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Dans l'est du Yunnan 1

Dans l'est du Yunnan
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    Dans l'est du Yunnan

    Ayant eu la bonne fortune de monter à Yunnan sen pour y prendre un peu de repos, et mon voyage ayant coïncidé avec la retraite de mes confrères, je profitai de l'occasion inespérée qui se présentait à moi pour partir avec eux au moment où ils retournaient dans leurs districts. Les notes qui suivent ont été prises au jour le jour, les noms propres ont été transcrits à cheval pendant la marche, pour être sûr de ne pas les oublier, et les détails, le soir à l'étape, avant la tombée de la nuit ou le matin avant de se remettre en route, afin de ne pas mélanger les impressions, fût-ce même de deux journées de route seulement.

    La retraite annuelle, prêchée par S. G. Mgr de Guébriant, que j'avais accompagné de Hong-kong à Yunnan fou, étant finie et les fêtes de la Pentecôte terminées, chacun des missionnaires présents songeait à regagner son poste le plus vite possible ; nous étions à la mi-juin et, à cette époque, c'est généralement parlant la saison des pluies ; chacun devait donc se hâter de rejoindre son district avant que les cataractes du ciel ne s'ouvrent toutes grandes. Chacun aussi de m'inviter à l'accompagner, qui vers le Sut-chuen, qui vers le Kien-tchang, qui vers le Thibet, mais les plus sages me déconseillaient les longs voyages où l'on ne rencontre aucune résidence de missionnaire pendant huit et dix jours le long de la route. Finalement j'adoptai un itinéraire qui incluait toute la région à l'est de la capitale de la province du Yunnan, région pourvue de nombreux postes de missionnaires, distant entre eux au maximum de trois jours de route. Je partais donc le lundi de la Trinité, en compagnie des PP. Durieu et Letourmy par le train qui quitte Yunnansen vers 2 heures de l'après-midi. Au sortir de la gare la voie ferrée glisse sur un joli plateau tout orné de champs bien cultivés, se sentant toutefois davantage de la culture maraîchère que de la grande culture des champs ; c'est le voisinage de la grande ville qui explique ce fait tout naturellement. Les villages sont nombreux, bien peuplés. Des deux côtés de la voie, des vergers, tels que je n'en avais revus nulle part depuis mon départ de France, reposent agréablement la vue et laissent percevoir dans une apparition rapide leurs beaux fruits jaunissants, poire, abricot, pêches superbes.
    La ligne s'élève graduellement jusqu'à la station de Tchengkong, où, à 2.025 mètres d'altitude, nous sommes dans le pays des fruits par excellence. C'est ici presque le point culminant de la ligne sur les 465 kilomètres qui nous séparent des régions plus basses du Tonkin. L'air y est pur et frais, le soleil, cuisant, on dirait que les nuages se rapprochent de nous et que l'on est plus près des cieux. C'est du moins l'impression que ressentent en ce pays tous ceux qui viennent, comme l'auteur de ces lignes, des régions à faible altitude, des bords de la mer.
    Au de à de Tch'eng-kong, le plateau est plus accidenté, les vergers eux-mêmes ne tardent pas à disparaître définitivement du paysage, la ligne se maintient à peu près à la même altitude jusqu'à la gare de Shoui-tong. Aussitôt cette station franchie, la vue embrasse un spectacle magnifique ; au pied de la falaise, au sommet de laquelle court la voie ferrée, s'épanouit le lac de Tang-tche avec ses eaux d'un magnifique bleu de ciel, couvrant une longueur d'une dizaine de kilomètres sur une largeur de 4 à 5 kilomètres. A l'arrière-plan de ce magnifique tableau que nous offre la nature, les hautes montagnes ferment l'horizon en projetant rapidement vers le ciel un écran de 500 mètres au-dessus des eaux du lac. On peut voir à loisir depuis le train le village de Yangtsong, tapi au bord du lac, car on le surplombe, presque à pic, d'environ 300 mètres. La voie contourne le lac et franchit, au col de Ts'i-kong-po, par 2.025 mètres d'altitude, la ligne de faîte séparant le bassin des eaux de la rivière de Canton ou de l'Ouest de celui du fleuve Bleu. Dès lors la ligne descend rapidement après avoir décrit une gracieuse boucle dans les flancs de la montagne, pour gagner l'étroit plateau sur lequel s'étale le petit bourg très commerçant de K'o-pao-tsouen. Cette station doit toute sa valeur à sa proximité des mines de charbon qui sont exploitées dans les montagnes au nord de la localité. Ce charbon est exporté jusqu'au Tonkin, et c'est celui qui sert à alimenter toutes les locomotives de la « Compagnie française des chemins de fer de l'Indochine et du Yunnan ». Cependant il a le gros défaut d'être très sulfureux. Au sortir de cette gare, la ligne passe sur la rive droite du torrent par où se déversent les eaux du lac que nous admirions tout à l'heure, et, comme ce torrent s'est frayé un lit dans un défilé de 8 kilomètres aux parois presquà pic, ce n'est que grâce à une succession de 14 tunnels que le rail a pu franchir ce défilé ; or l'odeur du soufre ne tarde pas à se faire remarquer dès que l'on a passé trois ou quatre de ces travaux d'art. Je dis bien travaux d'art, car cette petite section de la ligne est vraiment un chef-d'oeuvre d'audace et une merveille d'habileté ; elle est marquée à l'empreinte française, le bon goût, qui a su surmonter les grosses difficultés pour ne laisser que ce qui charme les yeux ravis du voyageur, une nature sauvage et pittoresque au possible.
    On débouche enfin dans la plaine de Yi-leang où abondent les villages, dissimulés derrière des rideaux de verdure. Je devrais dire plus exactement la vallée de Yi-leang, car c'est simplement une différence de plus ou de moins dans l'écartement des montagnes qui a produit ces endroits, plus fortunés où la culture reprend ses droits sur la roche improductive. La gare se trouve à une dizaine de minutes de la ville murée qui marquera pour ce jour le terme de notre voyage.
    Un chemin empierré de grosses dalles bosselées, conduit à la porte de la ville. Dès que le seuil de la porte est passé nous arrivons au presbytère qui servit naguère de résidence au regretté Père Oster. La guerre a fait des vides parmi les membres du personnel de la mission, et bien que nous soyons à la veille de la paix, les missionnaires mobilisés ne sont pas encore de retour, force est donc pour le moment de laisser ce poste vacant, bien qu'il s'agisse dans l'occurrence d'une ville, d'une sous-préfecture. Les abandons, les sacrifices, les tristesses occasionnés par la guerre se retrouvent donc jusqu'au fond de la Chine.
    Pour ce soir, du moins, le presbytère sera un peu plus animé. Déjà est arrivé, pendant la journée, le domestique qui doit m'accompagner dans ma randonnée, amenant en deux jours de route de Yunnanfu ici, le cheval avec lequel je dois parcourir le pays. Pour nous, nous avons pris le train, parce que depuis Yunnanfu jusqu'à Yi-leang, la voie ferrée suit franchement la direction de l'Est, nous rapproche donc exactement de la direction on je vais excursionner. Yi-leang est par ailleurs son point le plus extrême vers l'Est, car à partir de cette ville, la ligne se replie à angle droit dans la direction du Sud, du Tonkin, adoptant, pour cela, la riante vallée de Yi-leang.
    Mardi 17 juin 1919. Lever de bonne heure, aujourd'hui, il faut organiser la caravane. On y a déjà travaillé jusqu'à assez tard hier soir, cependant les derniers préparatifs demandent toujours un certain temps, puis il faut compter aussi avec l'imprévu : nous allons quitter la civilisation pour nous lancer en pleine Chine. Les chevaux de mes deux confrères sont arrivés, conduits par leurs domestiques, il faut cependant louer encore un cheval pour porter les bagages. Après avoir offert le Saint Sacrifice de la messe et recommandé à Dieu notre voyage, on prend un copieux déjeuner, car nous ne savons ni en quel lieu, ni à quelle heure, nous pourrons prendre notre prochain repas ; il est donc prudent de se bien lester. Finalement à 9 h. 30 tout est prêt, nous sommes à cheval. C'est la première fois de ma vie que je monte en selle dans de telles conditions. Le seul entraînement que j'ai, c'est que durant l'été de 1916, tandis que j'étais mobilisé dans le Nord j'ai fait à dos d'âne un voyage de trois jours pour visiter les tombeaux des empereurs de la dynastie des Ming. Or je me souviens fort bien que le premier soir j'étais fourbu et le second jour entièrement briser. Cependant il me souvient aussi que le troisième jour, au matin, je me suis trouvé soudainement en bonnes formes. En avant donc, j'ai bon espoir, et puis, je ne suis pas fâché de goûter un peu de la difficulté des voyages auxquels sont obligés de se livrer mes confrères pour exercer leur ministère apostolique.
    On traverse les rues de la ville, comportant toujours le pavé en dalles de pierres usées par places et de surface très inégale, le cheval glisse parfois ; c'est un peu angoissant et énervant pour un débutant en équitation. Heureusement la ville n'est pas tellement longue et nous en sortons bientôt pour retrouver un chemin en terre battue. Notre route devient rapidement sentier serpentant à travers les rizières déjà en grande partie plantée. Nous cheminons ainsi pendant une demi heure, puis nous nous trouvons en face du fleuve appelé communément le Pa-ta-ho ou les huit grandes rivières, non générique donné, au Yunnan, aux divers affluents qui servent à former, sur les confins de la province du Koutchéou, la rivière de l'Ouest ou Si-kiang, qui descend à la mer en arrosant les provinces du Kouang-si et du Kouangtong. Les eaux que je vois ici, s'en vont donc se jeter dans la mer dans l'estuaire en face de Hongkong. Quel long voyage d'ici là ! Mais nous n'allons pas rester là, il faut passer de l'autre côté, hommes, chevaux et bagages, voilà qui était de l'imprévu pour moi. Lorsque je vis accoster la barque qui devait nous transporter tous ensemble de l'autre côté, elle me paraissait si longue et si étroite que je me demandais à part moi comment nos quatre chevaux pourraient tenir en sûreté dans cet étroit esquif. Heureusement les chevaux de ces pays-ci n'ont pas la taille de nos « Percherons », sans quoi un seul eût suffi pour faire tout couler. Après réflexion, comme l'un de nos chevaux est assez remuant, nous traversons en deux groupes. Dociles comme des moutons, les chevaux entrent l'un après l'autre et restent « sages comme des images » à côté des domestiques qui les tiennent de près par la bride ; un petit rétablissement d'équilibre de leur part au moment où d'une bonne secousse le barquier nous fait quitter la rive, puis plus un mouvement de ces bonnes bêtes. Un joyeux bond au débarquement de l'autre côté et nous avons retrouvé notre liberté sur la terre ferme.
    Nous nous éloignons du fleuve, rentrons au milieu des rizières, arrivons au bout de quelques minutes au village de Siao-to-kéou à l'entrée de la gorge qui va nous donner accès dans l'intérieur du régime de montagne limitant la vallée de Yi-leang dans sa partie orientale. Nous nous engageons aussitôt dans la gorge, entre deux parois de montagnes s'élargissant bientôt et laissant s'étager, sur leurs flancs, de belles cultures. Nous montons, montons sans cesse pour arriver d'abord à un second village accroché aux replis du terrain et entouré encore de cultures, puis c'est le pays inculte, le royaume des pierres où les érosions dominent en maîtresses la nature qu'elles déforment de mille manières. Voici comme une première plate-forme, juste le temps de respirer un peu plus à l'aise, il faut monter encore ; je mettrais bien pied à terre, mais je désire m'habituer à ma monture, et, au fond elle se tire beaucoup mieux d'affaire que je ne le ferais moi-même. C'est grâce à la grande amabilité du P. Destaillats que j'ai pu avoir cette monture qui a fait vingt-trois jours de route en montagne pour venir depuis les confins du Se-tchoan jusqu'à Yunnan fou. Le P. Destaillats étant tombé dangereusement malade et se trouvant dans l'impossibilité de rentrer chez lui a généreusement mis à ma disposition son propre cheval, très entraîné aux longues courses en montagnes.
    Nous franchissons enfin vers midi, sous un chaud soleil, le col qui nous permet de sortir du défilé dans lequel nous avons peiné près de deux heures, et nous jouissons aussitôt du coup d'oeil d'un joli plateau aux contours légèrement sinueux, bien cultivé, émaillé çà et là de bosquets de pins dont toutes les branches ont été élaguées à l'exception d'une petite touffe au sommet, ce qui leur donne une apparence des plus curieuses et laisse pénétrer la vue plus au loin au milieu de leurs troncs dégagés, droits comme des « I ». Cette pratique d'émonder à ce point ces arbres provient d'un double besoin, celui de se procurer du bois de chauffage, et celui d'obtenir de belles colonnes bien droites pour les charpentes des maisons. Sur notre droite le ravin que nous venons de quitter se prolonge encore quelques temps et vient mourir ou, si vous préférez, prendre naissance car dans la nature les extrêmes se touchent toujours dans une butte, au sommet de laquelle repose un village précédé d'une pagode. Ce plateau franchi, au bout de trois quarts d'heure, nous nous livrons à une nouvelle ascension de montagne, plus escarpée encore et plus inculte que la précédente. La pente devient brusquement très raide, le sentier escalade la pierre nue ; juste avant d'entreprendre ce fameux coup de collier nous traversons un hameau composé d'une dizaine de maisons. Arrivés au sommet, nous passons un poste de soldats établis là pour assurer la libre circulation des voyageurs ; et débouchons bientôt sur une maigre forêt formée surtout d'arbustes à travers lesquels nous descendons jusqu'au village de Ta-shao, « la Grande Halte », situé à une assez bonne distance à la naissance de la contre-pente. Nous nous y arrêtons quelques instants pour y prendre du thé afin d'étancher notre soif, nos domestiques se sont fait cuire des galettes de farine de blé, ils vont en faire leur repas, mais pas ici. Nous repartons, nous avons décidé que nous prendrions notre repas du milieu du jour, là où nous trouverions réunis une source et de l'ombrage pour nous et de l'herbe pour nos chevaux. A la sortie du village, une légère descente nous amène aux bords d'un ravin ; au sommet il y a de l'herbe, des sortes de vergers qu'ombragent des poiriers, au fond du ravin il doit y avoir de l'eau. Nous avons la bonne chance de découvrir une source, il est 2 h. 30, le besoin d'une petite réfection se fait sentir, les chevaux sont dessellés, chacun songe à prendre un peu de repos et de nourriture. Nous retrouvons en selle à 3 h. 20. Un tournant nous amène au pied d'une pente couverte d'une clairière formée de chênes et de pins. La forêt s'arrête presque au col même de la montagne, de l'autre côté, ce sont les roches calcaires qui commencent, dénudées, noircies par les intempéries de l'air. Devant nous, une profonde vallée vers laquelle descend notre route ; en face, la montagne se dresse rapide, couverte de tous côtés de soulèvements de roches calcaires, dénudées de toute terre depuis longtemps, et revêtant une teinte grisâtre tirant sur le noir, teinte qui contraste étrangement avec la couleur de la terre rouge spéciale à cette région. Ces poussées de calcaire apparaissent grandioses, on dirait en certains coins les majestueuses ruines d'un château fort du moyen âge. Je fais ici une première connaissance avec cet aspect particulier des terrains calcaires permiens qui abondent dans cette région, j'aurai le temps pendant des jours et des jours de m'en rassasier la vue, car en fait, depuis les sommets qui dominent la vallée du Nam-ti jusque dans le Nord Est du Yunnan j'ai vu partout les mêmes roches grisâtres sur des centaines de kilomètres.
    A mi-côte, en descendant la pente, j'ai failli prendre un bain d'eau boueuse, et cela va sans dire d'une façon inopinée : une canalisation coupait la route, je chevauchais en tête, mon cheval assoiffé se précipite tête baissée pour se désaltérer, et non seulement le naseau, mais bientôt les quatre pattes de mon animal entrent dans l'élément boueux et ma monture semble vouloir s'enliser sérieusement. Heureusement là rigole n'est pas large, et je puis sauter à reculons et de côté pour dégager ma bête. Un peu plus bas au fond du ravin coulait un ruisseau de belle eau limpide, j'en profitai pour faire disparaître quelque peu les éclaboussures. A gauche la vallée se terminé rapidement dans les contreforts des montagnes, tandis que vers notre droite elle s'étend au loin avec ses rizières verdoyantes. Derrière un éperon de montagne s'enfonce un assez gros village, à environ 2 kilomètres à droite de notre route.
    Nous commençons alors l'ascension de la troisième montagne rencontrée sur notre chemin aujourd'hui, nous entrons en plein dans les roches calcaires que nous apercevions d'en face tout à l'heure. La pente est raide, entièrement dénudée et exposée aux rayons du soleil : vers le sommet, un village, bâti au milieu de la rocaille qui décore entièrement les jardinets attenant aux maisons. Plus loin nous trouvons à nouveau plusieurs petits postes de soldats assurant la protection des voyageurs au milieu de ces rochers sans nombre, magnifiquement disposés pour tendre des embûches. Je suis agréablement surpris de voir ce déploiement de police, malheureusement c'est ici le dernier échantillon que j'en aurai ; et pourtant les solitudes rocailleuses que nous traverserons encore seront tout aussi tentantes pour les bandits qui voudraient y faire de mauvais coups. Si la police est si vigilante sur les hauteurs que nous venons de traverser c'est que récemment tout un poste de soldats a été surpris par les brigands qui l'anéantirent, massacrant 7 ou 8 soldats et s'emparant des armes et munitions.
    Arrivés au point culminant de notre route de ce jour, nous descendons dès lors dans la direction de la pagode de O-matchang que l'on aperçoit à l'extrémité d'un plateau vallonné, tout hérissé de blocs calcaires de toutes formes, certains rappellent de très près les menhirs de Bretagne. Tout le plateau est en friche, et sert seulement au pâturage des chèvres dont nous apercevons un troupeau. Nous rapprochons de la pagode qui se dresse superbement au sommet d'une large assise en pierre calcaire, dentelée par les caprices de la pluie et couverte d'une assez forte végétation entre les fissures du calcaire. Derrière le rocher d'O-ma-tchang deux villages complètent le décor, au Sud un village d'indigènes Lolos, au Sud Ouest un village chinois. Avant d'arriver à l'entrée de ce dernier village, et sur la route qui contourne le massif calcaire une source bienfaisante nous attire par sa fraîcheur. Nous traversons ensuite le village chinois et continuons à circuler sur le plateau dans la direction de l'Est, passant sans cesse au milieu des blocs calcaires dont l'apparence éveille dans l'esprit l'idée d'immenses espaces que l'on aurait « plantés » de cailloux. On me le disait avec raison, ces blocs semblent des montagnes sortant de terre et comme au début de leur croissance ; rien ne peint mieux les accidents du terrain sur ces plateaux calcaires.
    Plus loin nous contournons un village où les terres labourées attendent la pluie pour être transformées en rizières. Puis le même paysage se poursuit devant nous, jusqu'à ce que dans le lointain nous apercevions, dans la direction de l'Est, le village de Tien-sen-kouan « éclaircie où commence le ciel » ; c'est là que nous allons faire notre première halte pour y passer la nuit. Nous arrivons à 6 h. 30 après avoir parcouru 80 lis, et nous nous installons dans une auberge chinoise. Le temps de terminer son bréviaire, de s'occuper des chevaux, de faire cuire le riz et de souper, il est 9 heures et nous nous abandonnons à un sommeil profond.
    18 juin. Impossible ce matin de célébrer la Sainte Messe, nous n'avons pas d'autel portatif avec nous ; je songe à part moi que les nombreuses chapelles portatives distribuées aux aumôniers et prêtres soldats pendant la guerre trouveraient, dans les pays de Missions, un emploi très utile et très consolant pour le missionnaire, dans ses incessantes pérégrinations. Après un déjeuner matinal, nous nous mettons rapidement en route, car nous avons à couvrir 95 lis aujourd'hui. Nous sommes levés à 4 heures et à 5 h 40 nous sommes à cheval. Nous sortons par la face est du village et marchons dans la direction du soleil levant. Une côte en pente douce nous mène à un embryon de forêt et, dès lors, nous descendons le plateau légèrement en pente, à travers des terrains en friche qui se découpent en profond ravin à notre gauche. Nous passons le village de Pa-o-shao, nom de langue indigène traduit par une consonance de langue chinoise. Inutile aujourd'hui de songer à pouvoir réciter son bréviaire, force nous est de réciter le Rosaire à cheval pour y suppléer. Nous arrivons au village de Li-shou-yuen « le verger des Pruniers » : la route devient sablonneuse jusqu'à ce que nous atteignons le gros village de A-yo-pou que mentionnent les cartes géographiques. Au delà du village nous circulons à travers des rizières toutes plantées, pour franchir bientôt un affluent du Pa-ta-ho. Une petite pente assez raide nous introduit dans des terrains de couleur ocre qui contiennent en grande partie des lavures de minerai de fer laisse sur le sol par les eaux de pluie. Au sommet du col, cette terre rouge est complètement découpée en une infinité de ravins, au fond desquels gisent des particules de minerai de fer. Au bout de 20 minutes de marche nous voici au village de Sin-shao « la nouvelle Halte » : la terre rouge persiste toujours avec ses dépôts ferrugineux ; au loin le sol semble recouvert de limaille de fer. Au bout d'une heure de marche environ, à travers les champs, dont une dizaine de gros îlots calcaires rompent la monotonie, et tandis que nous allons dépasser le dernier de ces îlots plus rapproché de notre chemin, nous arrivons sur ce qui pourrait bien être un véritable gisement de fer, car la roche minéralisée y paraît bien en place. Malheureusement le manque complet d'eau dans le voisinage et le défaut de charbon rendent impossible l'exploitation de ce gîte. Une demi-heure de marche nous élève sur un second plateau tout parsemé de blocs calcaires. A notre gauche le Pa-ta-ho roule ses eaux boueuses vers le pied d'une chaîne de montagne où il disparaît entièrement dans les cavernes multiples que contient la roche calcaire, et le fleuve ne ressert de terre que de l'autre côté des montagnes à quelques trois kilomètres du lieu de sa perte. Ce phénomène de rivières disparaissant subitement sous les montagnes est assez fréquent dans la région, on en cite plusieurs exemples et j'en constaterai de mes propres yeux. Après avoir cheminé pendant près de trois quarts d'heure, au milieu de la rocaille, sur ce plateau inculte, nous descendons rapidement vers un petit bosquet de pins à l'entrée d'un village. La pluie menace, c'est par ailleurs le temps de faire le repas du milieu du jour, un misérable pagodon qui se cache sous les arbres servira à abriter nos bagages pendant que nous prendrons notre repas.
    Une fois les chevaux bâtés à nouveau, nous passons à la lisière du village de Si-kiao, ou du « Pont de l'Ouest » et gagnons aussitôt le pont de pierre dont les 13 arches nous permettent de traverser sans peine le Pa-ta-ho. Au loin sur notre droite, les ruines des piles de l'ancien pont. Nous ne sommes plus guère à présent qu'à 6 lis de la ville préfectorale de Lou-leang, sise au bord d'une grande et fertile vallée à laquelle elle a donné son nom. Nous gagnons la ville par un sentier qui serpente à travers les tombes d'un cimetière musulman.
    Un torrent coule devant la ville, nous le franchissons, puis entrons par la grande porte de l'Ouest. C'est la grande rue de la ville, le « Ta-ma-lou », et cependant elle est entièrement déserte : la largeur inattendue de cette belle artère en fait ressortir davantage le manque de vie. Une autre porte devant nous ferait croire que c'est là tout ce que je pourrai voir de la ville. Mais cette porte n'est que celle du milieu de la ville, et une fois passée, changement subit de décor ; la rue reste aussi large, mais elle est bondée de monde, c'est aujourd'hui jour de marché, et toute la population s'est rassemblée dans cette seconde moitié de la ville, ailleurs il ne reste personne dans les rues. La foule est bruyante, nous sommes obligés de mettre pied à terre pour éviter tout accident. Le marché traversé, et avant de quitter la ville par la porte de l'Est, je remarque avec surprise des terrains labourés, à l'extrémité de la ville, au pied des remparts. Les remparts qui entourent la ville sont en bon état de conservation, l'on vient même de restaurer à neuf la partie qui avoisine la porte de l'Est. Les bandits font assez souvent des incursions dans la vallée et le mandarin craignant que les brèches dans la muraille n'offrent aux brigands un accès tout naturel, fit relever les points qui menaçaient ruine.
    Nous arrêtons quelque temps hors des murs pour ferrer mon cheval et dépêcher l'un de nous en avant pour annoncer notre arrivée au prêtre chinois, chez lequel nous logerons ce soir.
    Notre marche s'oriente dès lors vers le Nord, nous remontons a plaine nous dirigeant vers la ceinture de montagnes qui nous ferment au loin l'horizon. A partir de Lou-leang et pendant deux à trois kilomètres, nous longeons continuellement sur notre gauche des maisons entourées de jardins potagers. Cette longue rue passée, nous nous trouvons au milieu des champs cultivés dont le maïs et les pois « soja » forment le principal ornement. La farine de ces pois écrasés sous la meule de pierre, sert à faire le « teou fou » assez semblable extérieurement aux petits « fromages blancs » de France mais d'un goût autrement fade, c'est cependant un aliment très sain et très employé dans toute la Chine. Je distingue aussi pas mal de champs de pommes de terre et quelques rizières.
    Au bout d'une heure et demie nous arrivons à une habitation de fermier qui s'élève sur le côté droit de notre route et à partir de ce point l'aspect du sol change considérablement. De rouge qu'il était jusqu'ici, il devient grisâtre, même noirâtre ; il évoque l'idée de la présence du charbon dans le sous-sol. Et en effet, juste après avoir passé cette maison je remarque comme un affleurement de tourbe. Une demi-heure plus loin, aux abords d'un village, en traversant le lit d'un torrent, un banc de pierre noirâtre se détache nettement sur les parois et à un quart d'heure de là, le chemin passe également sur un affleurement qui revêt des apparences de dépôt carbonifère. Comme ces dépôts ne sont pas exploités, on ignore quelle est leur teneur en carbone.
    Jusqu'ici nous avons suivi depuis la ville, la plaine de Lou-leang qui s'étend du Nord Est au Sud Ouest, entre deux chaînes de hautes montagnes se rejoignant pour fermer la vallée au Nord-Est. Au pied des montagnes à l'Est de la vallée le Pa-ta-ho s'étale en de nombreux méandres qui se multiplient surtout vers le Nord Est de la vallée. La pluie nous menace depuis les 10 heures du matin, nous voyons d'épais nuages noirs s'amonceler au sommet des chaînes de montagnes qui délimitent la vallée. Puis les nuages semblent s'appesantir, tendre davantage vers la terre, une traînée sombre s'en détache qui relie le nuage au sol, elle s'infléchit, se courbe en demi-cercle sous la poussée du vent. C'est le nuage qui se condense et déverse ses torrents de pluie sur les lianes des montagnes. La traînée sombre qui sort du nuage prend de l'ampleur, elle augmente en intensité, elle recouvre tout un côté de la montagne. D'ensoleillée la montagne a rapidement pris une teinte bleu sombre qui devient en quelques minutes plus foncée encore et prend l'apparence ténébreuse des ombres de la nuit. L'orage donne en plein, mais il est très localisé et de courte durée. Lesté de son trop plein le nuage se reprend, reste suspendu, menaçant au-dessus des montagnes, le vent l'emporte, le joint à d'autres nuages pour recommencer sur un autre point une nouvelle averse torrentielle. Le soleil glisse à travers les nuages arrachés par le vent et une nuée floconneuse, blanche comme de la vapeur d'eau s'élève du sein des montagnes, recouvre leurs flancs, puis disparaît elle aussi sous la force du vent, seul un léger rideau brumeux protège la montagne contre les ardeurs du soleil. Ce spectacle est d'autant plus charmant pour nous qu'il se renouvelle de tous côtés de notre route sans que nous ayons nous-mêmes de pluie, sinon durant quelques minutes : le temps de mettre un imperméable, puis de le quitter pour respirer plus à l'aise sous les rayons cuisants du soleil.
    Vers les 6 heures du soir nous approchons du fond nord-est de la vallée, les villages paraissent plus nombreux parce que refermés dans un plus étroit espace. Le Pa-ta-ho circule ici paresseusement en des courbes sans fin. Nous allons passer la nuit dans la chrétienté de Siao-pou-tse ou la « Petite Boutique » qui domine le fleuve sur une falaise de terre rouge de 40 mètres environ, presque à pic. La résidence de la Mission se trouve au bord de cette falaise. Un prêtre chinois, le P. Siao, est en charge du poste et il nous reçoit très cordialement; nous retrouvons notre confrère arrivé une heure plus tôt que nous. Les moustiques abondent dans le pays, mais les moustiquaires font défaut, et rien de plus énervant que de chercher en vain à prendre un peu de repos, lorsque dés centaines de ces petites bêtes bourdonnent à vos oreilles, vous menaçant à chaque instant de leur piqûre douloureuse. Faute de moustiquaires nous Saisons brûler une herbe appelée « hao tche » ou « haute tige » et qui rappelle de très près la feuille du chrysanthème. La fumée de cette plante exerce sur les moustiques une influence soporifique qui dure jusqu'aux premières heures du matin. De la sorte en effet, je puis dormir jusque vers trois heures.

    (A suivre.)
    1920/419-430
    419-430
    Chine
    1920
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