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Départ mission 2

III. DE MASULIPATAM A AJUTHIA (1) (26 mars-22 août 1662)
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    III. DE MASULIPATAM A AJUTHIA (1)



    (26 mars-22 août 1662)



    Mgr Lambert de la Motte et ses deux compagnons de voyage, MM. de Bourges et Deydier, arrivés à Masulipatam, sur la côte orientale de l'Inde, le 6 mars 1662, y séjournèrent vingt jours. On se rappelle qu'étant en Perse ils avaient envisagé la possibilité de se rendre de là directement en Chine par le Népaul et le Boutan, lorsqu'on leur apprit que les débouchés de cette route étaient tenus par les Tartares. Mais, de la Birmanie où ils allaient aborder, n'y avait-il pas une voie de terre vers la Chine ? Renseignements pris, ils eurent l'assurance qu'en vingt jours de marche il était possible de gagner l'Empire du Milieu en partant d'Ava, capitale du royaume d'Ava et Pégou (l'actuelle Birmanie), mais que le roi interdisait l'usage de cet itinéraire, craignant que s'il venait à être connu des Tartares venus du Nord, ceux-ci, après avoir traversé la Chine, ne l'empruntassent pour envahir ses propres Etats. De récents événements viennent de rendre un regain d'actualité à cette Roule de Birmanie que cherchait à utiliser Mgr Lambert de la Motte.



    1. Première partie du, voyage, pp. 8 et suiv. Deuxième partie, pp. 65 et suiv.



    Une fois de plus, les voyageurs se résignèrent à se diriger vers le Siam. Ils s'embarquèrent sur un voilier turc pour la traversée du golfe de Bengale, et atteignirent Mergui en trente-trois jour d'une navigation douce et sans tempête, mais retardée par d'ennuyeux calmes. Ajoutez à cela que le pilote portugais, peu habile, ayant à choisir parmi ses matelots un pilote en second, avoua qu'il avait pris le plus ignorant, de crainte « d'avoir un maître au lieu d'un compagnon ». Aussi mal conduit, le vaisseau faillit aller s'échouer sur les côtes des Iles Andamans, dont les habitants avaient la fâcheuse réputation de massacrer sans pitié les étrangers qui y abordaient, « faisant aussitôt bonne chère de ceux qu'ils avaient tués ».

    Le port de Mergui fut atteint le 28 avril. I1 était, à cette époque, possession siamoise, et l'on savait que le monarque du Siam était accueillant pour tous les étrangers : donc, pas de difficultés à envisager de ce côté. Mais il était indispensable de se munir de passeports avant de remonter la rivière vers Ténasserim. Là, les missionnaires reçurent, du 19 mai au 30 juin, une cordiale hospitalité au logis du P. Cardoza, jésuite portugais, qui leur demanda, en échange, d'administrer une des deux paroisses dont il avait la charge. Ce bon religieux, instruit de la qualité d'évêque de Mgr Lambert, le pria de conférer le sacrement de confirmation les mercredi et samedi des Quatre Temps de la Pentecôte.

    Restait à traverser, d'ouest en est, la péninsule, pour rejoindre l'embouchure du fleuve Ménam, voyage qui s'effectua tantôt en barque, sur les rivières navigables, tantôt en charrettes traînées par des boeufs. Le mois de juillet fut employé à remonter la rivière de Ténasserim, au cours rapide et entrecoupé de chutes. Les pirogues de dimensions réduites (6 à 7 mètres de long) creusées dans un seul tronc d'arbre, couvertes d'un toit de feuilles, étaient heureusement assez robustes, mais n'échappaient pas toujours au naufrage, lorsque, ne pouvant « rompre l'impétuosité de l'eau qui passe entre les rochers et coule comme celle des écluses de nos moulins », elles allaient à la dérive. Mgr Lambert et M. Deydier en subirent l'expérience : l'embarcation, emportée par le courant, vint heurter un grand arbre renversé en travers du cours d'eau. Mgr de Bérythe, avec son compagnon, put se maintenir à califourchon sur le tronc ; « il eut le loisir d'avoir une extrême complaisance de ce naufrage arrivé par l'ordre de la divine providence et de voir couler à fond leur bateau ». Une bonne partie des caisses et ballots avait été arrêtée par les branches de l'arbre. Non sans peine, on parvint à les repêcher et les déposer dans une autre barque venue au secours. Mais les passeports avaient disparu. M. Deydier dut retourner à Ténasserim pour en obtenir de nouveaux.

    Le 29 juillet, les missionnaires quittent leurs pirogues pour des charrettes « bien plus propres à tourmenter les voyageurs qu'à les soulager. Ces machines n'ont, par l'endroit le plus: large, que trois pieds et un peu moins par le plus étroit ; il faut s'emboîter là-dedans, et elles sont posées sur un essieu qui passe au travers de deux grandes roues, lesquelles, venant souvent à se renverser à cause de l'inégalité des chemins, la charrette n'est plus tirée par le mouvement de la circonférence de la roue, mais par l'extrémité du moyeu ; alors il se rompt toujours quelque pièce de cette méchante machine, ce qui retarde extrêmement le voyage ».

    Un autre incident est relaté par M. de Bourges : Mgr de Bérythe voulut un jour mettre le holà à une querelle intervenue entre ses conducteurs et d'autres charretiers pris de boisson, qui ne voulaient pas laisser passer ceux des missionnaires ; « il reçut d'un de ces ivrognes trois coups d'un gros bâton pour lesquels il eut beaucoup de joie, parce qu'il les recevait par l'ordre de la divine providence, ayant ainsi le bonheur de souffrir quelque chose en accomplissant les devoirs de sa vocation ».

    C'est dans ce même esprit que les trois apôtres acceptent les incommodités d'un pareil voyage. Dans les fonds marécageux, ils sont assaillis par les sangsues dont il est difficile de se garantir, puisque leurs morsures étant sans douleur, le patient s'aperçoit seulement de leur présence lorsque pieds et jambes sont déjà couverts de sang. Ils s'estiment heureux lorsqu'ils n'ont à subir « que la persécution de certaines petites mouches fort piquantes, qui paraissent aussitôt que le soleil est couché et ne s'en retournent que sur les sept à huit heures du matin. Durant tout ce temps-là, il n'est pas possible qu'un homme puisse dormir, parce qu'on est perpétuellement occupé de se défendre de la guerre que font ces petits animaux dont le nombre est infini ».

    Dangers plus graves de la part des tigres, rhinocéros, buffles sauvages, éléphants, ces derniers surtout, que rien n'épouvante : « Quand on en fait rencontre, il ne faut ni leur résister ni s'enfuir; on se tient paisiblement, ou l'on s'écarte tant soit peu du chemin. Souvent cet animal, sans prendre garde aux personnes, continue sa route, rompant avec sa trompe les extrémités des branches des arbres. Que s'il vient droit à vous, la pratique est de lui jeter par terre quelque chose, comme un chapeau, une casaque ou quelque linge qu'il saisit avec sa trompe, dont il se joue, et comme s'il était content de cette apparence d'honneur qu'on lui rend, il passe outre. Que s'il est en colère, l'unique remède est de tourner incessamment derrière lui vers le côté gauche, d'autant que naturellement il ne se tourne jamais de ce côté-là, mais à droite, et le temps qu'il est à se tourner à cause de sa pesanteur donne assez de loisir pour grimper à quelque arbre ou pour se jeter en quelque fossé, ou de monter sur quelque éminence escarpée ; si tout cela manque, se tenant toujours à sa queue et tournant avec lui, il se lasse et vous donne le moyen d'échapper ».

    Arrivés le 13 août dans une grande ville entourée de murailles de briques, le premier soin de l'évêque et de ses prêtres fut de dresser un autel pour dire la sainte messe le jour de l'Assomption de la glorieuse Vierge. « Ce bonheur fut si grand pour nous qu'il nous fit aisément oublier toutes nos fatigues et toutes nos peines, oui n'en ont que le nom, mais qui, en effet, sont de véritables sujets d'une extrême consolation ».

    Ils se trouvaient à proximité de la côte orientale de la presqu'île et du golfe Siam. Il leur fut aisé de gagner l'embouchure du Ménam, « cette grande et belle rivière du Siam » qu'ils remontèrent jusqu'à leur arrivée à Ajuthia, la capitale, le 22 août 1662. Partis de Paris le 18 juin 1660, ils avaient donc effectué le voyage en deux ans et deux mois.



    ***



    Mgr Lambert de la Motte mourut à Ajuthia, le 15 juin 1679. Quelques mois plus tard, MM. de Bourges et Deydier, fixés au Tonkin, étaient promus en même temps à l'épiscopat. Au premier était confié le vicariat du Tonkin occidental, au second celui du Tonkin oriental. Il n'y avait pas d'évêque pour les sacrer ; c'est seulement en 1682 que Mgr de Bourges alla demander à Mgr Laneau, successeur de Mgr Lambert de la Motte, de lui donner, à Ajuthia, la consécration épiscopale, qu'il vint ensuite conférer à Mgr Deydier. Ce dernier mourut au Tonkin, en 1693. Mgr de Bourges devait lui survivre plus de vingt ans. Exilé de sa mission en 1713, il alla demander asile à Ajuthia et y termina l'année suivante sa longue carrière apostolique, âgé de 84 ans.



    Henri Sy, assistant du Supérieur général


    1942/162-165
    162-165
    France
    1942
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