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Dans la brousse Coréenne 1

Dans la brousse Coréenne PAR M. CADARS Missionnaire apostolique à Taikou.
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    Dans la brousse Coréenne
    PAR M. CADARS
    Missionnaire apostolique à Taikou.

    Je crois que, parmi les personnes pieuses qui s'intéressent à la propagation de la foi, plusieurs se font peut-être illusion sur les conditions réelles dans lesquelles les missionnaires sont obligés de travailler. Elles nous supposent sans cesse occupés à catéchiser des gens qui, ayant conscience d'être assis à l'ombre de la mort, sont avides de la lumière de vie et ont soif de vérité religieuse. Ici, en terre coréenne, et ailleurs sans doute, il en va tout autrement. Les masses païennes, dégradées moralement par des erreurs plusieurs fois séculaires, sont, en général, peu anxieuses de leur destinée. Elles se passent de Dieu avec une sérénité quelque peu déconcertante. Les femmes dépendent absolument de leurs maris ; elles ne voient et ne pensent presque rien en dehors de ce qu'ils leur enseignent; beaucoup pourtant ont le coeur droit. Les hommes, envoûtés par le culte des morts, ne perçoivent, pour ainsi dire, pas de rapports normaux entre la morale pratiquée ici-bas et la vie future, quand ils y croient. Les notions philosophiques apprises dans les livres tiennent lieu de dogme, pour ceux qui ont quelque activité de pensée. Les autres, c'est-à-dire la presque unanimité, ont la tête farcie de notions saugrenues sur le monde des esprits et de l'au-delà. Leur vie coule depuis longtemps dans un lit si tranquille, ils ont su si bien accorder les pires jouissances avec les convenances et une morale sommaire, que leur ignorance à l'endroit de leur destinée leur donne complète satisfaction.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1917, n° 118.

    Les passions, les mesquineries, le pharisaïsme, la nuit de leur esprit, mettent entre, eux et les missionnaires un abîme immense. La plupart nous rencontrent par hasard, par ricochet. Nous avons beau les aborder avec confiance et entrain, le coeur plein de cette pitié que Jésus ressentait pour les foules, eux, nous opposent sans cesse la force d'inertie.
    Ce ne sont pas néanmoins des lamentations sur la corruption du paganisme et la dureté de notre tâche que je veux offrir aux lecteurs. Non. De mon journal écrit au jour le jour, je vais transcrire quelques pages, celles qui me semblent le mieux refléter la vie ordinaire d'un missionnaire dans la brousse coréenne. J'en supprime les laideurs par trop repoussantes ; mais je n'enjoliverai rien.

    ***

    15 mars 1912. Me voilà depuis deux jours rentrés dans ma cabane. En arrivant, je constatai que le gamin, qui m'a volé quelques sous, a brisé une porte pour s'introduire chez moi. Quoi d'étonnant ? Ces fragiles portes de bois mince et de papier qui narrête pas les scorpions, pourraient-elles résister même à la poussée d'un enfant ? Comme toujours, mon premier soin a été de prendre un bain pour me débarrasser de la vermine apportée de loin. J'ai tous les membres constellés de piqûres rouges. Il m'a fallu jeter dehors les habits que je portais, même la soutane, sauf à la reprendre dans quelques jours, quand les poches et les coutures ne contiendront plus d'habitants.
    Pauvre maison qui d'ordinaire me paraît misérable, posée comme un nid de coucou, au bord du chemin qui relie les deux parties du village, combien je suis aise de te revoir ! Tu n'es pas plus riche que celle des paysans, mais tu es moins sale. J'ai encore des frissons à la pensée de la petite hutte où j'ai dû dire la messe et passer la nuit, il y a à peine une semaine. C'était à Sanatchi. Comme l'année dernière, je pensais me reposer un peu dans la maison bien confortable du catéchiste et retrouver une dizaine de catéchumènes de bonne volonté. De catéchumènes point. C'est, escorté d'une trentaine d'enfants païens, accourus pour arracher les longues plumes de la queue des faisans attachés à la selle de mon cheval, que j'ai traversé le village.
    Il me semble que nous nous trompons, dis-je à un porteur. N'est-ce pas chez le catéchiste que nous devons aller ?
    Si, Père. Mais le catéchiste a vendu sa maison, il y a à peine un mois. Justement le voici qui arrive, les cheveux coupés, et immédiate ment il me vient quelques doutes. Mais à cause des païens qui s'amassent curieux, je remets à tout à l'heure les explications. C'est en famille que nous laverons le linge sale. Le catéchiste s'arrête devant quelque chose qui a une apparence de maison, et un peu confus me dit que nous sommes arrivés. Quand il m'eut raconté toute son histoire et comment pour éviter la prison à deux débiteurs insolvables, il avait lui-même passé une quinzaine de jours sous les verrous et vendu ses champs, ses rizières, sa maison, au lieu de lui demander les précisions nécessaires, car il y avait des lacunes inquiétantes dans son récit, je regrettais d'avoir provoqué ses confidences qui se terminaient par un appel à ma bourse.
    Où dirai-je la messe ? Demandai-je pour faire diversion.
    Là, dans cette chambre, me dit-il. Tout à l'heure on va apporter des nattes neuves ; nous raccourcirons les pieds de l'autel. La prochaine fois que le Père reviendra, j'espère bien avoir rebâti une maison convenable ».
    Les nattes n'arrivant pas, j'étendis ma couverture à même le parquet et m'en enveloppai comme je pus pour dormir. Mais, à peine le lumignon soufflé, j'eus un avant goût, peu agréable, je l'avoue, de ce qui se passera dans mon cercueil. Les poux, les larves, les cancrelats, cachés le jour dans les craquelures du torchis des cloisons, marchaient en bandes serrées, contournaient savamment le côté fermé de ma couverture et m'attaquaient partout à la fois. Je rallumai la mèche de papier dans le petit godet d'huile, et j'essayai de donner la chasse à la vermine. Hélas ! Il m'eût été plus facile de sauter sur mon ombre. Il me fallut porter tous mes effets, mes ornements de messe et ma couverture dans la cour. Sans autres témoins que les étoiles scintillantes, je me débarrassai de tout ce qui nie gênait et, malgré le froid, la fatigue me fit tomber endormi entre quelques fagots de paille de riz.
    Ce fut bien autre chose pour dire la messe ! Malgré les pieds raccourcis, l'autel était encore trop haut. L'extrémité des cierges touchait les poutrelles du toit. Il fallut n'allumer que deux bouts de cire, dont un rat n'eût pas fait son déjeuner. Le rideau de papier ; tendu horizontalement sous le treillis de bambou, pour cacher toutes les laideurs, frottait sans cesse contre mes cheveux. Et pourtant j'étais content de dire la messe dans ce réduit sombre. Entre les deux minuscules chandeliers, contre une poutre noircie de fumée, la croix de cuivre luisait. Quelques chrétiens agenouillés priaient avec ferveur, sachant bien qu'il leur faudrait attendre de longs mois pour assister de nouveau à la messe. Derrière la porte en papier, des voix de femmes païennes chuchotaient ; dans la cour, les hommes s'étaient massés pour suivre les cérémonies.
    Au moment de donner la communion, je vis entrer une fillette chrétienne, d'une douzaine d'années, que j'avais envoyé chercher en vain la veille et dont le père est concubinaire. Pour ignorante qu'elle fut, elle savait néanmoins ce qu'est l'Eucharistie. Elle s'agenouilla entre deux chrétiens ; bien qu'on la repoussât, et comme je passais devant elle, l'hostie élevée, elle me dit :
    Père, et moi aussi je suis chrétienne.
    Tais-toi, lui grommela le catéchiste.
    Oui je suis chrétienne, je m'appelle Marie. Mon père n'a pas voulu me laisser venir hier au soir. Je veux recevoir le grand sacrement.
    Tais-toi, le Père te le donnera demain.
    Demain ! Puisqu'il s'en va aujourd'hui, comment pourrai-je recevoir le Bon Dieu ?»
    Pauvre petite enfant ! Elle parlait tout haut et me faisait des gestes de supplications. Sa ferveur et sa colère se fondirent en larmes pendant que j'achevais la messe avec un serrement de coeur. Malheureux père coupable, Dieu te demandera compte non seulement de ton âme mais encore de celle de ton enfant.
    C'est ainsi que me reviennent, avec un mélange de douceur et d'amertume, les souvenirs de mon administration de printemps. Cette fois-ci, comme les autres, j'ai eu la joie de baptiser quelques adultes. La grâce de Dieu a ramené au missionnaire trois tièdes qui ne recevaient plus les sacrements. Quelques païens, qui sont venus me saluer, ont emporté des catéchismes et m'ont promis d'étudier. Mais que de misères aussi ! En deux endroits, j'ai eu toutes les peines du monde à garder le peu d'argent qui m'était absolument nécessaire pour achever ma tournée religieuse. Ce n'est pas dix sous, vingt sous qu'on me demande, mais le prix d'un sac de riz, quelquefois même de deux. Leur pauvreté est navrante, je le sais ; mais la mienne ne l'est guère moins. Je vois bien qu'en ne donnant qu'une obole à chacun, je mécontente tout le monde. Une chrétienne, qui, à l'automne dernier, me demandait deux sacs d'orge n'en reçut qu'un boisseau. Deux mois après, à mon insu, elle mariait sa fille de onze ans à un païen, disant bien haut que si le Père lui avait donné selon son désir elle aurait gardé sa fille un an de plus ; mais puisque le Père refusait de nourrir le corps de sa fille, la mère, elle, ne pouvait pas sauver son âme. Mon Dieu, quand je rends d'une main les aumônes reçues de l'autre, c'est bien vous qui recevez, n'est-ce pas ? Jésus nous l'a dit. Cela me suffit pour la paix de la conscience et la joie du cur. Quant à la reconnaissance humaine.... Pourtant ça fait mal de voir et d'entendre de pareilles choses ; mais qu'y faire ?
    Que va devenir cette jeune chrétienne de douze ans ? Son mari est mort. La voilà revenue chez sa mère laquelle, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, va la donner de nouveau à quelque païen.

    ***

    31 mars. Enfin me voilà seul ! Depuis le déjeuner du matin, jus qu'à neuf heures du soir, la maison n'a pas désempli. Il m'a fallu pour mettre la paix entre un chrétien et un païen écouter d'interminables histoires.
    « Qui m'établit juge parmi vous ? » leur ai-je dit.
    L'insistance de ces pauvres gens m'a enfin décidé à.....donner quelques conseils ; car ils me demandaient, non pas de les juger, mais de les mettre d'accord. La paix peut être sincère par ce que tous les deux y ont intérêt. Que de palabres pour un rien !
    Les examens de catéchisme m'ont pris presque toute la journée. J'en ai les oreilles rompues et mal à la tête. Et pourtant avec la messe et le bréviaire, ces examens sont le seul travail qui aura une suite féconde, la seule chose qui me comptera pour l'éternité.
    Les douces ou pénibles émotions que m'a données mon courrier particulièrement abondant aujourd'hui ne sont rien. Un rayon de soleil qui glisse ou l'ombre d'un nuage qui passe sur l'eau d'un étang, que sont-ils ? Néanmoins je suis ainsi fait que ce rayon rapide, cette ombre fugitive descendent jusqu'à mon coeur.
    Oh ! C'est que, j'eus beau, lorsque je mis le pied sur le bateau qui devait me porter en Extrême-Orient, dire un adieu irrévocable à mes parents et à mes amis, je n'ai rien oublié. Je reste lié à tout ce que j'ai aimé sur la terre de France par des liens que ni le temps ni l'espace n'ont affaiblis. Aussi, avec quelle impatience je guette l'arrivée du facteur ! Aujourd'hui donc, je suis gâté. Le Journal du Tarn, la Semaine religieuse et six lettres me sont arrivés. J'ai revu dans les deux imprimés des noms connus et ces noms ont évoqué dans ma solitude des figures sympathiques. Mes confrères du séminaire et de l'école Sainte-Marie sont nommés vicaires, curés, professeurs. J'ai appris quelques deuils. L'un d'eux m'a particulièrement frappé. Ce jeune prêtre qui me raillait aimablement sur mon désir d'aller chez « les Sauvages » d'Asie, alors qu'il y en a tant dans chaque paroisse de France, est mort subitement. Son souvenir réveille dans ma tête des discussions théologiques et les belles journées de congé passées au Roc.
    Voici une lettre de l'ami que je rencontrai il y aura bientôt vingt ans, au moment où l'enveloppe de l'enfance ignorante et naïve craquait de toutes parts. Jusque-là, l'étude et le jeu étaient pour moi « deux fins en soi » que je poursuivais avec le même entrain. Je ne comprenais rien aux tragédies de Corneille et de Racine. Tout d'un coup, une main inconnue fit tomber de mes yeux un bandeau et j'entrai dans un monde nouveau. Dieu me fit alors rencontrer cet ami sur le seuil de l'adolescence, et la plupart des autres grâces qu'il m'a accordées dérivent plus, ou moins de celle-là. Le hasard voulut que ce fût en causant des missions que nos curs se devinèrent. Après dix-neuf ans, à des milliers de lieues de distance, je revois l'endroit où, après une courte aurore, le soleil de l'amitié parut soudain dans mon ciel. Sa chaleur pénétrante fit germer dans mon coeur un idéal, dont la beauté est toujours intacte, malgré les nombreuses imperfections qui accompagnent sa réalisation quotidienne.

    S'il se doutait, cet ami-là, de l'effet que produisent ses lettres sur moi ! Ce sont des boîtes à musique enchantées. De ces lignes fines, que parcourent mes yeux, il monte de douces mélodies du temps passé, qui font, non pas rêver, mais remercier Dieu. Il le sait ; mais on dirait, tant il m'écrit rarement, qu'il regarde cette amitié de dix-neuf ans comme un élixir embaumé dont il suffit de déguster quelques gouttés deux ou trois fois chaque année.
    Il y a aussi une lettre d'une personne que j'aime trop pour écrire du mal d'elle dans mon journal. J'ai contracté à son endroit une dette de reconnaissance qui me gêne pour lui dire une fois bien clairement : « De grâce, ne vous apitoyez donc pas tant sur mon sort. Ne m'appelez plus exilé. Ne me demandez pas chaque fois si je ne regrette pas une détermination prise dans un moment d'enthousiasme, et si j'endure la faim et la soif, et comment je puis vivre au milieu des sauvages, et quand est-ce que je regagnerai mes pénates, et mille autres choses pareilles. Sachez bien, une fois pour toutes, que mon sort doit être assez passable, puisque je ne le changerais pas pour toutes les joies légitimes dont vous me parlez ; mon exil assez doux, puisque ces cinq années passées dans la brousse coréenne m'ont donné la paix du coeur et cette joie sereine, signe auquel on reconnaît qu'on est dans sa voie. Ce n'est pas dans un moment d'enthousiasme que j'ai décidé d'aller aux Missions. Dieu m'appelait depuis longtemps, et il m'a accordé la grâce de le suivre, voilà tout ».
    La faim, je l'ai endurée quelquefois ; je ne m'en porte pas moins bien ; la soif, plus souvent ; mais c'est là une infirmité dont je souffrais en France, et qui m'a valu d'être souvent puni par mes maîtres d'études, pour avoir bu sans permission. Quant à ceux que vous appelez « sauvages », ils le sont moins et surtout autrement que vous ne pensez. Leurs passions plus frustes, plus spontanées, point gantées ni enveloppées de soie ou de velours, comme celles des gens civilisés, ont des saillies et des écarts peu recommandables. Ils ne connaissent ni les dirigeables, ni les avions ; mais ils ont les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le téléphone pas à domicile. Ils ignorent aussi la politique radicale et les moeurs électorales. En religion, les catholiques ont une confiance absolue aux missionnaires. La grâce fait épanouir dans ces natures incultes des fleurs de délicatesse et de vertu qui sont ravissantes.
    Aussi, prenez-en bien votre parti, mes pénates sont ici à Keiryang. Ne vous ai-je pas envoyé la photo de deux cabanes ? Je vis dans l'une, je dis la messe dans l'autre et j'y garde le Saint-Sacrement. Voilà mes pénates, vous dis-je. Partout ailleurs, même dans votre famille, même dans la maison de mes parents, je serais de passage.
    Mon courrier par couru, relu, il me manque quelque chose : c'est une lettre de maman.

    12 avril. Que le printemps est lent à venir ! Il est en Corée d'une paresse que les gens ne remarquent pas parce qu'ils y sont habitués. Les orges n'osent pas pousser, dirait-on ; les feuilles des osiers sont à peine formées. Pourtant les retours de froid sont très rares, les lunes rousses inconnues.
    J'ai eu quelques confessions dans l'après-dîner, pas autant que j'aurais voulu, puis je suis allé faire un tour dans les villages voisins. Les rizières labourées une première fois, avec leurs mottes sans herbe qui disparaissent presque dans l'eau soigneusement recueillie, sont affreuses à voir. Comme les cultivateurs y ont multiplié les petits tas de fumier, il en émane des exhalaisons fétides. Encore quelques semaines et des nuées de moustiques m'assiégeront dans mes chambres de papier. Il y a tout de même du pittoresque dans cette plaine transformée en une immense mare peu profonde. Où que je regarde, je vois partout des pêcheuses d'escargots. Gamines et jeunes femmes, la robe nouée autour des reins, le pantalon retroussé, avec une petite corbeille sous le bras gauche, vont par bandes irrégulières, enfonçant parfois dans la vase jusqu'au genou, le buste penché, le cou tendu comme des échassiers qui surveillent les mouvements d'un poisson pour le happer. Escargot vu, escargot pris. Sur les petits talus qui bordent les rizières, les pêcheuses ont placé des paniers plus profonds où elles vont vider leurs corbeilles pleines. Parfois, l'une d'elles, pour enlever un escargot plus gros à sa compagne qui avance la main pour le cueillir, se précipite, fait jaillir l'eau sale jusque sur la figure, glisse et s'abat dans la boue, sa proie à la main. Les disputes et les injures s'ensuivent.
    Vois moi cette espèce de gamine ! Ça n'est pas assez grand pour avoir un mari, ni assez solide pour se tenir debout... et il n'y en a que pour elle.
    Malgré ça, je le tiens et vous ne l'aurez pas.
    Garde-le, ainsi que le fumier qui pue dans ta robe. Tu verras ce que te dira ta mère.
    Du moins, mon mari ne me battra pas.
    Tiens, attrapé cette gifle, impertinente.
    Il n'est pas rare que, l'une poursuivant, l'autre s'esquivant, les escargots de la corbeille tombent à l'eau. Le souci commun de les repêcher impose au moins une courte trêve aux combattantes. Le soir, quand l'air commence à fraîchir et les reins à éprouver une sensation douloureuse, les pêcheuses vont s'asseoir le long des hautes chaussées qui traversent la plaine, font un tri rapide de leur butin, une toilette sommaire, placent bien d'aplomb le panier sur la tête et rentrent au village, en longues théories.
    A la maison ce sont des cris de joie. On va pouvoir se régaler demain ; à quoi bon laisser mariner les escargots ? Ils maigrissent, disent les cuisinières et n'auraient plus le goût du terroir. Elles les jettent tous à peine lavés dans une grande marmite, les font bouillir plusieurs heures, enlèvent les écailles et l'un n'attend pas l'autre dans les gosiers. Le lendemain, je vois arriver un petit garçon, ou une petite fille :
    Père, venez vite, mon petit frère va mourir.
    Je ne le savais pas malade.
    Ça l'a pris la nuit, tout d'un coup, ma mère aussi, mon père aussi.
    Est-ce que toi aussi tu nas pas mangé quelques escargots hier ?
    J'étais allé faire une commission ; quand je suis rentré il n'en restait presque pas.
    Bien t'en a pris, sans quoi toi aussi tu serais malade. Tiens, prends cela ; ça les guérira tous de leur indigestion.
    Que de fois j'ai guéri ces malades avec un purgatif ou un vomitif ! Mais ils sont incorrigibles. Leur goinfrerie est à peine vraisemblable. Quand on tue un cochon ou un chien dans une maison, il est bien rare que quelques membres de la famille n'avalent pas des osselets aussi volumineux que des fèves et puis ils trouvent drôle que ça soit lourd, là, dans la poitrine.

    ***

    18 avril. Si vous ne voulez pas griller comme l'été dernier, Père, m'a dit hier Gabriel mon servant, il faut que vous achetiez des stores, au marché.
    Mais ce n'est pas encore la saison.
    Justement. Voilà pourquoi ils seront bon marché. Les gens qui ont un peu d'argent d'avance et qui peuvent acheter quand ils veulent, ont tout avantage à se procurer l'hiver les marchandises d'été et l'été celles d'hiver.
    J'avais aussi une visite à faire au mandarin. Gabriel et moi nous partons pour le marché de Natjyou. A mesure que nous approchons de la ville, le chemin s'encombre de porteurs. Les fagots de bois, les planches, le charbon de chêne ou de pin, les longs bambous, les cochons, les poules, les oeufs, les poissons, les caisses ou les pièces de toile, tout se porte à dos d'homme. Nous avons rencontré des enfants de douze ou treize ans, qui, la veste ouverte, la figure rouge, paraissaient écrasés sous leur charge. Comme je demandais à l'un d'eux si c'était lourd, Gabriel me tire doucement par la manche :
    Ça ne se fait pas, me dit-il.
    Quoi ? Qu'est-ce qui ne se fait pas ?
    Les nobles ne se dérangent pas pour questionner les porteurs en route. Ce sont des gens que vous ne connaissez pas. D'ailleurs, bien que le fardeau soit lourd, en quoi le Père pourra-t-il l'alléger ?
    Alors tu crois qu'un missionnaire ne peut pas dire une parole de sympathie et d'encouragement à un petit porteur, qui me voyant passer sur mon cheval, m'envierait ma monture et en trouverait sa charge plus écrasante ? En quoi manquerais-je à ma dignité ?
    S'il n'y en avait qu'un, passe encore. Mais si le Père veut témoigner sa sympathie à tous les petits porteurs, nous n'arriverons pas au marché. Du reste, les gens ne comprendront pas que c'est par bonté que vous agissez ainsi.
    Je pense bien que mon Gabriel était un peu vexé que nous eussions passé devant plusieurs auberges sans boire un coup. On achète les stores et nous allons chez le mandarin, un Coréen, qui au milieu d'une conversation de banalités me dit tout d'un coup :
    Pourquoi ne bâtissez-vous pas un poste dans la ville même ?
    Par ce qu'il n'y a aucun chrétien ici, tandis qu'à Keiryang ils sont plus d'une centaine.
    Si vous aviez à Natjyou une belle résidence et une grande église, vous verriez, comme dans l'espace de quelques mois, les gens seraient nombreux à vouloir faire de la religion. Savez-vous où il y a le plus de mouches ? C'est là où le riz est le plus abondant et le meilleur. Ce n'est pas dans les maisons où il n'y a que des piments ou du poisson salé, qu'elles vont, mais plutôt dans les maisons riches. Les Coréens sont mouches. S'ils voient dans la ville une riche maison où on les accueille, ils s'y rendront en foule. Du reste, à la campagne vous n'avez comme chrétiens que de pauvres paysans ; ici vous auriez des nobles, des gens influents.
    Il me dit cela, sans la moindre bienveillance, avec un sourire sans expression et je sens qu'entre lui et moi il y a autant de distance qu'entre Hérode et Jésus. Il est curieux de ma soutane, de mon genre de vie, me laisse comprendre qu'il regarde comme anormal un homme qui vit sans femme.
    Sa pitié dédaigneuse finit par me déplaire et, coupant court aux banalités, je lui demande, avec un peu de chaleur dans la voix, si, malgré toute son intelligence, il ne peut comprendre que certains hommes, s'inspirant d'un idéal supérieur, puissent librement se décider à passer leur vie, uniquement appliqués à la culture morale et intellectuelle de leurs semblables.
    Oh ! Dit-il, je n'ai rien voulu dire qui pût vous fâcher. Je pense seulement que les Européens ont une volonté supérieure à la nôtre. Un Coréen aisé et sain de corps n'aurait pas assez d'énergie pour vivre comme vous.
    Je lui apprends, à son grand étonnement qu'il y a dans les treize provinces de Corée des prêtres coréens qui se soumettent volontairement à la même discipline morale et qu'ils ont renoncé, après de longues années de réflexion, au mariage, pour être plus libres dans leur ministère auprès de leurs compatriotes. Les yeux ronds de surprise, il cherche une réponse pour sauver la face et ne trouve que cette exclamation, celle que les païens font toujours en pareil cas
    Ah ça fait peur ! Ça me dépasse.
    Eh oui, ça le dépasse, ce petit mandarin de sous-préfecture. Les mains tendues vers le peuple pour recevoir des sapèques, les yeux fixés vers Séoul, d'où peut arriver un courrier porteur d'un ordre d'avancement, le coeur pris dans les voluptés des sens, il a été saisi de vertige quand il a vu, comme à la lueur d'un éclair, dans les paroles du missionnaire, un monde moral qui lui était inconnu. Il allume une cigarette, m'en offre une et je prends congé de lui.
    Si j'allais trouver ces nobles, ces riches influents dont il m'a parlé, je les surprendrais tous occupés de leurs passions. Renoncer à l'usure qui alimente la caisse des plaisirs ; renvoyer ces minois fardés qui, les yeux collés aux fenêtres des appartements intérieurs, guettent l'arrivée du maître ; cesser le culte superstitieux des ancêtres...... Que resterait-il alors peur vivre ? Dieu et votre âme.
    Dieu ! Mais nous aussi nous croyons qu'il existe un maître du Ciel, notre langue coréenne en fait foi. Quant à notre âme, c'est une chose bien précieuse tant qu'elle anime un corps jeune et plein de santé. Vienne la vieillesse, l'âme ne peut plus jouir des plaisirs de la vie. Vienne la mort, que devient l'âme ? Peut-on savoir ?
    Ah qu'il est difficile aux riches d'entrer dans le royaume des cieux ! Comme ils se trouvent bien, mollement couchés à l'ombre mortelle des plaisirs ! Qu'il est mal élevé ce missionnaire d'Occident qui voudrait les tirer de leurs songes enchantés !
    Sous prétexte de curiosité, je parcours le marché dans tous les sens, pour montrer ma soutane à ces païens qui ne l'ont sans doute jamais vue. Je ne puis bonnement monter sur une borne et me mettre à prêcher. Les gendarmes japonais m'amèneraient très poliment au poste pour voir si je ne suis pas frappé d'aliénation mentale. Tout ce que je puis faire, c'est d'exciter la curiosité. On questionne Gabriel, mon servant, sur ma personne. On apprend qui je suis, où je vis, pourquoi je suis venu en Corée. Il me semble, malgré certains éclats de rire qui accueillent les renseignements donnés par Gabriel et quelques gestes désordonnés de buveurs qui ont leur compte, que l'impression générale n'est pas hostile.
    C'est un pasteur américain.
    Mais non, c'est un homme d'Occident.
    C'est un missionnaire français.
    Qu'est-ce que c'est qu'un missionnaire.
    Ce noble n'a pas de femme.
    Est-ce possible ?
    Il vit dans une maison coréenne.
    Où ça ?
    Il doit être riche, car il ne gagne pas d'argent.
    Telles sont les réflexions que l'on fait sur mon passage. J'ai pitié de cette foule ignorante, mauvaise et bonne, comme l'est la pâte humaine sur toute la terre. Il y a là dedans des élus. Mon Dieu, vous seul les connaissez. Touchez leur cur ; mettez-les dans la voie qui conduit à la religion. Pour le moment, je ne puis que vous servir d'enseigne flottante. Amenez-moi les âmes, je les soignerai.

    Comme je suis obligé de m'occuper de tous les détails de ma vie ma sérielle, depuis les allumettes et l'orge de mon cheval, jusqu'à la cire qui m'est nécessaire pour dire la messe, je tâche, du haut de ma selle, en traversant le marché, de me renseigner sur le prix des choses. Je vois ce que je puis avoir de sucre, de charbon, de pointes, de toile, pour dix ou vingt sous. Là, en écoutant marchander deux châtaignes, j'ai compris la valeur d'une sapèque Jusqu'ici je n'acceptais de Gabriel que les comptes ronds, je lui laissais tous les diminutifs du sou. J'ai eu tort, peut-être.

    ***

    12 mai. Tout à l'heure, comme j'étais en train de déballer quelques petites choses apportées de Taikou, j'ai vu entrer dans la cour le charpentier protestant qui a aidé à bâtir l'école. Depuis le temps où je le raillais sur la résolution de ne plus boire de vin ni de fumer, qu'il avait prise à Koangtjyou, mais qu'il n'avait jamais voulu tenir, nous sommes deux amis. Ces grands enfants de Coréens, la première fois qu'ils viennent à vous, saluent le front à terre et n'osent pas lever les yeux. Si on veut leur faire garder les distances, rien de plus facile. Ils seront respectueux jusqu'à la servilité, d'un respect extérieur qui n'exclut pas au fond de leur coeur la haine, le mépris orgueilleux de l'Européen. Que si, au contraire, on leur témoigne cette bienveillance du coeur qui déborde dans les gestes, autant que dans les paroles, ils s'apprivoisent très facilement et ont toujours « quelque chose à dire au Père ».
    Etes-vous occupé ? Me demande le charpentier ?
    J'ai fini de compter mes provisions.
    Qu'est-ce qu'il y a dans ces boîtes de fer ?
    Il y a du fromage, de la viande de conserve.
    Sont-ce vos parents qui, ayant tué un cochon, vous envoient cela ?
    Non ; il m'a fallu l'acheter.
    Est-ce que cette viande se conservera l'été ?
    Mais oui, si je la tiens au frais.
    Oh ! Les hommes d'Occident connaissent mieux que nous l'art de conserver ce qui est bon. Père, je suis venu pour vous demander dés renseignements.
    Je vous écoute.
    Au moins ne vous étonnez pas de mon ignorance. Il y a dans la Bible des choses que je ne comprends pas et dans les Evangiles aussi et jusque dans les Epîtres.
    Il y a en effet dans l'Ecriture sainte des passages difficiles. La doctrine y est souvent voilée de mystères et de figures. Les enfants n'y peuvent entendre grande chose. Il ne suffit pas d'être savant pour comprendre la Bible, et Luther, quand il se sépara de l'Eglise catholique, oublia d'emporter avec lui la clef de la Révélation écrite.
    Je m'attendais naturellement à quelques objections spécieuses comme en colportent certains catéchistes protestants, et lui ai demandé de me marquer dans le Nouveau Testament tout ce qui l'embarrassait. Voici donc la série de ces difficultés :
    « Une race méchante et adultère demande un signe, il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui du prophète Jonas.
    « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
    « A la fin du monde le Christ jugera les vivants et les morts.
    « Détruisez ce temple fait de main d'homme et je le rebâtirai en trois jours.
    « Pourquoi, aux noces de Cana, Jésus parle-t-il à sa mère comme à une femme étrangère ?
    « Qu'est cette pierre que les bâtisseurs avaient d'abord rejetée, et qui est devenue plus tard la pierre angulaire de l'édifice sur laquelle se sont brisés les méchants ?
    N'avez-vous pas d'autres difficultés ?
    Il y en a bien d'autres, mais pour le moment je n'y pense pas.
    Notre causerie a duré plus de deux heures. Mon catéchiste Paul lui traduisait en coréen familier mon langage un peu livresque. A chaque explication donnée, il faisait un signe profond d'assentiment. Mais l'expérience m'a appris à me défier de ces attitudes profondément convaincues qui cachent les pires insincérités. Tout d'un coup, notre conférence a pris un intérêt poignant, car il m'a paru évident que j'entendais le cri d'une âme anxieuse de son éternité.
    Ainsi donc, me dit-il, je ne puis pas être sauvé !
    Je n'ai pas dit cela.
    Peut-on passer un jour sans péché ? Je n'ai pas même reçu le baptême que les pasteurs américains donnent à quelques-uns d'entre nous. Pendant longtemps j'ai vécu comme un païen. Depuis que je fais du protestantisme, j'ai récité mes prières souvent, souvent aussi j'y ai manqué. Et puis d'ailleurs un homme, quel qu'il soit, peut-il vivre sans offenser Dieu ? Le charpentier catholique du village, qui travaille avec moi, me parlait souvent de la confession qui manque aux protestants, et je vois bien maintenant que c'est là le moyen de salut par excellence. Si vous saviez mon histoire, Père ! Voulez-vous que je vous la raconte ?
    Jusques là nous nous tenions debout. On s'accroupit ; il croise les jambes à la manière des statues de Bouddha et voici à peu près ce qu'il me dit :
    Avant que votre prédécesseur vint ici à Keiryjang, les pasteurs firent une tournée dans mon village et nous parlèrent de la religion de Jésus. Je n'avais jamais bien songé à mon âme. Mais aussitôt que j'entendis les pasteurs, je crus au fond de mon coeur ; j'achetai un livre de doctrine, l'appris et en enseignai ce que je pus à ma femme et à mes enfants. J'étais alors chef de village. Peu à peu, les gens prirent l'habitude de se réunir chez moi pour parler de religion ; mais je voyais bien qu'ils étaient plus préoccupés de sauvegarder leurs intérêts matériels que de sauver leur âme. Les pasteurs, pour nous encourager sans doute, nous avaient promis leur protection. En moins d'un an, tout le village fut protestant. Nous bâtîmes une maison de réunion et pendant quelques années j'essayai de former un groupe de croyants. « Puis vint la guerre avec les Japonais. La nuit nous avions la visite des soldats coréens, le jour les soldats japonais fouillaient nos maisons. Quelques habitants du village, les plus compromis, s'enfuirent, les autres se découragèrent ; la maison de réunion a été déserte pendant une année. Quand les Japonais, plus forts que nous, eurent rétabli l'ordre, je cherchai à reprendre ce que la guerre avait détruit. Mais les gens me disaient : « A quoi nous a servi de faire du protestantisme ? Laissons ça tranquille ; faisons de l'agriculture, mangeons, marions nos enfants et mourons. Tout le reste nous donnerait du souci mais aucun profit ».
    « Bien mieux, je sens dans mon village une hostilité sourde contre moi. On dirait que les habitants m'en veulent parce que j'ai essayé de les arracher à leurs superstitions. Aussi voilà ce que j'ai résolu : Je vais vendre ma maison, mes champs, mes rizières et je viendrai habiter ici à l'extrémité du village. Car je vous assure, Père, que moi je songe à mon âme, à celle de ma femme et à celle de mes enfants. Si je mourais, ils retourneraient tous aux sacrifices et au culte des ancêtres. Je ne vous demande ni des champs, ni des rizières, je sais que vous n'en avez pas. Donnez-moi seulement un catéchisme que je vous paierai à la fin du mois. Je l'apprendrai de mon mieux et j'espère que vous me baptiserez avant la fin de l'année».
    Voilà, me semble-t-il, une âme de bonne volonté. Pourvu qu'il persévère dans son dessein, ce protestant fera un excellent catholique. Je reconnais sa sincérité, non pas à son émotion extérieure, non pas aux larmes qu'il essuie bien ostensiblement, mais aux efforts qu'il a faits pour instruire sa femme et ses enfants. Du reste, le charpentier catholique, Luc, qui le connaît depuis longtemps, m'a raconté que ce catéchumène veut que les prières du soir et du matin se fassent cher lui régulièrement, avec sa famille. Quand il travaille avec les camarades loin du village, il se lève avant les autres et se couche après, pour fumer une pipe de plus, dit-il, en réalité pour dire sa prière. Dimanche je vais recommander à mes chrétiens, aux petits enfants surtout de bien prier pour sa conversion. La Sainte Vierge, qu'il honore au fond de son coeur et qu'il invoque avec l'Ave Maria appris du charpentier catholique, ne peut pas laisser à ses seules forces ce brave homme en marche vers le ciel, mais retenu par bien des difficultés de détail.

    ***

    13 mai. Tout à l'heure, du seuil de ma porte j'ai assisté à l'enterrement de Co Monique, la mère de Justine. Le cortège funèbre s'en allait lentement sur la chaussée qui traverse les rizières. Les chrétiens guidés par le catéchiste psalmodiaient les prières des morts. Le matin, il avait plu et comme l'atmosphère restait très humide, cette lente psalmodie, où les voix enfantines mettaient une note de tendresse, s'entendait de tous les coins du village. Les païens devaient se dire que les enterrements chrétiens sont plus beaux que les leurs.
    Monique était une bonne chrétienne, encore qu'elle eut la langue un peu longue. D'ailleurs, ce défaut tenait un peu à son métier de couturière. Elle ne calomniait pas les gens et même laissait de côté les vilaines médisances. Elle avait de l'influence sur quelques jeunes chrétiennes, dont elle connaissait toutes les ruses pour mettre un brin d'élégance à leur toilette, et ses petits sermons, que soulignait une fine menace de son index, avaient plus d'efficacité que les miens.
    Je sais qu'une telle ne veut pas, malgré vos observations, apprendre son catéchisme, me dit-elle un jour. Dimanche prochain, dites-lui dans le tuyau de l'oreille que sa belle-mère saura bientôt comment elle s'est procurée le ruban de son chignon.
    Le dimanche d'après, en effet, sans m'approcher jusqu'au tuyau de l'oreille, je fis remarquer à cette chrétienne qui n'avait pas su sa leçon, que sa belle-mère lui avait donné un bien joli ruban. Elle ne rougit pas, car les Coréens ne savent pas rougir, mais au tressaillement qui l'agita, je compris que Monique était renseignée. Elle essaya de balbutier quelques explications confuses, puis devinant peut-être mon intention, elle me dit les yeux subitement pleins de larmes :
    Père, je vous promets qu'à partir de dimanche prochain, je saurai le catéchisme.
    Eh bien ! On verra.
    Elle prit ma menace déguisée si bien au sérieux, qu'en effet, depuis ce jour-là, sa récitation fut plus abondante et meilleure. Pourtant son petit ruban ne cachait rien de bien grave. Pour se le procurer, elle avait vendu à l'insu de sa belle-mère acariâtre et avare quelques poignées de riz.
    Monique, toute néophyte qu'elle fût, a élevé très chrétiennement ses enfants. Encore païenne, elle me demanda conseil pour le mariage de sa fille aînée, païenne aussi, mais ne m'écouta pas. Aussi quand elle se sentit gravement malade, elle disait à sa parenté :
    Ah ! Que j'ai eu tort de suivre vos conseils ! Je vais mourir et mon gendre est encore païen !
    Mais Dieu a eu pour agréable ce souci surnaturel de moribonde, j'en suis convaincu ; car tout à l'heure, le gendre, un chapelet à la main, suivait pieusement lé cortège ; puis il est venu avec Simon son beau-frère et m'a promis qu'avant un mois, malgré le travail, il aura tout appris, Pauvre Simon ! Là où en costume de fiancé, il y a à peine quelques mois, il s'avançait souriant sur sa chaise portée par de gais compagnons un peu éméchés, par là aussi, on portait aujourd'hui le cercueil de sa mère. Il suivait en costume de deuil. Plus de pantalon ni de redingote blanche en soie, une casaque en grossière toile jaune et sur la tête un affublement grotesque. Et là-bas à Quelpaert, Justine ignore qu'elle est complètement orpheline. Comment lui apprendre ce deuil ? J'en chargerai sa cousine qui a pour elle une affection spéciale.
    Ce soir, comme s'il était arrivé exprès pour faire trêve aux tristesses de la journée, un chrétien venu de loin me raconte l'histoire suivante après des préambules et des excuses et des gestes embarrassés n'en finissent pas :
    « Il y a quelques mois j'étais en train de fouiller un dernier recoin de la montagne, lorsque par la grâce de Dieu et de la sainte Mère Marie, je découvris une racine d'insam qui, si je tiens compte du temps employé à la chercher, valait plus de quarante yens. Ma première pensée, que ne l'ai-je suivie ! Fut de l'apporter au Père, puis je réfléchis que sans doute le missionnaire n'accepterait pas mon cadeau, qu'il me conseillerait de vendre cette racine pour m'acheter du riz et rebâtir la maison de réunion.
    « J'allai trouver un riche coréen de Tamiang, et lui proposai de m'acheter ce remède précieux. A peine l'eut-il vu : « Combien en veux-tu, me dit-il ?
    Voyez vous-même si cela ne vaut pas cent yens. Longtemps nous débattîmes le prix et déjà je voulais lui laisser ma racine pour vingt yens, lorsqu'il se ravisa soudain : Sans doute, tu n'a pas dîné ?
    Pas encore, mais comme je suis venu directement de ma maison qui est à cinquante lys, j'ai grande envie de le faire, et si vous vouliez me payer tout de suite, ce serait bien.
    Ecoute, je vois que tu es un homme à qui l'on peut se fier. Connais-tu quelqu'un à Tamiang ? N'as-tu aucun parent parmi les riches ou les nobles de la ville ?
    Je ne connais personne et n'ai ici aucun parent.
    Pas même parmi les gendarmes ? J'ai ouï dire qu'il y en a un qui habitait autrefois de ton côté. Il porte le même nom que toi.
    C'est sans doute vrai, comme vous dites, mais nous ne sommes pas parents.
    Eh bien, comme tu n'as dans la ville personne qui puisse te recevoir, tu serais obligé d'aller à l'auberge. Or je crains pour toi les voleurs. Ne vaut-il pas mieux te reposer ici dans mon salon ? On va t'apporter une table de riz, du bon vin et une excellente pipe.
    Comme je le remerciais de toutes ses bontés qui me rendaient confus :
    C'est que, vois-tu, ajouta-t-il, tu m'inspires de la sympathie, je veux te régaler comme mon hôte. De plus, je vais te dire franchement ma pensée. Ton insam n'a pas encore vieilli. Il peut être excellent et dans ce cas il vaut plus de cinquante yens, comme aussi n'être pas de bonne qualité et tu avoueras toi-même que vingt yens, ce serait trop payé. Pendant que nous causerons, ma femme va me faire une infusion de ce remède et comme je suis un connaisseur là-dessus, je te paierai en conséquence. Veux-tu te fier à moi comme je me fie à toi ?
    « Comme il me recevait bien je n'osai dire non, malgré un doute qui me venait.
    « Il me fit dîner avec lui, puis au bout de quelques heures, comme je sommeillais, pris de fatigue, car je vous assure, Père, que je n'avais pas bu beaucoup de vin, mon hôte, appelé de l'intérieur, s'en alla dans une autre chambre, me laissant ce qui restait d'insam non infusé. Quand il rentra, sa figure était rouge comme une robe de jeune fille et je vis bien que mon remède était excellent. Seulement je n'avais plus à la main le morceau que je tenais tout à l'heure avant de m'endormir. Je fouillai dans mes poches et une sueur froide me vint aux tempes ainsi que la colère. Oubliant tout respect, je lui dis :
    On vient de me voler dans votre maison, rendez-moi mon insam et payez-moi ce que vous en avez bu.
    La colère le prit lui aussi.
    Coquin, répliqua-t-il, suis-je un voleur moi ? Quelqu'un t'aura vu entrer chez moi et il a profité de ton sommeil pour te dérober le remède. Quant à ce que je t'en ai pris tout à l'heure, oseras-tu me réclamer de l'argent ? D'abord tu m'as menti, ton insam est venu dans ton jardin et non en terre de montagne ; aussi n'a-t-il aucune efficacité.
    « J'eus beau insister et supplier, rien n'y fit. De guerre lasse, je résolus d'aller porter plainte à la police. Mais voilà qu'au moment où je sortais, un gendarme entra qui, je ne sais pourquoi, après quelques mots du richard et des clignements d'yeux, fut tout de suite au courant de l'affaire. Il commença par me dire des injures et me tua à demi. Puis comme je n'avais plus ma présence d'esprit, on me fit signer un billet où ils avaient écrit que j'avais reçu tout mon argent.
    Et tu l'as signé ?
    Fallait-il que je me laisse tuer, Père ?
    Voyons, quand est-ce que ça s'est passé ?
    Il y a juste trois jours.
    Alors on doit voir les marques des coups que tu as reçus. Montre-les moi devant témoin.
    Oh ! Père, je ne vous ai pas dit qu'on m'ait tué. On voulait le faire et j'ai préféré apposer mon cachet au bas du billet.
    Mon indignation qui grandissait peu à peu s'envole en un éclat de rire. Mais le chrétien me regarde étonné :
    C'est ainsi que le Père prend part à mes peines ?
    Tu les racontes si drôlement que je ris malgré moi. Que veux-tu que je fasse ?
    Que vous m'aidiez à percevoir mon argent, ne serait-ce que dix ou vingt yens. J'ai l'intention, bien que je ne sois pas de votre district, de contribuer, moi aussi, à bâtir la chapelle de Keiryang.
    Sa courte péroraison serait moins fine, si j'avais cru le bonhomme moins bête. Le renvoyer avec son chagrin, je n'ose. D'autre part, que faire ? Rien de plus simple : présenter une plainte au sous-officier japonais de Tamiang qui sûrement fera une enquête. Suivra-t-il mon conseil ? Ces pauvres Coréens ! Ils tremblent devant le plus intime représentant de l'autorité. Ils tremblent devant un riche. Ils tremblent toujours. Seraient-ils donc toujours coupables ?

    ***

    25 mai. Hier au soir, à onze heures, j'achevais de faire passer le dernier examen de catéchisme. Pendant que mon cuisinier Antoine balayait la chambre et lavait le parquet à l'eau chaude pour tuer les poux oubliés, je suis sorti devant ma cour. Il m'eût été impossible de dormir à cause du feu que je sentais aux tempes. L'envie m'a pris de m'engager dans le sentier qui serpente à travers les champs d'orge. Arrivé près de la grande pierre aux superstitions, il m'a semblé voir émerger une tête au-dessus du talus. Je me blottis dans l'ombre de la pierre et je guette. Quelques moments après, un enfant descend du champ supérieur en rampant jusqu'au sentier. Il tourne la tête de tous côtés et n'apercevant personne, tousse légèrement. Une femme descend à son tour attache un paquet au-dessous de sa poitrine et passe à quelques pas de moi. Je crie doucement : « Au voleur ! » La femme prend le trot, l'enfant pousse un cri et tombe à terre. Je m'avance vers lui en toute hâte : « N'aie pas peur, lui dis-je. Je suis le Père ».
    Le gamin se rend compte en effet que c'est le missionnaire : « Maman ! Revenez, c'est le Père, crie-t-il ». La mère retourne sur ses pas. Je la reconnais très bien au clair de lune. C'est une païenne d'une trentaine d'années que son mari a abandonnée en lui laissant un enfant de sept ans et un bébé.
    Sauvez-moi la vie, me dit-elle.
    Comment puis-je vous sauver la vie ?
    Ne me dénoncez pas.
    Je n'aime pas les voleurs.
    Je n'ai jamais rien volé au Père.
    Qui me l'assure ? Cette nuit c'est le tour d'un tel ; demain ou plus tard ce sera le mien.
    Père, mon petit garçon qui est là et à qui vous avez si souvent donné des gâteaux, n'a rien mangé depuis hier au soir. A la maison j'ai laissé mon bébé malade. Je n'ai plus une goutte de lait. Sauvez-moi la vie. Si vous me dénoncez, les gens du village me chasseront. Jusqu'ici, depuis que mon mari m'a abandonnée, j'ai vécu de mon travail et de quelques épis d'orge dérobés dans les champs des riches. Je n'ai pas commis d'autre faute. Car, bien que je ne sois pas catholique comme ma cousine, je sais qu'il y a une chose qu'il ne faut pas faire. On me l'a proposée cette chose-là vous savez... c'est... Le Père veut-il que je lui dise le nom de cet homme ?
    C'est inutile. Une voleuse dirait-elle la vérité ?

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1917, n° 118.

    Je mets dans ma voix toute la dureté possible, car la pitié m'envahit au point que j'admire cette pauvre femme. Je voudrais lui mettre dans la robe tous ces épis d'orge qu'elle ne peut emporter. A ce moment je regrette de n'avoir pas un champ, à moi, pour qu'elle puisse me voler chaque nuit. Tremblante, elle saisit un pan de ma soutane et murmure : « Sauvez-moi la vie ! » Ah que j'aurai bien mieux fait d'aller me coucher tout de suite ! Instinctivement je recule d'un pas, je mets la main à la poche :
    Tiens, petit, voilà pour t'acheter du sucre où une tasse de riz.
    Je savais bien, dit la mère, que le Père n'est pas un homme comme les autres. Voyons, combien te donne-t-il ? Ça vaut combien de sapèques ?
    Je n'en sais rien. Vous verrez ça demain matin. Ne craignez rien pour cette fois ; je ne vous dénoncerai pas. Mais ne faites jamais cette vilaine chose dont vous me parliez tout à l'heure. Quand vous n'aurez absolument rien à manger, venez à la mission, en plein jour.
    Ah ! Père comment pourrais-je paraître de jour devant vous ?
    Ça vous regarde. La nuit les portes sont fermées. Allons, ramassez votre paquet et rentrez au village sans faire aboyer les chiens.
    Mais, Père, je n'ai rien pour vous remercier.
    Allez vous en, on vient.
    En effet un homme montait de la chaussée, de nouveau j'entre dans l'ombre de la pierre aux superstitions et j'observe. Au moment où il passe devant moi, je reconnais un des trois paysans les plus aisés du village. Il tousse légèrement, grimpe le talus qu'a descendu la femme tout à l'heure et entre dans le champ. D'une main il tient sa redingote blanche pour l'empêcher de flotter, et de l'autre il écarte soigneusement les épis d'orge. Je l'entends trois fois appeler un nom presque à voix basse. Il reparaît bientôt et, déçu sans doute, il grommelé : « Trop tard ! »
    Intrigué, je sors de ma cachette avec l'air de rentrer tout naturellement chez moi. Quand le bon homme m'aperçoit, j'étais à deux pas de lui. D'un bond il se met à l'écart, puis se ravise :
    A cette heure-ci, le Père se promène ?
    Oh ! C'est vous ? Oui, je prends le frais.
    Vous m'avez fait une peur !
    Vous prenez le frais vous aussi ? Est-ce qu'il n'y a pas de rosée dans les champs d'orge, à cette heure ?
    Il doit y en avoir, mais ça ne fait rien. J'étais dans le chemin quand vous veniez vers moi. La peur m'a fait monter sur le talus.
    Ah ! Vraiment ?
    Le Père devrait bien tirer quelques coups de fusil la nuit pour effrayer les voleurs. Depuis quelques jours je me suis aperçu qu'on me vole des épis d'orge et comme ce sont toujours les plus mûrs qui disparaissent, je suis convaincu que c'est quelqu'un du village.
    C'est donc le nom du voleur que tu appelais au milieu du champ ?
    Le Père a-t-il entendu ?
    Pas très bien. Mais si tu as des soupçons, il faut avertir la police et monter la garde.
    Sans doute, mais le voleur raconterait des choses qui ne sont pas vraies, et les gens du village se moqueraient de moi. Je m'en vais ; bonne nuit, Père.
    Prenez bien garde,
    En rentrant je trouve la chambre propre, la couverture étendue et le traversin de bois. Mais au lieu de me coucher je tourne autour de mon lit en me creusant la tête. La pensée va et vient : si je lui avais laissé dire le nom qu'elle avait au bout des lèvres ! Bah ! À quoi bon ? Si je l'avais poussée un peu plus ! « Le voleur raconterait des choses qui ne sont pas vraies ». Qu'est-ce que ça veut dire ? Y aurait-il concordance ? M'a-t-elle menti ? Il y a donc plus que les renards, les belettes et les tigres à chercher de nuit leur proie. Laissons ça tranquille ; le Bon Dieu sait. L'aumône couvre une multitude de péchés. Ce soir n'en aurait-elle empêché qu'un, elle n'en serait que mieux faite.

    ***

    28 mai. Ce matin, j'ai 'dit la messe pour le repos de l'âme de Ni Louis, mort avant-hier et je ne cesse de réfléchir à la justice de Dieu. Louis était un brave homme. Il fut le premier à se faire catholique et il eut à vaincre une certaine résistance de ses parents. Mais depuis son baptême qu'il reçut d'un coeur croyant et non pour obtenir la protection du missionnaire, il était retombé dans une indifférence, ou plutôt dans une apathie religieuse qui me donnait des soucis pour son salut. Lorsque je lui disais, le dimanche :
    Et votre femme, quand sera-t-elle chrétienne ?
    Puis-je le savoir ? Répondait-il. Plusieurs fois je l'appelai chez moi et là, sans témoins, j'essayai de secouer sa torpeur par tous les reproches possibles, mais lui m'opposait une placidité imperturbable.
    N'ai-je pas raison, voyons ?
    Mille fois, Père.
    Si vous veniez à mourir, vos deux enfants qui ne savent rien en fait de doctrine, ne redeviendraient-ils pas païens ?
    Ce n'est que trop vrai. Pourtant je crois que Cyr, le petit, apprendra bien son catéchisme. Quant à l'autre il ne veut pas apprendre même à lire ».
    Toutes nos séances se terminaient ainsi : il courbait la tête sous mon indignation, me suppliait de ne pas me fâcher et me promettait d'être plus diligent à instruire sa femme et ses enfants. Il n'en faisait rien. De guerre lasse je promis une récompense à la femme du catéchiste pour le jour où la mère du petit Cyr serait baptisée et voilà deux mois que c'est fait. Une semaine après, Louis tombe malade et en quelques jours se trouve en danger de mort. Le matin où je lui portais le saint Viatique, les enfants chrétiens marchaient devant avec mon servant de messe qui faisait tinter la clochette. Les hommes suivaient un à un, de sorte qu'à cause de l'étroitesse du sentier nous formions une longue procession. En arrivant aux premières maisons du village, les gamins païens que je rencontrais, au lieu de me crier Simpou ! Simpou ! Comme c'est leur habitude, sachant que je portais le Bon Dieu, se rangeaient de côté, silencieux, ou se j'oignaient aux camarades chrétiens. Quant à Marcel, le fils aîné de Louis, qui a treize ans, dès qu'il me vit arriver au coude du sentier, à quelques pas de la cour, il s'enfuit à toutes jambes.
    Le saint Viatique donné, comme j'essayais d'exciter quelques pieux sentiments dans l'âme du malade, je lui demandai où était son fils aîné, Il regarda péniblement de tous côtés, fit appeler sa femme et lui dit :
    Est-ce que le grand est allé faire une commission ?
    Non, il s'amuse avec les autres garçons. Deux larmes vinrent aux yeux de Louis. Il me prit la main convulsivement :
    Père, j'ai mal fait. Le bon Dieu me punit.
    Hélas ! Le Bon Dieu lui réservait une autre punition qu'il ne put voir des yeux du corps. Hier matin, ce même fils aîné, pendant qu'avant les préparatifs de l'enterrement les chrétiens priaient à la chapelle, faisait des superstitions avec sa grand'mère dans la chambre des femmes. Sans le catéchiste la parenté de Louis s'apprêtait à faire des funérailles païennes. Et maintenant, qui va prier pour l'âme du mort ? Est-ce sa femme qui, ces jours derniers, prévoyant ce qui arriverait regrettait d'être chrétienne, parce que le Père ne lui donnera sans doute pas la permission de se remarier avec un païen ? Sera-ce son fils aîné Marcel qui me fuit toujours, parce que je le gronderais de son ignorance ?
    Je crois bien qu'en dehors du souvenir que je donne chaque jour aux morts de Keiryang, Louis n'a rien à attendre de personne. Justice de Dieu !

    (A suivre).
    1917/286-304
    286-304
    Corée du Sud
    1917
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