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Dans les marches thibétaines

Dans les marches thibétaines
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    Dans les marches thibétaines

    Les Chanoines du Grand-Saint-Bernard, installés jusqu'à nouvel ordre à Weisi, dans les marches thibétaines du Yunnan, sans perdre de vue la fondation de leur hospice au col de Latsa et pour la préparer, étaient plongés surtout dans l'étude de la langue chinoise, lorsque, vers le milieu du mois de septembre dernier, ils furent invités à assister à la bénédiction solennelle d'une nouvelle église bâtie par le P. Genestier dans son poste de Tchronteu. Il y a loin, certes, de Weisi à Tchronteu : il faut compter deux semaines de voyage, perspective qui pourrait à bon droit faire hésiter. Mais comment refuser quelque chose à ce brave P. Genestier, le doyen de la Mission, qui depuis près d'un demi-siècle se livre sans relâche à l'évangélisation des Loutse ? Ordonné prêtre en 1885, le même jour que Mgr de Guébriant, et parti en même temps que lui pour la Chine, il célébrera l'an prochain ses noces d'or sacerdotales. Durant ce long laps de temps, il n'est jamais revenu en France ; à peine s'est-il permis, il y a quelque dix ans, un stage de deux ou trois mois au sanatorium de Béthanie, à Hongkong, pour remonter une santé qui ne répondait plus à son zèle ; après quoi il a repris allègrement le chemin de ses chères montagnes. Il a construit à Tchronteu une belle église et il veut que l'inauguration en soit — autant que faire se peut, — digne de Celui à qui elle sera consacrée et de nature aussi à impressionner les nombreux païens qui ne manqueront pas d'y assister.
    Donc, c'est entendu : l'invitation est acceptée, les Pères du Saint Bernard seront de la fête ; mais, comme la communauté ne peut pas se déplacer tout à la fois, elle se partagera : deux resteront à Weisi pour garder la maison, deux entreprendront le voyage de Tchronteu. Le Supérieur, M. Melly, fut des premiers ; M. Coquez, désigné pour représenter le monastère à une cérémonie plutôt rare en ces régions écartées, se mit en route avec le Frère Duc, auquel, chemin faisant, d'autres compagnons devaient s'adjoindre.
    Partis de Weisi le 22 septembre, les deux voyageurs trouvèrent à Siao-Weisi le P. Bonnemin, qui les attendait pour faire route avec eux. Passant sur la rive droite du Mékong, ils purent gravir à cheval la côte de la passe de Latsa, grâce à la route confortable due à l'initiative éminemment pratique du P. André. Malheureusement une, forte pluie poussée par un vent glacial les empêcha de faire une pause sur le sommet près duquel ils pensent établir leur hospice ; force leur fut de descendre rapidement le versant du côté de Salouen ; ils réussirent ainsi en dix heures de marche plutôt accélérée, à passer du dernier hameau du versant Mékong (2.490 m.) au village de Latsa, au bord même de la Salouen (1.450 m.) à un quart d'heure de Métaka (1.700 m.), le premier village de ce versant.
    De Latsa on monte au pays des Loutse en suivant la rive gauche de la Salouen, trajet qui, pour des cavaliers, n'est pas sans quelques difficultés provenant des gros torrents sans ponts ou des dangereux passages à flanc de rochers à pic, etc...
    Deux jours après avoir quitté le village de Latsa, on aperçoit, sur la rive droite du fleuve le bourg de Sekine, presque au débouché de la vallée dans laquelle il est sérieusement question d'ouvrir une route vers la Birmanie. Sekine, habité par des Lyssous et des Chinois, fait partie du district du P. André, qui vient d'y installer un pied-à-terre pour faciliter son ministère apostolique dans la région. Sachant que le Père ne se trouvait pas là, les voyageurs continuèrent leur route jusqu'à Yuragan ; là, le même P. André a fait l'acquisition d'une maison chinoise, où il fait halte dans ses tournées. Après plusieurs nuits passées dans les peu confortables paillotes lyssous, les Pères apprécièrent grandement ce logis réparateur des fatigues d'une longue étape.
    Le lendemain, deux ou trois heures de voyage amenaient la petite caravane à Pondang, le premier poste fondé par le P. André, dont la résidence, une maison blanche de style européen, domine de toute sa hauteur les modestes cases loutse. Ayant pénétré dans la maison pour s'y reposer quelques instants, les voyageurs y trouvèrent une lettre du P. André les invitant à monter à Bahang, où il les attendait. Ainsi fut fait et, quelques jours plus tard, le petit groupe apostolique, le P. André en tête, arrivait à Tchronteu.
    Là, outre le P. Genestier, seigneur du lieu, se trouvaient déjà le P. Goré, venu de Tsekou, et le père chinois Ly, de Kionatong. C'était donc 7 missionnaires réunis en un coin si reculé. Il ne manquait que le P. Nussbaum, de Yerkalo, lequel, passé depuis quelques mois sous la juridiction du Dalaï-lama de Lhassa, n'avait peut-être pas obtenu l'autorisation de passer la frontière. Malgré cette absence, regrettée par tous, l'atmosphère était tout à la joie, et parmi les missionnaires, et plus encore parmi la population indigène venue nombreuse pour assister à une fête aussi extraordinaire.
    L'Eglise bâtie — au prix de quels soucis ! — par le P. Genestier est un monument qui, même en pays chrétien, aurait le droit de ne pas faire trop modeste figure. Au pied d'une haute montagne rocheuse, ses deux tours massives élèvent au-dessus des maisons voisines le signe de la croix rédemptrice, appelant les âmes païennes à la lumière et au salut. A l'intérieur, trois nefs qui rappellent le style roman primitif, mais abondamment illustré de peintures chinoises, et qui, au lieu de voûtes, étendent, haut au-dessus des têtes, de riches plafonds à caissons enluminés. Si ce mélange, jugé peut-être hétéroclite, risque de tempérer l'admiration des Européens, — du moins au point de vue artistique, — pour les indigènes, au contraire, il excite un enthousiasme sans mélange, clairement — et bruyamment —manifesté le jour de la fête.
    La cérémonie de la bénédiction de la nouvelle église fut célébrée avec tout l'éclat que permettaient les circonstances de lieu et de personnel. Comme Tchronteu n'a encore que peu de chrétiens, des délégations de fidèles avaient été envoyées de Kionatong, de Bahang, de Tsekou, qui remplirent l'édifice pendant la célébration de la messe.
    Le pain de la parole fut distribué abondamment à l'assistance : après l'évangile trois sermons furent prononcés : en thibétain par le P. Goré, en loutse par le P. André, en chinois par le P. Ly.
    Après la messe, les délégations des chrétientés voisines (c'est-à-dire les moins éloignées), puis la population locale, chrétienne et païenne, vinrent, offrir de modestes présents au P. Genestier, qui adressa à chacune, de la façon la plus affable et la plus paternelle, un gentil discours en thibétain.
    Inutile d'ajouter que la fête se continua dans l'après-midi par un festin relativement pantagruélique, offert en plein air à toute l'assistance, le soir par les feux d'artifice et les pétards sans lesquels, en Chine, une fête ne serait pas complète.
    Après cette belle journée, chacun devait regagner ses pénates, et ce n'est pas sans un serrement de coeur qu'on dit adieu au Père Genestier en songeant combien il allait sentir davantage sa solitude et combien, les délégations chrétiennes reparties, sa grande église lui paraîtrait vide ! En cette mémorable journée du 8 octobre 1933, où l'intrépide missionnaire entrait dans sa 49e année de son sacerdoce, la religion a certainement fait un pas en avant à Tchrongteu. Fasse le Ciel qu'au jour prochain de ses noces d'or, le brave P. Genestier n'ait plus à recourir à des renforts d'autres chrétientés, pour remplir le beau sanctuaire qu'il vient d'élever à la gloire du vrai Dieu !
    Les PP. du Mont Saint-bernard regagnèrent la vallée du Mékong par le col du Sila. Ils laissèrent le P. Goré à Tsekou, le P. Bonnemin à Siao-Weisi et rejoignirent enfin leurs confrères à Weisi, enchantés de leur pieuse expédition dans le nord.
    Depuis lors des démarches sont faites auprès des autorités de Yunnanfu en vue d'obtenir sur la passe de Latsa le terrain nécessaire à l'érection du futur hospice. Puissent-elles, malgré la lenteur traditionnelle de l'administration chinoise, être menées à bonne fin !
    Jusqu'ici les Pères, ayant renoncé au col de Sila, auquel ils avaient pensé lors de leur premier voyage, ont visité, à trois époques différentes de l'année, la passe de Latsa, qui leur a paru le meilleur endroit pour l'établissement de leur hospice. Celui-ci serait construit à une centaine de mètres environ au-dessous de l'arête terminale, sur le versant du Mékong, à l'altitude de 3.750 mètres et à 20 minutes seulement de la passe. Cependant plusieurs excursions encore ont paru nécessaires pour fixer définitivement l'emplacement le plus favorable, et elles ont dû se faire à skis durant cet hiver, en attendant la réponse des autorités de Yunnanfu.

    1934/56-62
    56-62
    Chine
    1934
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