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Dans les Marelles Thibétaines

Dans les Marelles Thibétaines
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    Dans les Marelles Thibétaines

    La frontière occidentale de la Chine est défendue par plusieurs chaînes de montagnes de direction N.-O.-S.-E, dont les sommets s'élèvent jusqu'à 5.000 et 6.000 mètres. Elles sont séparées par des gorges profondes, dans lesquelles coulent trois des plus grands fleuves de l'Asie : la Salouen, le Mékong et le Yang-tse-kiang ou fleuve Bleu. Ces conditions géographiques rendent fort difficiles les communications entre les provinces chinoises, Setchoan et Yunnan, d'un côté, Thibet et Birmanie, de l'autre, car rares sont les cols ou passes qui ne soient inaccessibles la plus grande partie de l'année.
    Au sud, une route part de Tali-fu et, par Yongtchang-fu, se dirige sur Bhamo (Birmanie) (1). Peu fréquentée il y a un siècle, elle le devint davantage grâce à Mgr Chauveau (2), qui, Coadjuteur du Yunnan avant d'être Vicaire apostolique du Thibet., contribua, vers 1855, à son élargissement et à son entretien. Son but était de faciliter les relations commerciales entre sa Mission et celles de Made, et il espérait même trouver là, pour l'entrée des missionnaires, une voie plus courte et surtout moins dangereuse que celle de Canton ou Macao, seule usitée alors. C'est par cette route que, en 1900, quatre missionnaires de la région de Tali-fu purent échapper aux Boxeurs du Yunnan et se réfugier en Birmanie, pour delà gagner Hongkong.

    (1) En 1679, Mgr Pallu exposait déjà à Colbert le projet d'une route qui, partant du Siam, traverserait la Birmanie pour aboutir au Yunnan.
    (2) Joseph Pierre Chauveau (1816-1877), du diocèse de Luçon ; missionnaire du Yunnan en 1844 ; évêque de Sébastopolis et coadjuteur de Mgr Ponsot en 1849, vicaire apostolique du Thibet en 1864.

    Mais c'est vers le nord surtout que seraient nécessaires des communications plus faciles entre le Setchoan et la Birmanie, et nous allons voir que, de même que son prédécesseur, Mgr Chauveau, l'évêque actuel du Thibet, Mgr Giraudeau, ne s'est pas désintéressé d'une question qui touche à la fois à l'avantage temporel et spirituel des populations qui l'entourent et dont il a charge d'âmes.

    Les Skieurs.

    Le Vicaire Apostolique du Thibet réside à Tatsienlu. De cette ville une route se dirige par Litang et Patang vers le plateau thibétain. De Tali-fu une autre route monte à Atentse, gros bourg, situé à 3.400 mètres d'altitude, où les marchands chinois trafiquent les lainages, peaux, cire, miel et musc du Thibet contre les toiles bleues, le thé et le tabac de Chine. Non loin de là se dressent les trois pics du Dokerla, entourés d'une superbe ceinture de glaciers ; la montagne a près de 6.000 mètres et est considérée comme sacrée par les Thibétains, qui y viennent en foule en pèlerinage. Au sud d'Atentse, Tchamotong est aussi un centre commercial assez important. A ce carrefour de la Chine, du Thibet et de la Birmanie, les relations sont donc nombreuses et elles le seraient plus encore si les voies de communication étaient plus faciles et moins dangereuses, surtout en hiver, un hiver d'au moins six mois.
    De plus, et cela nous intéresse davantage, les missionnaires ont des chrétientés dispersées de-ci de-là dans les vallées et au flanc des montagnes. Le passage de l'une à l'autre est impossible durant la mauvaise saison ; l'administration des chrétiens en soutire, et aussi le coeur de l'évêque. Plus d'une fois la pensée lui vint : « Ah ! Si nous avions, sur ces sommets inabordables, des religieux du Mont Saint Bernard pour nous aider à les franchir ! ». Un jour, au commencement de 1929, il se décide à faire part de ce désir au Supérieur de la Société, Mgr de Guébriant. Celui-ci transmet la requête à l'Abbé du Mont Joux, Mgr Bourgeois, qui la soumet au Chapitre de l'Ordre. La décision est que deux religieux partiront au plus tôt pour se rendre compte sur place des services que pourraient rendre là-bas les moines du Saint-Bernard.
    Le 20 octobre 1930, deux Chanoines réguliers de Saint Augustin de la Congrégation hospitalière du Grand Saint Bernard (c'est le titre officiel de l'Ordre,) les PP. Melly et Coquoz, s'embarquaient donc à Marseille. Un mois plus tard ils étaient à Haiphong, d'où le chemin de fer les conduisait à Yunnanfu. Puis 10 jours de là à Houeily, 20 jours de Houeily à Oueisi, et les voilà à pied d'oeuvre. Remontant encore de 120 km vers le nord, ils font de Tsetchung (2.000 mètres d'altitude) leur centre d'observation. Tsetchung est un relais sur la route qui réunit la vallée du Mékong à celle de la Salouen en passant par le col de Sila (4.300 mètres). Ils voulurent faire l'ascension de la passe et y parvinrent, mais au prix de fatigues inouïes. Les habitants, qui les avaient vus, au départ, chausser leurs skis, n'avaient manifesté d'abord qu'un étonnement plutôt moqueur, se demandant à quoi pouvaient bien servir pareils engins; mais la surprise fit place à l'admiration quand ils constatèrent l'usage qu'on en pouvait faire, et il est probable que plus d'un montagnard de la région a dû s'exercer à ce sport si nouveau pour lui, mais si pratique.
    Nos skieurs, partis de Tsechung, mirent huit jours pour gagner la vallée de la Salouen. A Tchamotong, ils reçurent l'hospitalité du P. Génestier, qui, depuis 45 ans, exerce son ministère dans ces parages. Enfin, après une excursion à Khionatong, ils prirent le chemin du retour par Tsechung, Likiang, Tali-fu et Yunnanfu.
    Ils sont partis, mais ils reviendront, et, cette fois, accompagnés de 4 ou 5 de leurs frères, ils procéderont à une installation définitive. Où la placeront-ils? Le col de Sila leur a paru difficilement accessible, même aux skieurs. Ils pencheraient plutôt vers la passe de Latsa (appelée aussi Passe Dubernard, du nom d'un missionnaire massacré non loin de là en 1905), à 3 jours de marche vers le sud. Tandis que le col de Sila est bloqué par les neiges durant 7 ou 8 mois de l'année, la passe de Latsa ne l'est que 3 mois seulement. Elle est fréquentée par de nombreuses caravanes de marchands thibétains, chinois ou birmans ; on y rencontre aussi beaucoup de pèlerins bouddhistes qui vont faire le tour de la montagne sacrée, le Dokerla, ou se purifier dans les eaux saintes du lac de Tali-fu.
    Quelques mois après cette expédition des religieux du Saint Bernard, deux de nos missionnaires faisaient à leur tour l'ascension du col de Sula. C'était alors en été, et les difficultés rencontrées dans leur voyage donneront l'idée de celles qu'on a à surmonter en hiver. L'un d'eux, le P. Goré, a rédigé le journal de cette excursion de trois semaines. Nous lui cédons la parole, ou plutôt nous lui passons la plume, assuré qu'il saura intéresser nos lecteurs.
    Sur les Traces des Skieurs (Juillet 1931).
    Mercredi 8 juillet. A quelques pas de la Mission catholique de Tsechung (2.100 mètres) commence la montée. Il ne faudra pas moins de sept heures pour atteindre le col du Sila (4.300 mètres). Une route bien amenée nous conduit dans le vallon Ouakialongba, dont les eaux se déversent dans le Mékong, au bout de la plaine de Tsechung. Après avoir traversé le torrent sur un pont de fortune, nous gravissons lentement la piste qui, passant à quelque 200 m au dessous de l'arête du Tchrana, a l'avantage de diminuer d'une bonne heure la distance. Cette piste monte d'abord à travers un bois de pins, puis, taillée dans le rocher à flanc de montagne, aboutit au vallon moyen du Sila. Un peu plus loin, nous entrons dans une clairière, d'où l'on aperçoit nettement au sud est le col des Roches Noires (Tchrana, 3.200 mètres). Le vallon est boisé et, sous la futaie, rhododendrons, lianes et autres, croissent prodigieusement. Le sentier, généralement boueux, est frayé dans les fourrés et le cavalier qu'accrochent les buissons épineux ou qu'arrêtent les arbres couchés en travers de la route est souvent obligé de mettre pied à terre. La pente toutefois est peu sensible de la Clairière des Sapins à celle des Faisans, deux cents mètres environ (3.200 à 3.400). Des pasteurs ont construit là leurs huttes et nous nous arrêtons dans l'une d'elles pour dîner.
    Après le repas, le P. Bonnemin, qui nous accompagnait, regagne Tsechung, tandis que le P. André et moi, lui tournant le dos, continuons notre route dans la direction de la passe. Un mamelon de 300 mètres de hauteur forme les degrés d'accès au vallon supérieur du Déoua-Tchratso. Au fond des ravins, les avalanches du printemps se sont accumulées et en plein mois de juillet recouvrent les torrents de ponts de neige d'une belle épaisseur. Dans les endroits mieux exposés, la roche est à nu et dans les bas-fonds s'étalent de perfides bourbiers qu'il est bien inutile de vouloir tourner. Alors pataugeons.
    Nous atteignons la maison construite par le P. Ouvrard : mieux vaudrait passer la nuit à la belle étoile que de coucher entre ces murs qui suintent l'humidité et sous ce toit qui menace ruine. Un peu plus loin au S.-O se dresse la paroi du Sila qu'il nous faut franchir ; elle est parsemée de champs de neige qui recouvrent la piste. Mon compagnon, habitué de la montagne, ouvre la marche et j'emboîte littéralement le pas, tandis que les muletiers, pieds nus, tirent nos montures. De temps à autre, nous nous arrêtons pour souffler, essayant de reconstituer l'équipée de nos skieurs au printemps dernier. Enfin nous atteignons le sommet 4.300 mètres). Par extraordinaire le temps est clair et il n'y a pas de vent. Le contraste entre les deux versants est frappant : tandis que sur le côté nord la neige forme une croûte de près de deux mètres d'épaisseur, le versant sud est libre. Nous dévalons par une route en zigzag la pente très abrupte jusqu'au terre-plein de Kétines, nous demandant comment les religieux du Grand-Saint-Bernard ont pu sans accident atteindre cette terrasse, située à 3.900 mètres, c'est-à-dire 400 mètres au-dessous de la passe. Si l'on perçait un tunnel sous le Sila, il n'aurait sans doute pas deux kilomètres de longueur, tant la paroi est mince.
    En arrivant dans la vallée de la Grêle (3.600 mètres), on ne tarde pas à remarquer que le régime des pluies dans le bassin de la Salouen diffère sensiblement de celui du Mékong. Toute la montagne, de la base au sommet, est couverte d'un éclatant manteau de verdure et des fougères géantes bordent le sentier. Le P. André a construit sur la rive droite du torrent une cabane pour les voyageurs et les pasteurs. Nous y passons la nuit.
    Jeudi 9. Après un léger déjeuner, nous sautons en selle pour gravir la côte des Bambous Jaunes. Partis à 6 heures et demie, nous sommes au sommet à 8 heures. Un épais brouillard dérobé aux regards l'arête parallèle de l'Alolaka, autre contrefort de la chaîne principale. Au sortir de la forêt, la piste serpente dans les hautes herbes d'une prairie fortement inclinée. Elle a été sérieusement endommagée par les neiges et les pluies. Nous descendons pendant plus de deux heures et, à un dernier détour du chemin, nous dominons enfin la Mission catholique de Bahang. En route, le curé de Bahang indique approximativement le sentier que durent suivre nos intrépides skieurs égarés, pour atteindre leur but.
    Bahang est sur une colline perchée à 500 mètres au-dessus de la vallée et les vingt et quelques maisons du hameau sont disséminées au milieu des champs de maïs et réunies avec la Mission par de belles routes. Tout en se dépensant à l'extérieur, le curé de Bahang n'a garde d'oublier son domaine : il a aménagé dans son enclos un jardin, rasé une butte pour en faire un terrain de sport, aligné les morts en leurs tombes et actuellement les ouvriers mettent une dernière main aux travaux de la chapelle, que l'humidité de la région avait rendus nécessaires. Il ne s'en tiendra certainement pas là et voudra laisser à ses successeurs une résidence modèle.
    Dimanche 12 juillet. En présence d'une nombreuse assistance le visiteur bénit une statue de saint François-Xavier, qui, avec celles de saint Joseph au centre et de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus à droite, domine le maître-autel.
    Lundi 13. Nous partons pour Pondang, annexe de la paroisse. Une excellente route, qui n'aurait besoin que d'être élargie pour devenir automobilisable, descend dans la vallée. Longeant ensuite la rivière du Doyong, nous traversons quelques hameaux et, après avoir franchi la rivière au pont de Matsang, escaladons un petit raidillon. Du sommet nos regards plongent dans les ravins du Seroualongba et du Nanguerlong, dont les eaux viennent se joindre à celles du Doyong, sur la rive opposée. La route se poursuit à flanc de montagne, et par une pente douce descend à Pondang (15 kilomètres environ de Bahang).
    Pondang est un village en bordure du fleuve et sur la rive gauche. Au milieu de cette terrasse, le P. André a construit une résidence et acheté un lot de terrain qui permet les développements futurs. La vallée de la Salouen, avec sa douce moiteur, rappelle celle du Tongho ; malheureusement elle est humide et le climat est malsain. De Pondang un pont de corde toute l'année et une pirogue durant 8 mois facilitent le passage du fleuve et permettent de visiter en toute saison les hameaux de la région, dont la population, dans un rayon de dix kilomètres, est d'une centaine de familles. Les Lyssous, qui ont déjà envahi les villages au sud, tendent à occuper les villages loutse des hameaux voisins de Pondang. Le P. André, qui comprend leur langue, va s'installer incessamment au milieu d'eux à Sekines, tête de route vers l'Irraouaddy.
    Mercredi 15 juillet. Nous remontons le fleuve sur la rive gauche, au milieu d'une végétation touffue, grimpons le contrefort de l'Alolaka, à plus de 500 mètres au-dessus de la Salouen, et piquons droit sur Kiongra. La vallée est plus large et, sur les terrasses qui bordent le fleuve, les hameaux sont relativement nombreux. Naguère, le P. Génestier résida dans le village de Kiongra, et son successeur veut en reprendre l'évangélisation. Pour ce faire, il se propose, dans un avenir prochain, de construire un pied-à-terre un peu plus confortable que la cabane loutre qu'il possède et dans laquelle on ne peut entrer qu'en se courbant.
    De l'éperon de Kiongtong nous apercevons la partie inférieure de la plaine de Tchamoutong et la nouvelle résidence de la Mission à Tchrongteu. A Tchradangtong, mon compagnon, qui n'ose confier ces cent kilos au pont de corde, continue sa route sur Chineta et Kionatong. Je me laisse glisser sur le pont toboggan et ai l'heureuse surprise de rencontrer le P. Génestier, qui m'accueille sur le bord du talus. Nous gagnons son palais, dont il me fera les honneurs le lendemain. Le chantier est actuellement désert, mais sous peu une équipe d'ouvriers viendra continuer le travail que le curé constructeur espère achever pour l'été 1932. Le Patriarche du Loutsekiang porte allégrement le poids du jour et de la chaleur ; mais depuis une chute malencontreuse, ses jambes ont perdu leur élasticité d'antan : on peut lui rendre témoignage qu'il s'en est servi, et bien servi, durant 73 ans. La chaleur de la saison nous invite aux longues conversations ; le cher Père raconte avec verve les faits de l'époque héroïque qu'il a vécue sur les bords de la Salouen et du Mékong. Quel dommage qu'il ne se décide pas à les confier au papier pour l'édification des générations plus jeunes !
    Samedi 18. Nous dirigeons de conserve, le P. Génestier et moi, sur Kionatong pour rejoindre le P. André et passer le dimanche au milieu de la communauté loutse. De Tchrongteu à Kionatong il n'y a que trois heures et demie de marche par une route pittoresque à souhait. En quittant le plateau de Tchamoutong, nous entrons par d'immenses portes rocheuses dans les Gorges de Marbre. La piste est taillée dans le roc et de-ci de-là des madriers branlants en réunissent les tronçons. A Sekingtong, un torrent écumeux, qui descend en cascade des roches voisines, s'engouffre dans la Salouen. Nous sommes en vue du village d'Ouly, dont les cabanes, construites sur pilotis, nous rappellent celles des villages malais ou birmans. Nous traversons le fleuve au pont de Padou et, au delà du hameau de Nidadang, remontons le vallon de Kionatong, blotti entre deux murailles escarpées, au pied de la chaîne qui forme la limite de la Chine et du Thibet indépendant.
    Dimanche 19 juillet. De grand matin, les groupes de Loutse, en leur léger costume de toile de chanvre, descendent des pentes pour assister à la messe ; ils remplissent bientôt la chapelle et chantent en thibétain leurs prières, comme pour inviter leurs voisins à venir se joindre à eux dans la grande famille catholique.
    La pluie nous retient toute la journée du lendemain près du P. Génestier, qui, pour permettre à ses ouailles de s'approcher nombreuses des sacrements, restera parmi elles une semaine encore.
    Mardi 21. Pour rentrer à Bahang nous empruntons la route qui, construite sur la rive gauche de la Salouen, nous dispense de faire de l'acrobatie sur les ponts de corde. De Nidadang elle franchit une première colline de plus de 400 mètres et, au delà du village d'Ouly, s'élève en lacets jusqu'au-dessus des Gorges de Marbre à 800 mètres. Nous sommes récompensés de l'effort par une vue superbe sur la vallée de la Salouen et sur le plateau de Tchamoutong. Malheureusement les nuages nous cachent le glacier qui chevauche sur la ligne des faîtes, entre la Salouen et l'Irraouaddy et alimente les torrents qui se déversent sur les deux versants.
    A mi-côte, au hameau de Chineta, les puces nous persécutent toute la nuit. Aussi dès le point du jour sommes-nous sur pied. Nous descendons sur la Salouen et retrouvons notre route de la semaine dernière. On ne marche pas longtemps en terrain plat dans ce beau pays ; en quittant Tchrédang il faut monter encore pour franchir l'Alolaka (2.900 m.) Au sommet, nous nous retrouvons en face de la colline de Bahang et de ses deux satellites, qui paraissent s'éloigner à mesure qu'on approche, tant nous semblent longues les trois heures qui nous séparent du but.
    L'hospitalité est si cordiale à Bahang que je me laisse persuader que j'ai besoin de repos, et ce n'est que le 27 que je me décide à prendre la direction de Tsechung.
    En avant, vers l'est je serais tenté de dire « vers le ciel », tant est abrupte la route qui mène à la passe des Bambous Jaunes. Songez donc : monter de 2.700 m. à 4.100 en trois heures. A la hutte du Seroualongba, que nous atteignons sur le coup de midi, nous cassons la croûte en compagnie d'une équipe de creuseurs de plantes médicinales qui nous a devancés.
    Chemin faisant, nous admirons le cirque de rochers où le torrent prend sa source, à quelque dix kilomètres au nord, à vol d'oiseau. Sur la pente du Sila, le temps se rembrunit et au col, que nous atteignons après deux heures d'ascension, la pluie nous cingle violemment. La montagne est en pleurs, les ruisseaux se précipitent vers la cuvette centrale, entraînent avec eux les pierres arrachées aux rochers et disparaissent sous les ponts de neige.
    A Rochiatong, où nous espérions trouver un abri pour la nuit, nous constatons que la hutte des bergers est déjà occupée. On nous indique une cabane abandonnée, un peu plus loin, et nous nous y installons sans façon. Toute la nuit, la pluie qui bat notre toit de pitchpin, nous tient éveillés et dès l'aube, nous sommes sur le chemin de Tsechung. Au torrent, nouvelle déconvenue ; le pont a été emporté par une crue récente. Nous piquons droit sur le Mékong pour rentrer au logis.
    Bien que la pluie soit tombée à peu près régulièrement chaque jour durant mon absence de 20 jours, quelle différence entre la végétation des rives du Mékong et celles de la Salouen. Vraiment le bassin de la Salouen mérite mieux que les bords du Mékong le nom d'Alpes yunnanaises.

    F. GORÉ,
    Missionnaire de Tatsienlu.

    1932/156-165
    156-165
    Chine
    1932
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