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Croyances et rites populaires

Croyances et rites populaires Le peuple thibétain croit que notre monde est entouré de divinités et de démons, d'où la nécessité des rites pour les enchaîner, car il ne saurait être question de les détruire. A la moindre affaire, il lui faut donc consulter les sorts ; les enfants eux-mêmes emmêlent leurs jarretières et les déroulent suivant un procédé connu d'eux, pour trouver une réponse à ce qui les embarrasse, comme ailleurs on joue à pile ou face...
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    Croyances et rites populaires



    Le peuple thibétain croit que notre monde est entouré de divinités et de démons, d'où la nécessité des rites pour les enchaîner, car il ne saurait être question de les détruire. A la moindre affaire, il lui faut donc consulter les sorts ; les enfants eux-mêmes emmêlent leurs jarretières et les déroulent suivant un procédé connu d'eux, pour trouver une réponse à ce qui les embarrasse, comme ailleurs on joue à pile ou face...

    Mais qui ne voit qu'une pratique si générale ne puisse, entre les mains de lamas peu scrupuleux, devenir un instrument de tyrannie. Un brave homme, qui avait fait des économies, se disposait à relever les ruines de sa maison et, dans ce but, avait coupé quelques pièces de bois à la montagne voisine. Les lamas, qui le surveillaient du coin de consultés sur les causes de la sécheresse qui sévissait à cette époque, déclarèrent que le génie de la montagne se vengeait de la sorte de ce qu'on l'avait dépouillé de sa chevelure. Pour se réconcilier avec la divinité outragée, notre homme dut abandonner ses matériaux, faire une généreuse aumône aux lamas et remettre à plus tard ses travaux.

    Le Thibétain prête à ses lamas le don de prophétie, le pouvoir de commander aux éléments, d'attirer les bénédictions célestes sur les humains et leurs troupeaux, de les préserver de la maladie et, à la mort, de diriger les âmes dans l'au-delà. Durant les fêtes religieuses, il n'est pas rare qu'un laina sorcier, médium d'une déité ou d'un démon, vaticine au milieu d'effroyables contorsions ; et ses oracles sont acceptés les yeux fermés par la populace. Le métier toutefois n'est pas de tout repos, témoin le sorcier officiel de Lhassa que feu le Dalaï-lama envoya en exil, parce qu'il s'était trompé dans ses calculs en une circonstance particulièrement grave. Le Bouddha vivant de la lamaserie voisine de So avait à plusieurs reprises annoncé sa fin prochaine : ses dévots de faire violence au ciel pour le conserver sur la terre. Comme tout a une fin, même la vie d'un Bouddha vivant, ce dernier fut bientôt aux postes du tombeau, et déjà le bruit se répandait que son enveloppe mortelle diminuait à vue d'oeil, et que le moribond n'avait plus que les apparences d'un enfant avant de se dissoudre totalement. Un de nos confrères voulut constater de visu le phénomène. Grâce à ses bonnes relations avec le malade, il fut introduit près de lui, et retrouva l'ami Kongkar-lama qui n'avait rien perdu de sa taille ni de son embonpoint.

    On prête aux lamas le pouvoir de commander aux éléments, et certain auteur européen a fait écho à cette croyance: « Il est aussi usuel au Thibet, dit-il, de demander au lama de faire tomber la pluie ou la grêle qu'en Europe de demander un renseignement à un quelconque office météorologique ; et selon ce que je sais et ce que j'ai vu, je suis absolument persuadé que les erreurs de résultats ne sont pas du côté des lamas ». Les indigènes sont ou moins crédules ou moins facétieux, ils racontent volontiers l'histoire de l'oncle Tunba et de ses pareils, qui prudemment n'acceptent de demander la pluie qu'à l'époque de la mousson. Quand un lama est prié de rendre semblable service, il se rend près d'une source à la montagne, et offre des sacrifices aux divinités souterraines jusqu'à ce que ses prières soient exaucées. A l'époque où les céréales risquent d'être détruites par la gelée blanche ou la grêle, les familles aisées invitent un ou plusieurs lamas à réciter des textes chez eux, et la psalmodie se termine par une procession à travers champs.

    Le Bouddha vivant de la lamaserie parcourt une fois par an les villages de son district et s'installe soit à la pagode locale, soit dans une famille riche. Tous les villageois, hommes et femmes, défilent devant le lama pour lui présenter leurs hommages et leurs cadeaux, et le lama leur donne en échange sa bénédiction (littéralement: le pouvoir, car de sa personne se dégage une vertu salutaire). La lamaserie délègue, surtout après la récolte, quelques-uns de ses membres pour exercer son droit de prière dans les hameaux soumis à sa juridiction. La durée de leur séjour varie avec l'état de fortune des particuliers, dont le rôle consiste uniquement à servir leurs hôtes sans prendre part aux cérémonies. Ordinairement un sacrifice clôture la psalmodie qui occupe la journée: on se rend en procession en dehors du village, et l'officiant, après avoir exorcisé la matière du sacrifice, la jette dans le feu.

    En cas de maladie, les Thibétains ont encore recours au ministère des lamas. Si la maladie n'est pas grave, il suffira de chasser le démon, de porter des amulettes, ou de suspendre au-dessus de la porte des bandelettes ou fléchettes pour écarter les influences néfastes. Dans les cas plus graves, il s'agit d'identifier l'auteur du mal, car la maladie ne saurait être l'effet des causes naturelles. Le lama ou le sorcier vous dira si elle est due à une déité offensée, à laquelle il faudra faire réparation par l'intermédiaire d'un lama qui priera soit au domicile du malade soit à la lamaserie, ou à une divinité souterraine que les rites enchaîneront, ou enfin au démon. Dans ce dernier cas, le lama exorcisera une figurine à l'effigie du malade, et ira la brûler à la jonction de deux routes, pour détourner le démon malfaisant de sa victime. Si le malade meurt, c'est par suite de ses péchés, et le lama viendra procéder aux rites funéraires.

    En principe la famille doit se débarrasser au plus tôt du cadavre, soit en le jetant à l'eau, soit en l'incinérant, soit en l'exposant sur la montagne voisine pour y être dévoré par les vautours ou les chiens. Il est certaines époques toutefois où il est défendu de procéder aux rites funéraires, et la famille doit Conserver le cadavre dans un coin de sa maison jusqu'à l'époque fixée par les sorts. Dans notre région, les pauvres sont généralement jetés au fleuve quelques heures après leur mort, le lama se contentant d'indiquer le lieu et le moment où devra se faire l'opération. Les lamas, les riches, officiels ou non, et les Mossos de la frontière sont incinérés. On répand du beurre ou de l'huile sur le bûcher pour hâter la combustion, et les lamas présagent la destinée future du défunt d'après les volutes de la fumée.

    Le culte ordinaire lamaïque a lieu à la lamaserie. Dans tout monastère bien réglé, la lecture des textes sacrés est accomplie trois fois par jour : au lever et au coucher du soleil et vers midi, par les lamas présents. L'un d'eux est chargé de convoquer ses frères en soufflant de toute la force de ses poumons dans une conque marine. A ce signal, les religieux se réunissent sur le parvis du temple où ils n'entrent qu'après le président d'office. Ils s'asseyent face à face sur les tapis qui leur servent de sièges, et la psalmodie commence. Quand la cérémonie est un peu longue, elle est suspendue par un temps de repos, pour permettre aux lamas de prendre une tasse de thé. De temps à autre, le président fait suivre la psalmodie d'une courte exhortation. Pour réjouir la divinité, les bonzes sacristains lui offrent de la farine, du beurre, des grains, des fleurs et renouvellent l'eau lustrale et le beurre des lampes.

    A certains jours de fête, la psalmodie est suivie d'un sacrifice ou d'une procession des reliques des Bouddhas vivants antérieurs et des livres sacrés. Les laïques, qui ne sont admis dans le temple qu'à titre de curieux, participent à ces cérémonies extérieures.

    Centre religieux, la lamaserie est encore le centre économique. Les dons des fidèles, les revenus de vastes propriétés, le commette lont enrichie au cours des temps, et la majeure partie de la population dépend d'elle. Dès qu'on a besoin d'argent ou de céréales, on s'adresse à l'économe de la lamaserie ou à un lama favorisé de la fortune. Il est d'usage que l'emprunteur offre un cadeau au créancier et accepte, en plus de ce qu'il demande, du beurre ou du thé qu'il devra payer au prix fort ou en céréales. Aussi à l'époque de la récolte c'est un va-et-vient continuel de la lamaserie aux villages pour presser les débiteurs.

    Construites dans un site facile à défendre, les lamaseries, comme les châteaux forts du Moyen Age, peuvent résister aux bandes qui terrorisent de temps en temps la contrée, ou aux Chinois envahisseurs. Malheureusement, les jeunes lamas se transforment trop facilement en brigands de grands chemins, vident leurs querelles à coups de fusil et détroussent les voyageurs.

    Le costume des lamas, à part le couvre-chef, est le même pour toutes les sectes : il se compose essentiellement d'une jupe retenue à la ceinture, d'un gilet sans manches, d'un châle qu'on jette sur les épaules et ramène sur les bras, le tout d'une étoffe grossière de couleur rouge brique, et d'une paire de bottes en feutre. Les lamas portent toujours les cheveux ras. Les Bouddhas vivants et les chefs de lamaserie se distinguent par des vêtements d'étoffe plus fine, un gilet de brocart jaune, et en voyage par un chapeau doré qu'à cause de sa forme les Chinois appellent irrévérencieusement « chapeau cuvette ».

    Le peuple thibétain est tenu dans une ignorance crasse de sa religion et doit avoir en toute occasion recours au ministère des lamas qu'il considère comme les intermédiaires nécessaires entre l'homme et la divinité. Il ne connaît généralement que les noms des déités dont il adore les statues dans les temples et pagodes, ou dont il porte le nom ; il croit vaguement à la doctrine de la transmigration, et surtout if est hanté par l'idée que des légions de dieux et de démons l'entourent. Comme il ne peut toutefois, dans les circonstances ordinaires de la vie, avoir toujours et partout recours aux lamas, force lui est d'agir par lui-même. La prière, le jeûne et les pèlerinages sont les principales manifestations de sa religiosité. Le matin au lever, le maître de la maison offre aux divinités l'encens, en l'espèce il brûle des branches de genévrier ou autres plantes aromatiques. Sur les toits des maisons, à l'un des angles, se dresse une tourelle haute de deux pieds qui sert de fourneau à encens. Tout en récitant des prières, l'officiant, portant à la main la branche enflammée, parcourt les pièces de la maison pour les purifier par l'encens. Avant les repas, il est d'usage d'offrir quelques gouttes de thé au dieu du foyer : on trempe l'extrémité de l'index dans le liquide et, par un mouvement qui ressemble à une chiquenaude, on lance les gouttes qui adhèrent au doigt dans la direction du foyer.

    Les femmes pieuses, souvent en conséquence d'un voeu, récitent chaque soir la prière en famille, prière qui est une suite d'invocations soit aux trois Excellences (Bouddha, sa Loi et sa Communauté), soit à Chienrézigs, à Djreulma, ou aux déités protectrices. Après la prière qui se récite assis, on fait trois prosternations devant l'autel domestique s'il y en a. En été, le concert de toutes les familles d'un village, chantant sur leurs toits à l'unisson, ne manque pas d'une certaine grandeur. En voyage, pèlerins et marchands récitent parfois aussi leurs prières en choeur sous la voûte des cieux.

    Les familles riches entretiennent un chapelain qui est chargé de rappeler aux dieux les besoins de ses maîtres ; les familles simplement aisées transforment un de leurs appartements en chapelle domestique dont l'entretien n'est pas dispendieux : devant la ou les statues des divinités est disposé un autel dont le degré supérieur est réservé à la matière du sacrifice, beurre et farine, le degré intermédiaire aux godets à beurre, et le degré inférieur aux vases d'eau lustrale qu'il faut préparer chaque jour. Ces familles possèdent aussi un ou plusieurs livres bouddhiques soigneusement ficelés dans leurs couvercles de bois, et quelques images peintes qu'on ne déroule que rarement.

    Dans la journée, en voyage ou à domicile, en marchant ou en travaillant, le pieux lamaïste récite la formule sacrée et se sert parfois de chapelet pour compter ses oraisons. De temps à autre, il va faire le tour des monuments religieux situés en dehors du village, ou il se rend à la pagode voisine tourner les immenses moulins à prières qui en ornent l'entrée. A certains jours du mois, il ira encore brûler des branches ou feuilles aromatiques sur une hauteur voisine au bénéfice du village.

    Le Thibet a été appelé le pays de la prière : partout, sur les routes, à l'entrée des vallons, au pied comme au sommet des montagnes, sont construits de larges murs recouverts de plaques d'ardoise sur lesquelles est gravée la formule sacrée. A la porte de la lamaserie et des maisons particulières se déroulent de longues banderoles ; les rochers et les plus gros arbres rappellent aussi par leurs inscriptions le devoir de la prière, l'oeuvre méritoire par excellence.

    De tout ce qui précède, il ne faut pas se hâter de conclure que le Thibétain est pieux : la récitation des prières est mécanique, et il n'est pas rare de rencontrer un voleur de grand chemin égrenant son chapelet ou tournant son moulin à prières.

    Pour se protéger des esprits mauvais, les Thibétains portent des amulettes : cordons, bourses en cuir, colliers, boîtes d'argent ornées de filigranes de même métal. Les hommes qui partent en campagne ou entreprennent un long voyage portent cette boîte en sautoir ou sur les reins. En route, ils veillent à laisser à main droite les monuments religieux qu'ils rencontrent, et au passage des cols ils lancent une invocation aux déités qui hantent les monts en jetant un caillou sur le tas qui s'y trouve.

    Dans la maladie surtout, les Thibétains sont désarmés : ils administrent aux malades tous les remèdes de fortune que des voisins bien intentionnés leur indiquent, font des dons en argent ou en nature aux lamaseries, invitent à prier les personnes de connaissance, font le voeu de prier ou d'accomplir un pèlerinage. Quand la maladie s'aggrave, c'est l'usage d'entasser quelques pierres sur le chemin, pour avertir les passants que l'entrée de la maison leur est interdite. D'après la croyance populaire, chacun de nous traîne après soi une suite plus ou moins considérable de démons qui ne manqueraient pas de se jeter sur cette proie facile et d'aggraver encore son état. On attribue souyent la maladie à telle personne qui est censée détenir un poison qu'elle ne peut pas, ne pas délivrer autour d'elle. On croit aussi que la santé ou la vie même d'un humain tiennent par des liens étroits à la vie et à l'état de santé d'un animal qu'il faut à tout prix préserver.

    Les Thibétains se rendent en pèlerinage aux pagodes ou aux montagnes les plus réputées, de très loin parfois, surtout en l'année du Mouton. On est tenu de faire le tour de la montagne à pied, et certains pèlerins emmènent des chèvres ou des moutons qu'ils rendront à la liberté et que personne n'aura le droit de tuer : un chiffon rouge passé dans l'oreille percée indique leur destination.

    Sauf à l'occasion de calamités publiques, il n'y a pas de jour fixé pour le jeûne ; les fidèles choisissent celui qui leur convient. Ce jour-là, il s'abstiennent de tout travail, et passent leur temps à la pagode, appelée pour cette raison « pagode des jeûneurs ». Le jeûne consiste à ne pas manger ni boire avant le coucher du soleil, et aussi à s'abstenir de parler, d'où le nom de « pagode des muets » donné par les Chinois à la pagode des jeûneurs.

    En résumé, le lamaïsme est pour tous, laïques et religieux, un ensemble de croyances vagues et de rites souvent puérils. « Les Thibétains, lettrés comme ignorants, admettent que tout est possible à celui qui sait s'y prendre, et les prodiges, même les plus invraisemblables, n'éveillent qu'un sentiment d'admiration pour l'homme habile qui est capable de les produire (David Néel) ».

    Nous conclurions avec Grenard : « Le bouddhisme a ajouté aux superstitions des Thibétains sans en rien retrancher ; il ne leur a pas inculqué une conception plus saine de la divinité, et n'a rien fait pour leur inspirer un sentiment plus profond de la vertu et de l'honnêteté ».



    Francis CORÉ,

    Missionnaire des Marches thibétaines.








    1942/132-138
    132-138
    Chine
    1942
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