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Débuts de la chrétienté de Ou-Se-Tchong

YUN-NAN Débuts de la chrétienté de Ou-Se-Tchong PAR M. DE GOROSTARZU Missionnaire apostolique. Il y a quelques temps, je venais de rentrer à Mong-tseu, laissant à Ou-se-tchong mon palefrenier Tsen, pour surveiller les travaux de la nouvelle résidence. Celui-ci se rendit au mar-voisin, Lao-tchay, en compagnie de Long-kin, le Long-jen qui me vendit sa maison. SEPTEMBRE-OCTOBRE, N° 19
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    YUN-NAN

    Débuts de la chrétienté de Ou-Se-Tchong

    PAR

    M. DE GOROSTARZU

    Missionnaire apostolique.

    Il y a quelques temps, je venais de rentrer à Mong-tseu, laissant à Ou-se-tchong mon palefrenier Tsen, pour surveiller les travaux de la nouvelle résidence. Celui-ci se rendit au mar-voisin, Lao-tchay, en compagnie de Long-kin, le Long-jen qui me vendit sa maison.

    SEPTEMBRE-OCTOBRE, N° 19

    Tous deux se trouvaient sur le marché, en face de la demeure d'un chinois, Ouy-min, gros bonnet de l'endroit, lorsque le domestique de Ouy-min sortit, conduisant la monture de son maître. La foule était compacte, et la mule de Ouy-min foula le pied de Long-kin.
    Celui-ci échangea quelques mots un peu vifs avec le domestique Tcheou-san ; aussitôt le neveu de Ouy-min sortit de la maison et prit la défense de son domestique. Puis saisissant, une si bonne occasion, il se répandit en injures contre Long-kin qui avait introduit un Européen dans le pays. Mon palefrenier prit ma défense ; mais le gaillard chinois n'avait pas peur. Tsen eut, lui aussi, sa part d'injures à essuyer.
    En vain, des voisins firent remarquer au jeune Ouy que Tsen était l'homme du Père ; son audace ne lit qu'augmenter, et des paroles il en vint aux actes. Se jetant violemment sur mon palefrenier, il le saisit à la manche et s'apprêtait à lui faire un mauvais parti. Tsen eut assez de présence d'esprit pour ne pas résister, laissant ainsi à son adversaire toute la culpabilité ; il se dégagea non sans avoir ses habits en lambeaux, et s'enfuit au plus vite. Long-kin le suivit, et tous deux vinrent ra conter leur aventure aux habitants de Ou-se-tchong.
    L'incident était en lui-même de bien peu d'importance ; mais survenant aussitôt après les derniers troubles pendant lesquels les mandarins avaient pris ma défense et menacé les perturbateurs, la conduite du jeune Ouy-min était de mauvais augure ; elle montrait que nos ennemis ne craignaient pas encore de nous susciter des difficultés ; il n'en fallut donc pas davantage pour mettre en émoi tout le village de Ou-se-tchong.
    Je ne fus pas longtemps à être informé de l'incident, et, par bonheur, j'eus, à la même époque, l'occasion de voir le Tao-tay, chez qui j'accompagnai le Consul de France. Je lui contai l'affaire, lui faisant remarquer que, si l'incident n'avait aucune gravité, il était cependant nécessaire d'infliger punition au coupable ; sinon l'audace des perturbateurs irait croissant, et l'autorité aurait ensuite de la peine à rétablir l'ordre. Tseou-ta-jen fut de mon avis et promit de punir le coupable ; mais il me demanda de rédiger ma plainte dans une lettre. Je le fis par l'intermédiaire du Consul.
    Deux jours après, les ordres du Tao-tay étaient envoyés au sous préfet de Kay-hoa. Le cas était embarrassant pour ce dernier ; d'une part, le coupable appartenait à une famille influente du pays ; d'autre part, l'incident était de peu d'importance ; mais les Chinois sont habiles à trouver des expédients. Le sous-préfet fit prévenir officieusement Ouy-min qu'il avait ordre du Tao-tay d'arrêter son neveu. Celui-ci disparut aussitôt, afin d'échapper aux recherches des satellites, et Ouy-min envoya le domestique Tcheou-san, avec une certaine somme d'argent, au prétoire de Kay-hoa. Lui-même vint ensuite à Ou-se-tchong pour recommander qu'à l'arrivée du Père on lui envoyât un exprès, car il avait, disait-il, l'intention de venir lui faire des excuses.
    Peu de jours après, je vins à Ou-se-tchong, et Ouy-min averti accourut avec des présents. Les prosternations à deux genoux, les excuses, il m'en fit à souhait ; cela du reste ne coûte pas cher aux Chinois. Je réclamai le vrai coupable, son neveu. Il m'assura que ce dernier était en fuite et introuvable.
    — Introuvable, je ne le crois pas, lui répondis-je ; mais si tu veux être responsable pour ton neveu, je consens à arrêter l'affaire, aux trois conditions suivantes :
    1° Tu donneras à mon palefrenier Tsen le prix des deux habits que ton neveu lui a déchirés.
    2° Tu offriras quelques livres de viande à Long-kin.
    3° Enfin tu rédigeras un écrit reconnaissant ta faute et promettant de ne plus nous causer d'ennuis.
    Tout heureux de cette solution, Ouy-min recommença ses prosternations, et promit tout ce que je demandais ; il revint avec de nouveaux cadeaux, le prix des habits, la viande et l'écrit. J'en avertis immédiatement le Consul, et l'affaire fut arrêtée.
    Depuis cette époque, le calme parfait règne dans tout le pays. Je poursuis sans obstacle les travaux de ma maison, et tous les jours les visiteurs se succèdent dans le modeste appartement que le Long-jen Ouang a mis à ma disposition. Presque tous les visiteurs demandent des remèdes, car grâce à Dieu, ce n'est pas sans résultat que j'en distribue. Lorsque la maladie est grave et que je n'ai pas de remède spécial, j'ajoute un peu d'eau de Lourdes à la médecine que je donne, et je prie Notre-Dame de suppléer pour sa gloire à la pauvreté de ma pharmacie.

    C'est ainsi qu'il y a quelques jours, on vint me demander des remèdes pour un riche Chinois, qui, deux mois auparavant, m'avait fait beaucoup de tort. Il y avait dix jours qu'il n'avait rien mangé ; sa vie était en danger ; il n'hésita pas à s'adresser à moi. Il souffrait de crampes violentes de l'estomac, avec paralysie des bras et douleurs dans le dos. J'envoyai un vomitif.
    Le lendemain, le malade n'allait pas mieux, il m'envoya son frère, avec prière de me rendre auprès de lui. Or, il demeurait à 15 ly d'ici ; je répondis que je n'étais pas libre, et que du reste il me suffisait de connaître les symptômes par ouï-dire. J'envoyai un vésicatoire à appliquer sur le dos, et une potion calmante additionnée d'eau de Lourdes. Il parait que le malade va beaucoup mieux.
    Ces jours-ci, les Chinois viennent de dix et vingt ly me demander des remèdes. Je me prête d'autant plus volontiers à ces oeuvres de charité, que dans toute la région, à deux jours de marche à la ronde, il n'y a ni médecin, ni pharmacie, et que les malades du pays sont bien à plaindre. Dieu, en retour, je l'espère, viendra à mon secours si je tombe malade aussi.
    Aux visiteurs qui se succèdent chez moi, je distribue, avec les remèdes, la parole de Dieu.
    De tous côtés, j'ai reçu jusqu'à présent des visites de Pou-la, Miao-tseu, Long-jen qui disent vouloir se faire chrétiens. Ils sont venus avec des cadeaux. Renseignements pris, ce sont des gens qui ont maille à partir avec les Chinois ; et leur but bien clair, c'est de trouver un appui auprès du Père, pouvant tenir tète aux Chinois usurpateurs et injustes.
    J'expose les points principaux de la religion chrétienne à ces braves indigènes ; mais je leur donne à entendre qu'ils ne doivent pas se faire chrétiens pour que le Père leur donne de l'argent.
    — Mon argent, leur dis-je, je l'emploie aux bonnes oeuvres. De plus, j'ajoute qu'ils ne pourront compter sur mon appui qu'à la condition d'être sincèrement chrétiens ; que je ne considérerai pas comme tels, ceux qui ne renonceront pas au culte des idoles, bien qu'ils viennent prier.
    A l'heure qu'il est, tous les obstacles humains à l'évangélisation sont tombés.
    C'est en présence de l’oeuvre à accomplir qu'on sent son impuissance. La conversion une âme est uniquement le fait de la grâce, et ni les mandarins avec leurs meilleures dispositions, ni les ressources humaines, dont dispose le missionnaire, n'arriveront à convertir une âme. Ils peuvent tout au plus faire tomber les obstacles humains.
    Dans ce pays où je n'ai à mon service que deux hommes nouvellement chrétiens, où même la ressource du bon exemple manque pour attirer les coeurs à la vraie religion et pour donner plus de poids à mes prédications, la grâce de Dieu, et une grâce spéciale, est nécessaire pour convertir les âmes.
    Je m'adresse à nos chers lecteurs pour les prier de demander à Notre-Dame, d'abord la conversion de son indigne serviteur, et ensuite la faveur spéciale que je solliciterai pour le salut de mes chers Long-jen.
    Je parle de ma conversion ; ce n'est pas sans raison, car je n'attribue qu'à mon indignité l'insuccès que j'ai eu il y a quelque temps.
    Une enfant du village, âgée de cinq ans, venait de mourir. En apprenant cette nouvelle, je manifestai mon mécontentement. « Pourquoi, dis-je, ne m'avez vous pas prévenu à temps ? J'ai bien des remèdes. — Elle n'est pas morte de maladie, me répondit-on ; on l'on a retirée morte d'une mare d'eau où elle était tombée pendant l'absence de ses parents. — Noyée ! Combien de temps est-elle restée dans l'eau ? — On ne sait ; mais lorsque l'on a retirée, la poitrine était encore légèrement chaude. — Et depuis combien de temps l'a-t-on retirée ? — Il était 4 heures ».
    Il était alors 5 heures. Je parcourus rapidement mon livre de médecine, et je vis qu'on pouvait espérer encore, après ce laps de temps. Je me lis conduire à la demeure de l'enfant. Sa soeur aînée, âgée de 16 ans, sanglotait sur le seuil de la porte. Les parents, avant de partir pour les champs, lui avaient confié la garde de la petite fille. Elle avait négligé quelques minutes de la surveiller, et lorsqu'elle avait voulu la rappeler près d'elle... plus de petite soeur ! Les voisins découvrirent l'enfant perdue, grâce au bonnet qui flottait à la surface d'une mare, non loin de la maison. On ne peut imaginer la désolation de cette jeune fille.

    Je demandai à voir l'enfant. — « Mais, Père, elle n'est plus là ; on l'a portée à la montagne pour l'enterrer. — Pourquoi vous presser ainsi ? Elle n'est peut-être pas morte ».
    Là-dessus, on me conduisit au lieu de la sépulture. J'y trouvai l'enfant enveloppée dans une natte. Tout le corps était froid, mais il n'avait encore aucune rigidité et les yeux demeuraient brillants. Pourrait-on la sauver ?
    Sur ma demande, un des assistants, (et ils étaient nombreux) courut chercher de l'eau bouillante pendant que je faisais desserrer les vêtements de l'enfant ; je la mis dans la position voulue, les bras en croix, la tête renversée en arrière et je la fis respirer artificiellement, alternant les insufflations dans la bouche et la compression des côtes. Je réussis parfaitement le fonctionnement de la respiration.
    Quand j'eus de l'eau chaude, mon premier soin fut d'administrer le baptême sous condition ; puis je fis baigner les pieds de l'enfant pendant que je continuais les insufflations.
    Au bout d'une heure, il était nuit. Je fis porter l'enfant dans la maison de ses parents. Toutes les femmes du village étaient là. La mère éplorée vint au devant de moi : — « Croyez-vous, me demanda-t-elle, que vous pourrez la ramener à la vie ? »
    L'angoisse de cette pauvre femme m'avait profondément impressionné ; je le fus bien davantage quand le porteur de l'enfant voulant l'introduire dans la maison, la mère s'interposa aussitôt, en déclarant qu'il fallait la laisser dehors.
    Comprenant que la superstition seule pouvait porter cette femme à agir ainsi, je n'insistai pas ; mais je demandai que l'enfant fut mise sur une table, enveloppée d'une couverture. Je fis placer sous la couverture des réchauds remplis de braise, et je recommençai le fonctionnement de la respiration artificielle.
    Je prolongeai mes efforts pendant deux heures. Pendant tout ce temps j'implorai le secours de Notre-Dame de Lourdes. Hélas ! À huit heures du soir, on avait réussi à réchauffer le corps à l'extérieur, mais au toucher, la gorge demeurait glacée. Je jugeai qu'il n'y avait plus d'espoir et je me retirai, laissant les pauvres parents en proie à la plus extrême douleur. Oh ! Vierge toute blanche, Vierge des roses, quand donc exaucerez-vous la prière de votre pauvre serviteur !

    1904/305-311
    305-311
    Chine
    1904
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