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Désir du Ciel

Désir du Ciel
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    Désir du Ciel

    Le fait, absolument véridique, que je veux vous narrer s'est passé dans la Mission de Tôkyô, à Ueda, petite chrétienté commencée aux temps héroïques où nos anciens, dûment munis d'un passeport, s'en venaient un soir avec un catéchiste essayer de fonder une chrétienté. Devant une auberge que le patron avait consenti à louer pour la soirée on hissait deux grosses lanternes avec inscriptions transparentes annonçant une conférence et, vers les 8 heures et souvent plus tard, s'amorçait une séance d'apologétique. Qui répondait à l'invitation ? Quelques curieux venus pour voir cet Européen parlant leur langue ; d'autres, désireux d'entendre du nouveau ; enfin quelques bonzes flairant déjà le danger.
    La première fois qu'un missionnaire et son catéchiste se présentèrent à Ueda, une douzaine de gaillards à l'air résolu vinrent s'asseoir sur les nattes. Le Père se réjouit :
    Messieurs, soyez les bienvenus ; installez-vous, s'il vous plaît, aussi confortablement que possible.
    Et ces messieurs de s'installer confortablement, en effet, non pas face au conférencier, mais tournés vers la porte d'entrée. Après ceux-là les curieux commencèrent à arriver, un par un ou par groupes, quittèrent leurs sandales de bois pour monter sur les nattes, puis soudain, un par un ou par groupes, firent demi-tour sans mot dire et disparurent. Pour la douzaine d'auditeurs demeurés courageusement la séance commença. Comment finit-elle ? Lhistoire ne le dit pas ; mais lorsque tous étant partis, le Père se renseigna auprès du patron :
    Ah ! Oui, ces messieurs ; mais ce sont les bonzes des temples de la ville venus pour voir ceux de leurs paroissiens qui viendraient s'enquérir de ces nouveautés d'Occident.
    Malgré cet essai peu encourageant, la tentative fut renouvelée ; peu à peu quelques dizaines de braves gens se laissèrent gagner, une petite chapelle fut bâtie, puis une maison pour le catéchiste, qui, tout en soignant son jardin et ses ruches, parlait de religion à tout venant, pendant de longues heures même, quand l'occasion se présentait. Et voilà qu'un soir sur les 10 heures un coup de sonnette retentit. Une visite à cette heure de la nuit n'est pas chose déplacée au Japon : on peut encore converser à loisir. La visiteuse était une servante, qui, sans entrer dans la maison, tout d'une haleine s'acquittait de sa mission.
    Sensei (professeur), mon maître m'envoie vous prier de venir le voir immédiatement. C'est une impolitesse et un manquement aux convenances que d'oser vous déranger à pareille heure et par le froid qu'il fait, mais il s'agit d'une affaire urgente et mon maître m'a chargée de vous conduire : la maison n'est qu'à quelques minutes d'ici.
    A 10 heures du soir! Une affaire urgente! Un païen inconnu!.. Enfin, on ne sait jamais...
    Et, enfilant son manteau à larges manches, le catéchiste suivit son guide.
    C'est ici : passez, maître ; on vous attend.
    Et la servante entre ouvrait une porte en treillis de bambous.
    C'était vrai, on attendait. Un homme d'une cinquantaine d'années, accroupi sur les nattes près de son brasero, s'excusait longuement:
    Vraiment, sensei, j'ai été bien impoli envers vous. Voilà déjà bien longtemps que je n'ai pas craint d'abuser de votre bienveillance, et depuis lors je ne vous ai plus donné signe de vie. Vraiment je ne sais comment...
    Et, tandis que se déroulaient les phrases rituelles consacrées par un immémorial usage, le catéchiste, tout en rythmant ses gestes sur ceux de son interlocuteur, cherchait dans sa mémoire...
    Mais oui, parfaitement : c'était l'un de ceux qui étaient venus quelquefois s'entretenir avec lui des choses de la religion, il y a bien longtemps déjà, puis qui, un beau jour, sans raison, avait cessé ses visites.
    Et à son tour il s'excusait :
    Mais comment donc ? Inutile de vous excuser : ce serait plutôt à moi de vous présenter des excuses pour n'être pas venu une seule fois m'informer de votre santé.
    La présentation était finie et, assis devant l'interlocuteur dont visiblement les nerfs du visage se crispaient de plus en plus, le catéchiste attendait.
    Donc, maître, voici. Tous ces temps-ci je me suis livré à une série de réflexions sur les sujets dont nous avons parlé ensemble autrefois : le sens de la vie, notre condition présente, la vie future... Et ma conclusion a été que réellement cette vie présente ne vaut pas la peine d'être vécue : tout, en effet, y est transitoire : la santé, le succès, l'estime des hommes... Aussi j'ai décidé d'en finir avec cette vie de passage pour aller jouir dans l'au-delà du bonheur que vous nous promettiez. Alors, au lieu d'attendre, qui sait ? Peut-être encore longtemps, c'est ce soir que je veux partir. Mais, comme vous nous disiez que le billet d'entrée pour le ciel c'est le baptême et que sans lui on resterait bel et bien à la porte, je vous en prie, baptisez-moi et tout de suite, car je sens que je m'en vais. J'ai absorbé tout à l'heure une bonne dose de « mort-aux-rats » et dans quelques minutes il sera trop tard.
    En entendant cette confession, le catéchiste, qui heureusement était aussi infirmier, avait bondi, contre toutes convenances et politesses et, prenant dans ses bras son interlocuteur ahuri, il courait déjà vers la pharmacie la plus proche :
    Vite, un contrepoison !
    Il était juste temps, car l'homme perdait connaissance ; quelques minutes de plus et c'eût été trop tard.
    La convalescence fut longue et lorsque, tout danger écarter, le malade eut retrouvé ses facultés, à son sauveur venu en visite il ne put se retenir de dire:
    Maître, qu'avez-vous fait en m'empêchant ainsi de partir ? J'avais tout arrangé : le poison, vous venant de suite, le baptême et immédiatement le ciel! Heureux pour jamais, près de Dieu !...
    Malheureux, il t'aurait bien reçu, le bon Dieu! Tu ne sais donc pas qu'il a défendu de se donner la mort ?
    ...??
    Et, racontant cette histoire au missionnaire, le catéchiste ajoutait en guise de conclusion :
    Que voulez-vous, Père, il avait cessé de venir avant l'explication des Commandements de Dieu !...

    J. LARRIEU,
    Missionnaire de Tôkyô.

    1937/154-158
    154-158
    Japon
    1937
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