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Dans la capitale des straits settlements 2 (Suite et Fin)

Dans la capitale des straits settlements (Fin). Jeudi 25 avril. Ma dernière lettre vous disait quelques mots sur le caoutchouc. Ici, on parle tant et tant de ce fameux produit que j'ai résolu d'étudier sur place comment il est récolté et manipulé. L'occasion était belle, unique même; j'en ai profité, et maintenant je puis dire : j'ai voulu voir, j'ai vu.
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    Dans la capitale des straits settlements

    (Fin).
    Jeudi 25 avril.

    Ma dernière lettre vous disait quelques mots sur le caoutchouc. Ici, on parle tant et tant de ce fameux produit que j'ai résolu d'étudier sur place comment il est récolté et manipulé. L'occasion était belle, unique même; j'en ai profité, et maintenant je puis dire : j'ai voulu voir, j'ai vu.
    Muni d'une lettre d'introduction délivrée par le Procureur des Missions Etrangères, j'allai hier matin visiter une propriété située à huit kilomètres de la ville. Figurez-vous un verger, en terrain ondulé, planté d'arbres espacés d'environ six mètres, et dont le tronc mesure, suivant l'âge du sujet et la richesse du sol, de 50 à 90 centimètres de circonférence à un mètre au-dessus du sol, et vous aurez quelque aperçu de cette plantation d'hévéas.

    JUILLET AOUT 1923. N° 152.

    Le caoutchouc est une gomme qui s'extrait de variétés d'arbres ou lianes; en Malaisie, elle est aujourd'hui exclusivement tirée de l'hévéa brasiliensis, arbre qui croît en abondance dans les régions marécageuses et les forêts vierges du bassin de l'Amazone. Il y a quelque soixante ans, l'Anglais Wickham réussissait à faire sortir du Brésil en contrebande, car les Brésiliens auraient voulu garder le monopole de ce riche produit quelques graines d'hévéas qui furent expédiées au jardin botanique de Kew, près de Londres. En 1876, Kew envoyait à la Malaisie quelques jeunes arbres, et six ou sept ans après, le jardin botanique de Singapore pouvait offrir au public ses pépinières d'hévéas. Les planteurs mirent d'abord peu d'enthousiasme à accepter ces offres, et l'engouement se manifesta seulement vers la fin du siècle dernier. Il continue depuis lors; ma dernière lettre vous donnait des chiffres approximatifs sur le développement prodigieux de cette culture durant ces dernières années.
    Voici comment procèdent les planteurs. Après avoir obtenu de l'Etat quelques centaines ou milliers d'hectares assujettis à un impôt annuel relativement faible, ils abattent la forêt. Tout y passe : broussailles, taillis et gros arbres. L'incendie achève la préparation du terrain, il ne reste plus qu'à mettre en place graines ou jeunes plants.
    Sous l'équateur, il n'y a pas de saisons bien déterminées; toutefois, la floraison est plus abondante à certaines époques de l'année. Les hévéas se couvrent alors de grappes jaunes dont l'odeur et l'aspect rappellent nos acacias. Les fruits mûrissent.
    Ce sont des gousses contenant chacune trois graines de la grosseur et de la forme de nos noix, à surface lisse et marbrée, et ayant un peu le goût de nos châtaignes. Quand la maturité est complète, la gousse éclate bruyamment et projette ses graines assez loin. Mises en terre à un centimètre de profondeur, ces graines donnent des arbustes qui peuvent atteindre en deux ans six mètres de hauteur, et mesurer dix centimètres de circonférence à un mètre au-dessus du sol.
    L'exploitation commence vers la cinquième année et voici comment. La précieuse liqueur est contenue dans les parties profondes de l'écorce ; c'est là qu'il faut aller la chercher par des incisions, sans toutefois blesser l'arbre en atteignant le cambium. Sur le tronc de l'arbre, à partir d'un mètre au-dessus du sol, on fait d'abord de haut en bas une encoche d'un centimètre de largeur; ce sera le grand canal. Deux ou trois encoches, de même largeur et d'environ dix centimètres de longueur, sont ensuite taillées en biais; elles aboutissent au grand canal et t'alimentent.
    Suivez-moi, et partons avec les coolies aux premiers feux de l'aurore; c'est l'heure propice. La fraîcheur de la nuit a gonflé le tronc de l'hévéa (des mesures précises l'ont prouvé) et la saignée est plus abondante. Chaque saigneur doit exploiter environ 400 arbres. A l'aide d'un couteau spécial, il enlève prestement sur les encoches latérales une mince couche d'écorce. L'arbre saigne, le lait gagne le grand canal et tombe par une petite gouttière dans un godet que le coolie vient de mettre en place. Sitôt que les 400 arbres ont été saignés, la récolte commence. C'est la seconde tournée, et cette fois le coolie part muni d'un seau vide et d'un autre seau à moitié rempli d'eau. Le premier se remplit du lait recueilli dans les godets qui sont rincés dans l'autre. Il sera tiré parti de cette lessive.
    Entre 10 et 11 heures du matin, la récolte arrive à l'usine. Le lait ou latex est versé dans des réservoirs, mélangé d'un peu d'acide acétique pour hâter la coagulation, et distribué ensuite dans des cuvettes rectangulaires d'une contenance d'environ quatre litres. Deux ou trois heures plus tard, ces cuvettes contiennent un fromage et du petit lait. Le fromage est le caoutchouc. Il passera par des laminoirs, sera séché, fumé et emballé ou encaissé. Je vous épargne les détails de la manipulation des écorces et de la lessive qui donnent d'ailleurs des qualités inférieures.
    Parlons plutôt de la culture des ananas! Vous les payez bien cher en France pendant qu'ils sont ici à vil prix; le Procureur nous assure même avoir connu le temps où ces fruits se vendaient sur le marché à deux pour un sou, à peine de quoi payer les frais de cueillette et de transport. Cette plante me rappelle notre artichaut. Elle donne d'abord un fruit unique d'une belle grosseur, puis deux ou trois plus petits, et ainsi de suite. Au bout de quatre ans, le champ reste en friche pendant quelques années, et on reviendra un jour y cultiver, soit les ananas, soit autre chose, par exemple le manioc qui nous donne le tapioca.
    Un champ de manioc ressemble assez à une chènevière, sauf que les tiges en sont plus espacées, plus grosses et plus ligneuses. Dix-huit mois suffisent à la plante pour arriver à complète maturité. A ses racines sont attachés des bulbes fusiformes qui sont lavés, broyés et séchés; la marchandise est alors prête pour l'exportation.
    La fabrication du sagou m'a surtout intéressé. Le sagoutier n'est point cultivé, mais croît librement dans les terrains marécageux, et c'est le tronc entier qui est exploité. L'arbre est scié et broyé, l'eau sépare les fibres de la précieuse féculer qui est ensuite manipulée et séchée.
    Je suis maintenant tenté de vous conduire à des plantations de cocotiers, de poivre et de gambier; mais qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.

    Mercredi 1er mai.

    Très belle promenade hier dans l'après-midi. J'accompagnai le Procureur à un thé de gala offert par une famille anglaise aux rescapés de l'André Lebon. La réception fut princière. Elle avait lieu à sept ou huit kilomètres de la ville, sur les pelouses d'une charmante villa (The Lake) qui domine l'ancien réservoir, lac artificiel créé par le barrage d'une vallée, et emprisonnant l'eau de pluie et de rivulets destinée à l'alimentation de la ville. Je dis l'ancien réservoir, car il y en a un autre à quelques kilomètres plus loin, dont la construction est assez récente. Celui que nous avons à nos pieds offre un spectacle unique à l'heure du soleil couchant. Sa surface est un vaste miroir où viennent se refléter et les collines boisées qui bordent la rive fuyante et déchiquetée, et les nuages que Phébus dore de ses derniers rayons. Quel beau sujet d'aquarelle!
    L'hôte et l'hôtesse ont naturellement des attentions spéciales pour nos militaires. Les passagers sont heureux de se rencontrer et devisent sur les chances d'un prochain départ. Il paraît que nous pourrions bien avoir un bateau vers la fin de la semaine. Vite, je vous envoie mes notes promises sur le grand sujet que vous et moi avons tant à coeur : les conquêtes de notre sainte religion dans ces pays lointains. Jusqu'à quel point nos zélés missionnaires ont-ils réussi à entamer le domaine de Satan, qui semble bien régner ici en maître?
    Commençons par les Chinois. Ils sont 200.000, les deux tiers de la population totale, et suivent la religion chinoise. A en croire quelques écrivains, les Chinois seraient des bouddhistes.
    C'est faux. Leur religion est une salade de confucianisme, de taoïsme, de bouddhisme et même de fétichisme. Ne leur demandez pas un corps de doctrine bien défini; ils tiennent surtout, sinon uniquement, aux pratiques extérieures, et la dévotion d'un chacun est en général proportionnée à son ignorance.
    Singapore a relativement peu de temples ou pagodes, et ces temples ne ressemblent guère à nos églises. Ce sont moins des lieux de réunion pour la prédication ou l'exercice public du culte que des buts de pèlerinage, où les fervents brûlent quelques bâtonnets d'encens et pratiquent d'autres genres de superstitions à l'adresse de tel ou tel génie ou démon.
    Chaque maison a son petit autel où la famille fait ses dévotions privées. Et puis, à l'occasion d'un mariage, d'un enterrement ou d'une fête d'idole favorite, les Chinois organisent de longues processions où l'on voit défiler oriflammes et bannières, mets rituels et mannequins monstrueux, avec accompagne- ment de fifres, tamtams, et souvent fanfare européenne. Ce sont les manifestations publiques du culte. Vous avez là une idée superficielle du paganisme chinois.
    Je vous entends me dire : « Parlez-moi donc des Chinois catholiques » Voici : A l'heure actuelle, la ville de Singapore en compte au moins 6.000; ils étaient à peine 500 il y a cinquante ans. Cet accroissement est dû à trois causes : conversions, immigration, et excédent des naissances sur les décès. Ces chrétiens sont légitimement fiers de leurs deux superbes églises où se fait entendre chaque dimanche, à la messe et aux vêpres, un plain-chant d'une exécution que l'on trouve rarement dans nos paroisses de France. J'en étais émerveillé. Si ces néophytes ne sont point parfaits, ils ont du moins la foi solide et ne voudraient pas mourir sans le secours des sacrements. Pour eux, le missionnaire est littéralement le Père, ils le vénèrent et répondent généreusement à ses appels quand il s'agit de constructions d'écoles et de chapelles, ou d'autres bonnes oeuvres. Bref, ces deux paroisses chinoises sont florissantes, et leur avenir promet.
    Les Malais et les Javanais sont tous mahométans et l'évangélisation n'a point de prise sur eux. Leurs mosquées sont assez fréquentées le vendredi, et l'on voit souvent, au coucher du soleil, les Malais cesser le travail pour réciter leurs prières avec force prostrations face à la Mecque. Aux enterrements, les hommes seuls accompagnent le corps au cimetière en psalmodiant : « La illa illa Allah (ter), Mohamed rasul Allah ». Il n'y a pas d'autre dieu qu'Allah et Mahomet est son prophète. Ce chant est impressionnant.
    Quant aux Indiens, quelques-uns sont musulmans; les autres, et c'est la majorité, suivent la religion brahmanique ou hindoue. Ceux-ci ont deux ou trois pagodes et quantité de petits oratoires. J'ai vu défiler, tout près de la procure, une de leurs processions nocturnes. Il était neuf heures du soir. Un char d'argent promenait une idole que précédait et entourait une foule en désordre, portant des torches et hurlant à tue-tête. Le char s'arrêta au carrefour, les cris redoublèrent, et la danse commença. Une grande pitié m'envahit, je rentrai dans ma chambre et me mis en prière.
    La paroisse catholique indienne a son église dédiée à Notre Dame de Lourdes; elle compte environ 1.500 fidèles, pour la plupart immigrés de Madras ou de Pondichéry. Assez rares sont les conversions de païens.
    Je laisse de côté les autres races purement asiatiques, et arrive à la classe eurasienne (euro asiatique) ; ainsi sont désignés les métis et descendants de métis. Il est assez difficile d'en évaluer le nombre; je risque le chiffre de 10.000, dont la moitié ayant un peu de sang portugais suivent notre religion.
    Singapore est colonie anglaise. Il n'est donc pas étonnant que sur à 5.000 Européens, 4 à 500 à peine soient catholiques, et encore plus ou moins pratiquants.
    Nous arrivons ainsi à un total approximatif de 12.000 catholiques dans la ville de Singapore. C'est bien peu, et pourtant! Je crains que les amis des missions se fassent illusion, et sur les difficultés à vaincre, et sur l'immensité du champ à défricher. Les ouvriers apostoliques sèment avec confiance espérant la grande moisson. La guerre les a décimés, les anciens restent seuls sur la brèche, et l'évêque, épuisé par plus de trente ans de labeur, est depuis des mois condamné à un repos absolu. Si du moins il pouvait être aidé par un clergé indigène ! Mais, jusqu'à présent du moins, le recrutement des séminaristes est difficile, vu le caractère cosmopolite d'une population immigrée.
    Les Frères des Ecoles chrétiennes ont ici un magnifique collège qui donne l'instruction à 1.400 élèves dont 800 catholiques. Les Dames de Saint-Maur ont plus de 600 élèves avec pensionnat et orphelinat. Et ces Frères et Soeurs ont des établissements du même genre et d'importance à peu près égale dans 6 autres villes du diocèse Penang, Taiping, Ipoh, Kuala Lumpor, Seremban et Malacca.
    Rêvez maintenant au budget nécessaire à cette mission. Les secours de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance sont la goutte d'eau qui aide à créer de nouvelles stations. Les paroisses, quelques années après leur fondation, doivent trouver de quoi entretenir leurs oeuvres, et elles le trouvent.
    Vous demandez sans doute quel résultat obtiennent « nos frères séparés » ; c'est le nom qu'il convient de donner aux protestants de toutes sectes : anglicans, presbytériens, méthodistes, baptistes, etc. Si la législation de la colonie garantit à tous la plus grande liberté religieuse, il reste que le protestantisme est la religion de la majorité de la classe dirigeante. Il a fait quelques milliers d'adeptes, surtout parmi les Chinois.
    En résumé, le catholicisme tient ici une place importante. Ses églises viennent au premier rang, et à part la cathédrale protestante de Saint-André, dépassent les temples, synagogues, pagodes et mosquées. On me dit qu'à la Fête Dieu, une très belle procession se déroule dans les rues, et que des milliers de personnes suivent le Très Saint Sacrement.

    Samedi 4 mai.

    Nous devons partir après-demain. Il me tarde d'arriver à Shanghai où m'attend mon courrier. Et pourtant, l'arrêt à Singapore m'a procuré quelques charmes. Ce pays m'intéresse, j'aime à vous en parler, et avant de le quitter, je cède à la tentation de vous dire quelques mots sur son histoire. Oh! Elle ne remonte pas au déluge, puisque Singapore se prépare à célébrer au mois de février prochain le premier centenaire de sa fondation. Dieu veuille que d'ici là les alliés aient gagné la guerre! Sir Stamford Raffles sera alors dignement fêté. C'est à l'initiative et au génie de ce capitaine de vaisseau que l'Angleterre doit la création de cette colonie prospère et, à l'occasion du centenaire qui approche, sa statue de bronze, qui a l'air de s'ennuyer au milieu de l'esplanade, doit être transférée sur la place de l'Hôtel de Ville. Bien entendu, le nom de Raffles se trouve ici partout. Nous avons le square Raffles, le quai Raffles, la bibliothèque Raffles, le musée Raffles, l'école Raffles, l'hôtel Raffles, la boulangerie Raffles ! Passe, même pour la boulangerie! Mais je me demande pourquoi des rues de Waterloo et de Trafalgar.
    Le jour où Raffles plantait le pavillon britannique dans cette île, Singapore n'était qu'un village de 150 pêcheurs ou pirates. Sept ans plus tard c'était une ville de 14.000 habitants, et la progression a continué et continuera. Où s'arrêtera-t-elle?
    Voyez la carte. Singapore est sur la route des navires qui mettent en relation l'Europe et l'Inde avec la Chine et le Japon; elle est un peu la clé de la mer de Chine comme Gibraltar est celle de Méditerranée, et il est grandement question d'en faire la base de la flotte britannique d'Extrême Orient. Au point de vue économique, l'avenir a des réserves incalculables.
    En plus de la Péninsule malaise, il y a là, tout près, les grandes îles de Bornéo et de Sumatra, à population clairsemée, qui sont encore incomplètement explorées, et que l'on sait contenir divers genres de richesses minérales.
    Quittons ces rêves et restons dans la réalité.
    Singapore n'est pas et ne sera jamais une belle ville. Elle a grandi et s'est développée au petit bonheur, sans plan préconçu, un peu comme un enfant abandonné.
    Marécages comblés et collines jetées dans la mer ont permis au village du début de s'étendre parallèlement au rivage sur une longueur de six à huit kilomètres. C'est le pâté que les voyageurs appellent ville indigène. Au centre de ce pâté et près de l'embouchure de la rivière est le quartier des Ministères et du haut commerce, assemblage de monuments sans style et sans goût, à façades badigeonnées de jaune, de rouge ou de bleu, et auxquels s'adossent de modestes échoppes.
    Dans le voisinage et au pied du fort, quantité d'hôtels et d'églises de tous cultes.
    La campagne environnante est parsemée de villas habitées par les Européens ou les richards indigènes. Voilà Singapore.
    Il est bien tard pour faire appel au talent d'un urbaniste qui la doterait de boulevards et autres grandes artères. Ce travail coûterait sans doute des millions et des millions ; le pays est riche et on pourrait les trouver. Mais où trouver le génie créateur et l'esprit de suite? Les Gouverneurs ne font guère que passer, la durée de leur charge étant limitée à une période de cinq à sept ans. Ils disparaissent à l'heure où ils commencent à connaître la colonie. S'ils sont assistés d'un conseil, c'est comme ailleurs, hélas ! Un peu et beaucoup pour la forme, et l'opinion publique en souffre et en gémit. Voilà que je m'embarque dans la politique, le sujet est scabreux et je l'abandonne.

    1923/120-134
    120-134
    Singapour
    1923
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