pins aux abords de laquelle le terrain paraît d'une formation très curieuse ; on dirait que ce tertre est artificiel et composé de cailloux noyés dans une sorte de béton. Plus loin les calcaires réapparaissent accompagnés de l'inséparable terre rouge. Finalement nous arrivons en pays inconnu, nous nous sommes égarés en allant trop à droite. Heureusement nous pouvons prendre des renseignements dans un village que nous traversons et, au bout d'un quart d'heure nous arrivons en vue du pont de She-tsoui ou des « Dix Arches », au moment où nos domestiques s'y engagent eux-mêmes. Ce pont d'une centaine de mètres de longueur est formé de deux tronçons reposant au milieu du Pata-ho sur un îlot artificiel recouvert de végétation : les piles en pierre se terminent en angle très aigu ; le tablier est fait de troncs de palmiers reliés ensemble par des bambous et sur lesquels sont posés des planches. Inutile de dire que nous mettons pied à terre pour le franchir. De chaque côté aucune barrière, et, quand on songe que les troncs de palmiers n'ont qu'une contexture purement fibreuse et n'ont en rien la solidité du bois, ce doit être peu rassurant de traverser ce pont au moment des fortes crues. Une fois l'autre rive atteinte nous parvenons en cinq minutes au village de She-tsoui-shan qui tire son nom du pont que nous venons de traverser. Le village s'étage sur une pente qui s'accentue au delà des dernières maisons, une petite côte assez dure nous conduit sur le plateau où nous arrivons à l'entrée de la plaine de Kiu-tsing fou ainsi appelée du nom de la sous-préfecture qui se trouve à son autre extrémité, à une quarantaine de kilomètres plus au Nord. Cette plaine peut avoir 60 kilomètres de long sur une largeur de 15 kilomètres. Nous entrons dans cette plaine en franchissant un seuil bien cultivé, puis une région plus pauvre, où le sous-sol est fait de cailloux roulés renfermés dans une gangue d'argile durcie. Un torrent a raviné fortement ce petit coin de notre route, ce qui nous oblige à une descente rapide suivie d'une montée ardue.
    Parvenus au sommet de l'autre bord du ravin, nous faisons le « shang ou », c'est-à-dire la halte du milieu du jour, auprès de quelques buissons d'azalées encore en fleurs, près d'une petite prairie où paissent nos chevaux ; l'eau du torrent sera notre boisson. Au loin vers le nord, dans la direction même de notre route, une pagode rompt gracieusement la monotonie des pentes de la montagne, elle est construite sur une petite éminence en retrait et devient invisible derrière d'autres contreforts des montagnes, lorsqu'on arrive plus près d'elle. Le temps, menaçant ce matin, paraît s'être dégagé un peu. Nous repartons à 1 h. 15 sous un chaud soleil, tandis que les montagnes à une quinzaine de kilomètres à notre droite reçoivent un torrent de pluie.
    Nous avons passé le village de Song-lin-tchong, bientôt nous voici au village de la « Petite Halte » ou Siao-shao, la route passe sur l'emplacement même d'une maison dont il ne reste plus que deux pans de mur, l'un à droite et l'autre à gauche. Le pays est plus fertile, les villages deviennent plus nombreux, nous sommes dans la partie la mieux cultivée de la plaine, le côté Ouest, tandis que la région Est est plus pauvre. Au loin, à l'Est, une tache blanche se détache nettement sur les bords de la plaine, c'est un dépôt de roches crayeuses au pied de la montagne qui ferme la vallée de ce côté.
    Nous arrivons bientôt à Ta-li-shou ou le « Grand Prunier », nous traversons le ruisseau qui borde le village, son lit est presque complètement à sec. Nous aurons à traverser ce ruisseau desséché nombre de fois encore. C'est ici le pays des rizières, comme l'indiquent les noms des localités : nous passons à Ma-tsin-tien ou « Rizières du Puits du Cheval », tandis qu'à notre gauche, dans les arbres au pied de la chaîne de montagnes, c'est Yang-tsin-tien ou « Rizières du Puits du Bélier ». Une brusque montée de quelques mètres de hauteur seulement et nous laissons les rizières pour entrer dans les champs de maïs. Nous arrivons alors à un gros bourg, Houen-ta-lou qui signifie « en travers sur la grande route » ; on y tient le marché au moment où nous passons. En face, au milieu de la vallée une ville murée se cache dans un berceau de verdure, c'est la petite cité de Yué-tchéou, jadis sous-préfecture, maintenant devenue une simple bourgade depuis que le mandarin a transporté sa résidence à la ville de Kiu-tsing fou. Au fond de l'horizon, au Nord, au sommet des montagnes qui contraignent la vallée à se replier presque à angle droit, une sorte de pyramide blanche visible de très loin est, pour les initiés, l'indication qu'un sous-préfet réside dans son voisinage. On dit communément, c'est la colonne du sous préfet de Kiu-tsing.
    Mais continuons notre route, voici Ma-kia-tai-tze ou « monticule de la famille Ma ». Un peu en dehors de la route et à notre droite dans les arbres, c'est Fong-kia-tai-tze ou « tertre de la famille Fong », puis nous arrivons à Tchen-yo-yin ou « camp de la famille Tchen » et Tchang-ko-yin, le « camp de la famille Tchang ». Nous franchissons alors la ligne formée par les trois villages de San-ko-shou ou les « Trois Arbres », à l'Ouest sur les flancs de la montagne, c'est-à-dire à notre gauche, c'est Shang-san-k'o-shou ou San-k'o-shou-le-Haut ; tout près de la route, à droite, Tchong-san-k'o-shou ou Shank'o-shou-le-Moyen et plus à droite encore, dans les arbres, Hia- san-k'o-shou, ou San-k'o-shou-le-Bas.
    Nous traversons ensuite Siao-ki-kai ou le « Petit Marché des Poules ». Un pont de pierres mal jointes enjambe au milieu du village le lit complètement desséché d'un torrent, on passe à côté à sec, si bien que la première impression est de demander à quoi peut bien servir cet amoncellement de pierres. Dans la fraîcheur de la montagne voici le village de Yen-kia-sze ou « Pagode des Yen » : une source à double compartiment offre aux voyageurs un rafraîchissement bienvenu, à l'ombre de beaux arbres touffus. Un peu plus loin, un portique nous laisse pénétrer dans le village de Houang-kia-tien ou « Rizières de la famille Houang ». Nous continuons à longer la chaîne de montagnes et laissons sur notre gauche le village de Ta-kiao-k'éou ou « Pont à la grande arche » ; un pont bien fait et d'une seule arche est en effet le principal ornement de cette localité. Ce pont franchi, nous tournons à angle droit et passons au pied de la « Colline du Mandarin Ou », c'est-à-dire du village de Ou-kouan-p'o.
    Nous passons ensuite au bord du village de Tchen-kia-oui ou « Digues de la famille Tchen ». En effet des digues entourent le village, des pruniers y croissent et surplombent le fossé fangeux au pied des digues. Le prunier, le pêcher, le noyer, le poirier, le kaki constituent les principaux arbres fruitiers de toute cette région. Nous longeons encore le village de Tchéou-ki-tsi-yin appelé aussi par contraction des deux derniers caractères tchéou-ki-tsin ou « Camp de l'étendard des Tcheou ».
    A gauche les montagnes se sont maintenant, abaissées jusqu'à ne plus former que de simples collines qui finissent en petits mamelons juste en face la colonne du sous-préfet de Kiu-tsing visible de l'autre côté de la vallée. Nous passons ensuite à Siao-tcheou-tsin ou le « Petit puits de la famille Tcheou » appelé aussi vulgairement K'éou-Ti-Hia ou « Terre au bas du ruisseau ».
    Les derniers contreforts de la chaîne de montagne que nous suivons depuis ce matin sont assez ravinés, on y retrouve du minerai de fer en morceaux plus gros que ceux rencontrés sur le plateau près du village d'A-yo-pou hier ; ce ne sont plus seulement des grains lavés et roulés, mais bien des cailloux d'assez bonne taille. La route sur laquelle nous marchons est en partie empierrée avec ce minerai. En atteignant l'extrémité de la chaîne de montagne nous dépassons Tien-tsi-tin, dont on a fait aussi par contraction simplement Tien-tsin ou « Camp de l'étendard des Tien ». Il est à noter qu'en chinois les sons Ki et Tsi sont très difficiles à distinguer et semblent bien s'employer dans la langue courante indifféremment l'un pour l'autre car le son « K » adouci devient facilement le son « Ts » ainsi j'ai entendu prononcer Kiao et Tsiao pour indiquer un « pont ». Ki et Tsi pour signifier « poule », ce qui rend assez difficile l'orthographe des noms propres.
    Devant nous, et en face du dernier plissement de la montagne, un îlot calcaire se dresse, au sommet duquel se trouve une pagode renommée dans la région, c'est She-pao-shan ou la « Montagne du bloc de pierre ». Nous infléchissons alors sur notre gauche et passons entre le dernier soulèvement de terrain produit par la montagne et cet îlot calcaire et arrivons aux deux villages de Tchao-lion-hiang ou « territoire des familles K. Tchao et Lion » et de Liou-kia-hiang ou « territoire de la famille Lion » situés l'un à gauche et l'autre légèrement en retrait à droite de notre route. Une colline, derrière Tchao-lion-hang, nous cache le village de Sha-ho ou le « Fleuve sablonneux ». Nous tournons alors franchement à droite, dans la direction du Nord que nous avions quittée depuis Tien-tsi-yin et escaladons la chaîne de collines qui nous sépare en cet endroit du reste de la vallée de Kiu-tsing fou, elle-même orientée désormais vers le N.-0. Durant la montée, nous passons sur des affleurements de lignite : les roches s'enfoncent en oblique vers le sein de la terre et coupent transversalement la route, elles s'effritent comme des mottes de terre sous la compression de la main. Nous rencontrons des rizières et des champs jusqu'au sommet, puis, sur l'autre versant, c'est la terre aride, une sorte d'argile marneuse profondément entamée par les eaux. Les roches sur ce versant sont de couleur vert poudre, rose, blanche, grisâtre aussi. Au bas de la pente, ce ne sont que rizières où les gens s'empressent avec une hâte fébrile de planter le il est passé 6 heures du soir, et nous rencontrons plusieurs chinois qui courent d'une rizière à l'autre pour avoir le temps d'apporter encore une charge de plants et de la planter avant la nuit. On dirait une vraie ruche en pleine activité.
    Nous sommes encore à quelques 8 lis du terme de notre voyage ; nous laissons sur notre droite le village de Tchéoukia-tchang, ou « Aire de la famille Tchéou », derrière lequel se détache le village plus important de San-pé-fou-in appelé plus communément San-pé fou, ou encore et par contraction des deux derniers caractères, San-pé-foun, qui signifie le « Camp des 300 familles ». Nous y arrivons à 7 h. 15 du soir.
    Mais notre journée n'est pas terminée ; il faut maintenant songer sans retard à réparer autant que possible le mal qu'a pu causer l'eau à nos bagages. Ceux-ci renfermaient un bréviaire tout neuf, des images en chromos collés sur papier chinois de couleur ou sur carton, des timbres, des médecines, sans compter les livres chinois. Aussitôt après souper nous nous mettons en devoir de tout déballer et de laver à grande eau pour ne pas laisser ce trace la boue qui déjà s'était déposée sur le tout ; quant au linge, il sera mis à la lessive. Heureusement que la Bonne Providence a veillé sur nous, le bréviaire est retiré absolument intact, les sels de médecine pareillement, mais tout le reste est à nettoyer et à faire sécher séance tenante, et ce n'est que vers minuit que nous arrivons à avoir remis en bon état à peu près tout. En faisant ce travail nous pensons aux dévouées zélatrices des OEuvres de Missions qui passent ainsi souvent une partie de leur nuit à des travaux supplémentaires pour pouvoir subvenir aux besoins des missionnaires et cette pensée contribue largement à nous encourager à ne pas épargner notre peine pour rendre la perte le plus minime possible. Nous nous endormons ensuite bien en paix à la pensée que tant de péripéties qui ont marqué cette journée se résument somme toute en des ennuis passagers et en une perte légère, seule les livres chinois ayant souffert davantage à cause de la trop grande perméabilité de leur papier. Nous avons voulu mettre en pratique le principe que le premier argent que l'on gagne est celui que l'on ne perd pas.
    Vendredi 20 juin. Nous nous reposerons quelques jours dans la chrétienté de San-pé-fou. Dès le matin nous arrive un chrétien, pauvre comme Job, qui vient implorer la charité du missionnaire. La famille de ce malheureux comprend 7 membres et il est sans le sou, il n'a aucune provision pour attendre la récolte de cet automne. Dès à présent, ils sont forcés, lui et les siens, de se sustenter misérablement avec les pousses tendres des fleurs de palmiers. Une petite aumône lui redonne un peu d'espoir. Si seulement il était le seul dans son cas, mais dans toute la région c'est la disette : si le sol est très riche en belles espérances pour la prochaine récolte, les habitants sont dans l'extrême indigence parce que la récolte de riz de 1918 a totalement fait défaut : on n'a rien pu planter à cause des inondations. La seconde récolte : maïs et sarrazin a pareillement manqué par suite cette fois de la sécheresse. Au N.-O. de la vallée de Kiu-tsing-fou se trouve un marais qui était un gros obstacle aux cultures autrefois. Un habitant ingénieux imagina alors tout un réseau de 48 digues circulaires pour enfermer les eaux de ce marécage en sorte que ce marais est présentement devenu comme le réservoir où l'on prend l'eau pour l'irrigation des champs en cas de besoin. Or, en 1918 au commencement de l'été la sécheresse continuait toujours à se faire sentir et il y avait lieu de craindre que l'on ne put planter le riz en temps voulu. Pour y remédier, on ouvrit donc les digues en questions. Subitement une pluie torrentielle survint pendant la nuit, et inonda la campagne rapidement ; les digues ne purent être refermées, vu les moyens primitifs employés et l'eau s'éleva bientôt d'un mètre sur toutes les rizières. Pas de pompes non plus pour enlever l'eau, il n'y eut aucun moyen de planter tant que dura l'inondation, et quand les eaux se retirèrent, il était trop tard. A l'automne, par contre, ce fut la sécheresse. Aussi ne reste-t-il aucune provision et l'on attend, avec anxiété, le mois de septembre, où l'on pourra commencer à se nourrir de maïs. Les habitants recueillent tout ce qui peut servir d'aliment d'une façon ou d'une autre. On fait bouillir herbes et feuilles d'arbres et même l'écorce des arbustes. On mange les fleurs de palmiers, on fait avec la balle ou enveloppe des grains de riz un brouet que l'on ne donnerait même pas au bétail en France. Dans la région crayeuse signalée au S.-E de la vallée, on va jusqu'à mélanger à de la farine de maïs de la poussière de ce sol crayeux, afin que la nourriture tienne davantage à l'estomac. Tels sont les faits ; aussi est-il inutile de préciser que l'on ne rencontre partout que des visages fatigués, des gens qui n'ont plus que la peau et les os avec la perspective terrible pour eux d'un jeûne long et de plus en plus rigoureux de 90 jours encore. On n'a plus de quoi vivre et l'on n'a pas non plus de ressources pour acheter de quoi se vêtir, jamais de ma vie je n'ai vu autant de pauvres haillons, hommes, femmes et enfants sont littéralement habillés de trous ou plus exactement les enfants sont en costume des plus primitifs. La grande misère règne dans l'Est du Yunnan et dans le N.-E. Serais-je assez indiscret d'adresser ici un pressant appel à la charité chrétienne en faveur de ces infortunés ?
    Samedi 21 juin. Aujourd'hui est vraiment une journée de misères. Vers midi nous arrive un chrétien, retour des villages voisins, où il a trouvé au fond d'une fosse de trois mètres de profondeur sur plusieurs mètres de largeur une pauvre femme qui gît là parmi les cadavres d'enfants morts ou abandonnés et rejetés par leurs parents. Les enfants jetés à la voirie ! Ce trait de murs d'une barbarie monstrueuse, trouve malheureusement ici une vérification de plus. Si l'on veut des précisions, je certifierai que cette fosse où l'on jette ainsi les enfants même vivants et où gisait même une femme se trouve à l'entrée du village de She-la à 20 lis de San-pé fou. Chose incroyable, si la guerre ne nous eut fourni des exemples de ce genre, cette malheureuse gisait dans ce charnier depuis neuf (9) jours sans nourriture aucune et reconnaissant notre homme pour un chrétien, elle avait imploré sa pitié. Celui-ci ne sachant devant quel cas il se trouvait et redoutant les complications extrêmes de la justice chinoise, se contenta de prendre les renseignements qu'il put et accourut prévenir le Père de ce qui se passait, car un Européen intervenant il n'y avait pas de complications à craindre pour notre chrétien. La pauvre victime était une veuve vivant avec sa mère. Cette dernière, une vraie mégère, soit en conséquence d'une vive dispute, soit peut-être simplement par suite de l'angoissante misère à laquelle elle était réduite, paya la somme de trente cents ($ 0,30) soit l'équivalent actuellement de 1 fr. 50, à un individu qu'elle chargea de jeter sa fille dans la fosse des morts et de l'y abandonner sans ressources. C'est ce qui avait été fait sans que personne du pays ait voulu s'en apercevoir ni protester. Il fut décidé naturellement d'intervenir et le Père envoya un homme de confiance avec le messager qui nous avait mis au courant de ce crime, au village de She-la, pour trouver les Notables et faire retirer la malheureuse, la rendre à la vie s'il en était encore possible. Nos deux envoyés furent assez mal reçus par les notables qui c'est renversant à dire ne voulurent tout d'abord rien savoir. L'homme de confiance du Père ne se rebuta pas, voyant qu'il ne pouvait leur faire honte, il fit jouer la peur. « Le Père m'a envoyé pour que cette femme soit délivrée par vos soins sans chercher d'autres complications, mais si vous ne voulez pas régler vous-même cette affaire, le Père sera forcé de s'adresser pour cela au mandarin de Kiu-tsing qui vous demandera compte de votre conduite ». Alors seulement les notables voulurent bien se donner la peine d'agir, sentant combien leur conduite révélée au public les rendrait odieux. Ils firent venir la mère de la victime, connurent d'elle qu'elle-même avait payé pour qu'on la débarrassât de sa fille. Alors, pour punir un tel crime, la seule sanction qu'ils trouvèrent bon de porter, fut que l'individu qui avait jeté la malheureuse dans la fosse devait aller l'en retirer. Ce n'est que lorsque cette pauvre femme eut été arrachée à son séjour de mort que nos envoyés s'en revinrent après avoir encore remis aux notables une petite provision de riz pour assurer son alimentation pendant quelques jours. Tout commentaire serait superflu.
    Le soir de ce même jour, vers 6 heures, tandis que nous allions prendre notre souper, les domestiques dans la cour crient : « Au feu, au feu ». Un incendie vient de prendre à une centaine de mètres, dans la rue même de la Mission à l'extrémité d'un pâté de maisons, un épais nuage de fumée noire et jaunâtre s'élève dans les airs. Les gens accourent immédiatement à la Mission pour emprunter la seule échelle qui existe dans tout le village. Pas de pompe à incendie, c'est évident, mais pas non plus de service organisé, pas de pompiers, pas de haches, et, ce qui est plus dangereux, pas de chef, pas d'initiative et par ces temps de sécheresse peut-être pas d'eau. On ne pense plus à notre repas, nous courons voir ce qu'on peut faire pour enrayer les progrès du feu. Heureusement la pluie de ces jours derniers a rempli d'eau un petit creux qui se trouve juste en face des maisons en flammes. Le feu a déjà gagné la maison voisine. Les murs en terre n'offrent aucune consistance ; la charpente et les planchers sont une proie rapide pour les flammes qui gagnent de proche en proche. Mais le temps de réunir tous les seaux du voisinage et une troisième maison est atteinte. Enfin l'échelle est appliquée entre la quatrième et la cinquième maisons on brise les tuiles, on enlève ce que l'on peut de la charpente, on va pouvoir jeter de temps à autre un seau d'eau en bas dans le foyer de l'incendie. Ce n'est qu'une heure plus tard que le feu sera sûrement maîtrisé et l'on n'aura pu sauver intacte qu'une seule maison, le toit de la précédente est tout démoli. C'est au milieu d'un vacarme indescriptible que l'on peut donner aux pompiers de bonne volonté un avis utile. Nous cherchons à organiser la chaîne pour amener les seaux pleins et renvoyer ceux qui sont vides, pour permettre l'évacuation rapide du petit mobilier des maisons menacées mais non encore atteintes et le libre passage des sauveteurs de ce mobilier, pour faire parquer enfin tout le butin sauvé à l'arrière des maisons en lieu sûr à l'abri des flammes et des voleurs. Les passages sont étroits et suffisent à peine quand une païenne vient s'agenouiller au beau milieu devant un chaudron plein de suie qu'elle a renversé sur une poule : elle fait voeu d'aller brûler des chandelles à la pagode si les génies épargnent sa maison ! D'autres femmes nous implorent pour que nous arrêtions l'incendie. Enfin, tout va bien, le foyer de l'incendie est bien délimité, lorsque soudain on vient prévenir le Père qu'une excellente chrétienne habitant la seconde maison incendiée est morte. On court, on arrive, elle n'est pas morte, elle est simplement évanouie. Seule à la maison au moment du sinistre, elle n'a absolument rien pu sauver, déjà la veille elle avait eu le grand chagrin d'apprendre qu'un de ses fils était en danger de se perdre à la capitale de la Province, son autre fils était encore à cultiver les champs et n'avait pu venir au secours. C'en était trop, la terreur qu'inspire l'incendie, les clameurs de la foule, la chaleur intense qui sortait des maisons enflammées lui avaient fait perdre subitement les sens. Elle était dans la pire situation qu'on put imaginer pour un cas de ce genre. La foule se pressait autour d'elle à lui marcher dessus... pour voir ! Ses amies croyant lui rendre service lui pressaient fortement le nez, partant de ce principe que le souffle lui manquant, il était très important d'empêcher qu'elle put en rejeter par le nez. D'autres lui soufflaient au contraire dans la bouche pour lui rendre du souffle. Je dis au Père : « Il ne reste vraiment plus qu'à la serrer à la gorge et comme cela ils seront bien sûrs qu'elle gardera tout son souffle ; si nous la laissons entre leurs mains ils vont l'étouffer ». Nous la fîmes donc transporter à la Mission et il fallut deux heures de soins pour lui faire reprendre connaissance. Si le missionnaire n'eut pas été là, les Chinois auraient tué cette personne en croyant la soigner. Il était 9 heures du soir quand nous nous mîmes à table. Le « touantsong » ou chef de milice du village tint à venir aussitôt nous remercier du concours que nous avions apporté aux sinistrés. Le lendemain, à notre tour, nous lui rendions visite pour lui demander de lancer dans le village, une souscription en faveur des malheureux incendiés, ce qu'il nous promit de faire.
    Nous sommes sur une sorte de plateau vallonné, et au bout d'une demi-heure nous arrivons au village de Tsi-lo-le-petit qui surplombe un ravin au fond duquel se trouve le village de Tsi-lo-le-grand, au commencement d'une vallée très resserrée. Sans entrer même dans le village de Tsi-lo-le-petit nous tournons aussitôt à droite dans une imposante forêt de vieux chênes qui couvrent tout le versant est de la montagne. En débouchant de la forêt nous apercevons de l'autre côté de la vallée à notre gauche le village de Wen-kia-tien ou « tertre de la famille Wen ». Un peu plus loin, du même côté, c'est Tsen-to-le-petit, et plus enfoncé dans la montagne, dans un berceau, le village de Tsen-to-le-grand. Sur notre route commence bientôt une forêt de pins mélangés de chênes et de châtaigniers. Nous croisons ici deux troupeaux qui s'en vont au pâturage et que je relate à cause de leur composition plutôt extraordinaire, chevaux, boeufs, vaches, ânons, chèvres, moutons et porcs, tout était pêle-mêle et formait devant nous sur l'étroit chemin une colonne très remuante et que nous eûmes de la peine à dépasser.
    Un quart d'heure plus loin, tandis qu'une seconde vallée s'est ouverte coupée d'ondulations légères, sur notre droite, nous apercevons dans un bosquet de pins le village indigène de P'ou-la. Quelques minutes encore et nous arrivons à une bifurcation de routes. Sur notre gauche nous irions passer par le village de Sin-kin-dze, tandis qu'en prenant sur la droite nous allons descendre en pente assez douce la chaîne de montagne sur les sommets de laquelle nous voyageons depuis plus d'une heure. Notre sentier nous conduit à travers des bouquets de pins et une série continue de prairies jusqu'à la rivière qui coule au fond de la vallée et que l'on appelle la rivière de Lopin parce qu'elle arrose cette ville sous-préfecture. On traverse la rivière dans un gué pour remonter immédiatement sur la croupe d'un énorme rocher et au bout de quelques minutes, nous sommes dans les premières maisons du bourg de Keu-gni, ou plutôt dans ce que l'on pourrait appeler ses faubourgs, car les agglomérations sont nombreuses autour de cette bourgade.
    Puis Keu-gni se révèle à nos yeux, il se dresse au bas des montagnes, par delà la rivière qui fait ici un coude entourant une belle prairie consacrée au marché régional lequel se tient ici plusieurs fois le mois. Ce jour-là était justement jour de marché. Dans la plaine où nous nous arrêtons près d'une source qui sourd du rocher même, nous prenons le casse-croûte en plein soleil, faute de mieux. Leur repas terminé, nos gens font un tour de marché pour nous procurer des fers à cheval et des clous. Les marchands qui désirent échanger leurs produits les installent par terre, sans aucun abri aujourd'hui, car il n'y a pas à craindre la pluie. Animaux, légumes, grains, objets ouvrés, fruits, vin chinois, sandales de paille, on peut s'approvisionner facilement de toit ce qui est nécessaire à la vie des indigènes. Nous prenons ici congé de notre guide auquel nous avons fait prendre un repas et nous lui donnons 0 $ 20 pour sa peine, soit actuellement l'équivalent d'environ un franc. Nous cherchons à en louer un autre qui sache la route, pour porter une partie de nos bagages et nous conduire à Ikelo et Nanatzou les deux derniers points de repère qui nous aient été donnés pour fixer notre route Nous sommes heureux car nous avons fourni une bonne marche le matin, nous trouvons un guide, et nous nous croyons largement en avance sur notre programme. Qui sait, si nous allions pouvoir arriver ce soir surprendre notre confrère que nous n'avons pu prévenir ! Je n'ose pas trop y croire et cependant, ce devrait être, si les renseignements qu'on nous a fournis à Y-o-fong sont exacts, car on nous avait dit : « Depuis Na-na-tsou vous apercevrez A-in-li », le but de notre voyage. Mais personne ici ne connaissait encore A-in-li, même de nom. Et j'avais remarqué qu'en Chine où les communications sont assez difficiles, un village n'est guère connu qu'à 25 kilomètres à la ronde. Nous avions donc malgré tout le pressentiment que nous étions encore distant de plus d'une forte demi étape de notre but.
    A 12 h. 1/2, notre halte terminée, nous traversons un pont rustique, formé d'une planche continuée par un tronc d'arbre mal équarri et reposant sur deux tréteaux, enjambant la rivière de Lo-pin qui nous séparait du bourg de Kou-gni. La petite plaine que nous quittons est bordée de villages. Au fond de cette plaine où se tenait le marché, c'est Tchou-kai-tze-le-petit ; sur notre gauche c'est Tsen-to-le-bas, puis Tsen-to, et devant nous, nous entrons dans Keu-gni. Après avoir passé quelques rizières nous entreprenons la longue et dure ascension des hauteurs qui ferment la vallée de Keu-gni au sud. Pendant trois quarts d'heure nous nous élevons jusqu'à la hauteur des sommets couronnés de bois de pins agrémentés çà et là de quelques champs de blé noir. Aucun village sur notre route. Par delà le profond vallonnement d'une dépression sur notre droite, nous apercevons enfin des habitations, c'est le village de Gantchi qui se dissimule derrière un bois de pins et plus à droite encore, Gan-tchi-le-petit. Quelques minutes plus loin nous laissons tout près de nous sur notre gauche le village de Guétchié-le-grand et franchissons une dernière croupe de montagne.
    Depuis que nous avons notre nouveau guide, notre petite caravane marche mal. L'individu que nous avons loué pour nous conduire va à tout petits pas, et retarde continuellement notre marche. Jamais nous n'arriverons dans ces conditions. De plus ce guide paraît tellement inintelligent que nous regrettons tout d'abord de l'avoir pris, puis finalement, après qu'il nous a laissé plusieurs fois faire fausse route sans nous avertir, nous décidons de nous passer de ses services, nous le renvoyons. Il est préférable d'aller de l'avant par nos propres moyens, en nous dirigeant sur le soleil, que de nous fier à pareil individu.
    Nous entrons de nouveau dans un dédale de blocs de pierres calcaires, dans des terrains en friche recouvrant le plateau ou apparaissent de temps en temps quelques rares champs de sarrazin. Il va falloir ainsi marcher dans cette sorte de désert rocailleux pendant plus de deux heures sans rencontrer âme qui vive sinon au petit village de Pé-long-tan « la Source du Dragon Blanc » situé à mi-route environ. Ce n'est que vers les 4 heures de l'après-midi que nous voyons enfin devant nous des lieux habités. Une nouvelle vallée se déroule à nos pieds, riante, fertile, magnifiquement cultivée en rizières, et au milieu une sorte de pagodon juché sur un tertre, seule élévation qui se détache ici sur le fond de la plaine. Au loin d'autres chaînes de montagnes font le pendant de celle d'où nous allons descendre.
    Au bas des pentes nous arrivons au village de Wing-djo (Wen-te-tchao) que nous dépassons pour continuer à longer la plaine dans la direction du sud. Au bout d'une vingtaine de minutes nous franchissons un petit seuil qui donne accès sur un étranglement de la vallée, terminé bientôt au pied des montagnes qui nous cachent I-ké-lo. Tout le monde nous dit : « I-ké-lo n'est pas loin, il se trouve au fond de la vallée », mais notre chemin semble ici se perdre sous les herbes, et nous ne pouvons découvrir I-ké-lo. Nous engageons sur un faux chemin jusqu'à ce que des pâtres gardant leurs troupeaux sur une lande rocailleuse nous aient vaguement remis sur le bon chemin. C'est par delà la montagne que nous trouverons le village. Une nouvelle ascension s'impose. Des gens plantent du riz de montagne vers le col, au sommet de la cote que nous avons à monter, mais ce n'est qu'après plusieurs hésitations que nous parvenons jusqu'à leur hauteur. Au milieu de toutes ces allées et venues, nous perdons nos porteurs de bagages, un domestique, un seul reste avec nous, qui demande aux cultivateurs notre route. Le col franchi, nous avons sous les yeux le grandiose spectacle des monts entassés jusqu'au fond de l'horizon, à plusieurs dizaines de kilomètres. Nous cherchons dès lors à apercevoir A-in-li mais impossible de rien découvrir, pas même I-ké-lo. Des laboureurs qui nous rattrapent nous annoncent que le village que nous cherchons est à nos pieds au bas de la montagne qui le domine à pic. Pour y atteindre, il faut mettre pied à terre et emprunter le lit que s'est creusé le long des parois rocheuses et très abruptes, un torrent heureusement à sec à cette époque. Ce n'est qu'en arrivant à la hauteur des toits des maisons que nous apercevons I-ké-lo.
    Mais ne nous y arrêtons pas ; il nous tarde de réparer autant que faire se pourra tous les retards que nous venons de subir dans notre incertitude de la route. I-ké-lo se trouve situé à l'extrémité d'une vallée de peu d'étendue, mais toute couverte de rizières et arrosée par une assez grosse rivière qui, pour toute issue, s'engouffre d'une seule chute dans un trou béant qui s'ouvre un peu plus loin au bord de notre route, sur la gauche à la base d'une montagne. La rivière disparaît là avec un bruit de tonnerre, pour aller sourdre de nouveau à plusieurs kilomètres de l'autre côté de la montagne. On appelle cette rivière le Hsiang-ho ou « Fleuve odorant ».
    Du sommet de la crête que nous venons de quitter, le pays au loin m'a paru, malgré ses nombreuses montagnes, plus mollement vallonné dans la direction du Sud que la route que nous avons suivie aujourd'hui et nous nous en réjouissons d'avance ; demain, la route, qui nous restera à faire, sera donc plus commode et nous reposera de notre étape de ce jour. Un seuil d'une vingtaine de mètres d'élévation, nous fait sortir de la vallée de I-ké-lo. Ce seuil est formé de plaques d'argile schisteuse, de teinte plutôt noirâtre. Nous entrons sur un beau plateau formé par la terre rouge. Un kilomètre plus loin, nous passons à la lisière du bosquet où se cache, à notre droite, le village de Sze-ké-lo. Mais nous désirons arriver à Na-na-tsou qui n'est plus qu'à 5 lis. C'est l'affaire d'une demi-heure. Ce village s'étend lé long d'une rivière assez profonde que je crois être celle de Lo-pin dont j'ai déjà parlé, ses eaux ici restent très limpides, chose rare en Chine où les montagnes déboisées laissent emporter leur terre par les pluies, ce qui rend jaunâtre la couleur de presque toutes les rivières.
    Nous pensions coucher ici, mais nous apprenons qu'un autre gros village se trouve à seulement 5 ou 6 lis plus au Sud, et comme ici on ne connaît pas encore A in li, nous quittons sans retard Na-na-tsou pour atteindre Shan-long, le village en question. Nous continuons à progresser dans la belle plaine qui, commencée à Sze-ke-lo s'en va par la sous-préfecture de Sze-tsong jusqu'à Ta hé le grand. Il est six heures passé lorsque nous arrivons au village de Shan long après avoir traversé de nombreuses rizières, et avoir parcouru plus de 100 lis dans la journée. Nous avons perdu nos domestiques qui ne nous ont pas encore rejoint et, pour comble de malheur, personne à Shan long ne connaît A in li, nous ne pouvons plus conserver l'espoir d'arriver demain au terme de notre voyage. Et pourtant c'est dimanche, nous allons être pris totalement au dépourvu dans ce pays complètement païen.
    Arrivés par la route dallée, nous avons franchi un pont en pierre puis nous nous sommes arrêtés dans une maison très proprette que précède un gracieux paysage et que seul un Virgile pourrait dépeindre dignement. Un ruisseau roule ses eaux limpides et fraîches en bordure de la propriété, il abreuve les racines d'un majestueux châtaigner qui répand son doux ombrage sur toute la cour devant l'enceinte de la maison. Un joli jardin potager sur la droite, tandis qu'à gauche c'est la rue qui conduit vers l'intérieur du village. La première porte franchie donne sur une cour intérieure sur laquelle s'ouvre la grande salle de la résidence du maître de céans. Cette demeure est surtout remarquable par sa grande propreté, c'est sans contredit ce que nous avons trouvé de mieux à travers tout le pays que nous avons parcouru. Notre hôte doit être assez à l'aise, il fait le commerce du papier chinois et des nattes que son épouse tresse elle-même avec de la paille de riz et des ajoncs à la porte du logis. Nous sommes ici entre les deux villes sous-préfectures de Sze-tsong à l'ouest, et de Lo-pin à l'est, à 20 lis de la première et à 60 lis de la seconde.
    Le seul domestique qui soit resté avec nous organise le repas du soir et, tout en causant, nous finissons par apprendre que nous sommes encore à plus de 100 lis du village où nous désirons aller. Le bruit de notre arrivée a été vite répandu dans le village, et parmi les curieux venus pour nous voir se trouve un jeune homme de figure intelligente qui dit avoir été déjà à A-in-li et s'offre à nous servir de guide, il déclare que nous avons encore au moins 125 lis à parcourir. Il veut bien nous conduire jusqu'au terme de notre voyage moyennant la somme de $ 0,40 soit l'équivalent de deux francs, et aidera à porter nos bagages, car nous soupçonnons que c'est la fatigue qui a causé le retard de nos domestiques aujourd'hui. Les malheureux en fait se sont égarés, ils ont allongé leur route de plusieurs lis et finissent par nous retrouver une heure après notre arrivée.
    29 juin. Inutile de songer à atteindre A-in-li aujourd'hui, impossible aussi, de dire ou d'entendre la sainte messe en ce jour ; nous sommes isolés dans des régions païennes. Par ailleurs nos domestiques ont été très fatigués de la marche d'hier. Pour distinguer le Dimanche des autres jours nous décidons de passer la matinée à faire tranquillement nos prières pour laisser notre petite caravane se reposer, nous ne partons qu'à dix heures et demie résolus à ne fournir en ce jour qu'une petite étape. Le guide que nous avons eu le bonheur de louer nous permet en effet d'espérer que nous arriverons sûrement le lendemain au bout de notre course. D'une forte étape de plus de 125 lis nous allons donc faire deux étapes moyennes.
    Nous continuons, en avançant dans la direction du sud, la route qui nous avait amené hier soir à Shan long, et nous restons dans le compartiment ouest de la plaine de Sze-tsong, séparé de l'autre compartiment par un petit vallonnement. Un quart d'heure après nous sommes au village de Hsia-tou que nous apercevions depuis l'auberge où nous avons passé la nuit. La route se poursuit au milieu des champs de maïs, et nous voici vingt minutes plus tard au village du « Pont du Cerf » Ma-lou-tchiao où nous franchissons une rivière sur le pont de pierre qui donne son nom au village. Puis les cultures cessent tout à coup, passé ce village. Nous entrons dans des terrains en friche qui servent plutôt à l'élevage du bétail. Sur notre route, quatre individus nous croisent, couverts de poussière, nous les questionnons sur la route, ils marchent depuis cinq jours et se rendent à Sze-tsong mais ils ne peuvent nous donner aucun renseignement pratique. Nous apercevons alors sur notre droite, dans la direction du sud-est, l'éperon de montagne qui dérobe, à nos regards, la, ville sous-préfecture de Sze-tsong. Un rideau de petites collines se dresse devant nous, nous le gravissons et passons au sommet à côté d'une belle plantation de jeunes pins tous de belle venue. On plante des arbres dans ce pays-ci ; dans la vraie Chine, le Chinois se contente de tout dévaster.
    C'est par delà Sze-tsong, dans la direction de l'Ouest que se tient la bourgade de Tou-dza habité par les indigènes de la tribu Ko-P'ou de la race Lolos (Voir photographies nos 1 et 2). Je ne citerai d'eux que ce trait de moeurs spéciales. A Toudza et à Pan-kiao-ho, le deuxième jour de la première lune, soit le lendemain du jour de l'an, les enfants vont dans la montagne où ils se revêtent d'une sorte d'herbe tenue sur des lianes dont ils s'entourent des pieds à la tête, puis, s'affublant d'un masque allongé en forme de losange et prenant en main un long bâton ils viennent demander l'aumône dans les maisons du bourg. On leur donne alors toutes sortes d'aliments parce que la croyance populaire est que donner à ces mendiants en ce jour, porte bonheur pour tout le reste de l'année.
    Puisque je parle de Tou-dza, je relaterai encore ici un trait tout particulier de la flore de ce pays. Dans un petit bois situé à côté de cette bourgade pousse un champignon comestible d'une espèce spéciale et que les missionnaires de la région appellent le « Champignon tue-mouches ». Ce champignon a en fait une efficacité reconnue pour débarrasser des mouches qui, ailleurs sont une vraie plaie. Toute mouche qui d'aventure vient se poser sur ce champignon est comme empoisonnée. Mais ce qui est remarquable encore c'est que ce même champignon transplanté dans d'autres sites, bien qu'il reste toujours comestible, n'a plus sur les mouches le même effet mortel.
    Mais poursuivons notre route. Le bois de jeunes pins dépassé, une vaste plaine toute plantée de maïs s'étend sur notre droite sur une profondeur de trois kilomètres, et se profile à six ou sept kilomètres devant nous, un léger vallonnement nous laisse supposer qu'elle s'étend plus loin encore à notre droite par delà Sze-tsong. A notre gauche c'est au contraire la chaîne de montagne qui descend du Nord de Lo-pin vers le Sud et où nous apparaît dans toute sa splendeur le pic fameux du Pé-la-shan auquel nous ferons aujourd'hui nos adieux. Sur les premiers coteaux qui forment les assises de ces pics majestueux, toute une série de villages témoignent de la fertilité de la plaine qui s'épand devant nous. C'est d'abord le village de Shé-pé. Après avoir franchi un nouveau seuil voici quatre agglomérations dont l'ensemble forme la commune de Ma-tsao-po ; un plissement du terrain nous cache une cinquième agglomération appartenant à la même commune. Puis voici encore deux groupements de maisons qui forment la commune de Kouen-tchouang. Au sud de ce village passe la grande route de Lo-pin à Sze-tsong. Un kilomètre plus loin nous traversons une seconde route, elle vient de Lo-pin également et s'en va à Sin sen au Sud de Se-tsong au pays des Kou ou Ko-P'ou à « Têtes-plates » (Cf. photographies nos 3 et 4).
    Au plus loin que nous puissions apercevoir sur notre gauche quelques maisons se détachent à l'orée d'un bois, c'est tout ce que nous verrons du village de Ta-ta-hé. Nous traversons une troisième grande route celle qui relie Lo-pin avec la sous-préfecture de Kouang-si-tchéou situé à 90 lis au Sud de Tou-dza. Vers midi disparaît à nos yeux définitivement la pyramide du Pé-la-shan. Nous approchons du fond de la plaine au bout de laquelle recommence la rocaille, le calvaire va remplacer les beaux grands champs qui m'ont un instant rappelé nos cultures de France. A droite, à peine visible parmi les arbres, le village de Koui-tché. Plus près de nous à droite, tout un ensemble de cabanes vides représente les abris sous lesquels se tient le marché de la région au jour du Dragon c'est-à-dire chaque douze jours du cycle chinois. L'endroit est appelé pour cette raison Long-kai ou u Marché du Dragon». A gauche, Siao-ta-hé ou Ta-hé-le-petit.
    Nous entrons de nouveau dans un régime de collines assez bien cultivées dans les creux que laissent les vallonnements. Les petites parcelles de terre cultivées remplacent les longs et larges champs de la plaine. Au maïs se mêle aussitôt le sarrasin ; des cailloux jonchent les terrains en culture et me rappellent certains vignobles de France où par un patient labeur de plusieurs siècles des monceaux de pierres ont été amassés par les vignerons pour dégager leurs vignobles pais les petits cailloux restent, abondent parmi les ceps noueux.
    De nombreux arbres se dressent qui embellissent le paysage : une haie borde notre chemin sur tout le parcours. C'est au milieu de cette nature mi-sauvage, et mi-cultivée que nous arrivons vers deux heures au village de Shan-wei, formé de deux groupes de maisons. Un char à boeufs que nous rencontrons au milieu du village n'est pas sans nous réjouir : c'est le premier que nous remarquons depuis que nous sommes en voyage et pour nous c'est le signe que les chemins où nous allons nous engager seront meilleurs parce qu'au moins plus larges et mieux battus. Les chemins que nous avons suivis jusqu'ici eussent été certainement impraticables à tout véhicule.
    La route se poursuit dès lors, en effet, facile et partant agréable. A 2 h. 1/2 nous arrivons à la hauteur de No-beu (Logé disent les Chinois qui n'ont pas le « B » dans leur langue). C'est ici le grand village : nous n'apercevons pas le petit qui doit s'abriter derrière quelque bois, dans les environs. Tandis que nous faisons halte pour prendre un léger repas, nos domestiques vont au village aux provisions craintes que ce soir nous ne soyons pris au dépourvu. Mais ils reviennent complètement bredouille, rien à acheter ni pour les hommes ni pour les chevaux : et dire que nos domestiques pensaient s'arrêter en ce lieu pour y passer la nuit ! Si nous ne voulons pas être soumis à un jeûne trop rigoureux, il faut aller chercher mieux et plus loin. Au fait nous allons au petit bonheur, car nous sommes prévenus qu'à partir de la plaine que nous venons de quitter nous sommes entrés en pays exclusivement habité par les indigènes, chez lesquels il n'y a pas lieu d'espérer pouvoir trouver aucune sorte d'approvisionnements. Nous verrons bien. A la garde de Dieu !
    Nous repartons à 3 h. 10, nous avons fait 40 lis depuis Shan long. Il faut escalader une crête au sommet de laquelle nous arrivons vingt minutes plus tard. Dans un bosquet, sur les collines opposées se détache le village de No heu le petit. Pour nous, nous entrons dans une vallée très vallonnée, notre route circule continuellement à flanc de coteau, passe à travers des bois de châtaigniers, des champs de blé noir, des terres en friche, parfois grimpant une côte assez douce mais longue, parfois descendant un repli de terrain. Voici des bois de pins dont la forme bien conique et bien élancée rappelle vivement de loin nos verts sapins de France. Mais nulle part je n'ai vu encore en Chine le vrai sapin, si bel ornement de nos forêts des Vosges et d'Alsace. Le pays ici est somme toute très cultivé et bien boisé, mais nulle part nous ne rencontrons plus de villages, à l'horizon aucun n'est visible, sans doute sont-ils cachés de l'autre côté des cimes qui encadrent la vallée à l'est et à l'ouest. Nous passons près des ruines de trois ou quatre constructions que nous prenons tout d'abord pour des fours à chaux, mais l'un d'eux coupé juste par le milieu nous laisse voir sa structure intérieure : il a servi à n'en pas douter à faire fondre le minerai de fer. Nous avons remarqué plusieurs fois, sur la route, des dépôts de ce minerai lavé par les eaux de pluie et les indigènes savent le traiter. Nous chevauchons dans cette vallée pendant plus d'une heure et demie lorsque tout à coup nous obliquons à l'ouest pour franchir un seuil. Nous quittons le plateau pour descendre dans un pays davantage boisé. Les indigènes ont transformé en cultures le ravin creusé à notre gauche et où le torrent s'est établi son lit. Le torrent est à sec, mais chanvre superbe, maïs vigoureux y croissent à merveille : la végétation est plus belle dans ces bas fonds que partout ailleurs, ce qui n'a pas échappé au caractère observateur des indigènes.
    Au bout d'une demi-heure nous arrivons ainsi à 5 heures du soir au village de Tseu-heu ou nous décidons d'arrêter notre voyage ce soir. Nous sommes encore à une quarantaine de lis de notre but. C'est ici que nous aurions aimé à arriver hier au soir afin de pouvoir atteindre A-in-li le dimanche matin.
    On nous reçoit dans une maison de belle apparence, étant donné le lieu, mais nous nous apercevons vite que l'on nous regarde comme des sortes d'épouvantails. Aussitôt que nous sommes entrés dans la cour intérieure toutes les fenêtres se ferment, les portes se barricadent et, c'est le cas de le dire, nous restons sur le pavé. Cependant voici tout un groupe d'hommes et de jeunes gens qui rentrent d'une promenade dans la montagne, ils semblent remplis de déférence pour l'un deux qui s'avance le premier et tous ensemble entrent dans la grande salle du bas pour prendre un peu de thé chaud. Nous entrons à leur suite et pour la première fois depuis notre départ nous pouvons boire une tasse de thé. Nous apprenons que le chef pour lequel on a montré de la révérence tout à l'heure est le « Touan-tsong » ou le chef de police de la région, il est venu au village pour instruire un procès dans lequel il s'agit de limites de champs, de tombeaux situés sur le terrain d'autrui et pour comble de malheur d'arbres qui, en tombant ont abîmé les tombeaux. C'est ce brave Touan-tsong qui va sauver notre situation. Tout en prenant du thé, il cause avec mon Confrère, on noue connaissance, il connaît bien le missionnaire chez lequel nous allons et finalement il s'entremet pour nous faire avoir des approvisionnements en recommandant bien qu'on ne nous fasse pas payer trop cher, mais simplement le prix du marché. Il déclare aussi que nous sommes d'honnêtes gens, payant consciencieusement nos dettes et ne faisant de mal à personne. C'est ici le mot de l'énigme. L'accueil si réservé que l'on nous avait fait provenait de ce que l'on nous avait pris pour des chefs voleurs... Voilà qui n'est pas flatteur, mais c'est la vérité. Les Européens circulent rarement dans ces régions, et comme le pays est infecté de brigands, les gens en nous voyant arriver revêtus d'un habit qu'ils ne connaissaient pas tout naturellement pensèrent à l'idée qui obsédait leur esprit, aux voleurs. Nos montures, nos domestiques mettant un certain relief autour de nous, nous avions passé pour des chefs de bandes.
    Les déclarations du « Touan-tsong » avaient été d'autant mieux reçues que ce chef de police lui-même venait, il y a quelques jours, d'être attaqué dans son village de Long-dza par les voleurs qui lui avaient pris son cheval et emmené en captivité son neveu. Les soldats appelés en hâte de Sze-tsong avaient réussi à recouvrer l'un et l'autre.
    Malgré tout le bon vouloir que l'on put nous témoigner ensuite, nous ne pûmes obtenir grand chose pour notre nourriture, pas même du riz, mais seulement de la farine de blé noir que nous fîmes cuire sous forme de galettes et dont nous nous servîmes comme de pain pour prendre quelques ufs et une sorte d'herbe bouillie qui constituèrent tout notre repas ce soir là et le lendemain matin.
    Nous passâmes la nuit dans un grenier rempli de poussière et de débris de toutes sortes. Tout un pan de mur manquait, en sorte que depuis nos lits nous apercevions les étoiles, et les moustiques rentraient dans notre logement comme chez eux. Heureusement encore que ce n'était pas l'hiver, sans quoi nous eussions bien dû nous relever pour aller dehors essayer de nous réchauffer. Nous fûmes réveillés d'assez bon matin par notre « Touan-tsong » qui monta vers 3 h. 1/2 seulement se coucher : son neveu l'accompagnait. A la manière chinoise ils avaient sans doute passés la nuit à discuter le litige qui les avait amené, au village de Tseu-heu, et sans doute l'affaire venait-elle de s'arranger après de nombreuses rasades de vin chinois et probablement aussi quelques pipes d'opium. Ils arrivèrent en causant comme s'ils eussent été absolument seuls, ce qui nous réveilla. La première surprise de cette visite nocturne passée, je distingue soudain dehors un bruit que je peux difficilement analyser : quelques instants après ce bruit se renouvelle et se précise, on dirait celui d'une amorce ratée. Au bout de cinq minutes voici enfin une brusque détonation d'arme à feu, puis des bruits de voix à l'extérieur. Nous pensons tout de suite aux brigands, mais bientôt nous apprenons qu'il s'agit simplement de maraudeurs venus dans le jardin de l'auberge pour essayer de voler tous les fruits d'un pommier, tandis qu'ils pensaient tout le monde endormi. Pour leur faire peur on a tiré un coup de fusil, mais comme il a fallu plus de cinq minutes pour arriver à faire partir le coup, les voleurs devaient être déjà bien loin, à l'abri. Nous ne pouvons plus dormir, du reste il nous tarde d'arriver à A in li, nous nous levons donc vers 4 heures du matin. La pluie se met à tomber vers les 5 heures. Nous partirons quand même si elle dure, car l'étape est très courte aujourd hui. Nous attendons cependant que la pluie cesse, et nous prenons congé de nos hôtes à 6 h. 55.
    Nous quittons la pente légère sur laquelle se trouve Tseuheu et nous entrons dans la plaine qui se trouve directement en face, puis contournant une colline boisée, nous voici dans une contrée toute couverte de bosquets, de petits bois, d'arbres de toutes sortes, de gaies clairières. Les principales essences dans ces bois sont les pins au nombre de trois espèces, les chênes et les châtaigniers. Le bois abonde dans le pays, mais comme les moyens de transport sont très coûteux, et que d'autre part le charbon s'y trouve aisément en grande quantité, vu aussi la population clairsemée de cette région, on n'a que faire de tant de bois. On le gaspille donc, on brûle des coins entiers de forêt, soit pour y semer un peu de maïs soit même simplement pour le plaisir de détruire, de s'ouvrir un passage, de se procurer des pins entiers que l'on met tout autour de son champ constituant ainsi une haie rustique de deux mètres de largeur. J'ai vu ainsi des centaines de beaux arbres coupés à hauteur de la main à un mètre du sol, puis abandonnés. Personne n'en tirera parti, du reste on manque d'outils pour traiter de si belles pièces de bois. Quant aux pins, on les entaille profondément pour en retirer toute la résine, et les entaille sont continuées jusqu'à ce que l'arbre en meure, ou soit cassé par un coup de vent lorsque les 2/3 du tronc ont été ainsi enlevés. L'indigène emploie les moyens radicaux pour arriver à son but utilitaire.
    Pour mieux montrer combien on tient en petite estime l'enrichissement des forêts du pays, et combien l'on fait peu de cas du bois vu son abondance, je rapporterai le fait suivant très significatif.
    Dans la forêt, aux environs du bourg de Tou-dza se trouvait un magnifique tilleul, qui avait poussé là, apporté sans doute par quelque oiseau venant des régions lointaines du Kouytchéou. Dans tout le Yunnan on ne trouve en effet absolument aucun tilleul. C'était clone une rareté, une nouvelle espèce à développer. Le missionnaire du voisinage ayant rapporté à Yunnan sen l'existence de cet arbre, on désira aussitôt se procurer des graines pour en propager l'espèce. Comme l'arbre était immense le missionnaire eut recours aux indigènes et leur demanda de vouloir bien lui procurer des graines du beau grand arbre de la forêt. Le missionnaire fut servi à souhait et eut quantité de graines à envoyer à Yunnan sen. Malheureusement les graines ne poussèrent pas. A la saison suivante le missionnaire demanda donc à nouveau aux gens du pays de lui cueillir des graines du fameux tilleul. Les braves indigènes parurent alors embarrassés, ennuyés, indécis. C'est que... le bel arbre n'existait plus, ils l'avaient tout bonnement abattu l'année précédente pour s'épargner la peine de monter dans ses branches ramasser les graines.
    Au bout d'une heure de marche nous arrivons à Long-dza, le village où réside en temps habituel notre ami le « touan-tsong ». Il y a huit jours les brigands opéraient ici. Réellement la contrée est tout à fait apte à dissimuler des malandrins résolus voulant tenter un coup de main, c'est un pays de cocagne pour les bandits. Nous laissons le village sur notre droite, et des trois routes qui se présentent sur notre gauche à l'entrée du village nous prenons celle du milieu. Le chemin devient plus resserré et plus pénible, nous entrons dans une véritable forêt en pleine montagne. Notre chemin circule à travers d'énormes poussées de roches calcaires dans toutes les positions possibles, on pourrait aisément glisser et se rompre le cou. Il faut marcher pendant trois quarts d'heure dans un dédale de roches, d'arbustes, de racines, de torrents. Enfin, sur la roche silencieuse, en pente nous descendons vers le village de Shoupou que nous traversons en diagonale sans nous y arrêter. Sur la hauteur qui domine le village, des huttes marquent l'emplacement du marché régional. O bonheur ! Les gens auxquels nous nous adressons connaissent maintenant l'existence du village de A-in-li quoiqu'ils ne puissent nous en fixer la distance exacte. Nous approchons donc sensiblement. Après avoir franchi plusieurs sommets de collines et traversé plusieurs clairières nous entrons dans une région profondément vallonnée toute parsemée de roches de calcaire siliceux, qui se dressent au milieu de terres en friche employées seulement comme lieux de pâturages. Nous avons le plaisir d'entendre soudain les airs remplis des doux sons d'une flûte, d'abord à peine perceptibles, puis augmentant en intensité. Au bout d'un quart d'heure nous passons en contrebas d'un saillant de colline au haut duquel se tient tout un groupe de bergers gardant un important troupeau. L'un d'eux joue sur une flûte champêtre des airs du pays, et comme nous sommes en pays de brigands, s'il a la flûte aux lèvres, il a aussi le long poignard à sa ceinture. Quittant enfin cette région quasi déserte nous retrouvons des champs cultivés, une source abondante, et, à cinq minutes de là, le village de Tou-tche. Le plus dur de notre étape est terminé, la route devient plus agréable, plus commode, elle se poursuit au flanc des collines, parmi les champs cultivés. Nous rencontrons de nombreux groupes de paysans qui s'en vont au marché vendre leurs denrées. Tout le monde maintenant connaît A-in-li.

    Une demi-heure plus tard, après avoir traversé des bois de pins, nous apercevons aux deux extrémités d'un vallon en forme de berceau les deux localités qui composent le village de Poutsou. Devant nous et sur notre gauche, au loin l'horizon est formé d'une suite ininterrompue de crêtes de montagnes, de pics isolés, coniques effilés et rapprochés comme les dents d'une scie gigantesque. Tous ces sommets sont teintés d'une couleur bleue, vaporeuse et leurs flancs paraissent déchirer la brume d'un blanc de neige qui s'épand à leur base comme un immense glacier. Le site est vraiment ravissant, c'est la montagne avec toutes ses splendeurs.

    (A suivre.)
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    453-478
    Chine
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