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Croyances des Dioi 1

Croyances des Dioi Par le P. Williatte, de la Mission de Lanlong Le numéro de mars avril 1926 a donné quelques pages sur les croyances des Dioï. Avant de continuer cet article, résumons en quelques lignes ce qui fut alors imprimé.
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    Croyances des Dioi

    Par le P. Williatte, de la Mission de Lanlong

    Le numéro de mars avril 1926 a donné quelques pages sur les croyances des Dioï. Avant de continuer cet article, résumons en quelques lignes ce qui fut alors imprimé.
    Nos Dioï croient à un Dieu suprême, le « Sien », créateur et bienfaiteur de l'humanité : éternel, indépendant, toujours heureux. Les plus pieux garderont parfois le célibat et l'abstinence dans l'espoir de lui être uni en l'autre monde. Mais la plupart, sous prétexte qu'il est bon, ne lui rendent pas de culte, et disent : « Il suffit d'être juste pour lui plaire ».
    Ils croient aussi au « Piah » ou dieu tonnerre et au « Geueu » ou dragon, d'où le dicton: « Rien au ciel n'égale le Piah, et ici-bas le Gueu ».
    En outre, ils honorent une multitude de « Fang », êtres malfaisants, toujours en quête de bonne chère, et les « Chié » ou dieux de l'agriculture. Les sorciers et sorcières se chargent d'entretenir, leur culte parmi le peuple.
    On trouve deux sortes de sorciers, le « pao mo » et le « pou tao », l'un débitant par coeur ses prières ou incantations, l'autre les lisant sur ses livres écrits en caractères chinois, mais lus en langue dioï ; le premier seul ou avec un aide, le second aidé d'assesseurs chantres ou musiciens. « Le « pou tao » observe l'abstinence les 1e et 15 du mois, parfois toute la vie ; le « pao mo » est aussi affamé de viande et de vin que les diables honore.
    Il y a en outre le « pou ya » qui peut être homme ou femme.
    Ajoutons un charlatan qui, profitant de l'ignorance populaire, se sert pour tout instrument d'un livre ou d'une bons sole pour fixer l'orientation et l'emplacement des maisons à bâtir ou des tombeaux, afin d'assurer aux vivants le vent de la fortune et aux morts une haute position et une descendance nombreuse et puissante.
    Notons en passant un jeu de nouvelle an, « la mère Kim », très périlleux, mais très prisé des jeunes gens et des jeunes filles diois. L'un d'entre eux choisi comme médium est d'abord ensorcelé par le sorcier, puis bâille, pleure, chante des chants à lui inconnus, fait flamber un cheval en papier, l'enjambe et se croît transporté « chez les ancêtres » ou dans tel ou ter décrit sans faute, narrant ce que disent ou font les habitants. Mais vite il faut désenchanter notre voyant de peur qu'il ne reste perclus ou possédé sa vie durant.

    POU YA

    Ce métier est exercé indifféremment par les hommes et par les femmes ; c'est une véritable possession, mai non constante. Son origine est de deux sortes : parfois ceux qui jouent au « ia kim » au nouvel an, par faute du sorcier, restent possédés et deviennent pou ya: parfois aussi le diable s'empare brusquement d'un homme ou d'une femme qui se met à vomir et se balancer, puis tombe à terre, lâchant bol et bâtonnets si c'est en plein repas ; ou bien, un tel invitera le démon et deviendra volontairement « pou ya ».
    Les 1er et 15 de chaque mois, sans préméditation aucune, le « pou ya » se lève tout à coup hors de lui, aligne des bols sur une table, y verse de l'eau, puis s'assied devant la table, la tête couverte d'un voile rouge, présent des habitants du village, ou à son défaut d'un voile noir; il oscille la tête en bâillant, sue, s'éponge et agite un éventail avec frénésie ; puis il se met à chanter, et finalement la fatigue l'emportant, il tombe à terre où il reste inanimé durant quelques heures. Une fois, je piquai avec une épingle et mon canif les mains et les bras d'un « pou ya » inanimé pour me convaincre qu'il n'y avait pas de supercherie, mais il ne bougea pas et le sang ne coula pas. Je lui fis respirer en vain de l'éther, et il ne revint à lui que longtemps après. Une autre fois je rencontrai une femme « pou ya » adoratrice en train de chanter en s'éventant : elle paraissait ne pas me voir. Je posai la relique de la vraie croix sur son front ; immédiatement elle tomba inanimée, et le diable la quitta pour toujours, ce qui me valut une scène inoubliable, car son mari rentrant et la voyant guérie vint à l'oratoire me débiter toutes les malédictions possibles, m'accusant de lui avoir enlevé son gagne-pain.
    Parfois la folie est plus forte : le « pou ya » s'accroche des pieds aux solives du toit et reste longtemps suspendu comme une chauve-souris sans en paraître incommodé ; ou bien il attise le feu, et quand le trépider supportant la marmite est rouge, il y passe la tête et s'en fait un collier; trépignant d'aise, il se met à chanter en mâchant avec un appétit féroce les charbons ardents. Il saisit parfois un couteau et se fait à la poitrine et aux bras d'affreuses entailles qui tout à l'heure disparaîtront comme par enchantement.
    Naturellement les voisins accourent pour voir le possédé; mais ils le craignent et n'osent rire, car la malédiction du « pou ya » porte malheur.
    Le « pou va » s'abstient de viande de chien et d'oignons; s'il veut se délivrer de cette possession, il tue un chien, le fait bouillir, et en mange la viande en se lavant le corps avec le jus ; le diable ne viendra plus le troubler. Mais la plupart aiment cette possession qui les met au-dessus du commun peuple et leur rapporte quelques ressources. Peu font le métier de « ya heou », très lucratif mais dangereux, dont je reparlerai plus loin.
    Le « pou ya » a dans un coin de sa chambre ou du grenier une petite maisonnette en papier où il offre de l'encens et du vin au diable qu'il appelle son « maître » ou « patron ».
    Telle famille n'a pas d'enfants : désirant secouer cette honte, elle invite le « pou ya », et lui offre des présents. On dépose sur la table deux mesures de riz décortiqué, on y pique six bâtonnets d'encens allumés et un oeuf debout au milieu du riz ; puis on place sur un banc quatre aunes de toile sur laquelle s'assied le sorcier, et près du banc un coq dans son manchon à claire-voie.
    Le sorcier alors prend une feuille de papier, y découpe un cheval, y met le feu, et le posant sur le banc, il l'enjambe et s'assied. Puis dansant comme si le cheval galopait, il se trouble, oscille et perd la connaissance de ce qui se passe devant lui. On lui couvre alors la tète du voile rouge et on attend. Peu à peu il raconte qu'il est à la porte du ciel, qu'il aperçoit son patron et l'invite à venir ; puis il se met à siffler et à chanter. Il revient ensuite à lui, le corps trempé de sueur, boit du thé tasse sur tasse fume pipée sur pipée en se pressant horriblement, et se met à chanter. Pressé par la famille qui l'y invite, il reprend la route du ciel, et va à la porte de la « me kouan diam » ou « mère aux continuelles réticences » qui garde le jardin à fleurs, et qui est appelée aussi « me kok oua » mère des fleurs, ou « me lae tang penang » mère universelle. Il lui demande des enfants, puis raconte que cette dame cueille une, fleur rouge (enfant mâle), ou une fleur blanche (fille) ou simplement promet un enfant disant : « Si c'est un garçon, vous m'offrirez nu pire, et si c'est une fille vous immolerez une poule ». La larmille alors est satisfaite et offre au sorcier un bon repas.
    Quelqu'un est-il malade, on invite également le sorcier à découvrir la cause de la maladie; il n'offre pas de sacrifices, mais indique la source du mal et le moyen de guérir. Le « pou ya » appelle d'abord son patron, et l'on entend dans le lointain des sons de trompette qui peu à peu s'approchent ; puis, dans le coin le plus obscur de la maison quelqu'un siffle, et enfin une voix nasillarde avertit que le patron est arrivé, répond aux interrogations du « pou ya », découvre la cause du mal, dit ce qu'il faut faire et si le malade guérira ou non. La trompette retentit de nouveau et les sons deviennent de plus en plus faibles.
    Le « pao mo » est alors invité à offrir le sacrifice indiqué par le patron. Le « pou ya » guérit lui-même certaines maladies à l'aide de remèdes qu'il fait prendre en faisant forces gestes diaboliques.
    Si le malade a avalé du poison, il lui applique sur l'estomac un tube de bambou, y pose la, bouche et aspire le poison; même la viande empoisonnée viendra se poser dans le bambou.

    YA HEOU

    Ce métier est plus rétribué que celui du « pou ya », mais plus dangereux. Si un sort a été jeté sur quelqu'un, l'homme ennemi a pour l'ordinaire subtilisé à sa victime un fil de son habit qu'il a confié au sorcier, et ce dernier l'a déposé dans un bambou et caché dans une rizière grasse (rizière du dragon), ou terrain marécageux, en faisant des imprécations ; d'où la victime est prise du « mal du dragon » (rhumatisme violent, hydropisie, etc.).
    Le « ya heou » invité interroge le diable qui lui découvre où est caché ce bambou ; il va le chercher et fait offrir un sacrifice au diable. Il est pour cela largement rétribué ; mais d'ordinaire il se gardera bien de dévoiler qui a fait jeter le sort de crainte qu'il ne s'en prenne à lui.
    Certains, méprisant la rancune, indiquent l'auteur du sort jeté ou de l'empoisonnement ; ou si un vol a eu lieu, ils disent l'auteur du vol et le lieu où il a caché les objets volés; mais un salaire plus élevé (environ cinquante francs) est exigé, car le coupable dénoncé peut se venger quelque jour.

    YA JO DIE JO DAP (OU « YA DIE »)

    Certaines sorcières sont possédées de l'esprit mauvais et sentent continuellement le besoin de nuire à leurs semblables, soit eu empoisonnant, soit en jetant un sort, d'où leur nom de « mère qui empoisonne et tue » ou « mère poison ». Aussi les bruits les plus fantastiques courent sur leur compte : la nuit, se changeant en oiseau, elles iraient, d'après la croyance, visitant les maisons, suceraient le sang des dormeurs et les feraient mourir ; si le feu est resté allumé, elles l'éteignent, et on entend des bruissements d'ailes clans toute la maison. Heureux ceux qui dorment sous une moustiquaire, car l'oiseau néfaste n'y pénètre pas; aussi très souvent vous voyez des filets de pêche fermant les extrémités de la maison ouvertes au vent et le dessus des portes, par crainte de « mère poison ». Un drap rayé couvrant tout le corps mettra aussi à couvert de ses maléfices. La nuit, elle irait, dit-on également, déterrer les enfants récemment morts pour se repaître de leur chair, et parfois, si elle ne peut satisfaire son appétit féroce, elle irait jusqu'à immoler son propre enfant pour s'en repaître. On raconte qu'une « ya die » n'ayant pu nuire à la progéniture d'autrui et pressée par le besoin de nuire, prépara un oeuf empoisonné et le déposa sur la table disant à son fils : « Si tu désires mourir, a mange cet oeuf ». Le fils furieux de ce fait et tout ce qu'il entendait dire de sa mère; cacha l'oeuf dans une marmite pleine d'eau qu'il couvrit hermétiquement et ajouta une grosse pierre sur le couvercle ; puis il alluma le feu. Quand l'eau commença à bouillir, sa mère se mit à râler et expira. Le fils découvrit alors la marmite et aperçut l'oeuf brisé et un serpent mort dans l'eau bouillante.
    Pour poser son poison dans quelques mets, elle n'a pas besoin de toucher ce mets et peut nuire à distance. Il suffit qu'elle paraisse sur la route pour que les enfants se cachent dans la brousse. Dans quel village n'entendrez-vous pas dire : « Tel ou tel enfant est mort après avoir mangé un fruit donné par « mère poison », ou après l'avoir rencontrée sur la route » ? Aussi la parenté' de la victime prendra parfois la sorcière et la brûlera vive, ou bien un coup de fusil partant de la brousse l'étendra morte sur la route.
    Quand on est sûr que tel malaise vient d'elle, de suite on appelle le « pao mo » qui par ses incantations et la lecture du livre de « Han vouang et Chou vouang » (les deux frères ennemis, ancêtres des Dioï) éloigne le sort ; un sacrifice au « diable liane poison » (touen kaou die) neutralise encore l'effet du poison.
    La possession de « mère poison » est ordinairement héréditaire, Mais la sorcière consent moyennant finances à enseigner ses secrets à qui désire nuire au prochain.

    NOUVELLE MAISON

    Celui qui veut bâtir une maison invite d'abord le maître dans l'art d'indiquer les bons terrains; après avoir trouvé le bon endroit, ce maître pose sa boussole magique sur une table, et d'après la position de l'aiguille et son livre à secrets, il fixe l'orientation de la maison, le lieu où souffle le vent de la fortune et où doit être posée la porte d'entrée. On commence les travaux si le jour est faste : quand toutes les colonnes ont été apportées et reliées entre elles, le maître charpentier immole une poule au génie protecteur des artisans, qui le protégera contre tout accident ; il est vrai que tout à l'heure, debout sur la pointe des colonnes, il aura besoin de tout son sang-froid. Trempant alors des plumes dans le sang de la poule, il les colle à la base de chaque colonne et commence le travail.
    Peu à peu les lignes de colonnes se dressent et sont rattachées en un tout. Reste la traverse maîtresse qui relie les rangées de colonnes du centre. Dans un linge rouge, on renferme du riz écossé, un pinceau à écrire, un morceau d'argent, du coton, et, si la famille est aisée, une couronne de nouvelle mariée en plaques d'argent. Le linge est attaché à la colonne par les quatre coins, et la traverse s'élève au bruit des pétards.
    Alors le sorcier vient faire le « peing jan » ; il dépose au pied de chaque colonne et là où seront l'armoire à bois, le trépied, le grand foyer, le poulailler, la porcherie et l'étable à buffles, du vin, du riz, de la viande et de l'encens, un peu à chaque endroit ; on les y laisse toute la journée afin d'attirer les bonnes grâces des esprits sur la maison.
    Près du feu, il offre encore quatre mesures de riz pilé, avec quatre oeufs et quatre paires de bâtonnets, afin que les ancêtres de chacun des époux viennent fixer sur ce nouveau terrain le siège de leur âme. Près de cette offrande est suspendue une balance, et à terre est déposé un couperet. La marmite est alors posée sur le trépied, les oreilles dans le sens du bâtiment, et jamais elle n'aura les oreilles dans le sens de la largeur de la maison, sinon le jour où un membre de la famille aura passé de vie à trépas.

    NOUVEL AN

    La veille du nouvel an la maison est balayée avec soin, car, dit-on, si on balayait les premiers jours de l'an, les puces se multiplieraient trop. De même, pendant toute la première lune, on se gardera de brûler le bois du figuier, de peur que les habitants n'aient des abcès toute l'année.
    Le premier jour de l'an donc, au chant du coq, les enfants du village partent joyeux avec leurs flambeaux et des calebasses, jusqu'à la source. Ils plantent au bord de l'eau un bâtonnet d'encens et une tige de millet, afin que le millet qui sera bientôt semé ait assez d'eau pour germer et croître. Puis ayant rempli d'eau leurs calebasses, ils l'apportent avec des cailloux choisis au bord de la source, qu'ils déposeront l'un sur le séchoir au-dessus du trépied, un autre au poulailler, un à la porcherie et un autre à l'étable : ces pierres du nouvel an, disent les Dioï, préservent volatiles et bestiaux de toute épidémie. Durant la journée, ces enfants boiront avidement cette eau qui doit ouvrir leur intelligence.
    Ce jour-là on ne mange pas de gâteaux de riz gluant, de peur que les mollets ramollis ne puissent toute l'année suffire aux longues marches.
    Ce même matin, on apporte la provision de papiers de sapèques, et on en colle partout, aux colonnes, à l'autel des ancêtres, au poulailler, etc... Une famille aisée emploie facilement chaque année trois livres de ce papier.
    C'est aussi au nouvel an qu'a lieu la grande offrande des ancêtres. Au milieu de la maison, vers le fond, s'élève l'autel familial auquel est attachée une planche. Sur cette planche sont honorées les deux dernières générations; pour les plus anciennes, elles ont cédé leur place et ont leur siège sous la planche; pour le nouvel an une table basse supporte les mets qu'on leur offre, tandis que les deux générations plus récentes sont servies sur la planche qui sert d'autel. Dès la conversion de la famille, l'autel des ancêtres est naturellement converti en autel du bon Dieu, et les images saintes l'ornant aident à effacer des esprits le culte des ancêtres.
    Mais longtemps les femmes restent attachées à ce culte, et si les enfants sont malades, les maris seront maudits pour avoir causé ces maladies en abandonnant leurs ancêtres sans culte ni repas annuels.
    La veille au soir et le matin du premier de l'an, on expose à l'appétit des ancêtres une poule ou de la viande, et nombre de gâteaux de riz gluant blancs et gris, du vin, des légumes et des bâtonnets ; la maîtresse du logis appelle à haute:voix les ancêtres de son mari à venir se rassasier, car pour les siens, elle les honore au dehors sur une planche suspendue à la cloison. Vers midi on y ajoute des gâteaux frits, et appels et pleurs reprennent de plus belle. Ensuite les gâteaux sont donnés aux enfants et les mets sont mangés en famille.
    On offre encore viande, oeufs, poisson, riz cuit au bain-marie, fromage de haricots.
    Voilà pour les Dioï en général; mais certaines familles pour se rappeler un événement important arrivé à leurs ancêtres, offrent des mets spéciaux :
    Ceux qui portent le nom patronymique « Oui » n'offrent pas de viande, et cachent même toute viande qui est dans la maison pour ne pas irriter leurs ancêtres; à la place, ils offrent un rat ou un poisson pour chaque ancêtre à honorer. On les nomme Oui rat, ou Oui poisson, pour les distinguer entre eux, et quoique selon la coutume les gens du même nom patronymique ne se marient pas entre eux, les « Oui rat » peuvent épouser les « Oui poisson.»
    Certains « Pan » offrent quatre poissons et quatre gâteaux de riz par ancêtre, aussi les appelle-t-on « Pan jeûneurs ».
    Les « Sam » offrent viande, vin doux, et gâteaux de riz gluant renfermant de la viande.
    Les « Vouang-jeûneurs » offrent des poissons bouillis et réduits en pâte avec du vin, tandis que les « Vouang-viande » offrent un pâté fait de la peau et des pieds du buffle le matin, et de la viande le soir.
    Les « Voui-fil-de-soie » lient les bâtonnets par paires avec des fils de soie et offrent la viande que n'offrent pas les « Voui-poissons ».Les « La Tigre » offrent de la viande ou un coq, tandis que les « La jeûneurs » offrent le matin du poisson, et le soir seulement de la viande, etc...

    LES CHIÉ (arbres superstitieux)

    En arrivant près d'un village païen, vous apercevez à l'écart ou sur une éminence, un ou deux bouquets d'arbres entourant un arbre plus grand; c'est là qu'on honore le « grand-père», divinité tutélaire du pays ; l'arbre principal est parfois appelé « grand père », « arbre du grande père » ou plus souvent « fay chié ». Là où la montagne est nue, un arbre isolé peut faire « chié ». C'est d'ordinaire un banian, à son défaut tout autre arbre.
    Un nouveau village se forme-t-il ? Une maison écartée sent-elle le besoin de se protéger contre les animaux nuisibles ? Faut-il établir un chié ? Le sorcier pour cela invité choisi t d'abord un arbre à large ombrage, puis va dans le ravin quérir une pierre en forme de cou, et l'apporte sous l'arbre susdit. Parfois c'est une pierre souvent drôles que. Un toit en paille ou tuiles couvrira souvent cette pierre devenue génie protecteur. Derrière l'arbre le « pao mo » creuse une oubliette qu'il' couvre hermétiquement d'une dalle et appelle du beau nom de « trou à argent » ; on y jettera os, poils, excréments, tout ce qui de la victime n'a pas été jugé propre à être mangé, car on ne peut remporter du sacrifice que la viande, et désossée; les restes du sacrifice mis dans l'oubliette y seront protégés contre les bêtes féroces. Le sorcier alors immole soit un chien, soit un porc, ou un buf ou buffle selon les moyens des habitants, et désormais on immolera toujours en ce lieu le même animal, d'où le dicton: « Tel chié mange le chien, tel autre veut un buffle ».
    Devant l'arbre un banc de pierre est disposé pour le sacrificateur, et la place est bien nettoyée afin qu'après le sacrifice un repas commun puisse avoir lieu. L'arbre est désormais sacré et respecté de tous; si ses branches mortes tombent à terre, aucun païen n'osera s'en servir comme bois de chauffage. L'arbre mort, le sorcier en consacrera un autre, mais l'ancien pourrira sur place, toujours respecté. Les nouveaux chrétiens craignent souvent encore le « chié »; quand un village adore, le missionnaire commence par détruire l'arbre sacré, mais peu d'adorateurs osent l'aider.
    Un hiver j'allai passer à Yangtsin la fête de Noël et en profitai pour détruire le « Chié » de l'endroit. Je dus donner moi-même les premiers coups de cognée, et ce travail coûta trois journées à mon palefrenier, nouvelle recrue, qui à tout instant disait voir un énorme serpent enroulé aux branches, et prêt à le dévorer. Nous laissâmes l'arbre debout, presque achevé, car il était énorme et pouvait nous écraser dans sa chute. Il tomba avec fracas la nuit de Noël. Après la fête j'exhortai tout le village à en couper le bois pour se chauffer ; les hardis le firent, mais les adorateurs plus récents fermaient, par crainte, leur porte au passage du bois et, après mon départ, l'un d'eux étant tombé malade, alla en cachette immoler une poule au tronc du « Chié » qu'il disait s'être vengé sur lui.
    Si un village a plusieurs « Chié », chacun d'eux reçoit une victime différente. Quand a lieu un sacrifice, le sexe n'y est pas admis, comme du reste pour toute superstition publique : les femmes ne peuvent faire que sorcières « pou ya ». Avant l'immolation, une perche portant une banderole blanche est plantée sur la route, afin que les étrangers avertis passent loin de là de peur de troubler le sacrifice. Parfois tel « Chié » est très renommé, on vient de loin l'honorer pour guérir de telle ou telle maladie.
    A la traverse des colonnes supportant le toit est accrochée la mâchoire inférieure de l'animal immolé, et vous voyez parfois jusqu'à cinquante mâchoires alignées ainsi et que personne n'ose enlever.
    Le « Chié » est dit protéger les récoltes, d'où on l'honore chaque année à plusieurs époques fixes. Tout homme sorcier ou non peut immoler, et chaque maison y envoie un représentant mâle. La tête de la victime étant séparée, on place auprès du papier à sapèques et trois bâtonnets d'encens pour chacun des époux « Chié », d'où ces « Chié » sont des mânes, non des esprits comme le « Sien » qui n'a que faire de la chair des animaux, des sapèques et de l'en cens. La tête offerte au « Chié » ne peut servir à aucun autre sacrifice. Le poil de l'animal ayant été enlevé, on le dépèce, le vide, désosse et on fait bouillir ce qui sera mangé sur place. Après le repas commun, le trou à argent ayant reçu ce qui lui est destiné, chaque représentant emporte une portion de viande qu'il fera bouillir à la maison pour le repas de famille. Si le 3 de la 3e lune on a immolé un porc, le 4 on immolera un chien avec des gâteaux. Le 6 de la 6e lune, après la plantation du riz a lieu un nouveau sacrifice ; n'importe qui peut sacrifier, car le sorcier ne le fait que pour cause de maladie.
    Le « Chié » est honoré s'il y a mortalité, l'esprit étant supposé irrité contre les habitants. Souvent, si quelqu'un tombe malade (non de folie ni de peste jaune), le sorcier lui dira que le « Chié » veut une victime, surtout si le malade est un homme méchant ou corrompu.
    La peste fait-elle des victimes, le tigre enlève-t-il du monde, le « grand-père » est irrité, vite il faut l'apaiser par un sacrifice. Si quelqu'un a commis un adultère, on lui dira souvent : « Tu offenses le « Chié », il te punira ».
    Bien des fois les païens ont voulu forcer les chrétiens à participer à ces sacrifices, d'autant que, de moins en moins nombreux, ils trouvent onéreuse l'offrande d'un buffle ou d'un porc. Que de fois, ne pouvant y réussir, n'ont-ils pas porté aux familles chrétiennes leur part de viande en échange d'une aide en argent, et irrités par leur refus, n'ont-ils pas accroché la viande hors de la porte afin que l'esprit se vengeât sur eux. Nombre de chrétiens ont été battus ou chassés du village pour cette raison.
    J'ai souvent interrogé les « Dioï » sur l'origine du « Chié », jamais je n'ai reçu une réponse satisfaisante. Un seul village m'a dit qu'un chef Miao ayant aidé les Chinois à conquérir le pays et ayant été tué là, on l'honore depuis, de crainte qu'il ne nuise aux habitants. Serait-ce la même chose ailleurs ? La crainte peu à peu fit sans doute place à la persuasion que ces guerriers défunts pouvaient protéger le pays. En tout cas, parmi les superstitions des Dioï, c'est la plus important à leurs yeux, et c'est, avec le culte des morts la plus difficile à déraciner. Que de fois tel village dont j'avais abattu l'arbre sacré, n'a-t-il pas en cas de maladie choisi un autre arbre pour en faire un « Chié ».

    CHIÉ SAUVAGES

    Outre l'esprit protecteur, on honore aussi d'autres « Chié » dits sauvages, mais seulement s'ils sont déclarés nuire à quelqu'un. Ce sont, dit-on, les mânes des gens tués ou morts sur la montagne ou victimes des bêtes sauvages, vagabonds ou voyageurs morts au village sans parenté qui les honorent, etc... On leur donne le nom générique de « tay Siang » (victimes de mort violente).
    Quand l'époque où l'on honore les ancêtres est arrivée, ces « Chié » affamés invitent quelque diable à les aider, et nuisent à tel ou tel jusqu'à ce que le sorcier consulté ait prescrit un sacrifice qui les repaît et les renvoie à la brousse pour quelques mois.
    Le sorcier donc invite tous ces « Chié » hors du village en pleine brousse et leur offre sur une table une poule et quelques onces de viande avec du riz et du vin. Puis, saisissant un poulet vivant, il lui tranche la tête, prenant un taro, il en tranche la tige, et jette tige et tète dans les herbes pour chasser les « Chié » rassasiés. Poule et taro resteront abandonnés à terre, personne n'osant y toucher : mais le « pao mo» et son aide mangeront les mets offerts sur la table.

    CHIÉ Fl (OU CHIÉ Y TAO)

    Sous le nom de « Chié du feu\ on honore le gardien et protecteur de la maison. Son siège est au trépied de fer qui soutient la marmite, et c'est à ce trépied qu'au nouvel an on colle le papier de sapèques en son honneur, tandis que dans la cendre du foyer on pique des bâtonnets d'encens. Souvent le riz tombé sur ou sous la table sera jeté au feu et on dira « Jette-le au Chié fi »
    C'est le grand conseiller de la famille. Si quelque affaire ne réussit pas, le sorcier l'invite à en découvrir la raison, lui offrant une poule au riz avec vin et encens. Puis prenant l'os d'une patte de cette poule, il l'observe en fixant quatre petits bois dans les trous de l'os: la figure formée par ces bois donneront la clef de la malchance. Après cela toute la famille fait un repas avec maître sorcier.

    CHIE SAOU

    On honore en outre un couple d'autres protecteurs ayant leur siège au grand foyer, et on lui offre à la première lune vin et viande avec deux bols vides. Il protège, dit-on, le vin nouveau. Si le vin ne réussit pas, on lui fait une offrande, puis on donne un coup de couteau à l'un des cercles de l'alambic afin de chasser les diables qui sont censés nuire à la confection.

    (A suivre).

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    1928/14-27
    14-27
    Chine
    1928
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