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Dans la capitale des straits settlements 1

Dans la capitale des straits settlements Les Straits Settlements, en français les Etablissements des Détroits, sont Singapore, Pinang, Malacca. La ville la plus importante sous tous les rapports, la véritable capitale est Singapore. Un de nos confrères, qui a passé plusieurs semaines dans cette ville en1918, nous a adressé son journal de voyage avec prière de ne pas le livrer à la publicité sous prétexte qu'il était « banal, peu intéressant et encore moins instructif ».
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    Dans la capitale des straits settlements

    Les Straits Settlements, en français les Etablissements des Détroits, sont Singapore, Pinang, Malacca. La ville la plus importante sous tous les rapports, la véritable capitale est Singapore.
    Un de nos confrères, qui a passé plusieurs semaines dans cette ville en1918, nous a adressé son journal de voyage avec prière de ne pas le livrer à la publicité sous prétexte qu'il était « banal, peu intéressant et encore moins instructif ».
    La lecture de ces pages nous a simplement prouvé que l'auteur était fort modeste, et son manuscrit très intéressant et très instructif.
    Nous avons sollicité l'autorisation de l'insérer dans nos Annales.
    Après plusieurs instances, nous avons enfin reçu la permission désirée.
    Nos lecteurs se joindront à nous pour remercier l'aimable écrivain.

    MAI JUIN 1923. N° 151.

    Singapore, le mercredi 10 avril 1918.

    Ma dernière lettre était mise à la poste à Port-Saïd. Elle vous disait nos émotions en Méditerranée. La plupart des voyageurs se couchaient tout habillés et ne dormaient que d'un oeil, gardant à portée de la main leur ceinture de sauvetage. La Providence nous a protégés contre les torpillages des sous-marins; grâces Lui en soient rendues ! Et grâces aussi Lui soient rendues de nous avoir sauvés d'un naufrage il y a quelques jours à peine. Oui, d'un naufrage à l'entrée du port de Singapore. Voilà qui n'aurait pas été banal! Oyez plutôt.
    Le samedi 6 avril, vers 8 heures du soir, l'André Lebon jetait l'ancre à cinq ou six milles dé Singapore et attendait l'aurore du lendemain pour entrer dans la passe. La mer était fort calme et les sabords ouverts. Soudainement, vers 10 heures, s'élève une bourrasque qui fait pencher le bateau, et l'eau pénètre dans le navire qui s'incline de plus en plus. Vite, le Commandant ordonne la mise en marche et en quelques minutes fait échouer le bateau dans la vase. La cargaison était endommagée, sinon perdue, mais le navire était sauvé ; il doit être renfloué à l'heure où je trace ces lignes.
    Les passagers affolés se réfugient sur le pont supérieur et s'y maintiennent comme ils peuvent en s'appuyant contre les cloisons. Ils n'ont qu'à attendre les événements. Ils attendent assez longtemps. La T. S. F. de l'André Lebon avait bien lancé de suite le signal de détresse, mais nous étions dans la nuit du samedi au dimanche, et les Anglais... Vous devinez le reste. Singapore n'est pas au régime sec...
    Je ne vous décrirai point les scènes du débarquement, le va et vient des chaloupes emportant des voyageurs à demi vêtus, voire des dames en peignoir et pieds nus. Enfin, grâces à Dieu, il n'y eut pas de mort à déplorer. Et le dimanche, vers 1 heure de l'après-midi, j'arrivais avec mon confrère le P. L. à la procure des Missions Etrangères où nous avaient précédés de quelques heures d'autres missionnaires, nos co-passagers.

    Nous voici installés, Dieu sait pour combien de jours ou de semaines, dans une vaste maison assez confortable, avec larges vérandas qui nous protègent contre les ardeurs d'un soleil tropical, ou plutôt équatorial. Le Procureur nous met vite à l'aise. « Messieurs les naufragés, vous êtes chez vous ».
    Il n'est plus jeune, ce bon Procureur. Il quittait la France en 1878 et dirige sa procure depuis 1880. C'est vous dire qu'il a vu passer des milliers de missionnaires et qu'il a des histoires plein son sac.
    « A quand le départ pour Shanghai, mon Père?
    Par le premier bateau.
    Mais quand aurons-nous un bateau?
    Je n'en sais pas plus long que vous ».
    Voilà sa manière. Et il continue:
    « Ne vous en faites pas. Reposez-vous, attendez vos bagages, si jamais ils vous arrivent, étudiez le pays et prenez des notes. Quand j'en aurai le loisir, je vous accompagnerai dans vos promenades ».
    Et il tient parole.
    Dès le surlendemain de notre arrivée, en route pour le jardin botanique. Nous sommes tous en extase à la vue de la végétation tropicale qui bat son plein ici. Le chemin que nous suivons est bordé de charmantes villas, j'allais dire de petits châteaux, avec leur tennis-lawn et leurs pelouses à l'anglaise. La plupart des propriétés sont clôturées par des haies de bambous finement taillés. C'est ravissant. Ici et là, un petit coin de forêt vierge.
    « Attention! dit le Procureur, on rencontre parfois des singes dans ces parages ».
    Et voilà que nous apercevons tout près de nous un joli petit macaque qui traverse la route, saute sur un tronc d'arbre, gesticule, grimace, se gratte, crie et disparaît. Tout cela en un clin d'oeil.
    « Mais, Père, c'est un singe apprivoisé.
    Apprivoisé... sans doute comme ceux des boulevards de Paris.
    Et comment appelez-vous cet arbre géant?
    C'est un banian, un multipliant ».
    Le nom est bien trouvé. Des branches de l'arbre se détachent ici et là quelques filaments qui finissent par descendre jusqu'à erre, y prennent racine et forment un nouveau tronc. De cette façon, rien n'empêcherait un arbre unique de couvrir la superficie d'un hectare.
    D'autres merveilles nous attendaient au jardin botanique. La collection de palmiers m'a surtout intéressé; je crois en avoir vu environ une centaine de variétés, depuis le géant à l'énorme tronc bien lisse couronné d'un panache à larges feuilles et d'où pendent de riches grappes de noix d'un vert jaunissant, jusqu'à l'humble rotin épineux qui rampe à terre et semble vous dire : qui s'y frotte s'y pique. C'est un méli-mélo de couleurs et de formes, du vert, du jaune et du rouge, des feuilles lancéolées, des feuilles en aiguille, des feuilles en éventail. Nous admirons les plates-bandes de cannas, les bougainvilliers roses, rouges ou violets, les orchidées aux fleurs capricieuses à forme d'insectes, papillons, mouches, araignées surtout.
    Plus loin, l'arbre du voyageur se déploie en éventail; un flamboyant de belle taille avec branches ombelliformes, pas de feuilles, rien que des fleurs d'un rouge carmin.
    « Père, nous avons de la chance, c'est sans doute le printemps chez vous.
    Le printemps! Oui le printemps perpétuel. Je vous assure que si le poète latin avait passé sa vie sous les tropiques, il n'aurait jamais chanté Ver erat aeternam. Nous serions si heureux de voir les arbres se dépouiller de leurs feuilles de temps à autre! Si un de nos morts revenait faire une subite apparition et qu'on lui demandât : dans quel mois sommes-nous? Il serait fort embarrassé pour répondre. Mars? Juillet? Octobre? Toujours la même température, toujours la même végétation.
    Un soleil qui, du 1er janvier à la Saint Sylvestre, se lève et se couche régulièrement aux mêmes heures. Des crépuscules qui ne comptent pas. On dirait que le soleil, à son coucher, s'éteint subitement sous un vaste éteignoir. Toujours la même température, toujours la même végétation. C'est fatigant.
    Tout en nous débitant cette boutade, notre hôte nous amène dans un coin récemment conquis sur la forêt vierge pour l'agrandissement du jardin. C'est un labyrinthe de sentiers bordés de pierres et de coraux avec monticules où se pressent des fougères de toutes formes et de toutes grandeurs, de la fougère mousse à la fougère arborescente avec ses jeunes pousses en forme de crosse épiscopale. La main de l'homme a passé par là, mais fort discrètement. Nous sommes dans l'épaisse forêt. Au-dessus de nos têtes, des lianes en fleurs. Un écureuil nous distrait. Nous entendons des cris. Ce sont les singes qui dévalisent quelques arbres fruitiers sauvages. Nous approchons. Les cris redoublent, et Messieurs les singes exécutent une danse en règle, puis disparaissent.
    Il nous reste à visiter les serres. Entendons-nous. Pas de vitres, bien entendu, et surtout pas de calorifère dans un pays où le thermomètre ne baisse jamais au-dessous de 24 degrés, mais un simple abri en feuilles de palmier qui laissent passer quelques gouttes de pluie et quelques rayons de soleil. En visitant ces serres, j'éprouve une sensation de satiété. Chaque plante ou fleur peut bien retenir l'attention, mais on est vite étourdi par l'effet de l'ensemble et on se dit : « C'est vraiment trop. C'est la vie surabondante ». En somme, ce fut une bonne journée.
    Nous devons aller en ville demain avec le Procureur; je vous raconterai notre promenade avec force détails, car notre séjour semble devoir se prolonger et j'ai des loisirs. Bientôt, vous vous plaindrez de la prolixité de ma prose.

    Samedi 13 avril.

    L'homme propose et Dieu dispose. La promenade en ville fut remise. Avant-hier jeudi, des charrettes à boeufs amenaient à la procure nos malles et caisses sauvées du naufrage. Quel déballage ! Et quelles odeurs ! « Messieurs, nous dit le Procureur du ton... comment dirai-je ? Sec... non, pas moelleux... oui, qui lui est habituel, je vous donne le jardin et les vérandas, mais de grâce, n'empoisonnez pas la maison ». La précaution était sage. Ce fut un étalage complet de linge et vêtements, couvertures, vases sacrés, ornements, papier, scapulaire, bouteilles d'encre, médailles et chapelets, etc., etc., qui venaient de prendre dans la mer un bain prolongé. Nous faisons la part du feu... ou de l'eau. Quelques-uns, pas moi, hélas ! Avaient assuré leurs bagages, et les Agents des Compagnies d'Assurances procèdent à une expertise de la perte.

    Hier matin, le Procureur se rendait en ville pour ses affaires et nous partions avec lui. Il nous laissait à l'entrée du marché, ou mieux d'un des marchés de la ville.
    « Je vous retrouverai tout à l'heure. Regardez, étudiez et... sentez ! »
    Pendant un bon quart d'heure, nous aspirons l'odeur des halles. Des Chinois à demi vêtus dépècent viande et poisson sur des tables d'une propreté relative, à côté d'Indiens accroupis vendant leurs épices. Nous connaissons bien les bananes, les oranges, les ananas, les noix d'arec et les noix de coco, mais quel nom donner à ces fruits chevelus, les uns d'un jaune orange, les autres d'un rouge cerise ? Quel est ce gros fruit épineux à odeur sui generis ? Le Procureur nous dira que le chevelu s'appelle rambutan et que l'épineux est le précieux dourian. Hum ! Des goûts et des odeurs...
    Voilà des aubergines, des concombres, des navets longs et des pastèques à chair rouge, mais quels sont ces autres légumes verts secs ou salés ? De cette visite, il nous reste un souvenir odorant, je ne dis point parfumer.
    Le procureur nous rejoint et nous allons du marché à une ruelle qui a nom Change Alley d'après l'écriteau. C'est, paraît-il, le rendez-vous des courtiers indigènes. Dans cette allée qui mesure tout au plus 150 mètres de longueur sur 4 de largeur, nous circulons avec peine, croisant des groupes d'Asiatiques qui s'entretiennent de la cote des valeurs et des taux du change. La ruelle est encombrée de petits marchands qui offrent cigarettes, pistaches (cacawets), oranges et fruits confits. Quelques cuisiniers ambulants servent des brochettes fumantes ou des gâteaux tout pétillants. Voilà un tireur de cartes qui dit la benne aventure. Dans les vérandas, des Indiens accroupis, à tête rasée et coiffée d'un fez rouge ou d'une calotte à fils dorés, nous invitent à acheter cigares ou cigarettes.
    Tous les cuisiniers ambulants ne sont point dans Change Alley. On les rencontre partout. Jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, ce sont des chants ou cris en malais ou en chinois, offrant aux clients bouillon de poulet, gâteaux, arachides grillés, sorbets, etc. Ah ! Ici, je comprends. La réclame des sorbets se fait en anglais vulgaire. Ice cream! Ice cream! C'est le Procureur qui nous traduit les réclames criées en langue malaise ou chinoise. C'est lui aussi qui nous donne la plupart des renseignements que je vous transmets sur cet intéressant pays.

    J'aurais dû commencer mon récit par vous présenter les habitants. Je me suis laissé dire que Singapore tenait le record du cosmopolitisme et rendait des points à Constantinople et à Port-Saïd. On y voit des Blancs et des Noirs, de plus ou moins blancs et de plus ou moins noirs, des jaunes et des bronzés de toutes nuances.
    Sur une population d'environ 300.000 habitants, on compte à peine 4.000 ou 5.000 Européens.
    Les Chinois prédominent, ce sont des immigrés ou descendants d'immigrés du Fokien, du Kouangtong et de l'île de Hainan. Les autres provinces en fournissent assez peu.
    Viennent ensuite les Malais, les Javanais, les Indiens du Sud, les Indiens du Nord, les Cingalais (de Ceylan), les Japonais, etc., sans parler des métis et quarterons qu'il est difficile de classer et dont quelques-uns portent des noms historiques, tels que les Pereira, les de Souza, les da Silva, les Albuquerque ! Touces ces races fusionnent plus ou moins et surtout s'imprègnent, bon gré mal gré, de l'ambiance et des habitudes tropicales.
    La langue malaise est la plus répandue, bien que les Chinois soient de beaucoup les plus nombreux, environ les deux tiers de la population totale. Cela s'explique par la multiplicité des dialectes chinois. Un Céleste du Fokien ne comprend point la langue parlée à Canton, et celui de Swatow est incompris du Honanais. La langue malaise est d'ailleurs très facile, et il est reçu que les novices ont toute permission d'enjamber les règles de la syntaxe, assez peu compliquées, paraît-il. Faut-il vous faire part d'une leçon qui nous fut donnée ? Pourquoi pas? Mata veut dire oeil ; hari, jour; ayer, eau ; anak, fils ou fille; kountchi, serrure. Faites des combinaisons et vous avez : mata hari, le soleil ou l'oeil du jour ; ayer mata, les larmes ou l'eau de l'oeil ; mata ayer, la source ou l'oeil de l'eau ; anak mata, la prunelle ou la fille de l'oeil ; anak kountchi, la clé ou la fille de la serrure ; et enfin mata mata (un pluriel), les yeux, ce sont les agents de police. N'est-ce pas joli ?
    Comment vous décrire les costumes variés des diverses races? Si l'on excepte la population ouvrière, coolies au torse nu qui travaillent aux docks ou sur les routes, ou à la campagne et ne portent que le strict nécessaire, les hommes sont en général vêtus plus ou moins à la mode européenne.
    Les femmes asiatiques, indiennes et japonaises exceptées, mais chinoises y comprises si elles sont nées en Malaisie, adoptent presque toutes le costume malais, à couleurs chamarrées, où le rouge domine le plus souvent. Les Japonaises et les Indiennes, ainsi que les Chinoises immigrées gardent jalousement leurs costumes nationaux, et les chetties ou usuriers indiens font de même. Quels types que ces chetties ventrus et rasés, à figure impassible et point du tout sympathique, au corps noir et huileux à demi couvert d'une longue pièce de toile blanche ! Ce sont les sangsues du pauvre peuple.
    Nous demandions un jour à notre hôte :
    Pourquoi tant de Chinois ici quand l'île de Java qui est tout proche a une population surabondante, quarante millions, disent les géographies?
    Voici la réponse qui nous fut donnée :
    « La main-d'oeuvre doit nous venir du nord, le voisinage de l'équateur produisant fatalement des paresseux. Pourquoi travailler quand la bonne Providence met à votre portée tout ce dont vous avez besoin? La forêt vous donne bambous et feuilles de palmier pour construire votre logement, vous êtes chauffé gratis et n'êtes pas exigeant pour vos habits, la rivière ou la mer vous offre du poisson en abondance et les cocotiers leur huile. Ayez un jardinet, un verger et un poulailler, que voulez-vous de plus? Si vous êtes surpris par l'orage, vous coupez une feuille de bananier et vous avez un parapluie ».
    Et là dessus le Procureur de nous parler d'un voyage qu'il faisait naguère dans l'île de Sumatra. Passager à bord d'un bateau qui remontait le fleuve ou rivière de Palembang, il voyait quantité de petits radeaux descendre au fil de l'eau et dont voici l'histoire :
    Quand un Malais qui habite sur la rive a la tentation d'aller à Palembang pour y faire des achats ou s'y divertir, il grimpe sur ses cocotiers et en abat les noix mûres dont il fait un radeau en attachant ses noix avec du rotin. Sur ce radeau il étend une natte, y dépose provisions de bouche et quelques régimes de bananes. Il n'a plus qu'à s'étendre ou s'accroupir sur sa natte et à se laisser aller au fil de l'eau. S'il n'est point happé en route par un crocodile, il arrive à destination, démolit son radeau, vend ses bananes et ses noix, achète quelques étoffes, s'offre une séance de cinéma, et garde tout juste ce qu'il lui faut d'argent pour payer son passage à bord du bateau à vapeur qui le ramènera chez lui. Ainsi s'expliquent la nonchalance et l'apathie des indigènes. « Mettez-vous à leur place, ajoute notre hôte ! »
    Voilà comment nous fut prouvée la nécessité de l'importation de la main-d'oeuvre. Les nouveaux venus ont signé des contrats et reçu quelques avances d'argent, oh ! bien modiques, avant de quitter leur pays natal. Il y a quelques années à peine, dès leur arrivée dans la colonie, ils étaient bouclés dans des dépôts, attendant preneur. Ce demi esclavage a pris fin, et les « petits cochons » ont disparu. C'est le nom vulgaire dont la langue chinoise avait doté ces travailleurs importés. Il est beau, le paganisme !
    D'autres excursions nous sont promises : visite à l'André Lebon qui va entrer au bassin de radoub, visite d'un village malais, de plantations de caoutchouc, etc. A bientôt.

    Mardi 16 avril.

    Avant-hier dimanche, à la requête des naufragés de l'André Lebon, messe d'action de grâces à la cathédrale du Bon Pasteur. Elle est célébrée par un des naufragés, le P. d'H missionnaire en Chine et aumônier décoré de la Légion d'honneur qui nous adresse une émouvante allocution. L'assistance est nombreuse, car beaucoup de rescapés arrivent à l'église accompagnée de leurs hôtes ! J'explique. Tous les voyageurs en panne n'ayant pu trouver place dans les hôtels, plusieurs sont hébergés dans des familles. Nos amis anglais mirent même de l'émulation dans leur office d'hospitalité; ils méritent un bon point.
    Hier lundi j'allai avec le P. X. visiter le musée et la bibliothèque. Bien que de date récente, le musée a de fort belles collections des produits du pays : essences de bois, minéraux, poissons, mammifères, etc. Je me suis arrêté plus longtemps à la bibliothèque, où j'ai feuilleté quelques livres et pris des notes sur l'histoire de la colonie et de ses richesses. Nous en reparlerons.
    Ce matin le Procureur nous a conduits à un village malais, faubourg de la ville, avec arrêt en route « pour voir les bêtes » du campong Malacca.
    La ville de Singapore n'est point divisée en arrondissements comme notre Paris. Je relève sur la carte les noms que voici : campong Malacca, campong Glan, campong Rochore, campong Bugis, campong Saigon. Cela veut dire qu'au début de la colonie, ces divers emplacements ou campongs étaient surtout occupés par des gens venus, soit de Saigon, soit de Malacca, etc. Aujourd'hui, ces noms en rappellent le souvenir et c'est tout.
    Dans quelques arrière-boutiques du campong Malacca sont à vendre : perroquets, singes, serpents, tortues, crocodiles, musangs, panthères, tigres, etc., récemment capturés et offerts aux amateurs. J'ai pu caresser et tenir dans mes mains deux jeunes tigres âgés d'un mois environ que l'on nourrit encore de lait. Je croyais dorloter deux gros chats au poil assez rude et d'un blanc roussâtre.
    Les aventures corniques ne sont point rares. Un jour c'est un tigre qui brise les barreaux de sa frêle cage et se promène dans les rues pendant le son de l'Angélus du matin. Poursuivi, il se réfugie dans une boutique de tailleur, se blottit sous les tables et expire prosaïquement sous une pluie de balles. Une autre fois, c'est un énorme python qui s'est endormi sous la table d'un billard du grand hôtel ! Voilà du moins les histoires qui me sont racontées.
    Suivez-moi au village malais : maisons en bois, couvertes de chaume ou plutôt de feuilles de palmier et bâties sur pilotis. Nous arrivons en barque, montons l'échelle et parcourons la grande rue, interminable passerelle construite en bambous qui craquent, fléchissent et chantent sous nos pieds.
    Quelques indigènes, hommes, femmes et enfants, assis ou accroupis en plein air, préparent du papier à cigarettes d'un genre nouveau pour nous. Ces Malais débitent ni plus ni moins des tiges de palmier d'une espèce particulière, mesurant de six à dix centimètres de diamètre. Ces tiges sont formées de couches superposées et les lamelles se détachent et se séparent comme des feuilles de papier. Oh! Ce papier n'est pas très mince, et je crois bien que dans les rokos ou cigarettes indigènes le poids du papier dépasse le poids du tabac.
    Nous approchons d'une maison qui a des airs de grand gala. C'est une noce sans doute. Eh bien non. Un grand festin se prépare à l'occasion d'une circoncision.
    Nous rentrons à la maison per aliam viam, et en voiture. Crac! Crac! Une collision. Pas de victimes, mais le reste du chemin doit se faire à pied. Singapore peut se vanter d'un trafic inimaginable de véhicules de toutes sortes : automobiles et autobus, lorries et gharries, charrettes à boeufs et voitures à bras, tramways et jinrickshas, sans compter les bicyclettes et motocyclettes. Dans certains quartiers et à certaines heures, la circulation est même impossible. Ainsi, à l'heure du goûter ou dîner des tireurs de rickshas, ces Méssieurs accaparent la rue, et la police laisse faire. Il lui faut bien compter un peu avec ces milliers de coolies toujours prêts à se mettre en grève sous l'influence de quelques meneurs. Et comment se passer de rickshas quand les plus pauvres ont l'habitude d'en user? Les registres officiels accusent plus de 10.000 de ces véhicules et 17.000 tireurs, la plupart des voitures étant exploitées successivement par deux tireurs entre six heures du matin et minuit.
    La présente lettre vous sera expédiée par la malle A d'avril; ma dernière partait par la malle D. Depuis deux ans, le plus grand secret est gardé sur les mouvements des bateaux, et le public ne sait pas le nom du navire qui emporte le courrier. On lui donne une lettre de l'alphabet et c'est tout. Un beau jour il peut apprendre que le courrier C de mars ou B d'avril est allé au fond de l'eau, et il est suffisamment renseigné s'il a pris note de ses expéditions.
    A quand la fin de l'horrible guerre? Ici on ne doute point du résultat final et la colonie va son petit train sans trop souffrir. Son budget vient en aide à la mère patrie et toutes les souscriptions aux diverses oeuvres de guerre ont beaucoup de succès. On parle déjà d'une Journée de France pour le 14 juillet prochain. La petite colonie française a aussi ses « oeuvres de guerre », et c'est notre hôte qui est le Président du comité. II organise en ce moment une soirée de cinéma où le public verra passer les derniers films expédiés par le service cinématographique des armées.
    A quand le départ ? Nous ne savons encore rien.

    Lundi 22 avril.

    Avant-hier samedi, grande promenade a la campagne et visite de la petite chrétienté de Buket Timah. Je remets à plus tard l'envoi de mes notes sur les progrès du catholicisme en Malaisie. Parlons aujourd'hui de ce qui m'a le plus frappé dans cette excursion.
    J'avais remarqué les petites boîtes avec l'inscription not at home, fixées à un des billets d'entrée de presque toutes les villas. Nous passons au pied d'une colline sur les flancs de laquelle se dressent plusieurs charmantes habitations, et je demande au Procureur à quoi peuvent bien servir ces piquets porte boites (au moins une dizaine) que je vois à l'entrée de la propriété. Voici l'explication qui m'est donnée. Les Anglais aiment les bêtes et déploient beaucoup de zèle à supprimer les mauvais traitements à leur endroit. Ils ont une Society of prevention of cruelty to animals, et il n'est point rare de voir, à la requête de ladite Société, le tribunal infliger une amende à un cuisinier indigène surpris à revenir du marché portant son poulet les pattes en l'air. Il paraît que dans cette position les poules attrapent un affreux mal de tête. Mais c'est une pire cruauté de condamner un cheval à traîner sa voiture jusqu'au sommet d'une colline pour laisser une carte à une dame qui n'est point à la maison.
    Pour obvier à ce malheur, il a été convenu que Madame aurait sa boîte au pied de la colline pour informer les visiteurs qu'elle est sortie...ou qu'elle ne reçoit pas.
    L'usage s'est peu à peu généralisé, et aujourd'hui chaque maison a sa boîte, même si elle n'est qu'à dix pas de la route. Faire visite à quelqu'un, c'est déposer sa carte dans une boite et pas autre chose.
    On rapporte qu'une dame se plaignait en ces termes de la difficulté qu'elle avait éprouvée à rendre visite à une de ses amies : « Excusez-moi si je ne vous ai pas encore rendu votre visite, mais chaque fois que je suis passée devant votre maison, la boîte n'y était pas! ». Madame étant chez elle, comment lui rendre visite? Les visites se font aux boîtes.
    Pardonnez cette digression et contemplez avec moi les champs d'ananas et les plantations d'hévéas ou arbres à caoutchouc qui s'étendent à perte de vue.
    Dans la Péninsule, près de la ligne du chemin de fer, la belle forêt vierge a disparu. Arbres géants et broussailles ont été abattus et incendiés sur des centaines de milliers d'hectares pour faire place aux hévéas. Les touristes en pleurent. Mais le terrain cultivé est bien peu de chose en comparaison de celui qui reste à défricher et le sera sans doute bientôt. Le monde marche vite.

    J'ai pu voir la série des cartes de la Péninsule imprimées depuis une trentaine d'années. La plus ancienne ressemble aux cartes de l'Afrique publiées au milieu du siècle dernier, et accuse quantité de régions inexplorées, unexplored country. La plus récente en a bien peu.
    Revenons à nos moutons. Assis sur le lit du ruisseau qui longe la route, des Chinois procèdent au nettoyage, polissage et blanchissage du rotin en frottant de sable les longues tiges.
    Nous passons près d'un énorme banian qui laisse loin derrière lui le gros chêne bordant la route de Romainville qui faisait l'admiration de notre enfance. Vous en souvient-il? Des indigènes brûlent des cierges an Génie qui est censé résider dans ce banian. Les adorateurs doivent être nombreux et leur dévotion intense, si l'on en juge par le tas de cire fondue qui recouvre le pied de l'arbre.
    Il était dans notre programme de passer par l'André Lebon à notre retour, mais l'orage menace et nous rentrons vite à la maison. Pluie diluvienne, ou mieux nappes d'eau qui en moins d'une heure produisent une inondation dans les bas quartiers de la ville.
    Ce matin, visite des magasins ou godowns où sont entassés les divers produits du pays: saumons d'étain, copra, gambier, café, rotin, écailles de nacre, cornes de buffles, poivre et autres épices, tapioca, sagou, résines diverses, et surtout caoutchouc, caoutchouc laminé en feuilles ou en crêpe, caoutchouc blanc, noir, gris, violet, caoutchouc n° 1, n° 2, n° etc. Cette gomme est aujourd'hui la fortune de la Malaisie qui en exportait l'an dernier pour vingt-neuf millions de livres sterling. Combien de temps cela va-t-il durer ? La surproduction n'est-elle pas à. craindre ? D'aucuns le disent. En 1906, l'exportation était de 430 tonnes, elle était l'an dernier de 130 000 tonnes, et on prévoit pour 1922 le chiffre de 250 000. Quoi qu'il en soit, c'est la Malaisie qui fournit aujourd'hui les deux tiers du caoutchouc récolté dans le monde entier.
    Ces divers produits arrivent des îles de L'archipel malais et sont concentrés à Singapore. Dans l'estuaire de la rivière quai coupe la ville en deux se pressent des centaines de chalands d'où les marchandises passent dans les magasins. Là, tout est trié, nettoyé, classé et emballé. Singapore n'est point une ville industrielle. A part quelques scieries et usines métallurgiques, je note une fonderie d'étain que l'on dit être la plus importante du monde, une fabrique d'huile ou beurre de coco, et des raffineries et dépôts de pétrole relégués dans les îles voisines ; Singapore vit surtout de commerce et ne veut pas entendre parler d'une douane qui pourrait l'entraver. C'est, le pays de la liberté, de l'âpreté au gain et de la chasse aux dollars. Le dieu des richesses est le patron de cette ville.
    Les Européens se considèrent ici comme des oiseaux de passage ; leur rêve est d'y gagner de l'argent le plus possible, le plus vite possible, et d'en partir le plus tôt possible. Leurs bureaux sont ouverts de 9 à 13.
    Vient l'heure du repas. Les gros bonnets le prennent au, cercle, les moins fortunés se dirigent vers les hôtels, les modestes employés se réfugient dans des estaminets ou se contentent du petit panier de victuailles apporté le matin, et le menu fretin se régale autour des cuisines ambulantes.
    Le travail reprend à 14 heures et prend fin à 17 heures au plus tard. C'est alors un exode général. En route pour les jeux et exercices au grand air : golf, tennis, football, cricket, etc.
    Les ténèbres venues, chacun regagne son logis, et pendant que les Européens jouissent du calme qui règne dans les villas de la périphérie, un bruit confus s'élève de la ville indigène où la plus grande animation bat son plein. Au milieu du jour, l'air est brûlant et sans brise, c'est le silence de la nature qui semble assoupie ou paralysée. La nuit tombante est l'heure du réveil. Dans l'azur du ciel apparaissent soudainement d'éclatantes étoiles; sur terre, les lucioles prennent en cadence leurs ébats dans les arbres, et des milliers d'insectes font entendre des cris variés couverts par les beuglements de la grenouille boeuf. Comme l'Europe est loin!
    Nous voici enfin à l'André Lebon que nous n'avons pas vu depuis son aventure. Il est en cale sèche dans un bassin que l'on dit être le plus grand à l'est de Suez : près de 300 mètres de longueur. Le débarquement de la cargaison est très avancé. Quel spectacle ! Sur, une superficie de deux à trois hectares, c'est un pêle-mêle de colis variés : ferrailles, barriques de vin, caisses éventrées, balles de papier, cartes à jouer, etc., le tout saturé d'eau de mer. Les assureurs se débrouilleront. En attendant, quelques indigènes prennent leur part du butin. Nous apercevons même un agent de police indien en train d'escamoter une bouteille de whisky. Peccadille pour un Indien. L'Inde n'a-t-elle pas sa caste des voleurs?
    Et toujours pas de nouvelles du bateau qui doit nous empointer vers le Nord.

    (A suivre.)
    1923/82-99
    82-99
    Singapour
    1923
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