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Dans la brousse Coréenne 2 (Suite et Fin)

Dans la brousse Coréenne PAR M. CADARS. Missionnaire apostolique à Taikou. (Fin1).
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    Dans la brousse Coréenne

    PAR M. CADARS.

    Missionnaire apostolique à Taikou.

    (Fin1).

    1er juin. — Oh la joyeuse matinée ! En rentrant d'une courte absence, je trouve cinq bébés à baptiser. C'est à croire que les mamans se sont donné le mot. On m'annonça la nouvelle hier au soir de suite après mon arrivée, et tout naturellement j'ai médité avant la messe sur l'extension du royaume de Dieu. Le cadre de mon oraison « la composition du lieu » a été vite trouvé. Du sentier où j'allais et venais je regardais les quatre hameaux qui forment le gros village de Keiryang et je me livrais à mes souvenirs. Il y a deux ans, pas un chrétien dans ce hameau du bout. Aujourd'hui, le ménage qui s'est converti l'an passé m'apporte un enfant à baptiser. Là-bas, dans cette masure masquée par trois meules de fagots, les vieux résistent obstinément. Voilà cinq ans qu'ils prirent pour bru la fille d'une sorcière. A peine arrivée dans la maison de ses parents, la jeune femme s'entendit faire ce discours
    « Nous sommes vieux et pauvres. On nous a prédit que le jour où nous aurions marié notre fils avec une fille qui s'entende bien à faire les sacrifices, nous aurions quelques années de félicité. Si tu veux que nous te traitions comme notre fille, acquitte-toi fidèlement de ce devoir pendant quarante-cinq jours ».
    Quarante-cinq jours durant, la bru avec une exactitude scrupuleuse offrit l'eau, le riz et les viandes. Elle ne manqua pas une prostration, comptant bien qu'elle aurait une part du bonheur prédit aux deux vieux. De bonheur, point, mais des courbatures, une lassitude générale et une forte fièvre, suite de son surmenage, voilà ce qu'elle gagna. Quant au beau-père, en émondant un pin, il se creva un oeil. Pendant sa convalescence, la malade reçut la visite de quelques chrétiennes de son âge qui, la voyant désabusée, la raillèrent doucement sur la recette de bonheur qu'elle leur avait tant vantée.
    « Pourquoi ne me disiez-vous pas ça plus tôt ?
    — Parce que avec ton caractère d'homme, tu nous aurais insultées. Tu n'es pas commode ».
    Cette jeune femme, en effet, au lieu d'avoir la volonté en pâte molle, comme presque toutes les Coréennes, a une certaine énergie morale. Dès qu'elle connut sommairement ce qu'il fallait apprendre, et comment elle devrait vivre une fois chrétienne, en trois mois elle sut les trois catéchismes. Baptisée, elle a converti son mari, et sa belle-mère finira bien par capituler.

    1. Voir Ann. M.-E., 1917, nov.-déc. n° 118.

    Ici, là-bas, plus haut, à droite, à gauche, plus loin, je distingue les toitures des maisons chrétiennes. Dans d'autres, que je ne vois pas à cause d'un petit massif de pins, les jeunes sont baptisés et les vieux seront ondoyés à l'article de la mort. Le royaume de Dieu avance dans le village non pas à coup de miracles et par des conversions éclatantes, mais lentement irrésistiblement comme la sève dans les plantes,
    Quand j'apprends qu'un vieillard ou une vieille viennent de mourir en demandant le baptême, j'éprouve une certaine satisfaction. Je suis joyeux aussi, lorsque mes baptise uses — hélas, elles ne sont guère actives — m'apportent une liste d'enfants païens ondoyés au moment de mourir. Voilà autant d'âmes sauvées, autant de protecteurs dans le ciel, me dis-je. Mais tous ces baptêmes qui envoient des élus au ciel ne sont pas en réalité une vraie progression du royaume de Dieu en terre païenne.
    Lorsque au contraire la grâce de Dieu amène à la Mission la jeunesse ou les chefs de famille, j'entre pleinement dans la joie du Seigneur, car ces néophytes sont la semence de chrétiens. En traversant les rangs des fidèles pour aller dire la messe, je vois des jeunes gens, qui, il y a quelques années, avaient encore la natte dans le dos. Ils se tenaient à genoux tout contre mes talons, à côté des chrétiennes, sans timidité. L'un après l'autre ils se sont mariés. Les voilà pères de famille à dix-sept ans, dix-huit ans. Ils portent le chignon, le chapeau de crin, et comme confus de leur précoce paternité ils sont descendus vers le fond de la chapelle. De l'autre côté, voici des mamans du même âge et même un peu plus jeunes parfois, qui naguère encore, tout en désirant ardemment un mari au fond de leur coeur, avaient l'air de petites gamines. Pendant la messe, sous le voile blanc qui les couvre ainsi que leur poupon, elles sont dignes comme des matrones.
    Je sais bien qu'il n'est pas nécessaire de compter sur le succès certain pour poursuivre une entreprise, et que Dieu exige de ses missionnaires l'effort persévérant et non la réussite, néanmoins si l'état religieux de mon village n'était pas meilleur que celui de mon district, je serais tenté bien souvent, quoique à tort, de jeter le manche après la cognée.
    Dans l'après-midi justement, Mathias le marchand de pipes, qui a visité, pour son commerce, mes sept groupes de chrétiens, m'a donné des nouvelles navrantes. Très embarrassé de mes questions, car on lui avait recommandé de tenir sa langue, il use d'un artifice respectueux pour les éluder.
    « Père, me dit-il, ma vue a beaucoup faibli depuis quelque temps ; l'oreille se fait dure; les chrétiens sont pauvres; je n'ai guère séjourné que quelques heures dans chaque endroit, je ne vous apporte donc aucune nouvelle joyeuse; quant aux autres, comment pourrais-je contrister inutilement le Père de mon âme ? »
    Comme j'insiste, il me dévide son écheveau de fil noir, et voici ce que j'apprends. A trente lys d'ici un chrétien, plutôt simple d'esprit que méchant, est retourné à son ancien métier de sorcier, et aux gens qui ont des doutes sur la valeur de ses sortilèges il demande un peu plus d'argent qu'aux autres. C'est pour les punir de leur défiance. Mon premier servant, que j'eus en arrivant ici et qui me quitta au bout de six mois, un noble de très bonne famille, désolé de la stérilité de sa femme légitime, en a pris une autre qui lui a donné un enfant. La chose date donc de quelque temps, mais sans doute « pour ne pas me contrister inutilement » on ne m'en avait rien dit. Même scandale dans un groupe de chrétiens nouvellement fondé ; mais, faute plus grave, c'est le catéchiste lui-même qui est pour ces néophytes une pierre d'achoppement. « A part cela, conclut Mathias, tout va bien. Il y a bien encore un chrétien qui a pris une bru païenne, mais le Père a dû sans doute donner la permission.
    — Mais non, je ne l'ai pas donnée, car on ne me l'a pas même demandée.
    — Si j'avais su, j'aurais gardé ça pour moi.
    — Ecoute, si tu me trompes ou si tu me caches quelque chose, gare... »
    Vrai messager de Job, il m'apprend encore que deux chrétiens se sont battus et qu'ils vont plaider. Un médecin ambulant en donnant l'acuponcture à une chrétienne l'a tuée. Les sangliers ont dévasté quelques champs d'orge dans la montagne, et les chrétiens se préparent' à émigrer ailleurs. De joyeuse nouvelle, pas une.

    ***

    22 juin. — En redescendant la haute colline qui domine Keiryang et toute une plaine semée de villages, je cherchais instinctivement les feux de joie de la Saint-Jean. Ils eussent fait merveille, car de longues masses de nuages tendaient un immense rideau noir et bas au-dessus des croupes boisées et des villages entourés de bambous. De la gorge profonde qui s'ouvre sur la vallée d'Imsil montaient des rongeurs tourbillonnants. Est-ce un incendie ? Quelque faiseur de bois a-t-il par insouciance jetée le résidu de sa pipe sur quelques aiguilles de pin sèches, et les gamins, pour voir comment ça se passerait, ont-ils attiré le feu? Les grenouilles coassent dans les rizières et me cassent les oreilles. Le premier été que je passai ici, comme je n'avais aucun légume dans mon jardin, et pas un sou vaillant pour acheter un peu de viande, je mangeais fréquemment des cuisses de grenouilles. La première fois je trouvai ça excellent. Les gamins eurent vite remarqué que le Père faisait ses délices de ce qui les dégoûtait eux-mêmes. Aussi, m'apportaient-ils les plus grosses encore vivantes. Leur agonie ne durait pas, De la rizière attenante à ma cour elles sautaient dans la poele, où mon cuisinier, furieux que je lui fisse préparer de « pareilles choses », les empêchait de gigoter avec une cuiller plate de cuivre.
    La première fois qu'il déposa sur ma table une assiettée de grenouilles, ce brave homme en avait visiblement la nausée. Tout en s'essuyant sans cesse les doigts à sa veste légère de toile blanche, il se tenait derrière pour voir comment j'allais m'y prendre. Quand il vit que, sans la moindre hésitation, je piquais ma fourchette dedans, il me dit :
    « Qu'au moins le Père ne se gêne pas. Je sais bien qu'il en est réduit à manger du bétail vivant, parce qu'il n'a pas d'argent et qu'il préférerait du boeuf ou une poule.....
    — Du bétail vivant ? Qu’est-ce à dire ?
    — Et oui, Père, quand je versais ces grenouilles dans l'assiette, elles sautaient encore.
    — Ne crains pas, va ; je vais leur faire passer l'envie de sauter. En veux-tu ?
    — Plutôt mourir, Père, que d'en manger une. Si les païens apprennent que vous mangez des grenouilles, ils vont se moquer de vous et de moi. Les chrétiens, eux, auront le coeur blessé. Peut-être vous apporteront-ils de la viande de chien ; car il n'est pas nécessaire d'aller au marché qui est à vingt lys, pour s'en procurer. Si le riche d'en bas savait cela, il aurait une mauvaise opinion de vous.
    — Tout riche qu'il soit, mange-t-il du chien ?
    — Au moins un tous les mois ; sans compter tous ceux qu'il tue, pour faire des remèdes à sa bru malade. Aussi les gens trouvent-ils qu'il ne regarde pas à l'argent.
    Il me sembla voir que Joseph me faisait causer pour m'empêcher de toucher à mes grenouilles. Je choisis la plus grosse et l'avalai. Du coup il n'y tint plus. Le voilà qui court à la cuisine. Il en avait trop vu et craignant le ridicule qui retomberait sur lui, il avait envie de me quitter. Sa femme, une enfant de la Sainte Enfance qui n'avait aucune timidité devant le missionnaire, vint me trouver dans l'après-midi. Au lieu de me saluer, elle partit d'un éclat de rire incoercible.
    « Vous êtes bien gaie, lui dis-je ; il vous, est arrivé du bonheur aujourd'hui? Ou bien la petite Catherine a-t-elle souri pour la première fois ?
    — Rien de tout ça, Père. Moi qui ai vécu de l'argent de la religion depuis mon enfance, je ne voudrais rien dire qui put fâcher le Père.
    — Je sais que vous aimez bien les Pères, je ne me fâcherai pas quoi que vous me disiez.
    — Voici ce que c'est. Quand mon mari est venu dîner, je l'ai vu tout préoccupé, et j'ai cru qu'il vous avait mécontenté. Il a quitté sa veste pour me la faire laver, et aussitôt que je l'ai eue entre les mains j'ai senti une odeur insupportable. A force de le questionner, il m'a dit que ses habits s'étaient imprégnés de cette odeur en faisant cuire des (nouvel éclat de rire) des ... des grenouilles pour le Père. Est-ce possible !
    — Marie, dites-moi, est-ce que vous ne sentez pas les faisans qui sont de l'autre côté de la montagne ?
    — Mais, Père, moi je vous demande cela, parce que ça me fait mal au coeur de savoir que vous mangez de pareilles bêtes, dont le cri est laid, et vous vous moquez de moi ?
    — La paix, n'est-ce pas ? »
    Elle s'en alla en pleurant et j'appelai un gamin qui ne demandait pas mieux que de gagner quelques sapèques.
    « Ce soir, apporte moi deux douzaines de grosses grenouilles ».
    Il fallut bien que Joseph les empêchât de gigoter dans la poele et me les apportât sur la table. Je n'exigeai pas qu'il me les vit manger. Mais hélas, les meilleures choses ont une fin. Mon idée de donner des sapèques aux porteurs de ce gibier gâta tout. En effet, je les payais à la douzaine et le surplus n'entrait pas dans les comptes ronds. Les enfants, tout en me disant que je leur donnais trop d'argent, s'avisèrent d'une ruse. Les jours où la pêche avait été abondante ils m'en portaient quelques douzaines sans une de plus ; mais ils en assommaient légèrement une dizaine qu'ils laissaient, attachées par la patte, dans une touffe de riz au milieu de la rizière. Un jour donc qu'il tombait une pluie torrentielle, je dis en riant : « Qui veut aller me chercher des grenouilles ? Aujourd'hui je les paie le double ».
    Un gamin part avec un grand chapeau de bambou et disparaît derrière la chapelle. Cinq minutes après, le voilà qui revient, un paquet de grenouilles à la main. Joseph fait le tri, compte et je paie. A dîner — il y avait de la soupe et des grenouilles — la première que je piquai de la fourchette me remplit la bouche d'une odeur nauséabonde. Je la jette et en prends une autre : même odeur de putréfaction. Du coup voilà, mon estomac qui se met à faire des siennes et à peine dehors je me remets à jeun. J'appelle le gamin païen, dont la pêche avait été pour ainsi dire instantanée. Tous accourent.
    « Où as-tu trouvé tes grenouilles tout à l'heure ?
    — Dans la rizière, Père.
    — Tu n'as pas mis beaucoup de temps à les prendre.
    — C'est que hier je les avais attachées.
    Ici un gamin chrétien intervint :
    — Je te disais bien que tu les frappais trop fort. Ne t'avais-je pas dit qu'il fallait faire comme ça, avec ce doigt sur les reins? (En même temps il lui donnait un coup sec de l'index sur le nez.)
    — Ah ! Turne fais mal, dit l'autre. » Et voilà une lutte qui commence ; mais comme je menace d'intervenir, ils s'en vont au galop. Il faut pourtant que je décharge mua colère sur quelqu'un :
    « Joseph !
    — Voilà, Père,
    — Ah çà, dis-moi, quand tu m'as apporté les grenouilles tout à l'heure, tu n'as pas remarqué leur mauvaise odeur,
    — Oui, Père, je l'ai remarquée ?

    JANVIER FÉVRIER 1918, N° 119.

    — Alors tu veux m'empoisonner ?
    — Oh, Père, qu'est-ce que vous me dites là ?
    — Joseph, je veux te punir.
    — Mais, Père, depuis le premier jour je ne cesse de vous dire que ces grenouilles sentent mauvais. Est-ce aujourd'hui seulement que vous l'avez remarqué ? Moi j'ai les habits tout imprégnés de cette odeur ».
    Le pauvre diable ne fait pas la bête, j'en suis persuadé, et raisonne aussi bien que Sganarelle. Le moyen de se fâcher honnêtement ? Depuis ce jour-là, l'imagination s'en mêlant, je n'ai plus mangé de grenouilles, et lorsque Mathias, le petit frère du catéchiste, imite leurs coassements derrière la haie, je songe toujours à son geste sec sur le nez du petit païen :
    « Ne t'avais-je pas dit de faire comme ça sur les reins ? »

    ***

    1er juillet. — Semaine de marasme. La chaleur est suffocante. Sur les rizières qui poussent magnifiquement, passe un vent brûlant qui m'envoie des exhalaisons nauséabondes. Il m'a semblé dans la matinée sentir une odeur de pétrole. J'avais beau flairer mes mains, mes habits... rien. Je vais me promener au dessus des tombeaux, la même odeur me suit, mais je remarque qu'elle disparaît quand le vent tombe. En croisant le père de mon servant de messe, j'ai eu enfin l'explication, Il s'en allait, le torse nu, noirci de sueur, le pantalon retroussé, sa longue pipe passée sous la ceinture, portant un petit vase en terre, au ventre rond, au col effilé. J'ai cru qu'il emportait sa petite provision de vin ou d'eau-de-vie, car celui-là n'a aucun goût à l'ouvrage quand il n'a pas un cordial à portée de sa main.
    « Prenez garde de piquer du nez dans la rizière, comme le boiteux de l'autre jour.
    — Le Père aussi connaît cette histoire ? Le proverbe est donc vrai qui dit : si vous voulez vous renseigner, adressez vous à ceux qui ne sortent pas.
    — L'eau-de-vie est bonne ?
    — Le Père veut-il en goûter ?
    — Pourquoi pas ? »
    Il me présente le vase et prudemment je goûte d'abord avec le nez.
    « Mais c'est du pétrole ! Que veux-tu en faire ? »Il m'apprend qu'une vermine de criquets minuscules s'est abattue sur les rizières, et que les Japonais leur ont appris à s'en débarrasser. Pour cela, on plonge un petit goupillon fait de longues herbes dans le vase de pétrole et on le secoue entre les pieds de riz. Le vent ou bien s'il n'y a pas de vent, les paysans avec des lattes flexibles en bambou font tomber les criquets dans l'eau où l'odeur de pétrole les asphyxie. Ce n'est pas plus malin que ça, et une pluie abondante est encore le meilleur remède. Mais s'il ne pleut pas ou si une forte brise ne se lève pas, les pauvres gens qui gagnent leur vie à la journée chez les autres assistent navrés au prompt jaunissement de leurs propres rizières.
    Je comprends alors pourquoi le moindre souffle d'air fait monter de la plaine au village une odeur persistante de pétrole. Les Japonais leur ont encore enseigné un autre moyen de tuer ces criquets qui, d'abord menus comme de petites larves, grandissent et mordent les tiges de riz. Le soir quand la brise ne se lève pas, il faut allumer une lanterne au bout d'une perche qu'on fiche en terre sur le bord d'un vivier. Attirés par la lumière, les criquets viennent buter contre la lanterne et tombent dans l'eau.
    L'année dernière au village d'en bas, un paysan dont le fils a été à l'école d'agriculture voulut user de ce moyen. Mal lui en prit. Les autres paysans se dirent :
    « Un tel en sait plus que nous. Son fils est devenu savant, voyons un peu si sa récolte sera plus abondante ».
    II arriva donc que tous les criquets des rizières voisines se précipitèrent vers la lanterne ; mais au lieu de tomber tous dans le vivier, une grande quantité tomba tout autour, et la rizière fut littéralement perdue. Et les gens de rire ! Et de se moquer de la civilisation ! La routine, ici comme partout, décourage les meilleures bonnes volontés.

    ***

    5 juillet. — Ce matin j'ai parcouru le village dans tous les sens pour visiter les malades. Ils sont six, dont deux en danger de mort. Le charpentier Luc a un érésipèle et la nuit dernière il n'a cessé de délirer, paraît-il. A peine suis-je sur le seuil de la porte, qu'une forte odeur de je ne sais quoi me saisit à la gorge. J'écarte un coin de la couverture qui cache tout le corps et malgré moi j'ai un sursaut. La figure a enflé démesurément, le nez est au même niveau que les joues et les yeux disparaissent sous des paupières énormes. Passe encore pour cela puisque c'est la maladie qui le veut. Mais pourquoi cette horrible pâte couleur lie de vin répandu en couche épaisse sur la figure et sur les cheveux coupés à coups de couteau ? Pourquoi Ces filets de sang cailler qui zèbrent les joues et le front?
    La belle-mère assise à un métier à toile qui tient les deux tiers de la chambre m'explique tout ça avec un aplomb de médecin. Pour faire cette pâte salutaire qui doit sauver le malade, on a pris des herbes à la montagne ; on les a fait bouillir avec la graisse de buse et le fiel de quelques pies ; on a mêlé à cela une chose qu'on ne peut dire au Père parce que les mots ne sont pas propres. Le tout a mijoté toute une matinée et on l'a étendu avec une plume de corbeau. Quant aux filets de sang ils sont dus à l'acuponcture. On aurait pu les essuyer, mais il vaut mieux ne pas le faire. Le malade ne peut que guérir, évidemment.
    Une chrétienne a depuis plus de trois semaines une fièvre intense. Son mari ne s'occupe pas plus d'elle que si elle n'existait pas. Il couche chez les autres, prend ses repas où il peut, et ne demande jamais de nouvelles de sa femme. Est-ce qu'il serait content qu'elle y passe ? Loin de là. Mais comme ils sont jeunes tous les deux, les soins et les remèdes regardent les parents. Or le beau-père est en train de mourir et la belle-mère affolée ne fait que pousser des lamentations. J'ai beau dire au jeune chrétien que c'est pour lui un devoir de charité de soigner sa femme, l'usage coréen est comme ça, je n'y changerai rien. Si je le pousse un peu plus, il sourit, confus, et dit :
    « Les autres se moqueraient de moi ».
    Pak Benoit, celui de mes chrétiens qui a la langue la mieux pendue, a une grosse enflure au bras. Dans les trous dus à l'acuponcture il a introduit des mèches de papier huilé qui pendent, quand il étend le bras, comme les attrape-mouches que les Japonais collent au plafond des chambres. Lui du moins a quelques notions d'hygiène. Il fait jeter dehors la charpie maculée de pus et ne mange que selon son appétit. Que de malades coréens meurent parce qu'on les gorge de nourriture !
    Comme je disais le chapelet dans ma cour pour un moribond païen, j'ai vu le catéchiste qui me faisait signe d'accourir. J'ai eu un tressaillement de joie, car je lui avais justement dit : « Au moins appelez-moi à temps ! » Il se joue un drame poignant dans cette maison. Le père, chef de famille, a donné jadis son nom à une société religieuse. Depuis longtemps, il est vrai, il ne versait plus sa cotisation en riz. Il a même ordonné, voilà deux ans, à son plus jeune fils et à sa bru de se faire chrétiens et ils sont baptisés. Lui-même m'a dit plusieurs fois qu'il voudrait bien se convertir, mais sa parole donnée l'engage. A tous mes raisonnements, aux supplications de sa fille aînée, chrétienne aussi, aux exhortations du catéchiste qui est son gendre, il répondit toujours : « C'est vrai, mais j'ai honte ».
    J'entre dans la chambre du malade et tout de suite j'ai l'impression que la mort est là. Il n'a mal nulle part, mais il étouffe et garde toute sa présence d'esprit. Dès qu'il me voit :
    « Père, je vais mourir, me dit-il.
    — C'est le secret du Bon Dieu ; mais il me semble que vous êtes bien malade.
    — L'argent que je devais vous rapporter tel jour, je regrette bien d'avoir manqué de parole ; mais mon fils aîné vous le rendra, dut-il vendre sa maison. Tu entends ? dit-il à son fils, il faut qu'avant deux mois tu aies rapporté l'argent au Père.
    — Laissons cette affaire tranquille. Je sais que vous êtes honnête et votre fils aussi. C'est pour vous parler de votre âme que je suis venu.
    Il se recueille pour me répondre et chacun de nous prie au fond de son coeur, car l'éternité de cette âme dépend des quelques mots qui vont sortir de ses lèvres. La fille aînée tient une main du malade, sa bru a pris l'autre et toutes les deux pleurent à chaudes larmes. Le catéchiste soutient les épaules de son beau-père contre ses genoux. Les regards du moribond fixés d'abord vers un angle de la chambre montent progressivement jusqu'aux poutrelles. Il a comme un soupir de satisfaction, dégage sa main droite et dit :
    « Depuis que le Père est entré, il s'est caché, puis il a reparu ; il vient dé disparaître par ce trou.
    — Qui ? Lui demande sa fille.
    — Laisse donc, dit la mère, tu ne vois pas qu'il déraisonne ? — Mais lui : Je ne déraisonne pas du tout. C'est un serpent qui venait prendre mon âme. Père, la croix, vous n'avez pas porté de croix?
    — Si; la voilà.
    — Alors, lui dit le catéchiste, vous voulez bien recevoir le baptême.
    — Est-ce que le Père -me baptisera ? Est-ce qu'il n'est pas fâché que j'aie attendu si longtemps. Donnez-moi une redingote propre ».
    Le fils aîné dans un coin murmure : « Comment faire ? Le chef de la société religieuse à laquelle appartient mon père, cherchera à nous nuire.... »
    Le catéchiste lui coupe la parole :
    « Parce qu'un tel te regardera de travers, tu veux envoyer l'âme de ton père en enfer. Tiens, je ne te regarde plus comme mon beau-frère ».
    Puis s'adressant à son beau-père, d'une voix à la fois impérieuse et persuasive :
    « Dieu et le diable vous demandent votre âme en ce moment. A qui voulez-vous la donner ? Si c'est au démon, le Père et moi et votre fille et votre fils et votre bru, nous n'avons qu'à quitter la maison ; vous allez commencer de souffrir après la mort bien plus que maintenant, Si c'est à Dieu, le Père va vous baptiser ; vous irez au ciel et vous serez heureux pour toujours.
    — Donnez-moi une redingote propre pour recevoir le baptême, dit le malade ».
    Je n'ai aucun doute sur ses dispositions intimes. Néanmoins pour l'édification des païens qui sont là, j'aimerais bien lui faire affirmer sa foi. Je lui pose toutes les questions nécessaires que lui développe le catéchiste. Il répond « oui » avec beaucoup de calme aux premières questions, puis il s'impatiente de mon insistance. Il se retourne vers son gendre et lui dit :
    « Sans doute le Père ne me comprend pas. Dis-lui que je crois de tout mon coeur tout ce qu'il y a dans le catéchisme. Quand mon fils et ma bru étudiaient pour recevoir le baptême, j'ai lu plusieurs fois tout le livre. Que le Père n'ait donc aucun doute sur ma foi ».
    Oh ! Que les anges témoins de la scène devaient regarder avec tendresse ce païen qui allait devenir leur frère ! Je le baptise moi-même sur le champ et dès lors il a édifié tous les assistants. Yésou, Maria ! Ces deux noms lui viennent sans cesse aux lèvres. Il baise la croix et dit : « C'est bien comme il est écrit dans le catéchisme : On Le cloua à la croix. Il est mort pour nous sauver ».
    Tout à l'heure j'ai entendu les pas du catéchiste dans la cour. « Eh bien ? Lui dis-je.
    — Il est au ciel depuis une heure environ ».
    Dieu soit béni. Cette mort chrétienne fera avancer le royaume de Dieu dans une famille entière. Après mon départ de la maison, il a dit à sa femme, à son fils et à sa bru aînée. « Que les gens du village vous disent ce qu'ils voudront, mais enterrez-moi en chrétien et faites vite de la religion ».

    ***

    6 juillet. — « De deux hommes qui seront dans un champ l'un sera pris et l'autre sera laissé ; de deux femmes qui seront à moudre à la meule, l'une sera prise l'autre laissée ». Quel est le sens littéral de cette parole du Sauveur ? Je l'ignore. En voici du moins une application bien triste, qui s'est faite hier au soir à l'autre extrémité du village.
    Hong Pangoemi, jeune catéchumène de vingt-deux ans, récitait péniblement quelques demandes de catéchisme tous les dimanches. Comme je la pressais de se préparer plus diligemment au baptême, elle me répondait avec une moue d'impatience :
    « Mais, Père, j'ai bien le temps. Ce sont ces deux vieilles qui vont mourir à qui il faut dire cela. Je ne suis ni infirme ni malade. Que ce soit dans deux mois ou à l'automne que vous me donniez un prénom, cela ne fait rien ».
    Je n'avais aucun doute sur sa bonne volonté. Néanmoins j'aurais préféré que le bébé qui allait venir au monde naquit d'une chrétienne.
    Et puis d'ailleurs « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ». Mais en raison même de son état, je n'osais pas trop insister, parce qu'un rien lui donnait une crise de larmes.
    Hier au soir elle dit à sa jeune belle-soeur:
    « La tête me tourne, les jambes ne veulent pas me porter, ne pour- riez-vous pas aller prendre au vivier une cruche d'eau pour faire le souper ?
    — C'est ça ! réplique l'autre ; quand il s'agissait d'aller voir passer le train à Najyou pour la première fois, vous trouviez qu'une grande fille comme moi ne doit pas courir les chemins. Est-ce que le vivier n'est pas sur un sentier très fréquenté ? Est-ce que des coquins qu'on ne connaît pas ne passent pas souvent par là ? Justement c'est aujourd'hui jour de marché à Nasan. Je suis trop grande pour y aller seule ; mais je puis vous accompagner.
    — Ah ! Si je n'étais pas malade !
    — Est-ce que j'en suis la cause ?
    — Dussé-je mourir je ne vous demanderai jamais rien. Quand vous serez mariée, je souhaite qu'il vous en arrive autant.
    — Allons, ne vous fâchez pas, j'y vais.
    — Non. J'irai ».
    Elle partit, la cruche sur la tête, et ne revint pas. Une demi-heure après, un gamin qui allait chercher sa chèvre vit son cadavre flotter au milieu du vivier et rentra au village en poussant des cris. Quand on m'appela, il était trop tard. La morte était étendue dans une chambre et comme tous les membres de la famille sont païens, je ne pus me rendre compte si des soins immédiats eussent pu la ramener à la vie.
    Je rentrai chez moi en méditant sur notre destinée. Dieu l'a mise semble-t-il, entre nos mains. Elle dépend de notre volonté détournée du mal et appliquée au bien. Elle dépend de Dieu, de sa miséricorde infinie qui sauve les uns et laisse les autres se perdre par leur faute.

    ***

    7 juillet. — Ce matin, à la sortie de la messe, tout le monde causait des deux morts d'hier et du sermon que j'ai fait pour en tirer une conclusion pratique. Comme je rappelais que la morte croyait avoir devant elle de longues années, et avait fait l'autre dimanche allusion à la mort prochaine de deux catéchumènes très âgées, les deux vieilles au fond de l'auditoire branlaient la tête avec une lueur malicieuse dans les yeux.
    Voici quelques-unes des réflexions que j'ai entendues durant la journée :
    — Un tel est bien mort quand il fallait. Il a marié ses fils, ne laisse personnellement aucune grosse dette, et après son baptême il n'a eu le temps de commettre aucun péché.
    — Sans doute, mais son fils aîné n'a que des filles, c'est le petit garçon du cadet qui sera un jour la souche de la famille.
    — Il paraît que la jeune bru veut en faire un prêtre.
    — Est-ce qu'on peut savoir ?
    — Quand on est dans cet état-là, on ne va pas au vivier toute seul.
    — La belle-soeur a été une insolente. Ce n'est pas moi qui la prendrai pour bru.
    — Ah ! Si ça m'était arrivé à moi ! Plus d'une fois j'ai failli glisser sur la pierre où elle a glissé elle-même. Elle n'était pas méchante, mais tout en apprenant le catéchisme, elle faisait encore des superstitions.
    — Pauvre compagne ! Moi je la plains. Mourir comme ça, ça fait peur.
    — Moi je n'irai plus prendre de l'eau à ce vivier, la seule peur me ferait tomber dedans.
    — On dit que les noyés reviennent la nuit et vont pleurer sur le lieu de leur mort.
    — Ça, c'est encore une superstition.
    — Ah, conclut une vieille d'une voie chevrotante, cette jeune femme, elle ne verra pas du moins toutes les misères que j'ai vues moi-même ».
    Mon Dieu, je sais que tous les jours il meurt des milliers de païens qui tombent entre vos mains sans vous avoir aimé ni connu ici-bas. Le salut de toutes ces âmes est pour nous, vos missionnaires, un sujet d'inquiétude qui nous déconcerte, nous trouble parfois et nous gâte toujours un peu la joie que nous éprouvons quand nous croyons avoir envoyé au ciel quelques élus. Mais je laisse à mes confrères répandus sur toutes les plages le souci des païens qui meurent dans leurs districts. Vous nous avez ainsi faits que nos affections les plus nobles, nos préoccupations les plus hautes dépendent toujours de nos sens. Ce que je ne vois pas, ce que je n'entends pas peut bien m'intéresser, me captiver l'esprit, mais non me passionner le coeur. Ces pauvres païens, qui dans le coin de brousse où je suis, manquent leur éternité par leur faute, par la mienne aussi, ces pauvres gens que je connais, qui me connaissent, et malgré cela meurent sans que je puisse leur donner au moins un billet de troisième classe pour le paradis, je vous supplie d'avoir pour eux un surcroît de miséricorde et de pitié et de ne pas entrer en jugement avec eux.
    Faites, mon Dieu, que la mort navrante de cette catéchumène serve de leçon à tout le village qui baigne déjà dans l'aube chrétienne, mais qui parfois semble vouloir rentrer dans la nuit du paganisme. Il y a quelques mois, à la place d'un chrétien que sa folle passion a perdu, vous m'avez envoyé toute une famille à catéchiser. Aux regards du monde il y a là tout simplement l'effet d'un simple échange de maison. Moi j'y vois une conduite de votre Providence qui aime à tirer le bien du mal par des moyens en dehors des calculs et des prévisions humaines, A la place de cette brebis que j'ai perdue, faites en entrer beaucoup dans le bercail, je serai plus diligent à les surveiller et leur inculquerai avec plus d'insistance le souci de leur salut.

    ***

    Chers lecteurs, ni mes souvenirs, ni mon journal de brousse ne sont épuisés, mais peut être votre patience est lassée. Encore un mot néanmoins pour que nous ne nous quittions pas sur la triste histoire de Pangoemi la noyée.
    Parce que je ne vous ai raconté aucune grande conversion, parce que je n'ai pas mis en vedette quelque liste de baptêmes, parce que j'ai insisté dès la première page sur la sereine indifférence des masses païennes, n'allez pas croire, au moins, que ma vie soit ici stérile et que je me résigne à compter sur les futures moissons recueillies par mes successeurs. Le bilan de mon année de ministère, je le dépose entre les mains de mon évêque. Le bilan de l'action de Dieu dans les âmes, Dieu seul le connaît, mais je suis convaincu qu'il dépasse de beaucoup celui que les yeux perçoivent et que les mains écrivent.
    Je voulais vous donner l'impression du cadre ordinaire de ma vie. J'ai laissé le récit des chevauchées et des merveilleux coups de filet pour plus tard. Vous aurez vu qu'ici les passions, les misères, les préoccupations sont essentiellement les mêmes que partout ailleurs. Leur manière de s'exprimer, de se montrer a des particularités très curieuses qui tiennent à la race, à la mentalité, aux moeurs. Insister du premier coup sur la bizarrerie le drôle de ces particularités rue semble moins intéressant que de parler du fonds humain dans lequel plongent mes chers paysans coréens.
    1918/369-381
    369-381
    Corée du Sud
    1918
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