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Dans les marches Lolotes

Dans les marches Lolotes La ligne des monts semble infinie, Un jour de marche n'en modifie pas l'aspect ; Les pics dentelés changent de forme à chaque endroit. Le voyageur qui passe n'en sait même pas le nom.
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    Dans les marches Lolotes

    La ligne des monts semble infinie,
    Un jour de marche n'en modifie pas l'aspect ;
    Les pics dentelés changent de forme à chaque endroit.
    Le voyageur qui passe n'en sait même pas le nom.

    Ces vers d'un lettré du XIe siècle dépeignent bien le pays désigné généralement sous le nom de « Marches lolotes » ou de « Montagnes froides ». Comprise entre le fleuve Tatou au nord et le fleuve Bleu au sud, cette région, de 250 km de longueur sur 100 à 150 de profondeur, n'est qu'un immense chaos de vallées, de pics, de roches et de forêts : on croirait que la nature a voulu en interdire l'accès à l'homme. Les rivières y sont rares et coupées de rapides qui en rendent la navigation impossible. Voilà ce qui explique pourquoi les Chinois, après plus de 2.000 ans, n'ont pas encore pu soumettre la « Lolotie » indépendante, défendue par cette ceinture de monts de 4.000 à 5.000 mètres d'altitude.
    Au point de vue religieux, cette région est sous la juridiction du Vicaire apostolique de Suifu (Setchoan). En 1932, Mgr Renault envoya feux missionnaires tenter une installation dans le pays. L'un, le P. Biron, s'établit, en bordure de la forêt, en plein pays lolo, en un lieu qu'il appela « Sainte-Marie ». L'autre, le P. Boiguérin, chargé exclusivement des Chinois, se fixa à Mapien, à deux jours en deçà de Sainte-Marie, où il devait maintenir le contact entre le P. Biron et le reste de la Mission. Tous les deux, dès leur arrivée, d'urent faire face à des difficultés de toute sorte. En 1933, la situation se compliqua à tel point que le P. Boisguérin dut quitter son poste pour échapper aux vexations d'un mandarin communiste : sa résidence fut occupée trois mois durant par les brigands, qui la pillèrent de fond en comble. Quant au P. Biron, après avoir été dévalisé en 1934, il fut tué par les Lolos le 20 août 1935.
    Le manque de missionnaires empêchant de le remplacer immédiatement, l'évangélisation de la Lolotie fut ajournée. La chrétienté de Mapien n'a guère que des néophytes, dispersés en plusieurs sous-préfectures. Les deux grands obstacles au ministère apostolique sont la difficulté des communications et le brigandage. Les routes, de pauvres pistes, sont ou bien sous le contrôle des bandits lolos ou sous celui des brigands chinois. Etre pris par les Lolos, c'est l'esclavage : le captif est vendu à plusieurs centaines de kilomètres de là, heureux si, après quelques mois, une forte rançon lui permet d'être libéré. Pris par les brigands chinois, c'est une captivité temporaire dans la forêt voisine et la torture si la rançon se fait trop longtemps attendre. Ces années dernières la contrebande de l'opium cultivé en Lolotie a fait surgir des centaines de bandits qui écument les routes. Malheur à qui tombe dans leurs embuscades. Le seul moyen d'éviter ce danger est de se faire accompagner par des soldats ou des miliciens du pays; encore le moyen, toujours onéreux, n'est-il pas infaillible et subordonné à la bonne volonté des autorités chinoises.
    Il faut cependant visiter les chrétiens. Le moment favorable, c'est l'hiver : temps sec et froid, idéal pour les longs voyages. C'est l'époque que je choisis pour faire une visite à la ville de Luipo, à 200 km de Mapien : un catéchiste y réside, il faut l'aller voir et faire un peu d'apostolat auprès des habitants, quelque peu réfractaires à l'évangélisation. Le 22 janvier, après avoir mis ma tournée sous la protection de la Sainte Vierge, je me mettais en route. Le temps est splendide ; la neige brille au loin sur les monts de la Lolotie. Des chrétiens de Mapien nous accompagnent jusqu'au fleuve, que nous traversons pour arriver au village de Koammu-tcheou, avant-poste des Chinois en Lolotie. La population se compose d'une trentaine d'habitants et d'une compagnie de gardes-frontières, dont le chef est un ex-brigand qui fut pendant six ans la terreur du pays ; l'an dernier seulement il fit sa soumission, en récompense de laquelle il fut placé ici avec sa troupe pour protéger la contrée contre les incursions des Lolos : il réussit parfaitement et s'est fait grandement apprécier par les habitants. Je lui rends visite et, tout en dégustant la traditionnelle tasse de thé, il m'explique que la route n'est pas sûre : trois jours auparavant les Lolos ont fait une razzia ; mais il m'offre cependant une escorte suffisante. Quel homme charmant que ce M. Tchao, fin causeur et si aimable ! J'ai peine à me figurer le redoutable bandit d'antan et j'oublie presque qu'en 1933 c'est lui qui dirigea le pillage de ma maison.
    L'escorte arrive et la caravane repart. Le paysage a changé subitement : nous sommes dans un vrai désert. C'est la zone où les Lolos exercent habituellement leurs déprédations ; on ne voit que maisons brûlées, champs abandonnés ; plus trace de routes. Durant plusieurs heures de marche nous ne rencontrons pas âme qui vive. Vers 4 heures de l'après-midi, nous franchissons à 1.200 mètres le col de la montagne ; la température s'est rafraîchie sensiblement. Nous faisons là une halte pendant laquelle je vois les soldats tenir conciliabule, puis se diriger vers une groupe de voyageurs que nous venons de croiser. Un de nos porteurs, au flair subtil, a senti l'odeur de l'opium : les suspects sont fouillés et l'on découvre 20 galettes d'opium : plus de 3.000 francs. Après de longs débats et un échange copieux d'injures bien chinoises, on en vient à une transaction. L'opium est rendu à son propriétaire, mais il verse un « pot-de-vin » de près de 400 francs, que se partagent les hommes de notre escorte, lesquels nous quittent ensuite avec force politesses.
    Le lendemain de bon matin nous repartons. La route que nous devons suivre est déclarée impraticable : les tremblements de terre qui, depuis plus d'un an, désolent la région ont fait crouler des pans de montagnes ; en certains endroits la vallée a été presque comblée : c'est un chaos de roches aux arêtes vives, de boue gluante, d'arbres arrachés, et cela sur plus de 10 kilomètres. Mon cheval doit sauter de bloc en bloc, passer au milieu des rochers, marcher sur des troncs d'arbres déchiquetés : il avance lentement, mais sûrement et fait l'admiration de mes compagnons.
    Après plusieurs heures d'une marche fatigante nous arrivons au bord de la rivière de Silin. Pour la traverser, une toute petite barque, genre « périssoire », calfatée avec de la paille et des chiffons : on s'accroupit comme on peut et tant bien que mal on arrive sur l'autre rive. Le cheval, lui, a passé à la nage. A la nuit tombante nous arrivons dans une famille chrétienne que notre visite remplit de joie, car il y a longtemps qu'ils n'ont pas vu le Père.
    Le jour suivant, sur un autel fait de fagots, je célèbre la première messe dite dans cette région ; après quoi notre caravane reprend sa marche vers Man Ise, gros marché au bord du Fleuve Bleu, centre de commerce yunnanais et lolo.
    Le 25 janvier, nous repartons ; notre route suit le Fleuve Bleu, qu'elle remonte. Comme il a changé d'aspect depuis Suifu : là-bas c'est un fleuve majestueux qui coule lentement entre des berges aplanies ; ici c'est un torrent impétueux qui bouillonne dans des gorges taillées à pic. Le soir, arrivée à Maochoui-kong, petit village blotti dans un creux de la falaise.
    Le lendemain, l'étape la plus fatigante de tout le voyage. Nous emportons quelques galettes de maïs que nous mangeons tout en marchant. Les montées et les descentes vertigineuses se succèdent le long du fleuve dont les eaux en furie font un vacarme étourdissant. Vers 11 heures nous pénétrons dans la zone dangereuse, fréquentée par les brigands lolos : de place en place, dans les anfractuosités de rochers, des soldats veillent. La marche devient de plus en plus pénible ; 600 mètres de montée à pic au milieu des éboulis. Un de mes compagnons a l'idée de lancer une grosse pierre sur la pente ; l'instant d'après, un terrible fracas : c'est une avalanche de sable, de pierres, de rochers, qui dévalent, avec un bruit de tonnerre, dans un nuage de poussière... A 5 heures, arrivée enfin à Houang-lang ; il fait froid : de 400 m. nous sommes remontés à 1.200. La ville est bâtie au bord d'un petit lac, entouré de sapins et de bosquets de verdure.
    Là il nous fallut séjourner quatre jours pour attendre l'escorte qui, tous les 5 jours, convoie les caravanes au passage du col de Tsinkeou. La nôtre comprenait 40 soldats et plus de 100 voyageurs : marchands, officiers, porteurs de sel. Nous allons vers Luipo, distant de 60 km. Le départ a lieu au petit jour. La route traverse d'abord la savane, puis ce sont des taillis de bambous, enfin arrive la « vieille forêt », comme l'appellent les Chinois, avec ses cascades, ses mousses et sa parure d'hiver, le givre et la neige. C'est la partie la plus dangereuse de notre itinéraire. En juin dernier le mandarin de Luipo y fut attaqué par les Lolos, son palanquin fut brisé, ses bagages pillés, deux de ses gardes tués et lui-même, fait prisonnier ne fut sauvé que par l'intervention de l'un de ses officiers, qui, au dernier moment, tua le chef des assaillants.

    Arrivés au col (2.200 m.) nous faisons une courte halte et de nouveaux protecteurs nous sont fournis pour la descente. Les officiers chinois nous font la gracieuseté de nous dispenser du droit de péage que doivent acquitter tous les voyageurs. En route quelques Lolos firent mine de se montrer, mais quelques coups de fusil les mirent en fuite.

    Enfin, le 31 janvier, après 10 journées de voyage, nous arrivions à Luipo, but de cette laborieuse randonnée. Luipo est une sous-préfecture chinoise située, comme Mapien, sur les frontières du pays lolo. Elle est bâtie, à 1.300 mètres d'altitude, au pied des hautes montagnes ; un plateau de quelques kilomètres la sépare des gorges qui encadrent le Fleuve Bleu. Il y a quelque 50 ans la religion catholique y fut implantée par les missionnaires de Suifu, mais depuis plus de 20 ans la révolte des Lolos ayant coupé toute communication, les Pères durent se retirer et les chrétiens se dispersèrent. Il s'agissait de réintégrer la religion : pendant 18 jours, par la parole, par les tracts, par les visites, je m'efforçai de multiplier les contacts avec les païens. Tous les jours je célébrai la sainte Messe à cette intention. Le bon grain évangélique a été jeté en terre : il est trop tôt pour augurer de la moisson.

    Le 17 février nous prenions le chemin du retour. La route se fit sans incidents notables. A pied, à cheval, en palanquin, en barque: tous les moyens de locomotion nous aidèrent à rentrer à Mapien, d'où je repartis aussitôt pour assister à la retraite annuelle des missionnaires à Suifu. En 13 jours je franchis près de 500 kilomètres. Je compte retourner à Luipo à la fin de l'année. Dieu bénisse nos prières, nos fatigues, nos sacrifices, et nous accorde une abondante moisson d'âmes !

    R. BOISGUERIN,
    Missionnaire de Suifu.

    1937/160-166
    160-166
    Chine
    1937
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