Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Dans le Nord du Siam

Dans le Nord du Siam
Add this
    Dans le Nord du Siam

    Il y a environ deux ans, un protestant, nommé Bun Mi, passait au catholicisme avec plusieurs membres de sa famille. Dès le début il manifesta un grand zèle pour la conversion de ses autres parents et amis protestants. Après une épreuve suffisante, voyant sa bonne volonté, je le pris comme catéchiste. Une de ses soeurs, mariée à un médecin indigène du nom de Pho Liengvan, habite Viengpapao, à environ 100 kilomètres au nord de Xiengmai ; le ménage a cinq enfants et toute la famille est protestante. Cette soeur de Bun Mi vint un jour à Xiengmai et celui-ci lui apprit qu'il était devenu catholique et lui en exposa les raisons. Ensemble ils vinrent me trouver : j'aboutai quelques explications et leur remis quelques catéchismes, qui furent emportés à Viengpapao. Dès son retour chez elle, la femme fit part à son mari de ses nouvelles connaissances religieuses : l'impression fut bonne et le résultat fut une invitation, à nous adressée, de nous rendre à Viengpapao.
    Vers le milieu du mois d'octobre, j'y envoyai d'abord le P. Nicolas, prêtre indigène, avec Bun Mi et trois de nos catéchumènes servant de porteurs. Après quatre jours de marche, ils arrivaient à Viengpapao. Ils logèrent chez Pho Liengvan et prêchèrent pendant huit jours devant un nombreux auditoire de protestants très attentifs. Après le départ des prédicateurs, Pho Liengvan se fit apôtre ; il convoqua chez lui tous ses voisins protestants et leur proposa la conversion en bloc : lui-même s'inscrivait en tête d'une liste qui serait envoyée au prêtre catholique Xiengmai en l'invitant à venir leur donner l'instruction religieuse et à les baptiser. Les avis furent partagés : les uns acceptèrent, d'autres ajournèrent leur, décision ; néanmoins 14 familles, faisant un total de 80 personnes, donnèrent leur nom.
    Quelques jours après, le fils de Pho Liengvan arrivait à Xiengmai, m'apportant la liste et une invitation à me rendre à Viengpapao le plus tôt possible. Je me mis en route, amenant avec moi deux bons catéchistes, également convertis du protestantisme. Partis le 2 novembre, nous fîmes le trajet par Lampang et Xiengrai, emmenant nos bicyclettes, qui, nous avait-on dit, nous rendraient grand service entre Xiengrai et Viengpapao ; en réalité elles furent surtout pour nous un embarras, vu le mauvais état des routes, endommagées par les longues et abondantes pluies de cette année. Mais je fus profondément édifié par l'esprit de foi et la patience que montrèrent mes deux catéchistes au milieu des difficultés et des fatigues du voyage. Quand il fallait traîner nos bicyclettes dans la boue, les porter sur le dos ou les pousser péniblement dans un raidillon, je n'entendis jamais un murmure, mais souvent cette réflexion: « Plus notre voyage est pénible, plus nous aurons de mérites, plus aussi le bon Dieu bénira notre apostolat » Quand on n'en pouvait plus, on chantait un cantique sur le bord du chemin et cela nous redonnait courage.
    Notre voyage dura une semaine. En cours de route nous fîmes un peu d'apostolat dans les familles chez lesquelles nous logions ; mais ce ne furent là que de petites escarmouches : la vraie bataille devait s'engager à Viengpapao. Cette bataille sera longue. Puisse-t-elle se terminer par la victoire des quelques soldats de l'armée catholique qui, confiants dans l'aide de Dieu, osent affronter la formidable armée païenne et hérétique qui les entoure !
    Le 9 novembre, à la tombée de la nuit, nous arrivions à Viengpapao. Accueillis avec joie par ceux qui nous attendaient, nous apprenons qu'un protestant indigène est déjà venu répandre des calomnies contre le catholicisme, qu'un médecin, également protestant et indigène vient de l'est à la rescousse, qu'un protestant américain descend du nord et qu'enfin un docteur américain arrive du sud avec une quantité de médicaments à distribuer gratuitement avec ses consultations : accourant des quatre points cardinaux ils viennent démontrer à leurs coreligionnaires qu'ils ne doivent pas songer à devenir catholiques. Ce déplacement précipité des chefs du protestantisme est plutôt flatteur pour nous ; il prouve qu'ils urgent leur situation peu solide. D'ailleurs, depuis plusieurs années ils ont perdu nombre de leurs convertis, qui sont retournés au paganisme, ce dont les pasteurs se consolent plus facilement que de les voir passer au catholicisme. Ils constatent, sans doute, que ce sont les meilleurs des leurs qui viennent à nous ; aussi font-ils un effort désespéré pour enrayer le mouvement, défendre leur terrain pied à pied et nous disputer chaque famille.
    Pour nous, sans prendre un ton agressif envers personne, nous nous contentons d'exposer la vérité avec simplicité et clarté : cette méthode ne ferme aucun cur et peut en ouvrir beaucoup. Nous avons répondu avec empressement aux invitations qui nous ont été faites d'aller prêcher à domicile, et, comme ces invitations venaient surtout de protestants, on nous a reproché de montrer plus de zèle pour la conversion des hérétiques que pour celle des païens ; à quoi nous répond ors que notre zèle ne fait aucune acception de personnes, mais qu'il est dans l'ordre que ceux qui vont au devant de la vérité la reçoivent d'abord. La Providence allait, d'ailleurs, nous ménager une large prise de contact avec l'élément bouddhiste.

    Pendant notre séjour à Viengpapao, quelques païens étaient venus nous voir : on parla de religion et, à la suite de ces entretiens, nous allâmes expliquer le catéchisme à des groupements dans plusieurs villages. Nous emportions plusieurs gravures du « Grand Catéchisme » de la Bonne Presse ; j'en donnais d'abord l'explication, puis les catéchistes faisaient un commentaire à la mode du pays. En général les auditeurs se montrèrent satisfaits, ce qui permet d'espérer qu'après avoir complété leur instruction religieuse, un certain nombre d'entre eux de manderont le baptême. L'occasion s'offrant si belle, je m'arrêtai au plan suivant.
    Dés mon retour à Xiengmai je demanderais au P. Nicolas de se rendre de nouveau à Viengpapao pour garder le contact déjà établi et commencer l'instruction religieuse de ceux qui, sans être encore considérés comme catéchumènes, demanderaient à connaître la doctrine catholique. Le catéchiste Bun Mi l'aiderait dans ce travail préliminaire.
    Ensuite il faudrait acheter un terrain au centre de ce groupe de villages et, sur ce terrain, bâtir une maison en bois assez spacieuse : à l'étage, une chambre pour le prêtre et une grande salle servant de chapelle ; au rez-de-chaussée, des salles de classe. Dans ce centre s'installerait le P. Nicolas, qui rayonnerait aux alentours. Pendant la première année je passerais moi-même plusieurs mois à Viengpapao afin de mettre toutes les choses en train. Il faudrait aussi, au moins au début, concentrer plusieurs catéchistes sur ce point afin de travailler à fond les populations ; créer aussi, dans deux ou trois de ces villages, de petites écoles en vue de former dès maintenant les enfants, qui seront plus tard la base solide de ces futures chrétientés.
    Tel est le plan qui me sembla le mieux adapté aux circonstances. Malheureusement il se heurte à de sérieuses difficultés relatives au personnel et surtout aux ressources. Néanmoins j'ai confiance. Plus d'une fois déjà je me suis trouvé dans des situations embarrassées et apparemment sans issue : la divine Providence a tout arrangé au moment voulu ; elle le fera encore cette fois.
    La première partie du plan de conquête est déjà réalisée. Dès mon retour à Xiengmai, le P. Nicolas est parti avec Bun Mi pour continuer le travail commencé. Je me rendrai bientôt moi-même à Viengpapao et y resterai deux mois. Il est probable qu'avant peu de temps nous aurons l'occasion d'aller prêcher dans quelques autres villages : des catéchumènes m'ont déjà proposé de me conduire chez des gens de leur parenté. Ce n'est donc pas un champ en friche qui s'étend sous nos yeux, c'est plutôt une moisson presque sûre qu'il faudrait recueillir. Que Dieu bénisse et récompense ceux qui, par leurs prières et leurs aumônes, nous aideront à le faire !

    1935/119-122
    119-122
    Thaïlande
    1935
    Aucune image