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Dans la tourmente

DANS LA TOURMENTE Droit comme un I, raide comme une barre, le regard perdu au loin, il allait, entendant tout, sans regarder... Nous marchions tous deux, lui faisant deux pas pendant que j'en faisais un : on eût dit que je le poursuivais. J'essayais bien d'entamer quelque conversation pour calmer son ardeur, rien ne l'arrêtait. Alors, de guerre lasse, je m'assis devant un restaurant de thé, et mon compagnon fut bien obligé d'en faire autant.
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    DANS LA TOURMENTE

    Droit comme un I, raide comme une barre, le regard perdu au loin, il allait, entendant tout, sans regarder... Nous marchions tous deux, lui faisant deux pas pendant que j'en faisais un : on eût dit que je le poursuivais. J'essayais bien d'entamer quelque conversation pour calmer son ardeur, rien ne l'arrêtait. Alors, de guerre lasse, je m'assis devant un restaurant de thé, et mon compagnon fut bien obligé d'en faire autant.
    Couverts de poussière et ruisselants de sueur, nous devions paraître assez bizarres. Voyez plutôt : des dizaines de passants viennent nous dévisager et rire de notre physionomie ; nous leur répondons par des sourires. L'un prétend que nous sommes Russes, pour un autre nous sommes Américains ; celui-ci veut que nous soyons catholiques, cet autre nous range parmi les protestants ; certains nous décernent le titre d'ingénieurs, quelques-uns celui de médecins ; tous les suffrages s'accordent pour dire que nous sommes deux frères.
    Frère, mon compagnon l'est en effet. C'est un confrère français, et Breton par surcroît. Venu chez moi pour s'instruire, il avait pris à coeur de réaliser à la lettre le conseil jadis donné par Mgr Demange aux aspirants de la Rue du Bac : « Plus tard, ouvrez les yeux et les oreilles, mais taisez-vous ! »
    Nous continuions ainsi en silence notre cours de psychologie quand un jeune homme arrive en courant et, déployant un journal, dit à toute cette assemblée ébahie : « Lisez ! En Europe aussi on se bat, c'est la guerre ! » La guerre ! Ce mot à lui seul vous pénètre comme une flèche, aussi c'en fut fait de notre long silence... « Et qui donc se bat ? L'Allemagne et la Pologne. Et la France ? La France et l'Angleterre marchent contre l'Allemagne ! »
    Précipitamment nous rentrons en ville. Sur tous les murs on pouvait déjà lire, affiché en gros caractères : L'EUROPE A FEU ET A SANG !
    Ce soir-là, il y a de cela trois mois, nous n'eûmes pas le courage de manger. Certes, depuis longtemps déjà, on s'était fait à l'idée que peut-être il faudrait se battre, mais quand, et contre qui ? Désormais plus de doute, dans un jour, deux jours, trois au plus, arriverait le fascicule de mobilisation ; en 1914 les missionnaires, même ceux âgés de 45 ans, étaient partis, or nous avions l'un 25 et l'autre 36 ans... Pourquoi ce nouveau et morne silence ? Etait-ce la peur ? Non, un missionnaire est capable de verser son sang ; ce n'était donc pas la peur, mais seulement une sourde angoisse, telle l'angoisse d'un paysan qui voit sa récolte saccagée par la grêle, ou encore celle d'un père qui assiste impuissant à la mort de son dernier-né... Partir, c'était pour nous la ruine de notre moisson, c'était la mort de notre district, c'étaient nos espérances détruites pour les livrer de nouveau au paganisme. La guerre ! Déjà nous la vivions dans toutes ses horreurs ; penser que tous mes frères étaient partis m'était beaucoup plus dur que de partir moi-même...
    J'ai dans mon petit oratoire une statue de Notre Dame de Lourdes. Ce soir-là, n'en pouvant plus, je fis instinctivement ce que vous auriez fait vous-mêmes, j'allai me blottir auprès de Celle qui est notre refuge, notre consolation, notre mère, et je lui dis : « Nous sommes huit parmi lesquels six sont déjà partis, et bientôt je vais partir moi-même... Orphelins de mère depuis des années, nous n'avons plus qu'un père et il a 83 ans ! Bonne Mère, on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui se sont mis sous votre protection nait été abandonné, voyez mon angoisse ! Pour la gloire de votre Fils, j'ai sacrifié famille, patrie, avenir, espérances, et je suis prêt à me sacrifier moi-même ; mais, quand même, comment ne pourrais-je pas pleurer puisque mon père pleure ? Pourquoi ne pourrais-je pas craindre puisque ma patrie est en danger ? Pourquoi ne pourrais-je pas vous demander quelque chose puisque, lors de mon départ en mission, à Lourdes même, je vous ai tout donné ? Je vous demande donc, si telle est la volonté de votre divin Fils, de veiller sur mes six frères afin qu'aucun ne tombe : la France a besoin, pour son salut, d'eux et de ceux qui leur ressemblent, car ils sont jeunes, grands, forts, purs ; ils aiment la terre, tous ils cultivent ; ils aiment l'église de leur village, tous ils la fréquentent ; ils aiment la prière en commun, chaque soir ils la font ; ils aiment le pain des forts, tous ils communient ; ils s'aiment et s'entre aident, ils aiment leur femme et leurs enfants et ils en sont aimés ; ils rêvent de vous donner des prêtres et ils sont fiers de ma vocation missionnaire... Bonne Mère ! Que me répondrez-vous ? » Et je compris alors que la Sainte Vierge m'exaucerait dans une large mesure : nous aurons la victoire de la vie contre la mort, la victoire du bien contre le mal...
    Mais en attendant, c'est la lutte, la guerre non seulement en Europe, mais aussi en Chine... Certes, ce jour de victoire n'a pas encore sonné... Il n'est plus vrai de dire que notre planète se divise en cinq parties, car l'orgueil et la haine, la cupidité et l'avarice, sont en train de malaxer le monde au point que l'on ne sait plus où l'on en est. Dans de telles circonstances, qui oserait présager de l'avenir !
    En tout cas, ce que je sais, car cela saute aux yeux, c'est que Dieu dans nos pays prépare de grandes choses ; la guerre a beau être un mal, ce mal vient des hommes, mais Dieu sait s'en servir, ce sera vrai en Europe comme c'est déjà vrai ici en Chine. Dieu se sert de nos péchés, de l'excès de notre misère, du déchaînement de nos passions pour nous ramener au bien. Que serait devenue l'Espagne catholique sous la férule communiste, si Dieu n'avait pas permis que les Espagnols s'entretuent ? Que deviendrait la Russie avec son contre Evangile, sa négation de Dieu et de la conscience, restera-t-elle encore longtemps en cet état de corruption ? Attendons-la au jour et à l'heure fixés par la divine Providence...
    Ici en Chine, une guerre impitoyable cloue cette grande nation sur la croix, et avec elle, c'est aussi l'Eglise, ses missionnaires et ses chrétiens, qui souffrent apparemment ; je dirai plus, c'est parfois la mort de toutes nos oeuvres privées de ressources et de personnel, le missionnaire devant se contenter, dans la plupart des cas, de maintenir les positions acquises... Cependant il n'en est pas de même partout ; c'est ainsi que, grâce au concours de bons amis des Missions, l'apostolat auprès des païens de mon cher district se développe : malgré la guerre et la crise qui s'ensuit, malgré des bombardements aériens qui souvent nous obligent à nous terrer ou à nous réfugier à la campagne, malgré l'épouvante des populations urbaines qui voient leurs maisons anéanties par l'incendie, malgré le coût de la vie, malgré bien d'autres choses encore, cette année a été pour moi une année d'allégresse, car les résultats sont supérieurs à ceux cependant consolants de l'année dernière, aussi est-ce avec plus de confiance encore pour l'avenir que j'envisage la guerre contre Satan. Loin de poser les armes, je les multiplie, et ces armes, ce sont des livres, des tracts, la prédication sous toutes ses formes.
    J'ai comme soldats des maîtres et maîtresses d'écoles, et aussi des chrétiens de l'Action Catholique. Mes alliés sont les chrétiens et chrétiennes de France qui souffrent, prient et ouvrent toute grande la porte de leur coeur en se montrant généreux. Que d'âmes inconnues à qui je dois beaucoup et que je ne connaîtrai qu'au ciel ! C'est grâce à tous ceux-là, qui font partie de l'armée militante du Christ, que je puis mener le bon combat, et parfois au plus dur de la bataille faire quelques prisonniers, je veux dire par là, convertir quelques païens à l'Evangile.
    Ces quelques pages vous auront montré que le meilleur de mon coeur, je le donne à Jésus et aux âmes, sans pour cela minimiser toute l'affection et la reconnaissance que je vous dois.

    29 novembre 1939,
    MIN CHEN-FOU,
    Missionnaire apostolique
    1941/10-13
    10-13
    Chine
    1941
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